Chacun se choisit ses propres héros : des sportifs de haut niveau, des artistes, des chanteurs, des révolutionnaires, etc. J'ai choisi logiquement ceux et celles qui consacrent leur vie à l'écriture et à la littérature : les écrivains, des hommes et des femmes qui passent leur temps, qui brûlent leurs heures, pour déposer sur des feuilles ou sur un écran, des mots. Ils sont souvent enfermés dans leur bureau, devant une table et alors, ils imaginent des destins singuliers, des situations dramatiques, des univers proches ou lointains. J'ai lu récemment le roman de Sylvie Le Bihan, "L'Ami Louis", publié cette année chez Denoël, un roman où elle évoque l'amitié entre Louis Guilloux et Albert Camus. Je suis, en général, curieuse de ces romans biographiques littéraires. Les deux personnages principaux portent des noms illustres : Louis Guilloux et Albert Camus. Tout le monde connait notre Prix Nobel de Littérature, le philosophe de l'Absurde, l'amoureux de l'Algérie, le fils d'une mère analphabète, le dramaturge politique, le romancier visionnaire, sa mort tragique dans un accident de voiture. Ses romans sont devenus des grands classiques contemporains et n'ont pas pris une ride comme "L'Etranger" ou "La Peste". Mais, Louis Guilloux, que le lit aujourd'hui ? Encore un de ces écrivains oubliés comme tant d'autres du XXe siècle : Henri Calet, Marcel Aymé, Roger Martin du Gard, François Mauriac, et. Le mérite de Sylvie Le Bihan réside dans cette redécouverte de cet écrivain dit populaire, né à Saint-Brieuc en 1899 et mort dans cette même ville en 1980. Il a écrit plusieurs romans : "Le sang noir", "La maison du peuple", "Le Pain des rêves", "Coco perdu" pour citer les plus connux. Son oeuvre autobiographique a aussi marqué son oeuvre comme "L'Herbe d'oubli" et les "Carnets". L'univers romanesque de cet écrivain "breton" concerne le milieu populaire d'une France disparue dans les années 30. Il s'intéresse au sort des plus démunis et s'engage contre le fascisme. Camus et Guilloux sont fils d'artisans, tonnelier et cordonnier. Ils ont connu la pauvreté et leur amitié, fondée sur leur vocation littéraire, a conquis Sylvie Le Bihan qui se saisit de cette rencontre pour nous plonger dans l'univers de la littérature française du XXe siècle. L'écrivaine crée un personnage féminin, Elisabeth Daguin, qui, en 1976, travaille pour Bernard Pivot afin de préparer une émission d'Apostrophes sur Albert Camus. Elle découvre alors l'amitié indéfectible qui liait ces deux hommes. (La suite, demain)
des critiques de livres, des romans, des moments de lectures, des idées de lecture, lecture-partage, lecture-rencontre, lectures
mardi 2 décembre 2025
lundi 1 décembre 2025
"Les Pays", Marie-Hélène Lafon, 2
Marie-Hélène Lafon raconte le destin de Claire, son alter ego fictif, issue du Cantal qu'elle aime charnellement. Pourtant, son exil à Paris la libère d'un milieu restreint mais qu'elle décrit toujours avec une empathie certaine, sans amertume, ni esprit de révolte quand elle évoque ses origines modestes. Elle écrit : "Les rivières partent, s'en vont vers des ailleurs devinés et demeurent cependant en guipure têtue aux lisières du monde qu'elles bornent. Claire est partie, les filles partent, les filles quittent les fermes et les pays". Claire devient donc professeur de grec et de latin dans un lycée parisien et une fois par an, son père monte dans la capitale pour rendre visite à sa fille. Toujours célibataire, la narratrice a adopté sa ville, Paris, sans renier son Cantal. Son père semble perdu dans cette cité frénétique qu'il peine à comprendre. Dans le métro, il s'adresse aux voyageurs et ce monde ressemble à une planète inconnue. Quand il visite le Louvre avec sa fille et son petit-fils, il ne peut déchiffrer toute cette beauté devant ses yeux car il lui manque les codes d'une éducation artistique. La relation père-fille est très bien analysée par l'écrivaine. Malgré leurs liens familiaux, ces deux protagonistes n'ont plus rien en commun : deux lieux, deux destins, deux manières de voir la vie. Mais, entre ces deux êtres si différents, l'amour demeure et la tolérance règne, même si la communication semble limitée. Claire sait qu'elle doit sa nouvelle vie aux livres : "Il n'y avait pas de paradis. On avait réchappé des enfances ; en elle, dans son sang, et sous sa peau, étaient infusées des impressions fortes qui faisaient paysages, et composaient le monde, on avait ça en soi, il fallait élargir sa vie, la gagner et l'élargir par le seul et muet truchement des livres". Le mirage d'appartenir à ces deux univers, celui de la terre et celui du papier, devient une réalité dans l'oeuvre de Marie-Hélène Lafon. Je pense que l'on "porte en soi" deux pays qui ne se heurtent pas mais se complètent avec intelligence et avec la sensation de se multiplier. Certains d'entre nous possèdons ces deux identités, celle de sa terre de naissance et celle de sa terre d'adoption. L'univers romanesque de l'écrivaine s'appuie sur cette dichotomie existentielle, entre deux mémoires vécues et surtout sur son écriture "flaubertienne", où chaque mot compte, où chaque phrase travaille, où chaque paragraphe organise ce flot organique de la langue française. Pour moi, ce roman autofictif résume à merveille toute son oeuvre. Et cet hommage aux livres, un geste de gratitude à partager.
vendredi 28 novembre 2025
"Les Pays", Marie-Hélène Lafon, 1
Je cherchais une écrivaine française pour l'Atelier Littérature de décembre et j'ai hésité longtemps car aucun nom ne venait d'emblée à mon esprit. En dehors de nos aînées comme Yourcenar, Colette, Duras, je ne voyais pas une "classique" à venir. Pourtant, de nombreuses autrices possèdent un talent certain : Alice Ferney, Karine Tuil, Lydie Salvayre, Geneviève Brisac, Delphine Le Vigan, Camille Laurens, etc. Qui donc pouvait cocher les cases suivantes : création d'un univers singulier et l'élaboration d'un style remarquable ? Et, j'ai songé à Marie-Hélène Lafon, une écrivaine de terrain, son Cantal natal et une écrivaine du "terreau des mots" à la manière d'une artisane. J'avais lu aussi sa biographie romancée sur Cézanne, un régal de lecture sans oublier sa passion pour Gustave Flaubert, un géant de la littérature. J'ai relu "Les Pays" et j'ai mieux savouré la qualité de sa prose et sa lecture du monde paysan. Son roman, paru en 2012, raconte l'arrivée de Claire, un sosie de l'écrivaine, à Paris. Ses racines paysannes du Cantal n'ont pas ancré la jeune fille dans un destin prédeterminé car l'école et les études ont forgé sa personnalité nouvelle, loin des siens. De toutes façons, les filles n'héritaient pas des terres familiales. La réalité de cette terre revient sans cesse dans son esprit quand elle rencontre un magasinier dans la bibliothèque de la Sorbonne : "Chaque fois la mince chronique de là-bas ferait tout leur entretien, les rigueurs de l'hiver, les fluctuations du cours du lait ou de la viande, les élections locales". Elle a laissé ce monde ancien, rythmé par les saisons et par le labeur perpétuel. Et dans cette ville capitale, la narratrice doit trouver sa place, comprendre les codes sociaux et culturels pour s'adapter à ce nouveau monde urbain. Sa description de Paris dans ces années-là m'a touchée car j'ai vécu dans la capitale dans les années 80 en vivant aussi la nostalgie de ma région natale, la Côte basque, mon Cantal marin. Elle ne renie en aucun cas ce lien charnel, viscéral avec ses origines même si elle se sent une "transfuge" de classe. Paris l'exalte aussi : "Elle respire la ville animée, sa seconde peau, elle hume le fumet familier qu'elle ne parvient pas tout à fait à démêler ; c'est, tout entassé, machine et chair, rouages et sueurs, haleines suries et parfums fatigués sur poussière grasse, c'est animal et minéral à la fois ; c'est du côté du sale et elle se coule dans cette glu, elle prend place s'insère dans le flot". Terroir d'un côté, terre d'accueil de l'autre, Marie-Hélène Lafon possède un esprit géographique sensuel avec les saisons et avec les paysages. (La suite, lundi)
jeudi 27 novembre 2025
Une journée fructueuse
mercredi 26 novembre 2025
Atelier Littérature, les coups de coeur, 2
Danièle a proposé un conte de Jacob Grimm, un choix qui ressemble bien à notre lectrice amie qui aime beaucoup les livres pour enfants. Le personnage principal s'appelle, tenez-vous bien, "Grigrigredinmenufretin", un petit lutin qui va aider la fille du meunier à transformer la paille en or. Ce conte parle de l'avidité et de la soif de richesses. Et ne parlons pas de la condition des femmes, monnaies d'échange entre le père et le roi. Un album à offrir à Noël à ses petits-enfants ! Odile Bo a beaucoup apprécié le film, "L'Etranger" du réalisateur François Ozon. L'univers camusien lui a donné envie de relire "Le Premier homme", d'Albert Camus, publié en 1994 chez Gallimard. Le manuscrit de ce roman autobiographique a été retrouvé dans la sacoche de l'écrivain au moment de sa mort. Il a fallu attendre quelques années pour découvrir ce texte magnifique où sa personnalité se révèle entièrement : sa sensibilité, sa droiture et surtout sa fidélité à sa mère d'origine très modeste. Malgré la pauvreté dans son enfance, sa soif de vivre et sa force d'aimer lui ont permis d'étudier, de s'engager pour la justice et aussi de se consacrer à son oeuvre littéraire. Le narrateur, Jacques Cormery, revient sur les traces de son père, mort au combat en 1914. Il va découvrir cette cruelle vérité car sa mère ne parlait jamais de lui. Le narrateur va alors raconter la vie de ce père disparu et intégrer son propre passé avec la rencontre de Monsieur Bernard, alias Monsieur Germain, l'instituteur qui l'a mené sur le chemin du savoir et de l'écriture. Un livre capital pour comprendre cet écrivain majeur, essentiel et fraternel. J'avais lu ce récit à sa sortie et dorénavant, je vais vite le relire avec un nouveau regard sur ce texte magistral bien qu'inachevé. Odile Ba a terminé la séquence coups de coeur avec un premier roman, "Ce que je sais de lui", d'Eric Chacour, publié en Folio. Dans la ville du Caire des années 80, Tarek doit reprendre le cabinet médical de son père et il va épouser Mira, son amour de jeunesse. Mais, son destin tout tracé se heurte à une nouvelle rencontre avec Ali qui va bousculer ses certitudes. Ce premier roman a reçu le Prix Femina des Lycéens et le Prix des Libraires en 2024. Un roman passionnant à découvrir. Voilà pour les coups de coeur de l'Atelier Littérature de ce Jeudi 20 Novembre. Nous nous retrouverons le Jeudi 11 décembre autour de Marie-Hélène Lafon.
mardi 25 novembre 2025
Atelier Littérature, les coups de coeur, 1
Je tiens à conserver la séquence "coups de coeur" qui permet à nos amies lectrices de présenter un livre qu'elles ont aimé pendant le mois précédent le jour de l'Atelier. Marie-Christine a commencé avec un ouvrage sur la montagne, "Les 8 montagnes" de Paulo Cognetti, déjà mentionné dans les années précédentes. Pietro, enfant de la ville, se lie d'amitié avec Bruno, un vacher de son âge. Ils parcourent inlassablement les alpages, les forêts et les chemins. Vingt ans plus tard, Pietro revient dans ses montagnes pour faire le point sur sa vie. Le roman a obtenu le prix Médicis en 2017. Janelou a découvert une écrivaine québécoise, originaire du Japon, Aki Shimazaki, avec un coffret de cinq romans courts, une pentalogie : "Le Poids des secrets", une oeuvre puzzle étonnante qui a vraiment intéressé notre amie lectrice. Je cite les titres : "Tsubaki", "Hamaguri", "Tsubame", "Wasurenagusa" et "Hotaru", publiés dans la collection Babel d'Actes Sud en 2021. Il serait illusoire de raconter chaque histoire mais Janelou nous a précisé que les secrets de famille forment la trame romanesque de la suite. Un exemple avec Yukiko, une survivante de la bombe atomique, qui raconte son enfance et son adolescence auprès de ses parents à Tokyo et à Nagasaki. Elle reconstitue une vie familiale marquée par les mensonges d'un père qui a commis un meurtre. Janelou nous a donné envie de dévorer ce coffret original. Mylène a présenté deux coups de coeur. Le premier concerne un auteur allemand, "25 étés", un premier roman publié cette année chez Actes Sud. Le narrateur mène une vie très agitée, stressante, occupée. Il rencontre Karl, un "trieur de pommes de terre", le contraire du narrateur. Karl lui annonce qu'il lui reste 25 étés à vivre et à ce moment-là, surgissent des grandes questions sur la vie, sur le travail, sur l'amour des siens, sur le courage de résister. Un ouvrage apaisant, un cheminement à entreprendre nous a dit Mylène. Elle a aussi évoqué l'ouvrage d'entretiens d'Olivier Le Naire avec Marie de Hennezel, "L'Eclaireuse", publié chez Actes Sud. Cette psychologue clinicienne, spécialiste du bien vieillir et pionnière des soins palliatifs, revient sur son parcours hors norme, sur ses rencontres et sur ses choix de vie. Elle propose aussi des solutions "audacieuses et réalistes" pour bien vieillir chez soi, en priorité. Un documentaire à découvrir sans se voiler les yeux sur la vieillesse et "pour finir ses jours paisiblement, dignement et sans souffrance". (La suite, demain)
lundi 24 novembre 2025
Atelier Littérature, les romans historiques, 3
Odile "Ba" a choisi la trilogie de Pierre Lemaître, "Les Enfants du désastre" avec "Au revoir là-haut", prix Goncourt 2013 suivi de "Couleurs de l'incendie" et du "Miroir de nos peines", publiés chez Albin Michel. L'écrivain est réputé pour sa production de romans policiers très efficaces. Dans le premier tome, il propose une "fresque d'une rare cruauté, remarquable par son architecture et sa puissance d'évocation". Ce roman de l'après-guerre de 14 raconte l'histoire d'Albert, un employé modeste qui a tout perdu et Edouard, un artiste loufoque devenu une "gueule cassée". Ils se sentent oubliés, marginalisés, méprisés alors qu'ils étaient au combat. Pour se venger, ils mettent en place une escroquerie audacieuse. L'auteur dénonce le rôle de l'Etat qui "glorifie ses morts" et oublie ses vivants, mais aussi la lâcheté de certains et la noirceur des autres. Il semble que l'on ne s'ennuie pas dans les romans de Pierre Lemaître avec les rebondissements romanesques, les touches d'humour, le style clair et limpide. Un film basé sur cette histoire est sorti en 2017, réalisé par Albert Dupontel. Régine a présenté le texte d'Henri Bauchau, "Antigone" mais avant d'évoquer le destin tragique d'Antigone, elle nous a conté avec talent le mythe grec de la famille des Labdacides, les rois légendaires de Thèbes. Oedipe selon l'oracle va tuer son père, Laïos, va se marier avec sa mère, Jocaste, et tous ces actes insensés sans qu'il le devine le conduit à se punir en crevant ses yeux et à partir sur les routes avec Antigone. Henri Bauchau a donc décrit le destin tragique d'Antigone quand elle revient à Thèbes pour éviter que ses frères, Polynice et Etéocle, ne se fassent la guerre. Malgré les efforts de la jeune femme pour la paix, les deux ennemis fraternels finissent par s'entretuer. Créon, le roi de Thèbes, organise une sépulture pour Etéocle et interdit celle de Polynice, Antigone désobeit à son oncle et se charge de la dépouille de son frère pour lui donner une sépulture. Ce geste provoque son arrestation et sa mort lente dans une grotte. Régine a beaucoup aimé ce roman "antique", mythologique, légendaire qui, d'après elle, n'est pas un roman historique. Elle apprécie ce personnage féminin d'une humanité admirable entre bonté et sens du devoir. Antigone symbolise l'opposition au pouvoir injuste. Henri Bauchau écrit qu'Antigone, figure de résistance, déclare : "Je crie non, rien que non, rien d'autre n'est utile. Non, seul suffit". Une Jeanne d'Arc de la Grèce antique... En terminant la séquence sur les romans historiques, j'ai cité deux ouvrages essentiels dans ce genre littéraire : "Mémoires d'Hadrien" de Marguerite Yourcenar et "Le Guépard" de Giuseppe Tomasi di Lampedusa... Deux chefs d'oeuvre à lire et à relire !