jeudi 27 mars 2025

Atelier Littérature, récits et autobiographies, 1

 Nous étions une petite dizaine de lectrices à la Base, cet après-midi pour évoquer les ouvrages de la liste recommandée dans la première heure. J'avais choisi le thème des récits, des autobiographies et des journaux intimes dans la littérature. Odile a démarré la séance avec Chantal Thomas et son "De sable et et neige", disponible en Folio depuis 2022. L'académicienne raconte son enfance à Arcachon où s'enracine son amour de l'océan : "L'océan a une dimension tragique, cela fait partie de sa beauté, de l'effroi de sa beauté. Un pressentiment de perdition". Avec son style chatoyant, elle dresse une fresque sensuelle, intime des paysages et des souvenirs. Son père tient un rôle majeur dans cette exploration sensible de sa mémoire familiale. Un bijou littéraire à découvrir. Véronique et Odile ont choisi "Dans ma peau" de Doris Lessing, une autobiographie qu'elles ont trouvée "extraordinaire". L'écrivaine anglaise commence sa vie en Perse en 1919 entre un père mutilé par la guerre et une mère rigoriste. Elle grandit en Rhodésie où s'éveille sa sensualité et surtout le sentiment de révolte face à l'injustice sociale et à la situation des Noirs dans le pays, une société coloniale ségrégationniste. Doris Lessing rompt avec sa famille et s'installe à Londres, un manuscrit dans sa valise. Deux fois divorcée, non conformiste, derrière la militante et la femme libre, sa vocation d'écrivaine se confirme. Le deuxième tome de ses mémoires, "La Marche dans l'ombre" couvrira les années 1949-1962. Elle obtiendra le Prix Nobel de Littérature en 2007. Une immense écrivaine anglaise un peu trop oubliée de nos jours et à lire et relire. Régine a beaucoup aimé "Armen" de Jean-Pierre Abraham, reparu dans la collection de poche de Payot en 2021. Gardien de phare de Ar-Men, près de l'ïle de Sein, le narrateur de ce journal mêle les éléments marins à son goût de la solitude et des trois livres qu'il emporte avec lui : un album sur Vermeer, des poèmes de Reverdy et un ouvrage sur un monastère cistercien. Il s'active beaucoup dans ce phare pour maintenir un certain ordre mais il lui reste des moments de vide, de rêveries et de peur. Il souhaitait vivre cette expérience unique pour se chercher, se trouver, être à sa place. Régine a trouvé ce texte passionnant que j'ai analysé dans ce blog récemment. (La suite, demain)

mercredi 26 mars 2025

"Les Faits", Philip Roth, 2

L'ironie mordante et flamboyante de Philip Roth se retrouve dans la fin du récit quand il fait intervenir son alter ego romanesque, l'écrivain Nathan Zuckerman. Son double fictif commente sa tentative autobiographique en se moquant de lui : "Tstt, tstt, le revoilà dans ses problèmes de juif, on dirait". L'art littéraire de l'écrivain se manifeste sans cesse dans "l'entrelacement de toute vie avec sa narration et de toute narration avec la vie". A force de mêler le réel à la fiction et vice-versa, Zuckerman lui assène des remarques cinglantes lui conseillant de ne pas publier son texte : "Je fais l'hypothèse que, à force de te métamorphoser dans tes livres, tu n'as plus la moindre idée de qui tu es, ni même de qui tu as été. Aujourd'hui, tu n'est plus qu'un texte ambulant". L'acte d'accusation se poursuit dans des termes peu flatteurs car le double fictif de Roth dénonce le beau rôle qu'il se donne dans sa famille : "ton côté bien élévé, ton côté chic type, ton côté bon petit. Ton manuscrit macère dans le chictypisme". En fait, le contretexte de Zuckerman se transforme en psychanalyse de Philip Roth : "Ce qui te mine est aussi ce qui te nourrit, avec ton talent". Les masques de l'écrivain sont arrachées par ce dialogue quasi socratique car les deux versions de l'identité rothienne se complètent tout en s'affrontant. La question de l'autobiographie pose le problème du sujet, ce "moi" fluctuant avec "ses failles et ses effondrements", "ses glissements, ses métamorphoses". Entre la vie vécue et la vie écrite, les faits réels sont remodelés, repensés, imaginés. Ce projet d'un retour au réel s'avère une mission impossible. Comment se "rendre visible à soi-même ?" Par la vérité autobiographique ou par la fiction mensongère ? Expert en identités multiples, Philip Roth ne peut pas se limiter à un texte nu, insipide et banal sur son passé et sur la naissance de sa vocation d'écrivain. Il provoque ses lecteurs et lectrices en les bousculant constamment, et il ne leur propose pas un scénario autobiographique stable et sécurisant. Bien au contraire, la "transparence d'une personnalité" restera toujours opaque. Lire Philip Roth ressemble à un parcours chaotique mais stimulant pour la pensée. Il interroge le sens de la littérature et surtout "l'énigme de la créativité romanesque". 

mardi 25 mars 2025

"Les Faits", Philip Roth, 1

 J'ai relu récemment l'autobiographie de Philip Roth, "Les Faits", publiée chez Gallimard en 1990. Ce récit, traduit par Josée Kamoun, sa fidèle traductrice de longue date, est l'un des deux livres autobiographiques de sa production avec l'extraordinaire "Patrimoine" qu'il faut absolument lire. Auteur de 26 romans depuis "Portnoy et son complexe", publié en 1970, l'auteur consignait son quotidien dans des carnets qui formaient la matrice de ses fictions. Dans ce texte percutant, il revient sur son passé, sur sa propre archéologie. Comment est-il devenu un grand écrivain ? Il se met à nu pour analyser ce besoin essentiel d'écrire, le sens de son existence. Tous les lecteurs et lectrices connaissent le double de Philip Roth dans le personnage de Zuckerman qui a longtemps servi de miroir grossissant en écrivain "plus intense", '"plus tonique", "plus divertissant", "Ombre portée de moi-même, une autre espèce de moi, en quelque sorte".  Dans "Les Faits", il cherche à dire la vérité, sa vérité, loin du "mentir-vrai" de la fiction. Quand il compose ce récit, il vient de perdre sa mère et une opération chirurgicale l'a amoindri. Son angoisse de vieillir le taraude. Dans sa cinquantaine, il veut rendre hommage à sa famille et s'interroge sur sa personnalité complexe. Il relate sa lumineuse enfance entre une mère aimante et un père courageux, immigrés juifs d'Europe centrale, exemplaires dans leur volonté de s'assimiler à l'identité américaine. Son frère, Sandy, d'un tempérament artiste, a beaucoup compté pour lui. Le père de l'écrivain travaillait dans une société d'assurances et il a gravi les échelons malgre sa judéité, qui présentait un handicap à cette époque. Philip Roth admire ses parents et se considère comme un "bon fils", même s'il révait de les quitter. Très bon élève, il réussit un parcours sans faute jusqu'à l'université de Bucknell en Pennsylvanie dans les années 50. Dans sa jeunesse, il raconte avec son style percutant les actes antisémites que sa communauté de Newark subissait. Il raconte ses flirts nombreux mais un événement va percuter sa vie. Il fait la connaissance d'une femme, Josie, divorcée et mère de deux enfants, plus âgée que lui. Cette femme va le tourmenter pendant dix ans. Mythomane, dépressive, "accidentée de la vie", elle va même simuler une grossesse en remplissant une fiole d'urine prélevée sur une femme enceinte pour se faire épouser. Cette histoire rocambolesque se retrouvera dans "Ma vie d'homme". Philip Roth évoque, évidemment, sa vie sexuelle trépidante, synonyme d'une liberté totale, revendiquée avec sa truculence habituelle. (La suite, demain)

lundi 24 mars 2025

"Toutes les vies de Théo", Nathalie Azoulay

 Nathalie Azoulay a intégré dans son dernier roman, "Toutes les vies de Théo", publié chez P.O.L, la tragédie du 7 octobre en Israël. Ce pari risqué, celui d'aborder ce sujet sensible dans la littérature contemporaine, peut déranger car l'écrivaine porte un regard décalé et ironique sur les identités divergentes. Elle se saisit de ce drame atroce pour montrer l'irruption de l'Histoite dans le privé intime des individus.  Un couple uni va faire les frais d'une guerre fratricide pourtant loin de chez eux. A vingt cinq ans, Théo, le personnage masculin, tombe amoureux de Léa, d'origine juive, dans une séance d'initiation au tir. Ils vont se marier, ont une petite fille, Noémie. Léa appartient au clan familial très soudé autour de leur culture et de leur religion. Théo se sent très fier d'intégrer ce milieu si différent du sien. Lui-même, catholique breton, fils d'une mère allemande profondèment meurtrie par le nazisme de son pays, se sent investi d'une mission salutaire en soutenant la cause d'Israël et du judaïsme sans toutefois se convertir car Léa n'est pas pratiquante. Il devient critique d'art. Comment s'aimer dans ces différences culturelles et religieuses ? Théo sert de cobaye dans ce couple mixte pour répondre à cette question existentielle. Tout se passe relativement bien jusqu'à la date fatidique du 7 octobre. Ses beaux-parents adorent Théo et acceptent ce gendre enthousiaste pour leur culture. Le 7 octobre, date fatidique, Léa a préparé l'anniversaire de Théo pour ses cinquante ans mais, elle annule tout car l'attentat la choque au plus au point comme la majorité des citoyens. Au fil des jours, elle ne supporte pas l'antisémitisme "d'ambiance" dans ses relations professionnelles et amicales. Elle s'aperçoit que l'unanimité universelle pour condamner ce pogrom ne se produit pas. Léa se plaint de l'absence d'engagement de Théo et leur couple se délite peu à peu d'autant plus qu'il rencontre une jeune libanaise, Maya, artiste originale. Le couple se sépare et Théo succombe devant le charme de sa nouvelle compagne, plus jeune de vingt ans et l'inverse de Léa. Il se passionne pour la culture orientale et surtout pour la cause palestienne. Maya se servira de Théo pour sa célébrité artistique et le consommera à sa guise. Théo, dans ses aveuglements amoureux, ressemble à une girouette, une coquille vide. Nathalie a composé une comédie de moeurs sur un sujet grave. Qui est-il au fond, cet homme amoureux, en bradant sa propre identité ? Ce roman singulier, ultra contemporain sur les problématiques du moment reflète le malaise identitaire des uns et des autres, les dangers du communautarisme qui bouleversent les relations sociales. La politique, les conflits, les drames de l'Histoire peuvent provoquer des ravages, des séismes dans les couples, dans les amitiés, dans la société. Une fracture que l'écrivaine raconte avec ironie, causticité et efficacité. Un roman de qualité à découvrir. 

jeudi 20 mars 2025

"Armen", Jean-Pierre Abraham

 Dans ma liste concernant les récits de vie pour l'Atelier Littérature du 27 mars, j'ai choisi "Armen" de Jean-Pierre Abraham (1936-2003). Publié en 1967, ce journal de bord est considéré comme un objet littéraire non indentifié. Jeune poète, il est inspiré par la mer, ayant vécu en Bretagne avec sa famille. Il a entrepris des études de lettres à la Sorbonne mais il ne veut pas devenir professeur. L'appel du large le fascine et après une formation sérieuse de gardien de phare, il occupe le poste de gardien au phare d'Ar-Men, situé au large de l'île de Sein et de la pointe du Raz. Vingt jours de travail non-stop et dix jours de repos à terre, voilà le ryhtme de sa vie maritime. Le phare nécessite deux gardiens en service. La relève et le ravitaillement souvent périlleux sont assurés par la Velléda dont le patron se nomme Henri Le Gall. Dans cet espace réduit face à l'immensité océanique, le narrateur décrit sa vie quotidienne très pragmatique, technique et routinière mais trois livres lui apportent les nourritures spirituelles : un album sur Vermeer, un second livre sur un monastère cistercien et un recueil de poèmes de Pierre Reverdy. Cette expérience unique de quelques saisons lui révèle une connaissance approfondie de lui-même. Au milieu des assauts monstrueux du vent et des vagues qui font trembler le phare, il subit une angoisse qu'il ne peut contrôler face aux événements imprévisibles. La mer a envahi le premier étage lors d'un épisode furieux. L'angoisse nocturne, celle des pannes des feux, de la radio, l'angoisse d'affronter les éléments naturels indomptables. Les tempêtes réelles répondent à sa tempête intérieure. Jean-Pierre Abraham s'interroge sur sa vie et sur ce choix d'une ascèse exigeante. Il désire être "habitable à lui-même". Sa recherche d'un accord avec sa propre existence illumine son journal. La présence féminine se niche dans les tableaux de Vermeer dont la "Jeune fille en bleu". Certains passages du texte sont des poèmes en prose : "J'ai tenu ce fil improbable. Veiller, le coeur obscur, veiller encore, vieillir, près d'un reflet, près d'une fragile tempe bleutée". Plus loin, il réaffirme son adhésion à la vie : "Parfois dans le coeur vide, rincé de toute image, s'allume toute seule une autre lueur, comment le dire, la ferveur, peut-être. J'aime violemment cette vie, je veux toucher sa peau, sa vraie peau sans oripeaux. J'ai souvent l'impression que c'est très simple". Dans ce journal intemporel, entre le ciel et la mer, entre les roches et les vagues, un homme se penche sur le sens de sa vie. Un récit trop longtemps oublié qu'il faut lire et relire. La Bretagne, l'océan, la solitude mais aussi la solidarité, la lecture, le travail manuel. "Armen" ou "le lieu où l'on puisse devenir soi-même, s'épanouir, être à sa place, bien dans sa peau". Une lecture iodée ! 

mercredi 19 mars 2025

"Le Bateau-phare de Blackwater", Colm Toibin

Je poursuis ma découverte de l'excellent écrivain irlandais, Colm Toibin, avec "Le Bateau-phare de Blackwater", publié en 2001 dans la collection 10/18. Le personnage principal, Helen, vit en harmonie avec son mari et ses deux fils. Sa famille est partie sans elle dans le Donegal. Elle veut profiter de cette parenthèse pour souffler mais, elle reçoit la visite d'un ami de son frère, Declan. Paul lui annonce la maladie de ce frère qu'elle aime tendrement. Homosexuel, il est atteint du sida et va mourir. Elle est chargée d'informer leur mère qu'ils n'ont pas vue depuis plusieurs années. Declan veut finir ses jours chez sa grand-mère dans la maison de famille à Wexford, au bord de la mer. La grand-mère et la mère sont des femmes à fort caractère et leur relation semble toujours tendue. Declan arrive dans la maison avec deux de ses plus fidèles amis et ce nouveau clan disparate va devoir composer et vivre ensemble. L'état de santé du jeune homme se dégrade au fil des jours et sa nouvelle famille recomposée prend soin de lui avec une générosité exemplaire. Colm Toibin décrit merveilleusement les conflits familiaux. Lily, la mère, a perdu son mari d'un cancer et elle a choisi l'éloignement de ses enfants qu'elle a confiés à sa mère. Les souvenirs d'enfance remontent chez Helen et cette remontée d'un sentiment d'abandon alimente sa rancoeur contre sa mère qu'elle n'arrive pas à comprendre. Cette femme, désespérée par la mort de son mari, s'est murée dans le silence et s'est investie dans sa vie professionnelle très réussie. Elle habite dans une maison de rêve en bord de mer que ses enfants n'ont jamais vue. Les deux femmes n'approuvent pas la vie sexuelle de Declan mais, devant sa maladie, elles font face et se dévouent. Quelques scènes de la vie commune entre les amis de Declan et les femmes de la famille éclairent le crépuscule du jeune homme qui finira sa vie à l'hôpital. Ce roman de réconciliation se déploie autour de personnages attachants comme celui d'Helen et de son frère, Declan. Les années 80 ont été marquées par la tragédie du sida et Colm Toibin s'empare de ce sujet avec une délicatesse surprenante même s'il décrit avec précision les dégâts physiques du jeune homme d'un courage incroyable. Les rancunes, les non-dits, ne s'envolent pas facilement dans l'esprit de chaque protagoniste mais, l'apaisement dans les relations advient quand la maladie frappe. Le style sobre et sans fioriture de l'écrivain évite la noirceur du sujet et ce roman démontre le talent particulier de Colm Toibin, celui de proposer une analyse psychologique d'une finesse de dentelle. 

mardi 11 mars 2025

"1984", George Orwell, 2

Une intrigue amoureuse naît entre Weston et Julia, une collègue du "commissariat aux romans". Leur relation secrète ne dure pas longtemps malgré leurs rencontres secrètes car l'Etat interdit la sexualité. Ils découvrent un cercle de rebelles appelé la Fraternité. A leur tête, Emmanuel Goldstein, l'ennemi de l'Angsoc, qui passe sur les écrans lors des "Deux Minutes de la Haine" quotidienne. Cet ennemi n'a jamais existé et s'avère être une invention pour traquer les réfractaires à la pensée unique. Mais, ils sont trahis par un contact qui s'avère appartenir au Parti. Weston est jeté dans une prison et il est soumis à des mois de manipulation mentale, de la torture permanente. Il finit par craquer et trahit Julia. Sa rééducation dans le droit fil de la Police de la Pensée est accomplie. Il n'est plus qu'une coquille vidée de son humanité, de sentiments et de dignité. George Orwell abandonne son "héros" dans sa béatitude admirative de Big Brother. Tous les ex-criminels finissent exécutés par le Parti. Le dessein final de cette société totalitaire aboutira en 2050 car "toute connaissance de l'ancienne langue aura disparu. Toute la littérature du passé aura été détruite. Chaucer, Shakespeare, Milton, Byron plus qu'en versions novlangue. (...) Ils seront changés en quelque chose qui sera le contraire de ce qu'ils étaient jusque-là". Les bibliothèques n'existent plus et l'écrivain rappelle les autodafés des nazis : "La chasse aux livres et leur destruction avaient été faites avec autant de soin dans les quartiers prolétaires que partout ailleurs. Il était tout à fait improbable qu'il existât, quelque part dans l'Océania, un exemplaire du livre imprimé avant 1960". Pour ma part, j'ai lu ce roman d'anticipation avec un certain effroi et après les totalitarismes du XXe siècle, le XXIe siècle me semble bien mal parti. George Orwell avait une prémonition glaçante : "Vous désirez une image de l'avenir, imaginez une botte, piétinant un visage humain... Eternellement... ". Pour mieux connaître cet écrivain majeur du siècle dernier, de nombreuses émissions de France Culture sont disponibles en podcast. On peut aussi lire toute l'oeuvre de George Orwell dans la prestigieuse collection de la Pléiade chez Gallimard. "1984", un roman d'une actualité brûlante !