J'avais respiré l'air des musées à Aix en Provence et dès le mercredi a la mi-journée, j'ai fait une halte au Château La Coste à une dizaine de kilomètres de la cité aixoise. Je connaissais de réputation ce domaine viticole d'excellence qui associe à ses vins, un parcours d'art contemporain à travers ses vignes en disséminant des sculptures monumentales de grands artistes. En arrivant sur le lieu, le bâtiment du japonais, Tadao Ando, reflète de nombreux éléments typiques du maître de l'architecture. Une vaste étendue d'eau dissimule le parking et révèle une construction en forme de V où se loge le restaurant de luxe, la librairie et la boutique. Sur l'eau, une araignée immense contemple les visiteurs surpris par cette sculpture incroyable. Louise Bourgeois a conçu cette araignée, une petite sœur de celle du musée Guggenheim. L'œuvre fait référence à la mère de l'artiste et symbolise les métaphores de filage, tissage, soin et protection. Sa mère était restauratrice de tapisseries et Louise Bourgeois l'a perdue quand elle avait 21 ans. L'image fabuleuse de cette araignée géante sur l'eau saisit le visiteur dès son arrivée. J'ai aperçu une sculpture de Calder et comme il fallait marcher pendant deux bonnes heures dans le vignoble très étendu, je n'ai pas eu le temps de les découvrir. Ce lieu luxueux et un tantinet snob attire de nombreux touristes étrangers (la moindre bouteille de vin coûte 25 euros). J'ai déjeuné sur place en goûtant l'excellent rosé avec des plateaux de fromage et de charcuterie. Un petit luxe dans cet environnement magnifique où l'art et la nature se mélangent avec élégance. Une étape originale et réservée à une clientèle huppée. Cet espace haut de gamme peut intimider le visiteur. Je préfère la simplicité et l'authenticité des paysages. Je voulais surtout visiter quelques villages du Luberon et en particulier, le Luberon du Sud. J'avais choisi Cucuron, le village où des films ont été tournés dont "Le hussard sur le toit", d'après le roman de Jean Giono. Quand je suis arrivée à destination, j'étais heureuse de remarquer que Cucuron est resté fidèle à sa légende d'une Provence chaleureuse. Je me retrouvais dans le XXe siècle sans chichis, ni demeures luxueuses comme à Gordes. Ce village charmant possède un patrimoine étonnant : églises romanes, beffroi du XVIe, petits hôtels particuliers Renaissance et un étang classé avec des peupliers grandioses datant de deux cents ans. J'ai logé dans un petit établissement, "La Dame Jeanne" où nous avons été très bien accueillis. L'hôtelier, cuisinier de métier, nous a concocté un très bon repas le soir. De ma chambre avec une terrasse, je contemplais les toits réputés du village : des tuiles dorés reflétant la lumière de Provence. Et j'imaginais le héros de Giono gambadant sur ces espaces. Encore un moment gionesque. La littérature me suit partout où je vais. Une compagnie permanente. Le Luberon cache encore des lieux préservés, loin d'un tourisme de masse. Pourvu que la télévision ne consacre pas un magazine sur cet îlot authentique...
des critiques de livres, des romans, des moments de lectures, des idées de lecture, lecture-partage, lecture-rencontre, lectures
lundi 21 septembre 2020
mardi 15 septembre 2020
Escapade en Provence, 3
Après Manosque, direction Aix en Provence. Je pensais que le Camp des Milles était ouvert mais il était fermé le mardi. Les guides en papier ne sont plus crédibles avec la crise du Covid. Les horaires de ces structures ont changé. Ce site-mémorial est un Musée d'Histoire et des Sciences de l'Homme et aussi le seul grand camp français encore intact, l'un des très rares en Europe. Malgré la fermeture du bâtiment, on peut voir le wagon de la déportation sur une voie ferrée, précédée par des bornes qui présentent les portraits des Justes, des héros anonymes. Ouvert en 1939, cette tuilerie vit passer plus de 10000 internés originaires de 38 pays parmi lesquels de nombreux artistes et d'intellectuels. 2 000 enfants, femmes et hommes juifs ont été déportés à Auschwitz. La visite d'une partie de ce camp permet de comprendre la réalité atroce du nazisme, du racisme et du totalitarisme. Beaucoup de scolaires visitent le Camp des Milles, un repère historique pour une expérience du pire. Après la gravité de ce moment, j'ai parcouru le Cours Mirabeau avec ses belles fontaines rafraichissantes, ses rues piétonnes agréables, les hôtels particuliers et ses nombreux, très nombreux étudiants sur les terrasses des bars (sans masque, bonjour le virus !). Le lendemain, j'avais réservé des places à l'Hôtel de Caumont pour l'exposition Sorolla (1863-1923), ce peintre impressionniste espagnol d'une luminosité rayonnante. Cet interprète de la lumière et de la couleur évoque le monde méditerranéen avec des scènes de baignade, de bord de mer, de paysages, de femmes et d'enfants. Je connais bien ce peintre car j'ai visité sa maison merveilleuse à Madrid et j'étais heureuse de le retrouver à Aix en Provence. Ma journée à Aix s'est déroulée sous le signe de l'art. Le musée Granet présente une collection importante d'art moderne avec le don d'un collectionneur, Philippe Meyer : Chardin, Guardi, Cézanne, Giacometti, Morandi, Picasso, Braque, etc. La section Archéologie montre des sculptures impressionnantes celto-ligures du IIème siècle avant J.-C. avant la romanisation d'Aquae Sextiae. J'ai poursuivi ma balade artistique en découvrant la Chapelle des Pénitents blancs, un joyau de l'architecture aixoise du XVIIe siècle. rénovée récemment en 2013, qui abrite la collection de Jean et Suzanne Planque. Cette annexe du musée Granet présente des Picasso, Cézanne, Monet, Manet, Van Gogh sans oublier Bonnard, Braque, de Staël, Dubuffet. J'ai vraiment admiré cette magnifique collection dans un écrin exceptionnel du XVIIe et après tous ces mois de crise sanitaire, visiter ces espaces de beauté m'a fait un bien immense. Un musée, quelle merveilleuse idée ! A consommer sans modération. Aix en Provence, une belle cité dynamique, jeune et qui a gardé un goût prononcé pour son patrimoine culturel...
lundi 14 septembre 2020
Escapade en Provence, 2
Le lendemain matin, je n'ai pas résisté à l'appel du paysage. Autour de moi, des vignes et des oliviers et quelques chênes. J'ai arpenté cet espace où régnait un silence quasi religieux. L'hôtel, très peu fréquenté, conservait son calme de la veille. J'ai rencontré au détour d'un chemin un vigneron plus proche de la retraite que d'une activité professionnelle et comme je m'étais perdue, je lui ai demandé la direction de l'auberge d'Anaïs. Puis, il m'a parlé de ses raisins avec amour qu'il nettoyait en les débarrassant des grains abimés : un travail d'orfèvre. Ses vignes produisaient du Ventoux et comme j'aime ce terroir, ce vigneron généreux m'a offert un bon kilo de son muscat. Un régal, ce raisin goûté en plein soleil matinal avec ce personnage tout droit sorti d'un roman de Giono. Ma deuxième journée s'est passée à l'ombre des livres. En effet, j'ai enfin découvert la célèbre librairie de Banon, le Bleuet, dans les Alpes de Haute Provence. Fondée en 1990 par Joël Gattefossé, cet espace labyrinthique de 800 mètres carrés contenait plus de 180 000 livres et représente la plus grande librairie française indépendante en milieu rural. Elle a développé un site de vente en ligne et dispose aujourd'hui d'un million de documents. Mais, la stratégie commerciale bat de l'aile. La librairie est vendue une première fois en 2014 et une deuxième fois en 2016 à un couple de Lyonnais. J'ai arpenté les différentes salles du Bleuet où les livres sont disposés pour être feuilletés et le choix semble vraiment large. Devant la devanture, un sculpture monumentale en bois représente des livres en pile et mesure au moins six mètres. J'aime rentrer dans toutes les librairies que je rencontre sur mon chemin. Je suis repartie avec le dernier Quignard, évidemment. Ensuite, j'ai traversé le plateau d'Albion et du Lurs pour atteindre Manosque. Je n'avais pas revu cette petite ville depuis trente ans et j'ai été stupéfaite de remarquer l'invasion des zones commerciales où l'on retrouve les enseignes les plus courues. Un spectacle que Jean Giono aurait réprouvé avec force. Quelle laideur ces zones de consommation à outrance ! J'ai quand même pu m'inscrire pour une visite guidée du Parais, la maison de Jean Giono. Une guide culturelle nous a reçus dans le jardin et après une présentation de l'écrivain, elle a guidé notre petit groupe dans les différentes pièces de la maison : la cuisine plus que modeste, une salle à manger minuscule d'une simplicité étonnante, les bureaux successifs au premier étage et surtout la présence de ses 35 000 ouvrages dans les bibliothèques en bois. Dans l'univers de Jean Giono, j'ai tout de suite éprouvé une réelle émotion devant son dernier bureau où ses manies d'écrivain se devinent : son carnet où il notait ses idées, ses porte-plumes, son dernier manuscrit sans ratures, ses pipes, ses livres de bord. Des objets modestes et simples de son quotidien révèlent des heures d'écriture et de lectures assidues. Jean Giono a vécu quarante ans dans son Parais (ou paradis) dans un Manosque rural et provençal qui n'a plus rien à voir avec la bourgade enlaidie d'aujourd'hui. J'aime reconstituer la vie de ces génies littéraires dans leur maison, un lieu choisi qui leur a permis de s'adonner à leur imagination foisonnante et fabuleuse. Et je continuerai à lire et à relire Jean Giono, une fidélité littéraire en l'imaginant penché sur sa table, rêvant à ses personnages, aux paysages de Provence et sa belle maison de Manosque.
dimanche 13 septembre 2020
Escapade en Provence, 1
Faute de Sicile, me voilà partie en Provence pendant quatre jours pour retrouver le charme des petites escapades à trois cents kilomètres de chez moi. J'ai réservé ma première halte à Grignan pour visiter le Château où résida la Marquise de Sévigné. Au cœur de la Drôme provençale, dominant plaines et montagnes, l'édifice est bâti sur un promontoire surplombant le village. Château fort mentionné dès le XIe siècle, il est transformé à la Renaissance en "résidence secondaire" par la famille des Adhémar. La Marquise de Sévigné y séjourne auprès de sa fille, Françoise-Marguerite. Cette villégiature a été démantelée à la Révolution puis reconstruit au début du XXe. Le département de la Drôme l'a acquis en 1979. D'accès assez facile malgré la montée, j'ai découvert la belle façade Renaissance, la cour et la vue sur de somptueux paysages. En montant au premier étage, on peut voir la chambre de Madame de Sévigné, son bureau et la vie quotidienne du XVIIe. J'ai imaginé grâce à ce décor la célèbre épistolière de la littérature française en train de composer une de ses lettres. Pourtant, la "Sévigné" n'a effectué que trois séjours dans ce lieu magique... La Marquise en statue nous accueille dans le village, et des tableaux la représentant décorent les murs du château. La littérature classique se montre à son avantage dans cet espace muséal. Ensuite, ma deuxième halte se trouvait à une cinquantaine de kilomètres : Vaison La Romaine. J'avais besoin de respirer "l'air archéologique" de cette petite ville charmante. Il est très facile de repérer les deux sites, Puymin et la Villasse, situés près de l'Office du tourisme dans un même espace concentrique. Dès que je suis rentrée dans le premier où est installé aussi le musée, on peut s'imaginer la vie de l'époque gallo-romaine avec les pavés grossiers, les boutiques des artisans dont il reste les murets, les colonnes qui soutenaient les sanctuaires, les traces des thermes, la vastitude des villas romaines. Un théâtre antique de 5000 places poursuit sa vocation culturelle avec des manifestations comme les Chorégies de Vaison. Plusieurs sentiers ombragés, la présence des pins parasols, des oliviers, des senteurs méditerranéennes m'ont libéré l'esprit et je me retrouvais "en miniature" à Pompéi ou à Herculanum à trois cents kilomètres de sa maison. Les statues du théâtre sont exposées au musée ainsi que des magnifiques mosaïques. Des vitrines d'objets domestiques rappellent le génie romain comme les conduites d'eau, les poteries et les bijoux, la sculpture, des éléments de fresque. Le site de la Villasse, ruines de l'ancienne ville marchande, montre les traces au sol d'une succession de demeures somptueuses. J'ai discuté avec un archéologue amateur qui reconstituait un espace de thermes pour rendre visible l'esprit astucieux des Romains. Avant de repartir vers l'hôtel d'Entrechaux, j'ai visité la belle cathédrale Notre-Dame-de-Nazareth, avec son architecture romane et son cloître magnifique. Mon premier jour s'est terminé dans les vignes et dans un champ d'oliviers autour d'une piscine où j'étais avec ma famille les seuls hôtes du lieu, silencieux et calme. Tout ce que j'apprécie...
samedi 5 septembre 2020
"V.W."
Geneviève Brisac et Agnès Desarthe ont écrit une biographie sur Virginia Woolf, "V.W., le mélange des genres", publié en 2004 aux Editions de l'Olivier. Je l'avais lue à sa sortie mais cet été, j'avais envie de me replonger dans l'univers de cette écrivaine exceptionnelle. Il vaut mieux lire directement sa prose impressionniste et d'une modernité avant-gardiste. J'ouvre de temps en temps son monumental journal pour ressentir l'effet "woolfien". Cet essai biographique se lit avec un bonheur de lecture digne de la Grande Dame anglaise. Sa renommée à l'égal d'un Proust, d'un Joyce peut effrayer le lecteur qui n'a pas encore eu la curiosité de cheminer dans un roman ou un essai comme "Vers le phare", "Mrs Dalloway" ou "Une chambre à soi" pour citer les titres les plus connus. Les deux complices écrivaines signent une introduction passionnante sur Virginia Woolf et invitent les lecteurs(trices) à flâner dans les milliers de pages de ses œuvres. Des éléments biographiques précis sont illustrés par de nombreuses citations, références, extraits, textes, lettres, journal de l'écrivaine. Ce travail documentaire et sérieux ne distille aucun instant d'ennui. Bien au contraire, Virginia s'est éduquée seule sans aller à l'université, interdite aux femmes (quel scandale !). Née dans une classe sociale intellectuelle, elle s'est cultivée seule dans la bibliothèque de son père, grand érudit de l'époque. Elle dévore les livres et toute sa vie, elle sera une immense lectrice. Pas de création littéraire sans la connaissance de ses prédécesseur(es). Il semble souvent préférable de connaître la vie d'un écrivain pour comprendre son œuvre. Son roman, "Vers le phare", illustre ce postulat car elle raconte ses belles années de sa jeunesse dans la maison de vacances au bord de la mer à St. Ives. Virginia Woolf et l'amour de la littérature dans son expérience d'éditrice, la Hogarth Press, avec son mari, Léonard. Virginia Woolf et l'amour de l'art, de l'amitié, de son couple. Mais aussi, Virginia et sa folie, ses dépressions, ses phobies, sa "bipolarité" et son suicide à l'âge de 58 ans en glissant des cailloux dans sa poche pour se noyer. Les deux auteurs de l'essai communiquent leur passion pour V. W., si révolutionnaire dans son style, dans sa vie de femme intellectuelle. Son féminisme viscéral se vérifie dans "Une chambre à soi" qui n'a pas pris une ride. Je pourrai citer des phrases entières de cette biographie. J'ai retenu celle-ci : "Elle lit comme on parle à plusieurs personnes dans la même journée et cela fait une journée unique, semblable à aucune autre. (...) Il y a une fébrilité de lectures, comme une poursuite inlassable de quelque chose de difficile à nommer, une cueillette qui mêle le hasard et la nécessité, et une confiance superstitieuse dans une divinité distributrice de lectures qui vous amènerait vers les livres qui vont répondre et résonner". Avant d'entrer avec une certaine timidité dans un roman de Virginia Woolf, cet essai biographique permet une très bonne approche et ensuite, la magie opère quand on lit la première phrase de "Vers le phare" : "Oui, bien sûr, s'il fit beau demain, dit Mrs. Ramsay. Mais, ajouta-t-elle, il faudra que tu te lèves à l'aurore."
vendredi 4 septembre 2020
"Histoire du fils"
Marie-Hélène Lafon revient dans cette rentrée littéraire avec "Histoire du fils", édité chez Buchet-Chastel. Dans ce roman de 176 pages, l'écrivaine raconte l'histoire d'une famille sur un siècle en évitant l'effet saturé de la saga historico-sociologique. Trois générations se succèdent dans une province française, le Lot et débute en 1908. Le personnage central s'appelle André, né de père inconnu et d'une mère absente. Gabrielle, sa mère, décide de mettre au monde cet enfant alors qu'il est issu d'une brève liaison avec un fils de famille qui ne saura jamais sa paternité. Elle était infirmière au lycée et Paul avait quinze ans de différence. Gabrielle abandonne son bébé et le confie à sa sœur, Hélène. André grandit auprès de cette famille avec un père adoptif et des cousines. Il ne voit sa mère que l'été car elle vit et travaille à Paris. A cette époque, un enfant né hors mariage était mal considéré dans un village étriqué. Le petit garçon s'adapte malgré tout dans cette famille unie, aimante et attentive. André se construit sans son père biologique entre Hélène et Léon. Il devient la mascotte de la maison et reçoit de l'amour sans limite. Parfois, André à l'âge adulte, ressent un manque entre un père inconnu et mère entre parenthèses. L'ordre chronologique passe de 1909 à 1919, puis en 1950, et en 1934, etc. Les chapitres décrivent des scènes de famille, des événements modestes mais décisifs dans le destin d'André. Marie-Hélène Lafon procède par touches comme un peintre sans approfondir les personnages du roman. La tante et l'oncle "font montre de dispositions magnanimes et généreuses à l'endroit d'une femme qui leur a littéralement fait un quatrième enfant dans le dos". Au fond, ce petit garçon représente non pas une charge mais une chance pour cette famille solidaire. L'histoire de cet orphelin à vie montre aussi les destins des personnages qui l'entourent : solitude de sa mère à Paris, les maladies des uns, les difficultés matérielles des autres, des vies avec des hauts et des bas, la condition humaine. L'auteure brasse les événements avec son style fluide, classique, travaillé comme un soc fend la terre. Son œuvre entière, "liturgique et paysanne" rappelle celles de Pierre Michon et de Pierre Bergounioux, Lire "Histoire d'un fils", c'est percevoir la sensualité de la nature, d'un terroir (le Cantal), la générosité et la simplicité de cette famille sans oublier le chagrin d'un enfant orphelin. Un des plus beaux romans de cette rentrée, ce qui n'est pas une surprise.
jeudi 3 septembre 2020
"Un roman russe"
La presse littéraire a salué quasi à l'unanimité le dernier roman d'Emmanuel Carrère, "Yoga" à qui on prédit déjà le Prix Goncourt. Il semble que cet écrivain écrase ses confrères par le nombre d'articles qui lui sont consacrés : L'Obs avec son portrait, un dialogue dans le Monde des Livres avec Daniel Mendelssohn, deux pages dans le Magazine Littéraire Lire, pour citer les publications les plus importantes. J'ai écouté un podcast sur lui à France Culture. J'avais lu lors de leurs parutions, "L'Adversaire", "D'autres vies que la mienne", "La moustache", "La Classe de neige". Je savais en le lisant que son œuvre singulière, originale, puissante peut déranger, heurter, déprimer même. Mais, indéniablement, il ne laisse pas indifférent(e)... J'ai emprunté récemment "Un roman russe", édité chez P.O.L en 2007. Il justifie sa vérité ainsi : "La folie et l'horreur ont obsédé ma vie. Les livres que j'ai écrits ne parlent de rien d'autre." Un critique littéraire définit les romans d'Emmanuel Carrère comme des "coups de sonde dans l'abîme. Une leçon de ténèbres, une incursion volontaire et entêtée dans l'opacité, l'obscurité sans contours ni fin". "Un roman russe" compose cette palette si particulière d'autobiographie intimiste voire impudique. Il est question d'un voyage en Russie pour retrouver les traces d'un ancien soldat hongrois enrôlé de force dans l'armée allemande en 1944. Interné pendant 56 ans dans un hôpital psychiatrique en Russie, il est rapatrié à Budapest et accueilli comme un héros national. L'auteur tourne aussi un film à Kotelnitch et il raconte ce projet en se mêlant aux membres du village. La réalité russe très dure est révélée dans ces passages fulgurants dont le meurtre horrible de son interprète. Le narrateur vit aussi une histoire d'amour avec une certaine Sophie, d'un milieu différent et leur relation chaotique varie entre la désillusion et l'espoir de s'aimer. Et surtout, Emmanuel Carrère raconte l'histoire familiale sans l'accord de sa mère, l'Académicienne Hélène Carrère d'Encausse, grande spécialiste de la Russie. Le grand-père d'origine géorgienne, a toujours souffert de la pauvreté comme russe blanc en étant chauffeur de taxi. L'auteur exploite ce secret de famille en avouant que cet homme a disparu en 1944 à Bordeaux, probablement arrêté pour faits de collaboration. Le narrateur brave l'interdit familial en évoquant la figure sombre et ambiguë de ce grand-père mystérieux. Dans un entrecroisement d'histoires familiales, d'événements dans le petit village russe pendant le tournage de son film, sans oublier ses relations à son amante et à sa mère, l'auteur se livre avec une sincérité nue, sans filtre. Il est trop souvent excessif dans ses diatribes, ses méandres intimes, ses interrogations, ses actes maladroits. Mais, l'écriture de ce livre tient lieu de catharsis, de délivrance, de traque sur le sens de la vie, de l'amour et des origines. L'auteur sait se montrer à la fois malheureux et tragique, cocasse et léger, un mélange détonant qui est sa marque de fabrique littéraire. Conclusion : dès que l'on ouvre un roman d'Emmanuel Carrère, on ne le lâche plus...