Le jeudi 24 avril, j'ai retrouvé avec plaisir les amies lectrices à la Base pour commenter les romans dystopiques dans la première heure et les coups de coeur dans la deuxième heure. J'avoue que j'ai choisi un thème assez sombre en ce mois d'avril car le thème des dystopies comporte une vision pessimiste de la condition humaine. Je remercie d'emblée mes amies lectrices pour avoir accepté de lire ces romans "difficiles". Danièle a donc démarré la séance avec le terrible "1984" de George Orwell, publié en 1948. Je ne résumerai pas l'univers orwellien car j'ai consacré deux billets dans ce blog sur cette dystopie effroyable. Même sans avoir lu ce livre, le terme orwellien concerne le totalitarisme politique où le pouvoir écrase la moindre parcelle de liberté : une langue unique abrégée, un contrôle sans fin des individus par des écrans omniprésents, absence de sentiments, robotisation des humains. Un enfer sur terre, une déshumanisation complète et irréversible. Danièle a trouvé ce roman éprouvant, glaçant mais, elle n'a pas regretté cette lecture, considérant "1984" comme un chef d'oeuvre incontournable, un classique contemporain. Ce livre-alerte tient lieu de bible à tous ceux qui aiment la liberté, l'individu, la culture, la beauté, l'amour et tous les sentiments qui nous rendent humains. Un grand livre de réflexion philosophique sur le cancer du totalitarisme, de l'intolérance, du fanatisme. Trois lectrices, les deux Odile et Geneviève, ont choisi "Le complot contre l'Amérique" de Philip Roth. Ce grand roman de l'écrivain américain a conquis les trois lectrices même si les pages finales sont plus difficiles à lire. Odile a résumé l'ouvrage avec une grande précision en insistant sur les actes antisémites que subissent les juifs américains quand le nouveau président, l'aviateur Lindbergh, ami d'Hitler, est élu "démocratiquement". Philip Roth, avec son imagination flamboyante, propose une Amérique en proie à un antisémitisme d'état pour éliminer l'identité juive comme dans l'Allemange nazie. Les trois amies lectrices ont beaucoup apprécié ce roman très singulier dans les oeuvres de Philip Roth. (La suite, demain)
des critiques de livres, des romans, des moments de lectures, des idées de lecture, lecture-partage, lecture-rencontre, lectures
jeudi 1 mai 2025
lundi 28 avril 2025
"Complot contre l'Amérique", Philip Roth
Philip Roth a écrit en 2004 une uchronie (récit d'événements fictifs à partir d'un point de départ historique), "Complot contre l'Amérique", se déroulant dans les années 40 aux Etats-Unis. Le narrateur, qui porte le nom de Philip Roth, raconte ses souvenirs d'enfance au sein d'une famille juive dans le New Jersey. En 1940, le président Roosevelt n'est pas réélu et c'est l'aviateur Charles Lindbergh, sympathisant du régime hitlérien, isolationniste et antisémite, qui devient président après une campagne imprégnée d'un pacifisme défaitiste et d'un antisémitisme rampant. A partir de ce changement historique imaginaire, l'écrivain américain brode avec son génie habituel une histoire passionnante. La montée de l'antisémitisme est décrite d'une façon subtile et la famille du narrateur subit des actes insupportables comme leur rejet d'un hôtel parce que juifs. Des personnages contrastés traversent cette uchronie. Il met en scène sa propre famille : Herman, son père lucide et courageux, Bess, sa mère généreuse, Sandy, son frère aîné naif et passionné de dessin. Pour compléter le tableau, il faut ajouter un neveu délinquant, une tante et son rabbin collaborateurs, des voisins, un journaliste troublion. L'écrivain imagine l'esprit de résistance de ses parents qui, depuis le début, ont compris le danger mortel de Lindbergh alors qu'il dénonce la lâcheté d'une partie de sa famille. Dans un article du Monde des Livres, Josyane Savigneau, amie de l'écrivain, dévoile la matrice du roman : "Pourquoi et comment, avons-nous échappé au sort des Juifs d'Europe ?". Malgré la présence de l'antisémitisme en Amérique, Philip Roth rend hommage à la démocratie qui a empêché l'effroyable Holocauste sur le continent américain. Ma deuxième lecture du roman, quinze après, m'a semblé plus percutante, plus sensible que dans le passé. Je pensais que l'antisémitisme était moins prégnant dans notre société mais, l'actualité depuis le 7 octobre montre le contraire. Ce livre salutaire et décapant conserve toute sa force de conviction sur les faiblesses de la démocratie et sur l'avénement du totalitarisme. Ce vingt-sixième roman de Philip Roth mêle la petite histoire familiale à la grande et comment les individus réagissent face au chaos. Un grand roman à découvrir.
vendredi 25 avril 2025
"2084 : la fin du monde", Boualem Sansal
Toujours dans le cadre de l'Atelier, j'ai lu la dystopie de Boualem Sansal, "2084 : la fin du monde", publié chez Gallimard en 2015. Ce roman a reçu le Grand prix du roman de l'Académie française et le magazine Lire l'avait choisi comme le meilleur livre de l'année. Boualem Sansal situe son roman en Abistan, un royaume immense du prophète Abi, le représentant de Yölah sur terre. Le peuple est devenu amnésique et soumis à ce dieu unique. Comme dans le livre de George Orwel, "1984", le système surveille et contrôle tous les habitants qui parlent une langue unique, l'abiland dont le vocabulaire a été fortement allégé. Le personnage principal, Ati, sent l'appel de la liberté, se met à douter et cherche à comprendre son pays en proie au totalitarisme religieux qui ressemble évidemment à l'islamisme intégriste actuel. Il découvre l'existence d'un peuple de renégats, vivant dans des ghettos sans références religieuses. L'intrigue se concentre sur la découverte d'un village ancien par un archéologue, Nas. Cette découverte mettrait en question l'existence d'Abistan. Mais, la dictature religieuse veut s'approprier le village pour en faire un lieu de pélerinage. Ati, accompagné de son ami Koa, va entreprendre un voyage dans le pays en quête de la vérité historique. Je ne dévoilerai pas la fin de cette dystopie religieuse pour conserver son intérêt. Fable, parabole, ce texte dénonce le cauchemar totalitataire islamiste et il a fallu un courage incroyable à Boualem Sansal pour écrire ce pamphlet glaçant qui met en garde toutes les démocraties du danger d'un totalitarisme politico-religieux. En exergue, il faut retenir cette réflexion : "La religion fait peut-être aimer Dieu mais rien n'est plus fort qu'elle pour faire détester l'homme et haïr l'humanité". L'obscurantisme règne dans ce pays conquis par les "croyants", des croyants aveugles. Ati soupçonne qu'il existe un autre monde : "Il vivait dans un monde mort, et c'était au coeur du drame, au fond de la solitude, qu'il avait eu la vision bouleversante d'un autre monde, définitivement inaccessible". Ce roman dystopique puissant, d'une actualité brûlante, n'est pas dépourvu d'humour et d'ironie malgré la noirceur abyssale de ce pays effrayant. Servi par un style somptueux, "2084" est un classique contemporain, un des plus grands romans du XXIe siècle à découvrir de toute urgence. Et Boualem Sansal est toujours en prison à l'heure où j'écris ce billet...
mercredi 23 avril 2025
"Le Meilleur des Mondes", 2, Aldous Huxley
John, le Sauvage, vit un choc culturel dans ce "meilleur des mondes". Le Directeur du Centre d'Incubation tente de confondre Bernard devant tous les travailleurs du Centre. Mais, il contre-attaque en présentant John comme le fils du directeur qu'il a eu avec Linda de manière "vivipare". Le Directeur finit par démissionner et Bernard triomphe en utilisant John dans ses soirées comme un animal de foire. Linda, l'amante de Bernard, tombe amoureuse du jeune homme mais leurs différences de comportement aboutissent à une mésentente inévitable. Beaucoup d'incidents surgissent dans le parcours de ce personnage, le seul humain émotif du roman : la mort de sa mère, sa lutte contre la drogue, le soma, son exil dans une île. Comment Aldous Huxley le définit dans son humanité ? Il lui donne "une forte conscience du tragique de la vie", des épreuves à surmonter. Il ressent l'amour comme la tristesse, et contrairement aux "fordistes" figés dans leur drogue, le soma, sa capacité émotive lui sert de guide. Cet homme de l'ancien temps contrôle sa violence, ce qui le différencie de la barbarie et son surnom de Sauvage montre l'ironie de l'écrivain comme le titre du livre, le Pire des Mondes. Ce roman de science-fiction propose une "contre-utopie" où le progrès scientifique détruit moralement l'humanité. L'horreur de l'eugénisme se manifeste dans la classification des membres de la société en castes supérieures et inférieures. La nouvelle humanité s'est affranchie des liens fraternels et familiaux, et le bonheur artificiel circule dans les veines des individus par un psychotrope. Cette société totalitaire et inhumaine nie l'individualisme et la liberté. Aldous Huxley dénonce davantage la prise de pouvoir des machines et de la technologie sur les esprits alors qu'Orwell appuyait son texte sur le totalitarisme politique. Pour ma part, j'ai préféré "1984" au "Meilleur des Mondes". J'ai trouvé le premier plus lisible, plus fort, plus émouvant. J'avoue que je me suis perdue dans le texte touffu, dense, complexe d'Aldous Huxley même si j'ai trouvé des résonances avec notre monde contemporain comme l'emprise d'Internet et des réseaux sur les citoyens, de la consommation des drogues, du communautarisme. Aldous Huxley a publié en 1948, "Temps futurs", encore plus apocalyptique que le "Meilleur des Mondes"... Je crois que je vais m'abstenir de le lire !
lundi 21 avril 2025
"Le Meilleur des Mondes", 1, Aldous Huxley
Je poursuis ma lecture des romans dystopiques avec le "Meilleur des Mondes" d'Aldous Huxley, écrit en 1932. Je n'avais jamais ouvert ce livre mais j'avais l'impression de l'avoir lu tellement je connaissais la portée symbolique de ce chef d'oeuvre de la littérature d'anticipation. J'ai découvert avec une certain "effroi" ce texte unique dans le genre prémonitoire. Il figure à la cinquième place des 100 meilleurs romans de langue anglaise au XXe siècle. L'histoire se déroule en "l'an 632 de notre Ford". Les premières images défilent : des couveuses du Centre d'Incubation et de Conditionnement donnent naissance à des nouveaux spécimens humains. Chaque enfant reçoit des stimuli pour vivre heureux. Plus de père, plus de mère, plus de famille et l'individualisme a disparu. La société est divisée en castes : les Alpha ou l'élite dirigeante, les Bêta ou les travailleurs intelligents, les Gamma, la classe populaire et les Delta et Epsilon, les manuels. Il ne faut pas oublier les Sauvages qui vivent dans les réserves. Une Guerre de Neuf Ans a détruit les sociétés anciennes. La religion a muté et des T majuscules concernent l'Etre suprême, Henry Ford. Une drogue, baptisée "soma", règle tous les problèmes existentiels car cette mixture provoque le bonheur immédiat. Humains de laboratoire, hiérarchie sociale, totalitarisme religieux, les enfants subissent un traitement "hypnopédique" qui les conditionne dans leur sommeil. Les allusions à la maternité et à l'amour sont interdites et la sexualité n'est qu'un loisir simplifié car chaque individu peut avoir plusieurs partenaires à la fois dans un temps limité. Deux personnages, Bernard Marx et Lenina Crowne, vont surgir pour "humaniser" ce texte hautement technologique et scientifique. Bernard est une sorte de marginal subversif qui déteste le "soma", et surtout préfère la tristesse au bonheur artificiel, la randonnée, les étoiles et la nature. Le couple obtient un permis de séjour dans une réserve du Nouveau-Mexique. Ils découvrent cette société primitive où ils se reproduisent naturellement, forment des couples à vie. Surgit alors un personnage singulier, John, le Sauvage, éduqué par sa mère. Il a appris à lire dans Shakespeare. Le couple lui propose de venir avec eux pour découvrir "le Meilleur des mondes"... (La suite, demain)
mercredi 16 avril 2025
"Ravage" de René Barjavel
J'ai choisi pour l'Atelier Littérature du jeudi 24 avril quelques romans dystopiques et post-apocalyptiques qui ont marqué la littérature. "Ravage" de René Barjavel appartient à cette catégorie. Ecrit en 1943, l'auteur dénonce les dégâts du progrès scientifique et technique. Cet ouvrage a connu un succès considérable depuis sa sortie (plus d'un million d'exemplaires écoulés) et il est toujours étudié au collège. Le roman démarre par une panne d'électricité en France en 2052. Le personnage principal, François Deschamps, un jeune homme de 22 ans, monte à Paris pour les résultats d'un concours d'entrée dans une école de chimie agricole. Il veut revoir son amie d'enfance, Blanche Rouget, danseuse et comédienne. Celle-ci a rencontré un homme riche, Jérôme Seita, patron d'une radio à succès. Quand il apprend que François est un ami de la jeune fille, il s'arrange pour le disqualifier à son concours. Et Blanche accepter de se marier avec cet homme puissant. Les événements extérieurs se bousculent dans le roman : la guerre entre deux continents sud-américains et surtout une panne d'électricité géante en France. La totalité de la vie sociale et économique ne fonctionne plus. Des matériaux comme le fer "s'amollissent", ce qui entraîne l'arrêt des flux de circulation comme le métro, les automobiles, les ascenseurs, etc. Des troubles ont lieu face à un gouvernement impuissant. La population ne peut plus se nourrir et le chaos s'installe. François récupère Blanche, atteinte d'un mal inconnu, et coordonne un petit groupe pour quitter Paris et fuir en province. Un incendie brûle la capitale en tuant des milliers de victimes. Plus d'eau courante, plus de lumière, de transports. Le choléra s'est déclaré, le pays est dévasté. La petite troupe de survivants traverse le pays dans une insécurité totale. Ils parviennent en Provence dans leur village natal où de très nombreux habitants ont péri. François en chef de clan charismatique établit une vie communautaire avec des règles strictes. Une nouvelle vie à la campagne sobre et "écologique" avant la lettre. Je ne relate pas la fin du roman pour susciter l'intérêt de le lire. Cette dystopie se lit avec un certain amusement sur les prédictions de René Barjavel : vêtements moulants, agriculture intensive, aliments synthétiques, avions à décollage vertical, objets en plastique, etc. Il dénonce évidemment les outrances et les dégâts d'une modernité technologique aberrante. La vision pessimiste et écologiste d'une société technologique trop artificielle dès 1943 rejoint les mondes cauchemardesques de Wells et d'Aldous Huxley. Un roman prémonitoire à redécouvrir.
lundi 14 avril 2025
La lecture en perte de vitesse, une enquête inquiétante
Une étude du Centre national du Livre (CNL) publiée récemment, a suscité mon inquiétude : "Les Français lisent de moins en moins". Seuls, 45 % de Français déclarent lire tous les jours, sur format papier ou numérique. Je me demande toujours quels sont nos concitoyens qui ne lisent jamais ! Un mystère intégral pour moi. Les 50-64 ans battent des records d'infidélité à nos chers bouquins ou autres supports comme des journaux, des revues, des sites internet, etc. Les lecteurs et lectrices toujours actifs lisent en moyenne 18 livres par an, un chiffre en baisse de quatre points depuis deux ans. Le CNL tente des explications sur ce décrochage et l'ennemi principal de la lecture se nomme sans surprise l'écran ! Plus de trois heures d'écran par jour et seulement trois heures de lecture par semaine... Chez les moins de 25 ans, le déséquilibre s'accentue. La directrice du CNL, Régine Hatchondo, a déclaré : "Il y a eu une utopie Internet, on s'est laissé éblouir". Elle ajoute : "Il y a désormais un enfermement addictif avec le numérique. On peut parler de drogue, et en cela, de nouvelle guerre de l'opium". Des paroles fortes que l'on entend rarement dans les médias. Le smartphone, ce nouveau doudou universel, accompagne désormais notre quotidien : envoi de messages, visionnage de vidéos, réseaux sociaux, appels téléphoniques, etc. Le multitâche devient la norme de conduite surtout chez les jeunes adultes. Une seule bonne nouvelle, la lecture numérique et les livres audio ont du succès chez les 15-34 ans. Regarder des films et des séries mobilise aussi toutes les générations. Parfois, un film populaire incite la lecture comme le phénomènal "Comte de Monte-Cristo". Nous sommes tous submergés par les images et l'écran, à portée de main, ne demande aucun effort intellectuel. La lecture, par contre, exige une concentration certaine, un environnement silencieux, une attention constante pour comprendre les mots et le message du texte. Comment donner envie de lire ? Par l'exemple. Des parents lecteurs, en général, transmettent l'amour des livres mais, ce n'est pas toujours une garantie totale. Des parents qui lisent des livres à leurs enfants sont des "hussards de la république", comme l'écrivait Charles Péguy en parlant des instituteurs de l'ancien temps. La lecture reprendra un jour des couleurs quand nous serons vraiment tous saturés d'images et d'internet. La communauté des lecteurs et des lectrices perdurera encore longtemps pendant des siècles. Ce monde que Régis Debray qualifie de 'graphospère" ne peut pas disparaître. La lecture reviendra "à la mode", j'en suis persuadée. Rien n'est perdu.