J'avais lu récemment "Claudine à Paris" et j'ai poursuivi par "Claudine en ménage", un parfum de nostalgie de ma part. Relire Colette reste pour moi un enchantement "décalé" car je retrouve la beauté du style, l'évocation d'une France disparue, celle de mes grands-parents et de mes parents. Ma mère possédait les Pléiades de Colette que je conserve précieusement. Tous les ans, je complète mes lectures colettiennes et surtout, je relis ces textes avec un plaisir toujours renouvelé. Colette a écrit sa série de Claudine avec la signature obligée de Willy, son mari de l'époque. Claudine s'est donc mariée avec Renaud et ils se sont installés à Paris. Ils mènent une vie mondaine très intense. Claudine est amoureuse de son mari et découvre la sensualité dans ses bras expérimentés. De retour de son voyage de noces, Claudine retourne avec son mari à Montigny, dans son village natal. Ils retrouvent deux jeunes pensionnaires de la directrice, Mademoiselle Sergent. Claudine embrasse la petite Hélène, le fantôme de Luce, son amie de coeur. Renaud est obsédé par la peur de vieillir et il trompe déjà sa jeune épouse pour se prouver qu'il est toujours séduisant. Dans une soirée que son mari donne le jeudi, Claudine rencontre Rézi, une jeune femme fascinante dont elle va tomber amoureuse. Renaud encourage cette relation passionnelle entre les deux femmes et va même leur prêter la "garçonnière" de son fils, Marcel. Le mari de Rézi se montre jaloux et possessif et les soupçonne d'avoir une liaison. Les deux amantes se cachent pour échapper aux rumeurs de leur milieu. Mais, un jour, Claudine devient méfiante et se rend chez Rézi. Elle surprend la relation amoureuse entre son mari et son amie, Rézi ! Bléssée par cette trahison, elle quitte Paris et retourne à Montigny. Son mari lui demande pardon mais elle ne reviendra pas à Paris. Pour écrire ce roman, Colette a puisé dans ses propres expériences en affirmant sa bisexualité, chose rare et courageuse à son époque. Renaud n'est que le double de Willy, un mari volage qui n'a cessé de tromper Colette. Ce récit autofictionnel illustre l'émancipation de la jeune Colette, femme libre et audacieuse ! Et quel style, savoureux, gouailleur, vibrant et audacieux comme sa Claudine ! J'ai un dernier rendez-vous estival avec elle dans le dernier tome de la série : "Claudine s'en va".
des critiques de livres, des romans, des moments de lectures, des idées de lecture, lecture-partage, lecture-rencontre, lectures
mardi 13 août 2024
lundi 12 août 2024
Les livres en cavale
Comme je me balade souvent au bord du lac, je visite régulièrement les cabanes à livres, dispersées dans des lieux magnifiques comme celle du Jardin vagabond à Aix les Bains. Au Bourget du lac, j'ai trouvé dans une boîte à livres en bois et en forme de maison, un roman de Jean Giono, "Le serpent d'étoiles" et un récit d'une des écrivaines les plus oubliées d'aujourd'hui, Anne Philippe, la femme de Gérard, le grand comédien. Je me demande si les jeunes générations connaissent encore le nom de ce couple emblématique de la culture française des années 50. Dans ce récit, "Spirale", publié en 1971, je tombe sur une citation de Marguerite Yourcenar en exergue : "Nous sommes si habitués à voir dans la sagesse un résidu des passions éteintes qu'il nous est difficile de reconnaître en elle la forme la plus dure et la plus condensée de l'ardeur, la parcelle d'or, née du feu, non de la cendre". Je découvrirai ce livre avec un grand plaisir. Pour Jean Giono, je me suis assise sur un banc et j'ai ouvert la première page, n'ayant jamais lu ce titre et je retrouve en deux phrases la magie du style gionesque : "Tout est venu de Césaire Escoffier. Tout est venu de ce jour de mai : le ciel était lisse comme une pierre de lavoir ; le mistral y écrasait du bleu à pleine main ; le soleil giclait de tous les côtés". Je découvrirai le destin de Césaire très bientôt. Ce matin, j'ai visité la jolie boîte à livres devant la mairie de Chambéry le Vieux et j'ai recueilli quelques pépites : "L'espoir" d'André Malraux dans son édition de poche d'origine en parfait état, un McEwan en Folio, "Psychopolis et autres nouvelles", "L'Amandière" de Simonetta Agnello Hornby. Et un lecteur avait déposé un texte de Jankélévitch, "L'ironie". J'apprécie beaucoup ce philosophe et je trouvais dommage qu'un lecteur ou lectrice abandonne cet ouvrage. Cette invention si sympathique des cabanes à livres me réjouit toujours autant et je dispose dans mon territoire proche d'une dizaine de ces boîtes magiques. Parfois, je ne trouve absolument aucun livre qui m'intéresse, mais régulièrement, je déniche quelques titres que je m'empresse de saisir. Dans mon quartier, j'ai une nouvelle boîte bien pratique que j'alimente souvent. Ces niches me réservent souvent des bouffées de nostalgie sur les auteurs oubliés, disparus, engloutis comme Marie Cardinal, Gilbert Cesbron, André Maurois et tant d'autres. Une initiative heureuse de partage quand cela concerne nos très chers amis les livres.
jeudi 8 août 2024
Charles Juliet, hommage
J'ai appris la mort de Charles Juliet à Lyon le 26 juillet dernier à l'âge de 89 ans. J'ai lu cet écrivain discret et intimiste dans les années 80 surtout son journal, écrit en 1965 jusqu'en 2008. Dans son dernier opus, nommé "Gratitude", il explique le besoin de l'écriture quotidienne : "Ce journal répond au besoin que j'ai de tenir ce qui m'échappe, cette vie qui me traverse et dont je tiens à garder la trace. Certes, le temps emporte tout, mais donner forme à ce que je ne veux pas perdre, c'est mieux me comprendre, c'est dégager le sens de ce qui m'échoit. Et au terme de la moisson engrangée, c'est d'offrir les mots rassemblés à cet autre qui se cherche. En espèrant le rejoindre dans sa solitude et lui être ce compagnon qui chemine à ses côtés". Charles Juliet est né dans une famille pauvre et sa mère suicidaire, atteinte d'une dépression, est internée dans un hôpital psychiatrique. Le petit garçon est recueilli dans une famille d'adoption en Suisse. A sept ans, il apprend la mort de sa mère biologique à l'âge de 38 ans car, pendant la guerre, les malades internés n'étaient pas assez nourris. A douze ans, il entre comme enfant de troupe à l'école militaire d'Aix-en-Provence et il raconte cette expérience douloureuse dans "L'Année de l'éveil", publié en 1989. Son journal et ses récits sont imprégnés de cette enfance douloureuse malgré uns famille d'adoption aimante. Il se consacre à l'écriture-reconstruction : "La connaissance de soi est avant tout une destruction douloureuse à vivre. Elle vous fait vaciller, met votre vie en jeu". Il rencontre des artistes comme Bram van Velde, Pierre Soulages, Samuel Beckett, Michel Leiris. Dans les neuf tomes de son journal, il relatait dans un style dépouillé les drames familiaux, les destins brisés et il ressentait une empathie totale envers ces bléssés de la vie : "Il y a des êtres qui sont effrondés et qui n'ont pas les moyens de dépasser cette souffrance. Ils restent en panne, quelque part". A la fin de sa vie, il avait atteint une certaine sérénité et le titre de son dernier journal, "Gratitude", peut résumer sa pensée de vieux sage qui a consacré sa vie à la littérature, à la poésie et à l'art. Un écrivain sensible à découvrir ou à relire.
mercredi 7 août 2024
"Milan Kundera", Biographie de Florence Noiville
Il m'arrive d'acheter des livres et de ne pas me jeter dessus dès que je rentre chez moi. Je les conserve comme des trésors "d'heures heureuses" de lecture et quand l'envie me prend, j'en sors un pour enfin le découvrir. Cette habitude concerne une biographie de Milan Kundera que j'ai lue quelques mois après son acquisition. Florence Noiville, journaliste au "Monde des Livres", connaissait bien le couple Kundera, Véra et Milan. L'écrivain est mort le 11 juillet 2023 à 94 ans. Il était atteint d'une forme d'Alzheimer et ne se souvenait plus de son passé d'écrivain d'où le titre de la biographie, "Milan Kundera, écrire quelle drôle d'idée !". Depuis les années 90, il fuyait les médias et avait fait un voeu de silence. Il n'aurait peut-être pas apprécié cette biographie tant il préférait la fiction au réel et la vie des écrivains ne l'intéressait pas. Pourtant, pour les lecteurs et lectrices qui apprécient l'oeuvre kundérienne, cette biographie très respectueuse de la vie privée du couple, apporte un éclairage émouvant sur cet immense écrivain du XXe siècle. Extraits de conversation, photos, dates importantes, analyse des thèmes kundériens, éléments biographiques déterminants, citations, cette biographie remarquable se lit comme un roman et se rapproche davantage d'un essai littéraire sans s'encombrer d'une chronologie dominante. La journaliste, admiratrice de Milan Kundera, évoque des souvenirs partagés à partir des visites amicales dans leur appartement parisien, des rencontres au café, un voyage en Tchéquie sur les traces de l'écrivain. Milan Kundera, maître de l'ironie, ennemi du lyrisme, homme des Lumières, pessimiste joyeux, a traversé le totalitarisme communiste qu'il a fui avec Véra en 1975. Il a reçu le prix Médicis étranger en 1973 pour "La vie est ailleurs". Installé en France à Rennes comme professeur de littérature à l'université, il obtient la nationalité française en 1981. Son roman majeur, "L'insoutenable légéreté de l'être", est publié en 1984, son chef d'oeuvre. Dans ce texte majeur, à relire sans cesse, il développe sa définition personnelle du kitsch : "Le kitsch est la négation absolue de la merde. La merde, c'est à dire la face sombre de l'existence, ses revers et ses contrastes". A partir de 1995, il écrit ses livres en français : "La Lenteur", "L'Identité", "'L'Ignorance" et "La Fête de l'insignifiance". Il a réfléchi sur la dimension du roman européen dans "L'art du roman" et "Les Testaments trahis". Publié dans la Pléaide, cet écrivain génial n'a pas reçu le Prix Nobel de Littérature, une erreur incompréhensible. Cette biographie propose une promenade intellectuelle de premier ordre à lire pour mieux connaître Milan Kundera. Et quand j'ai terminé la lecture de cette biographie littéraire, j'avais envie de me plonger dans son univers romanesque, unique dans le panorama de la littérature européenne.
mardi 6 août 2024
"Les Invisibles", Roy Jacobsen
J'avais envie de fraîcheur dans mes lectures avec la canicule ambiante et j'ai choisi un roman norvégien, de Roy Jacobsen, "Les Invisibles", le premier tome d'une trilogie. L'histoire se déroule au début du XXe sur une île au nord de la Norvège au-dessous des Lofoten. Hans Barroy, le père de famille, habite avec sa jeune femme Maria, leur fille, Ingrid, le grand-père et une soeur de Hans, Barbro. Ils aiment cette île minuscule et aride malgré un climat hostile : vents violents, neige, pluie. Mais ils sont attachés à ce lieu de solitude : "Ils ne quitteront jamais Barroy, c'est une idée impossible, on ne sait pas qu'une île s'accroche à ce qu'elle a, de toutes ses forces". La pêche leur permet de survivre dans un extrême dénuement. Chacun a sa tâche particulière : la fenaison, le maillage des filets, le ramassage de la tourbe, l'entretien de la maison, le soin du bélier. Un savoir-faire ancestral très bien décrit par l'écrivain norvégien. Un monde de travail permanent sans aucun loisir. Le père de famille s'absente quelques mois pour aller pêcher avec son frère, propriétaire d'un bateau important. Ingrid, petite fille pétillante, à la longue chevelure brune, observe les adultes qui ne sont toujours pas faciles à comprendre. Vive, sensible, solaire, Ingrid préfère son île à son école qu'elle fréquente sur une autre île. Ingrid ne craint pas la mer et elle ne "voit pas les vagues creuses comme un danger ou une menace, mais presque toujours comme un chemin et une solution". La vie sur l'île de Barroy ressemble à la fois à un enfer et à un paradis. Le père meurt subitement et sa femme tombe malade. Elle est soignée sur le continent et les enfants devenus grands poursuivent la tradition de leurs parents avec une obstination non entamée. Les "ïliens" résistent avec une abnégation sans fin. Ils rêvent de construire un ponton pour l'accostage des bateaux. Un élément majeur réconforte tous ces insulaires : la solidarité familiale et l'amour qu'ils ressentent pour l'île. L'écriture dépouillée et poétique de Roy Jacobsen apporte à cette saga nordique une touche émouvante. Les lecteurs et lectrices peuvent retrouver Ingrid dans "Mer blanche" et "Dans les yeux de Rigel". Un roman dépaysant et attachant pour prendre l'air pur des pays nordiques.
lundi 5 août 2024
"La Bête dans la jungle", Henry James
Paru en 1903, ce roman court ou cette nouvelle dense est un des textes les plus emblématiques de l'univers romanesque d'Henry James. Les deux protagonistes se nomment John Marcher et May Bartram. Ils s'étaient rencontrés dix ans auparavant à Naples et se recroisent dans une soirée mondaine à Londres. Elle lui rappelle qu'il s'est confié à elle pour lui avouer un secret qu'elle n'a jamais divulgué. Le jeune homme imaginait qu'il lui arriverait un événement tragique plus tôt que prévu qu'il qualifie de "bête dans la jungle". Avec ce pressentiment d'une catastrophe future, John Marcher se sent en sursis et ne veut pas s'engager dans un projet de mariage avec May. Ils deviennent amis et se fréquentent souvent car May vit à Londres, ayant hérité d'une maison. Ils vont au théâtre, à l'opéra, au restaurant et partagents leurs amis. Ils mènent une vie agréable et amicale en toute quiétude, loin de la "bête dans la jungle". Quelques années plus tard, leur amitié solide et fidèle se poursuit sans mettre en question leur amitié quasiment amoureuse. Tout s'interrompt un jour alors quand May tombe gravement malade sans espoir de survivre. La vérité éclate aux yeux de John : sa redoutable "bête" a frappé son amie. La peur de la mort surgit et la catastrophe va poindre. John comprend alors qu'il va perdre l'unique amour de sa vie. Il prend conscience qu'il est passé à côté de l'amour en niant cet attachement essentiel. May avoue que le secret de la "bête" l'a rendue malade. Elle finit par s'éteindre et John se retrouve seul. Il analyse enfin son égocentrisme et son incapacité à aimer. Cette nouvelle énigmatique révèle l'art d'Henry James tout en subtilité. Ce secret dans l'image de la "Bête dans la jungle" symbolise les peurs de la solitude, de la maladie, de la mort, du malheur. Ce sentiment empêche l'élan de vie, l'instinct vital. John Marcher se retrouve seul, face à lui-même et va vivre avec cette "Bête". Marguerite Duras aimait particulièrement ce récit et s'est inspirée de ce texte dans "La maladie de la mort". J'ai relevé une citation d'Henry James qui résume sa nouvelle : "N'ayez pas peur de la vie, sachez qu'elle vaut la peine d'être vécue, la force de cette conviction la rend réelle".
vendredi 2 août 2024
"Le Hussard sur le toit", Jean Giono, 2
Jean Giono a inventé les symptômes du choléra et de nombreuses scènes dans le roman sont parfois assez dérangeantes : descriptions à outrance des manifestations physiques comme les vomissements. Des tableaux de mourants, des cadavres à l'abandon, des charniers, des corbeaux, la pestilence. Une danse macabre digne d'un tableau de Bosch. Mais le choléra représente une allégorie comme dans "La Peste" d'Albert Camus. Les hommes et les femmes, atteints de la maladie mortelle, présentent des défauts majeurs comme l'égoïsme, la haine, la peur, la lâcheté, la cupidité. Angelo, homme pur et innocent, n'attrape jamais la maladie malgré ses contacts permanents avec les malades et les morts. Comme il méprise le choléra, il le tient à distance. L'écrivain déclarait au sujet du "Hussard" : "Le choléra est un révélateur, un réacteur chimique qui met à nu les tempéraments les plus vils ou les plus nobles". Chevauchées, coups de feu, sabre au poing, Angelo traverse les événements avec un courage, digne d'Ulysse. Ce roman d'aventures au milieu d'une humanité malade montre les valeurs de l'héroîsme. Dans ce monde des ténèbres, Angelo et Pauline symbolisent la lumière. Angelo rencontre quelques rares hommes bons comme ce jeune médecin qui finira par mourir du choléra. Pauline aussi ressemble à Angelo, son âme soeur. Leur amour interdit donne un ton romantique au roman. Un nouveau Giono se lit dans toutes les lignes : dynamisme des personnages, nervosité et classicisme du style, trame historique et influence stendhalienne (Fabrice del Dongo dans "La Chartreuse de Parme"). Jean Giono définissait son personnage ainsi : "Angelo, en offrant sa vie à chaque instant, avec l'innocence et la fougue d'un héros romantique, décourage la fatalité, et en ignorant la mort se fait ignorer d'elle. La mort n'a rien à prendre à ceux qui ont tout donné". Malgré la présence morbide du choléra qui déshumanise les malades, Jean Giono n'oublie pas la beauté de la nature avec l'évocation des forêts protectrices, de la montagne provençale. Ce Giono libertaire se rêvait en Angelo, ce jeune homme intrépide, courageux et généreux sortant du "lot commun". Un roman culte à découvrir ou à relire.