L'ironie mordante et flamboyante de Philip Roth se retrouve dans la fin du récit quand il fait intervenir son alter ego romanesque, l'écrivain Nathan Zuckerman. Son double fictif commente sa tentative autobiographique en se moquant de lui : "Tstt, tstt, le revoilà dans ses problèmes de juif, on dirait". L'art littéraire de l'écrivain se manifeste sans cesse dans "l'entrelacement de toute vie avec sa narration et de toute narration avec la vie". A force de mêler le réel à la fiction et vice-versa, Zuckerman lui assène des remarques cinglantes lui conseillant de ne pas publier son texte : "Je fais l'hypothèse que, à force de te métamorphoser dans tes livres, tu n'as plus la moindre idée de qui tu es, ni même de qui tu as été. Aujourd'hui, tu n'est plus qu'un texte ambulant". L'acte d'accusation se poursuit dans des termes peu flatteurs car le double fictif de Roth dénonce le beau rôle qu'il se donne dans sa famille : "ton côté bien élévé, ton côté chic type, ton côté bon petit. Ton manuscrit macère dans le chictypisme". En fait, le contretexte de Zuckerman se transforme en psychanalyse de Philip Roth : "Ce qui te mine est aussi ce qui te nourrit, avec ton talent". Les masques de l'écrivain sont arrachées par ce dialogue quasi socratique car les deux versions de l'identité rothienne se complètent tout en s'affrontant. La question de l'autobiographie pose le problème du sujet, ce "moi" fluctuant avec "ses failles et ses effondrements", "ses glissements, ses métamorphoses". Entre la vie vécue et la vie écrite, les faits réels sont remodelés, repensés, imaginés. Ce projet d'un retour au réel s'avère une mission impossible. Comment se "rendre visible à soi-même ?" Par la vérité autobiographique ou par la fiction mensongère ? Expert en identités multiples, Philip Roth ne peut pas se limiter à un texte nu, insipide et banal sur son passé et sur la naissance de sa vocation d'écrivain. Il provoque ses lecteurs et lectrices en les bousculant constamment, et il ne leur propose pas un scénario autobiographique stable et sécurisant. Bien au contraire, la "transparence d'une personnalité" restera toujours opaque. Lire Philip Roth ressemble à un parcours chaotique mais stimulant pour la pensée. Il interroge le sens de la littérature et surtout "l'énigme de la créativité romanesque".