lundi 23 février 2026

"L' Anniversaire", Andrea Bajani

 Andrea Bajani vient de publier "L'anniversaire", paru chez Gallimard. Un roman coup de poing, un roman coup de coeur. L'auteur italien enseigne l'écriture créative à l'université de Houston aux Etats-Unis. Dans un article de presse, il se défend d'avoir écrit un récit autofictionnel et revendique la fiction pour son texte, criant de vérité. En Italie, son roman a obtenu le prix Strega et le prix des Lycéens. Dans le pays qui qualifie la famille "d'intouchable, de sacrée, d'archaïque", l'auteur a pris un risque en dénonçant cette "légende" de parents aimants et inoubliables. Bien au contraire, sa plume ne dérape pas quand il décrit l'ambiance toxique dans le foyer familial du narrateur. Emmanuel Carrère a commenté le roman en le résumant ainsi : "Peut-on se débarrasser de ses parents ? Du mal qu'ils nous ont fait ? Sans retour et sans appel ?". Le narrateur prend une décision radicale en décidant de ne plus jamais revoir les siens. Son père, autoritaire et violent, est un véritable tyran domestique. Son emprise sur sa femme et ses deux enfants s'exerce quotidiennement. La mère subit en silence les humiliations que son mari lui inflige. Il mène même une double vie avec sa maitresse. Le fils aîné a donc quitté cette famille et dix ans après, il revient à l'occasion d'un anniversaire. Le portrait de sa mère domine le récit car le père semble correspondre à un "masculisme" patriarcal typique : "Mon père voulait qu'elle ne soit rien de façon à pouvoir, lui, être quelque chose". Cette femme silencieuse, enfermée, supporte cette situation dans une soumission inexplicable. Le fils s'interroge sans cesse par l'absence de réactions vitales de sa mère. Le fils aime pourtant cette femme si émouvante qu'il aimerait sauver : "Je devais la soustraire à l'obscurité", la "désincorporer" de son mari. Cette "ombre qui se meut dans les coulisses du théâtre familial" , cette femme quasi morte, comment peut-elle accepter cette non-vie ? La peur d'être battue ? En fait, elle vit dans la terreur de son époux. Le narrateur apporte plusieurs éclairages sur cet couple parental qu'il vaut mieux fuir.  D'une plume scalpel, précise, concise, Andrea Bajani plaide pour l'acte de libération, symbolisée par une rupture définitive face à une famille dysfonctionnelle. Son salut dépend de cette fuite sans pardon possible. Un des romans les plus percutants en ce début d'année. 

jeudi 19 février 2026

"Le coeur lourd", Alain Finkielkraut

Alain Finkielkraut vient de publier "Le Coeur lourd" chez Gallimard. Il s'entretient avec Vincent Trémolet de Villers, journaliste au Figaro. J'appartiens à sa génération à trois ans près et j'ai lu ses ouvrages précèdents surtout ceux qui évoquent son lien amoureux avec la littérature. Alain Finkielkraut symbolise à mes yeux la nostalgie absolue et il se décrit tout au long de cet essai avec un "coeur lourd". Le livre démarre par une préface du journaliste présentant leur rencontre et leur méthode du dialogue. Suit un poème, un hommage à Georges Perec quand le philosophe égrène ses souvenirs sous forme d'une liste mémorable. Evidemment, il parle de la France d'avant, au temps du Général de Gaulle quand il apparaissait à la télé en noir et blanc. Et aussi, "des ouvreuses de cinéma, avec leur panier d'esquimaux et de chocolats glacés". Et des "billets de banque avec les portraits de Pascal, de Richelieu, de Montesquieu et de Saint-Exupéry". Cette liste peut faire sourire car le passé d'un pays n'intéresse plus grand monde mais je me retrouvais dans cette description d'un pays disparu. Quand le journaliste lui demande de parler de son rapport à la France, il cite les paysages qui le comblent : "la montagne Sainte-Victoire, la basilique de Vézelay, les paysages de Dordogne, le col du Ventoux, les vaches normandes, le cimetière de Lourmarin où repose Albert Camus". Il n'oublie pas aussi ses éblouissements pour quelques villes italiennes : Mantoue, Lucques, Sienne, Lecce, etc. Comme je le comprends ! Je partage avec ce philosophe, son pessimisme qui me rappelle l'espagnol Miguel de Unamuno avec son "sentiment tragique de la vie". J'apprécie chez lui sa passion de la littérature et des écrivains-phares en particulier Milan Kundera, Philip Roth, Hannah Arendt, Henry James, Flaubert, Conrad, Tchekhov. Le philosophe aime la pensée nuancée, les valeurs morales, la méritocratie, les animaux, la beauté du monde, la continuité historique. Il déteste les extrêmes, les dictatures, les totalitarismes mais aussi, la laideur des centres commerciaux, les éoliennes, l'élevage massif. Il est souvent caricaturé à cause de son esprit décliniste viscéral et de sa panique devant un monde qui change trop vite. Dans cet ouvrage, il est aussi question de ses positions sur Israël, sur le judaïsme. Il rappelle le passé de ses parents, fuyant la Pologne antisémite. Son père a été déporté à Auschwitz. Dans sa jeunesse, le philosophe se proclamait universaliste et cosmopolite mais en constatant que la France se transformait, il s'est senti "français" quand "la France se dépouillait rageusement d'elle-même". Un essai efficace pour découvrir les tourments et les inquiétudes légitimes d'un philosophe  "au coeur lourd", Alain Finkielkraut, un homme d'une gauche éthique et antitotalitaire comme son maître, Albert Camus. 

mardi 17 février 2026

"Nos héritages", Anna Hope

 Anna Hope, écrivaine anglaise, vient de publier son tout dernier livre, "Nos Héritages", aux Editions Gallimard dans la collection "Du Monde entier". Ce cinquième roman après "Le Chagrin des vivants", "La salle de bal", "Le Rocher blanc" et "Nos espérances", se lit avec un grand plaisir de lecture car j'ai reconnu le talent romanesque de la filière "écrivaines anglaises". Anna Hope a choisi un décor magnifique, celui d'un manoir, inspiré de Hammerwood Park, construit en 1792 avec ses colonnes doriques et ses frontons néo-classques dans un immense parc avec une rivière, des forêts, des étangs et des collines verdoyantes. Frannie, l'héritière d'un domaine, prépare les obsèques de son père et réunit tous les membres de sa famille à cette occasion. La jeune femme adore ce lieu où la nature est préservée : "un endroit fait de chênes et d'eau, de tritons, d'orvets et de rossignols". Elle-même s'engage dans un projet de "réensauvagement" de cet espace de quatre cents hectares dans le Sussex afin de créer un couloir de biodiversité avec d'autres propriétaires. Son militantisme écologique et son autorité naturelle lui donnent un charisme incontestable. Son frère lui propose un projet plus lucratif concernant la construction d'une clinique haut de gamme. Mais Frannie hésite à réaliser ce chantier. Sa soeur, enseignante à Londres, invite la fille de la dernière compagne de son père, Clara. Celui-ci a refait sa vie aux Etats-Unis avec sa maîtresse avant de revenir en Angleterre. Cette jeune américaine accepte l'invitation mais sa présence va provoquer un séisme familial. Elle a effectué des recherches sur le manoir en tant qu'historienne et elle révèle un secret caché depuis des générations. Pour connaître ce secret historiquement scandaleux, il faut lire ce roman politiquement engagé dans la cause écologique. L'écrivaine revisite le lourd passé colonial de son pays et ses conséquences délètères. Ce manoir bien mal acquis par son premier propriétaire sera-t-il sacrifié par Frannie ? Peut-on effacer le passé ? Un tableau d'art, hérité de son ancêtre problématique, sera mis en vente et réconciliera peut-être l'héritière avec son héritage. 

vendredi 13 février 2026

"Une drôle de peine", Justine Lévy

 J'ai emprunté par curiosité le récit autobiographique de Justine Lévy, "Une drôle de peine", publié chez Stock. Ce récit fiévreux évoque la mère de la narratrice, Isabelle Doutreluigne, la première épouse du philosophe Bernard-Henri Lévy. La mort de sa mère remonte à vingt ans et sa fille décrit ce moment d'une tristesse infinie où elle ne réalise pas la disparition de cette femme singulière.  Son deuil semble impossible et Justine Lévy veut raconter la vie d'Isabelle dans les années 70. La narratrice a cinq ans et sa mère vit avec Violaine, son amante. Elle décrit l'état de l'appartement avec les litières de chat toujours débordantes, le désordre envahissant, les livres éparpillés sur le sol, des bouteilles à l'abandon. Et surtout, la présence des seringues, de la drogue. C'était les années subversives après Mai 68 où tout était permis et où rien n'était interdit. Cette mère excentrique était belle, ancien mannequin et ex-détenue. Mais, elle a confié sa fille à son père, ne pouvant l'élever "normalement". Cet événement n'empèche pas Justine d'aimer sa mère avec une ferveur filiale qu'elle ne cesse d'écrire dans cet hommage à une femme pourtant défaillante à plusieurs niveaux. Elle relate aussi sa fin de vie car elle était atteinte d'un cancer. Ces pages sur cette malade admirable montrent son esprit audacieux et iconoclaste, narguant sa mort prochaine. Après le décès d'Isabelle, sa fille la cherche dans tous les lieux qu'elle a traversés dans sa vie bohème : à Mordelles dans la maison familiale, dans l'asile où vit son oncle, à Montmartre dans un café. Elle part même en Inde pour retrouver le fantôme de sa mère, mais, cette quête reste sans réponse : "Plus personne ne se souvient d'elle. Et moi, non plus. La preuve, cette enquête lamentable pour essayer de la faire revivre et où je suis en train de l'enterrer". Ce récit ressemble à une lettre d'adieu, un adieu d'amour à une mère au fond inconnue tant sa vie ressemblait aussi à un mirage. Un livre perturbant mais intéressant.

jeudi 12 février 2026

"L'héritage d'Esther", Sandor Marai

 J'ai choisi le thème de l'héritage pour l'Atelier Littérature de février, un sujet romanesque souvent traité dans la littérature mondiale tellement cette coutume traverse tous les temps et tous les lieux. J'ai donc découvert un roman de l'écrivain hongrois, Sandor Marai (1900-1989), "L'héritage d'Esther", publié en 1939 et disponible en Livre de Poche. Esther, le personnage principal, vit recluse dans sa maison de famille, engourdie dans sa solitude et dans sa mélancolie. Elle partage sa maison avec Nounou, une sorte de tante et vivent chichement de la vente de leurs légumes de jardin. Elle a aimé un homme dans sa jeunesse, Lajos, qui lui a préféré sa soeur aînée, Vilma. Esther ne s'est jamais remise de cet échec amoureux. Vingt ans ont passé, sa soeur est morte. Elle reçoit une lettre où cet homme lui signale sa visite prochaine. Mais, Lajos, est resté le même homme : insaisissable, profiteur et surtout malhonnête. Il emprunte de l'argent à ses proches et ne les rembourse pas. Obsédé par l'argent, il ressemble à un antihéros balzacien. Un face à face pathétique s'engage entre les deux protagonistes et renforce l'idée que la connaissance d'autrui reste toujours un obstacle. Pourquoi Esther est-elle attirée par cette marionnette d'homme ? Et lui, comment se voit-il tellement il se montre déplaisant, calculateur, hypocrite. Autant Esther vit dans la frugalité, autant Lajos vit dans l'excès. Si Esther s'était mariée avec Lajos, aurait-elle mené une meilleure vie, une vie heureuse ? Il est venu réclamer la part d'héritage de la soeur d'Esther. Mais, il a déjà dépouillé cette famille avec le diamant d'une bague de fiançailles. Ce personnage possède une échelle de valeurs peu commune, un sentiment d'impunité révoltant. Comment se termine ce roman dense, intimiste, troublant ? Je ne le dirai pas car il faut lire ce bijou romanesque. Comme ses camarades Stefan Zweig, Joseph Roth, Arthur Schnitzler, Sandor Marai excelle dans l'art subtil des relations complexes entre les hommes et les femmes. Evidemment, qui peut apprécier le redoutable Lajos ? Personne. Mais, Esther, la victime masochiste de cet escroc attire toute notre empathie... 

mardi 10 février 2026

"Le Rouge et le Noir", Stendhal, 2

 La passion amoureuse se développe entre Julien et Mathilde avec des vagues montantes et descendantes. Leur différence de classe tisse une frontière invisible entre eux et Mathilde va tomber enceinte. Elle ne rénonce pas à Julien et souhaite l'épouser. Son père, fort mécontent de son choix, cède et accepte d'annoblir Julien qui devient Monsieur le Chevalier Julien Sorel de La Vernayre. Mais, le Comte reçoit une lettre de Madame de Rênal, dénonçant "l'immoralité" de son ancien amant, "rongé par l'ambition". Julien apprend cette nouvelle, ce qui compromet sa conquête sociale. Il se rend à Verrières et entre dans l'église. Il tire à deux reprises sur son ancienne maîtresse mais, elle est seulement blessée. Mathilde en apprenant le geste de Julien, passe le voir en prison et tente de le sauver. Même Madame Rênal lui pardonne en écrivant aux jurés. Elle va parvenir à lui rendre visite en prison. Julien retrouve sa passion pour elle mais il se résigne à la mort. Mathilde éprouve une folle passion pour ce jeune homme et elle embrassera sa tête décapitée comme l'a fait Marguerite de Navarre avec la tête de son amant, un de ses ancêtres. Madame de Rênal meurt trois jours après Julien. Stendhal s'est inspiré d'un fait divers en Isère. Antoine Berthet, étudiant aux séminaires de Grenoble, a été guillotiné car il avait tenté d'assassiner sa maitresse. Dans ce roman, le contexte historique semble bien complexe et pour comprendre le destin tragique de Julien Sorel, il faut se plonger dans cette société française où régnait un clivage insurmontable entre la noblesse et le peuple. Julien veut sortir de sa condition sociale en accèdant par l'amour à la classe supérieure. Son échec reflète aussi la dure réalité d'une société bloquée où l'hypocrisie anime les relations humaines, allant de la religion à l'importance de l'argent. Stendhal dénonce tous ces aspects dans ce roman réaliste. J'ai retrouvé dans ce texte la célèbre citation sur le roman : "Un roman est un miroir qui se promène sur une grande route. Tantôt il reflète à vos yeux l'azur des cieux, tantôt la fange des bourbiers de la route". J'ai relu ce classique avec beaucoup d'intérêt, me souvenant de la trame romanesque mais j'ai remarqué la personnalité troublante de Julien Sorel, un jeune homme en proie à un malaise existentiel majeur. L'amour semble le sauver à deux reprises mais, son orgueil et son manque de lucidité le conduisent au pire, son geste fatal envers Madame de Rênal. Un grand classique incontourable, à la fois un roman d'amour, un thriller et un roman historique. 

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lundi 9 février 2026

"Le Rouge et le Noir", Stendhal, 1

 J'ai parlé de notre patrimoine immatériel dans ce blog en commentant l'ouvrage d'Emmanuel Godo sur l'actualité des classiques. J'ai donc relu un des romans qui m'avait le plus marquée dans mes années de jeunesse et je restais sur cette découverte essentielle, celle du "Rouge et le Noir" de Stendhal. Publié en 1830, avec le sous-titre, "Chronique du XIXe siècle", ce deuxième roman après celui "d'Armance", se divise en deux parties : l'histoire de Julien et Madame de Renal à Verrières et celle de Julien et de Mathilde de la Mole à Paris. Julien Sorel est le troisième fils d'un "scieur" qui méprise son fils, plus attiré par les choses de l'esprit que la coupe du bois. Il se distingue de ses deux frères par son goût des études et il parle même le latin. Un "transfuge" de l'époque. Le curé Chélan le protège et l'encourage à lire les textes religieux. Mais, Julien éprouve une admiration sans bornes pour Napoléon et il connaît par coeur "Le Mémorial de Sainte-Hélène". Ce curé du village le recommande auprès du maire de Verrières, Monsieur de Rênal, comme précepteur de ses enfants. Timide, maladroit, Julien Sorel pénètre dans le monde bourgeois du maire. Il est tout de suite attiré par sa femme et décide de la conquérir. Ils vont vivre leur passion en se cachant, en jouant la comédie devant les enfants et le mari qui ne se doute de rien. Elisa, la femme de chambre, tombe amoureuse de Julien mais celui-ci la repousse. Elle se venge en envoyant une lettre anonyme au maître de la maison dans laquelle elle raconte l'adultère de Madame de Rênal. Le maire ne peut pas croire à cette forfaiture de son épouse et par prudence, il décide de se séparer du précepteur. Julien intègre le séminaire de Besançon. Les deux amants se retrouvent dans une dernière entrevue mais le jeune homme ne soupçonne pas l'amour passionnel de sa maîtresse. Il imagine qu'elle est devenue indifférente à son départ. Au séminaire, il est détesté par ses camarades, incultes aux yeux de Julien. L'abbé Pirard lui propose alors de travailler auprès du Marquis de La Mole comme secrétaire. Il part alors à Paris. Son employeur remarque l'intelligence du jeune homme, sa disponibilité et sa discrétion. Dans le faubourg Saint-Germain, l'ambition règne à tous les niveaux. La fille du marquis remarque la fierté et la droiture de Julien alors qu'elle est courtisée par de nombreux prétendants de haut rang, mais qu'elle repousse sans cesse.  Commence alors l'intrigue amoureuse la plus surprenante dans le roman stendhalien. (la suite, demain)