Lydie Salvayre écrit dès la première page : "Sept folles. Pour qui vivre ne suffit pas. Manger, dormir et coudre des boutons, serait-ce là toute la vie ? se demandent-elles. (...) Sept allumées pour qui écrire est toute la vie". Le ton est ainsi donné dans les sept portraits qu'elle brosse avec toute son admiration d'écrivain-femme à d'autres écrivains-femmes qui ont osé prendre la plume à une époque où la vie littéraire se résumait à 95 % d'hommes créateurs, les femmes jouant le rôle de muse, d'accompagnatrice, de compagne aimante et mutique... Les "folles" qu'elle évoque s'appellent Emily Brontë, Marina Tsvetaeva, Virginia Woolf, Colette, Sylvia Plath, Ingeborg Bachmann, Djuna Barnes : deux Américaines (Plath et Barnes), deux Anglaises (Brontë et Woolf), une Russe (Tsvetaeva) et une Autrichienne (Bachmann). Lydie Salvayre rend compte de leur vie, des vies tourmentées, mouvementées, malheureuses, angoissantes pour la plupart d'entre elles. Ces "bouts" de biographie possèdent une tension romanesque qui permet au lecteur(trice) de découvrir ces femmes passionnantes, flamboyantes, inaptes à vivre un quotidien normatif, sage et banal. L'écriture rythmait leurs jours et leurs nuits. Certaines ont connu le succès, d'autres ont disparu sans se faire reconnaître. Si on aime la littérature, il faut découvrir le livre de Lydie Salvayre, petite sœur en empathie de ces femmes extraordinaires et émouvantes. Et cet hommage d'une femme à ses modèles littéraires provoque une envie entière de lire ou de relire ces sept merveilleuses "folles", folles d'écriture et de littérature. Un livre fort et indispensable...
Je viens de lire "Passion de l'énigme" de Diane de Margerie aux Editions Mercure de France dans l'excellente collection "Traits et Portraits". Diane de Margerie est une femme écrivain d'une subtilité rare et originale. Elle écrit depuis 1974, presque 40 ans maintenant et je l'ai surtout remarquée quand elle composait des livres sur Proust, sa passion communicative. Elle a cité Fernando Pessoa dans sa deuxième page : "Nous sommes deux abîmes face à face - un puits contemplant le ciel". Comme le veut la collection, cet ouvrage évoque l'enfance de Diane de Margerie, sa famille illustre (elle est la petite-nièce d'Edmond Rostand), ses lectures découvertes, ses nombreux voyages en Chine, en Italie, (son père est diplomate), ses relations familiales houleuses, ses rêves secrets et révélateurs. Elle s'interroge constamment sur le passé, comme une admiratrice proustienne. Elle ne comprend pas le silence de sa mère ou de son père sur leur vie propre, intime, personnelle. Ce rapport de l'écrivain à l'énigme, au secret, lui révèle la richesse de la littérature. Elle écrit à la page 73 : "On est à soi-même sa propre énigme. D'où vient la passion de l'enquête." Ce récit autobiographique mérite vraiment l'attention d'un lecteur(trice) attiré(e) par la recherche des origines, l'influence d'un milieu artistique et intellectuel, les racines familiales. Le livre intègre de très belles photos de la famille Margerie. Je vous laisse sur ses mots : "Souvent, loin des souvenirs, des enquêtes, des raisonnements et des déductions, couchée sur le lit, je vois des merveilles. (...) Tout est présent. Rien ne meurt jamais. (...) La beauté du monde bat comme un cœur ébloui, comme le flux et le reflux de la mer."
Quand Google évoque la littérature à travers le "doodle", je suis curieuse de savoir si des utilisateurs de ce moteur de recherche cliquent dessus pour s'informer du sens de l'habillage des lettres "google". Aujourd'hui, ce mercredi 3 juillet, Kafka est né il y a donc 130 ans. Cet hommage "clin d'œil" montre l'insecte de la "Métamorphose", œuvre géniale de cet écrivain tchèque, souvent cité et adoré de ses confrères écrivains. Je pense à son immense œuvre, pourtant noire, désespérante, absurde, mais qui peut aussi vous faire poser des questions essentielles sur la vie. Cet homme a voué sa vie à l'écriture et à la littérature et il est mort à 40 ans d'une tuberculose. Son génie créateur a démontré la solitude existentielle face à la bureaucratie et à la société de plus en plus technocratique et inhumaine. Je ne peux que citer cette phrase si connue de Kafka : "Un livre doit être la hache pour la mer gelée en nous"... A méditer et surtout, grâce à Google-Doodle, lisez et découvrez les romans et le journal de Kafka, le magnifique pragois...
En cette fin de mois, les revues littéraires sont déjà sorties. Le Magazine Littéraire propose un dossier sur la... trahison : drôle de sujet pour l'été mais pourquoi pas ? La revue aborde les grandes figures de traîtres comme Judas, Caïn, Ganelon et aussi Genet, Sartre, Michaux, etc. Un entretien avec Michel Serres éclaire la pensée de ce philosophe qui rencontre enfin le grand public. La revue Lire comme le veut la tradition parle "des livres de votre été" avec des rubriques "frémir, s'instruire, s'attendrir, sourire, voyager" et évoque aussi la rentrée littéraire avec 15 extraits des livres de Chalandon, Darrieussecq, Gallay, Ovaldé, et bien d'autres écrivains attendus en septembre. Un dossier complet évoque le grand écrivain Stefan Zweig, à lire et a découvrir pendant vos vacances... J'ai aussi acheté le numéro 1086 de la Quinzaine Littéraire en pensant à Maurice Nadeau et ce dernier numéro qu'il a dirigé avant sa disparition évoque Fernando Pessoa, Andersen, Walter Benjamin et Didier Eribon. Je voulais garder un souvenir de la Quinzaine du "vivant" de son directeur. J'ai remarqué des affiches "littéraires" à la gare de Chambéry pour la promotion de la collection Folio de Gallimard. Ces grandes affiches concernent Sylvain Tesson pour son livre "Dans les forêts de Sibérie" avec le slogan "Cet été, je loue une cabane en Sibérie", Carole Martinez pour son roman "Du domaine des murmures" avec le slogan "Cet été, je remonte le fil du temps", et le dernier de Foenkinos, "Les souvenirs" avec la phrase, "Cet été, je me fabrique des souvenirs". Je voulais mentionner cette campagne publicitaire pour une très bonne cause, une excellente cause, celle de la lecture et de la littérature... Pour une fois, la publicité peut donner des bonnes idées !
Si vous aimez l'Italie et Venise, la musique baroque, la musicologie, l'esprit d'enquête historique, il vous sera agréable de lire un Donna Leon, la célébrissime auteur de policiers, américaine de naissance et italienne de culture. Son personnage mythique, le commissaire Brunetti régale les lecteurs depuis de nombreuses années. Dans ce dernier opus, "Les Joyaux du paradis", paru en 2012, Donna Leon nous entraîne dans une Venise actuelle avec sa cohorte de touristes, ses problèmes de cité lacustre, sa vie trépidante pour les Vénitiens eux-mêmes. Le personnage central du roman n'est pas Brunetti mais se nomme Caterina Pellegrini, musicologue-enseignante à Manchester. Elle accepte un poste de documentaliste au sein d'une fondation musicale. Deux cousins se disputent l'héritage du musicien, Agostino Steffani, compositeur baroque et diplomate. Caterina est chargée de dépouiller et d'analyser des archives du XVIIIème siècle, déposées dans deux malles miraculeusement préservées, de ce musicien très peu connu. Un avocat surveille aussi ses travaux de recherche ainsi qu'une secrétaire de l'association. Qui est le véritable héritier de ces malles ? Contiennent-t-elles un secret sur un trésor ? Agostino Steffani a joué un rôle occulte en Allemagne pour préserver l'influence du Saint Siège. Pour quelles raisons ? Donna Leon brouille les pistes pour le plus grand plaisir des lecteurs(trices). Il faut aussi ajouter la diffusion d'un CD musical, "Mission" qui regroupe les œuvres de Steffani. Un bon roman policier pour un voyage musical et culturel... et la magie de Venise !
J'ai vu dimanche le film de Marion Vernoux, "Les Beaux Jours" avec Fanny Ardant, Laurent Lafitte et Patrick Chenais. Ce film aborde le thème de la soixantaine, l'âge de la retraite et du temps libre pour une femme, dentiste de métier, qui se retrouve sans projet dans cette nouvelle vie. Son mari est lui aussi dentiste mais il est encore au travail. Ses filles lui offrent un abonnement dans un centre de loisirs où elle va rencontrer un professeur d'informatique, un trentenaire désabusé, partagé entre ses conquêtes féminines et son activité professionnelle pas du tout motivante. Caroline, la retraitée, s'ennuie et se sent seule malgré la présence de son mari et de ses filles. Elle va donc se laisser séduire par Julien, un Don Juan plutôt minable. Elle noue une relation amoureuse plus physique que morale et prend ainsi des risques jusqu'à mettre en danger son couple. Je ne vais pas trahir le dénouement : la différence d'âge (trente ans) sera-t-elle fatidique entre eux ? Son mari va-t-il la quitter ? J'ai apprécié aussi, dans ce film sympa et sans prétention, le portrait d'une femme dans une nouvelle vie, capable de folie amoureuse, de liberté, d'émancipation. Fanny Ardant illumine ce film par sa présence insolente, vivifiante, lucide et rebelle... Braver l'interdit de la différence d'âge, se libérer du carcan familial, trouver des raisons de vivre après une vie professionnelle bien remplie, partir à la découverte d'une nouvelle identité, celle d'une "retraitée" non pas mise au rebut, mais bien présente dans sa "seconde vie".
Un grand "bonhomme" de la vie littéraire s'en est allé à l'âge de 102 ans. Il incarnait la littérature, une littérature exigeante, originale et intelligente. Selon la notice nécrologique du journal "Le Monde", parue le mardi 18 juin, il était né à Paris, a connu une enfance modeste, pauvre même, ce qui explique son engagement politique du côté du trotskisme. Il consacra sa vie à la "Quinzaine Littéraire" depuis 1966, revue bimensuelle d'une qualité intellectuelle hors pair. Cette revue, austère et belle aussi, a informé des milliers de fidèles, amateurs littéraires, assoiffés de textes, curieux d'histoire, de psychanalyse, de politique, d'art, de poésie, de la littérature française et étrangère. On lui doit de nombreuses découvertes d'écrivains. Il a aussi créé sa maison d'édition en 1979 sous son nom. Je ne citerai que les plus connus comme Barthes, Perec, Sarraute, Lowry, Koestler, etc. Son œuvre personnelle compte de nombreux titres dont la célèbre "Histoire du surréalisme" en 1945, ouvrage qui fait autorité dans le domaine de la critique. Il faut aussi relire ses mémoires "Grâces leur soient rendues" en 1990. Avant de mourir, il s'est battu pour sauver sa revue de la faillite en lançant un appel aux lecteurs pour recueillir des fonds. Ce dernier combat symbolisait la passion de Nadeau pour la littérature, le fil conducteur de sa vie. Jusqu'au bout de sa vie, il a animé la revue avec sa "gouaille" légendaire, son caractère affirmé, son militantisme anachronique. Que va devenir la revue sans lui ? Je note que les médias ont peu évoqué sa disparition. J'ai seulement entendu un journaliste de Canal + en parler. Je voulais rendre hommage à cet homme, un "dinosaure" d'une littérature moderne et d'avant-garde et pour ma part, je lui suis redevable d'une grande partie de ma "culture littéraire" formée par ce passeur merveilleux qu'était Maurice Nadeau.