jeudi 10 septembre 2026

"Cinq femmes", Marcel Cohen, 1

 Marcel Cohen, écrivain important mais peu connu, est mort en juillet dernier à l'âge de 88 ans. Je n'avais rien lu de lui et j'ai découvert récemment "Cinq femmes", paru chez Gallimard en 2023. Enfant durant la Seconde Guerre mondiale, huit personnes de sa famille ont été arrêtées lors d'un repas et déportées dans les camps nazis. Le petit Marcel était parti en promenade avec Annette, la femme de ménage. Cette femme l'a ainsi sauvé et elle va le recueillir pendant deux ans à Messac en Bretagne. Il est élévé ensuite par sa grand-mère. Il suit des études de journalisme et va voyager dans le monde entier grâce à son métier. Il écrit de nombreux articles sur l'art, sur les galeries et sur les musées. Il a publié son premier roman en 1969. Dans ce texte, "Cinq femmes", le troisième tome des "Faits", il décrit sa démarche : "C'est le propre de la petite enfance que de laisser des images d'une précision absolue, mais dont l'adulte ne sait que faire : elles n'éclairent rien et font figure d'ornement littéraire dès qu'on les pose sur le papier". Ce texte autobiographique est centré exclusivement sur les cinq femmes qui lui ont donné "la vie" : "J'écris en mon nom, mais je ne me regarde pas dans un miroir". Une question morale où la fidélité, la gratitude et l'admiration prennent tout leur sens. Le narrateur s'attache tout particulièrement aux détails, aux objets et à tous les instants de la vie quotidienne. Il doit sa vie à Annette, la première de ses héroïnes. Sa mère, Marie, dans sa dernière lettre envoyée de Drancy, avait écrit : "Dites à Annette qu'elle me le garde comme son fils". Après la guerre, Marcel Cohen n'a jamais revu sa "mère nourricière" et grâce à un historien local, il reconstitue la vie d'Annette. Elle s'appelait Anne-Marie Voland, s'est mariée avec Mathurin et le petit garçon a vécu dans leur ferme sous la protection bienveillante de sa famille d'accueil. Elle lui a épargné l'école pour ne pas le mettre en danger. Ce destin d'une femme humble et modeste d'un courage exemplaire revit grâce aux souvenirs de cet enfant, devenu un écrivain. (La suite, demain)

mercredi 9 septembre 2026

"La Guerre par d'autres moyens", Karine Tuil

 J'ai lu le dernier roman de Karine Tuil, "La Guerre par d'autres moyens", paru en 2025 et disponible en Folio. Comme dans ses précédents romans, l'écrivaine se plonge dans un milieu social et politique de nos jours. Dan, un ancien président socialiste de la République, n'a fait qu'un quinquennat. Il a perdu les élections et se retrouve dans le trou noir de la dépression. Lors de son mandat, il a quitté sa femme pour Hilda, une célèbre actrice d'origine allemande et surtout, beaucoup plus jeune que lui. L'intrigue se complique quand Hilda va tourner un film avec Romain, un cinéaste en vogue. Son projet est une adaptation d'un roman de Marianne, l'ex-femme de Dan et autrice d'un roman sur les violences conjugales. Un casting romanesque un peu trop attendu. Mais, Karine Tuil impose son rythme haletant à travers ses personnages en traitant des thèmes sociétaux facilement reconnaissables : le vertige d'avoir perdu le pouvoir politique, la condition des femmes après MeToo, le monde du cinéma, l'alcoolisme mondain, la famille éclatée, etc. Fine observatrice de notre société contemporaine, elle semble bien connaître ce milieu des médias lié à l'univers impitoyable de la politique. Son roman choral donne la parole à chaque personnage. Les points de vue différents démontrent la complexité des relations, voire les "duplicités" des uns et des autres. Certains dialogues révèlent aussi un conformisme social comme l'éternelle féministe, la fille de Marianne, qui veut quand même séduire le cinéaste réputé beaucoup plus âgé qu'elle. Au fond, tous ces personnages remplissent un rôle attendu. Un ex-président narcissique, privé de son pouvoir, s'effondre et se noie dans l'alcool. Des femmes ambitieuses et peu empathiques, prennent leur revanche sociale. Je ne veux pas résumer davantage ce roman foisonnant, d'une écriture journalistique. Parfois, dans un roman, le lecteur peut chercher des "résonances" intimes. Pour ma part, ces milieux bobos et branchés du cinéma, des médias et de la politique me laissent dubitative. Ce roman "comédie de moeurs contemporaines" raconte un univers superficiel et artificiel bien parisien, trop parisien pour une lectrice "de province". 

mardi 8 septembre 2026

"Départ(s), Julian Barnes, 2

 Ce quinzième roman de Julian Barnes démontre son talent incontestable dans le mélange des genres comme son collègue si génial, Milan Kundera. Son roman ressemble aussi à une autobiographie déguisée, à une fiction réaliste et aussi à un essai sur la mémoire, la maladie et la vieillesse. Sa réputation littéraire s'est toujours manifestée pour son audace dans la construction de son texte, prenant des libertés dans sa tradition linéaire. Il interroge les pièges de la mémoire, mais aussi, les effets du vieillessement, en ajoutant l'analyse du sentiment amoureux dans une parenthèse temporelle de quarante ans. Ce roman si original résume l'expérience humaine avec un regard lucide et ironique. Pour Julian Barnes, ce dernier opus résume aussi sa vie d'écrivain : "L'art est à la fois un jeu et la chose la plus sérieuse qui soit". Dans un entretion qu'il a donné au quotidien Le Monde, il déclare : "Je trouve que la vie est riche, compliquée et fascinante, tout comme l'écriture de fictions. La plupart des romans parlent des relations entre les personnes, de la façon dont les gens se comportent les uns envers les autres, dont ils s'aiment ou se détestent". Depuis son troisième livre, "Le Perroquet de Flaubert", publié en 1984, il prône "l'expérimentation dans la forme romanesque" en intégrant dans sa narration des réflexions et des méditations. Il revendique l'art de la conversation avec son lecteur : "Nous sommes comme deux amis, assis côte à côte à la terrasse d'un café, qui regardent le monde et qui en discutent". Dans ce dernier opus hybride, il évoque le surgissement fatal de la maladie et de la mort  sans se lamenter ni se plaindre. Pour cet écrivain aussi sage, il faut accepter le "verdict" : "Nous n'y sommes pour rien et nous n'y pouvons rien". En conclusion, Julian Barnes peine à définir son humeur du moment : "Je ne suis jamais parvenu à décider si je suis un pessimiste joyeux ou un optimiste mélancolique". Sur son métier d'écrivain, il se dit heureux : "J'ai adoré l'écriture, la solitude et la concentration qu'elle suppose". Après avoir lu "Départ(s), j'avais envie de découvrir l'ensemble de ses oeuvres et j'espère que ce roman ne sera pas son dernier. 

lundi 7 septembre 2026

"Départ(s)", Julian Barnes, 1

 Julian Barnes vient de publier son dernier livre, "Départ(s), chez Stock dans la très bonne collection, "La Cosmopolite". J'ai dit "dernier livre" car l'écrivain anglais a déclaré dans la presse que, vraiment, cet ouvrage serait son chant du cygne. Philip Roth avait agi de même quand il avait atteint ses 80 ans. Ce texte mêle la fiction et la non-fiction. Le narrateur ressemble évidemment à Julian Barnes et relate avec un flegme très "britannique" sa maladie, un cancer du sang, "pas curable, mais gérable" et il écrit aussi : "Eh bien, comme la vie elle-même, non ?". Il raconte sa maladie à la manière d'un Marc Aurèle, cet empereur stoïcien. Il n'omet aucun détail technique et médical avec un courage immense. Au commencement de ce roman hybride, il évoque Marcel Proust et le phénomène de la mémoire involontaire grâce à sa madeleine chérie et ce commentaire érudit donne le ton au récit. Il écrit : "Je me suis contenté de dures biscottes de la mémoire involontaire". Le narrateur s'interroge sur les mystères de la mémoire avec des souvenirs parfois vrais, parfois imaginés, comme des flux réels ou fictifs. Comment fonctionne le cerveau ? Peut-on se fier à la mémoire volontaire et involontaire ?  Il intègre aussi dans son texte autofictionnel une histoire concernant un ancien couple d'amis, Jean (prénom féminin) et Stephen. Quarante ans ont passé depuis la rupture du couple et chacun a fait sa vie entre mariages et divorces. Mais, la retraite leur donne une deuxième chance pour se retrouver. Le narrateur organise une rencontre des deux compères et cette romance redémarre à merveille. Les deux ex-amoureux racontent à tour de rôle les impressions de leurs retrouvailles. Cette histoire d'amour entre deux septuagénaires tourne assez vite à l'échec et chacun repart de son côté. Quelle leçon en tirer pour le narrateur ? Le passé ne peut pas se transformer en présent... La malice de Julian Barnes, son esprit d'ironie se manifestent dans ce vaudeville amoureux. (La suite, demain)

jeudi 3 septembre 2026

Atelier Littérature, saison 2025-2026, bilan, 3

 Au mois de mai, à l'approche des vacances estivales, nous avons pris le large vers l'horizon marin avec quelques ouvrages sur la mer. Les lectrices ont donc lu Joseph Conrad, Pierre Loti, Hélène Gestern, Jules Verne, Roy Jacobsen, Sigridur Hagalin Bjornsdottir, Stefan Zweig. De Magellan au Capitaine Nemo, de Saint-Malo en Islande, des personnages et des lieux symbolisent l'univers marin et ces lectures ont permis une évasion salutaire avant l'été. La mer et l'océan ont toujours inspiré la littérature. Comme je ne vis pas en bord de mer, les livres atténuent mon manque d'écume, de vagues, de couchers de soleil et de mouettes. En juin, j'ai choisi le genre littéraire des nouvelles. L'avantage des nouvelles est évident car elles se lisent dans un laps de temps court. Au menu de ce dernier atelier de la saison : Virginia Woolf, Henry James, Katherine Mansfield, Sylvain Tesson, Cesare Pavese, Elsa Morante. J'aurais pu aussi intégrer Tchekhov, Maupassant, et bien d'autres écrivains, mais, je limite ma liste à huit références. Pour résumer la saison, j'ai donc retenu deux écrivains (Emmanuel Carrère et Marie-Hélène Lafon), deux genres littéraires (le roman historique et les nouvelles), trois thèmes (l'héritage, le bonheur et la mer), une ville (Venise). La partie "coups de coeur" me semble un moment important dans l'Atelier et je ne peux pas citer la trentaine de livres recommandés par les lectrices. Deux romans me reviennent en mémoire : "Les Buddenbrook"  de Thomas Mann, proposé par Danièle et "La Maison vide" de Laurent Mauvignier, coup de coeur enthousiasmant de Janelou. Dans cette nouvelle saison, j'espère que ces coups de coeur seront nombreux ! Rendez-vous le jeudi 17 septembre dans le même lieu, "Jetez l'ancre". 

mercredi 2 septembre 2026

"Atelier Littérature, saison 2025-2026, bilan, 2

 L'année 2026 a démarré en fanfare avec le thème de la musique dans l'Atelier de janvier. J'ai mis à l'honneur dans ma liste quelques écrivains réputés pour leur goût de cet art si précieux dans nos vies. Mais, en ce mois de froid hivernal, la fréquentation de l'Atelier s'est avérée faible. Les lectrices présentes ont présenté "Reine de coeur" d'Akira Mizubayashi, "Le dernier mouvement" de Robert Seethaler, "Le fracas du temps" de Julian Barnes et "Tous les matins du monde" de Pascal Quignard. Ces quatre excellents romans donnent envie de se plonger dans un bain musical bénéfique. Pascal Quignard a écrit : "La musique est simplement là pour parler de ce dont la parole ne peut parler".  En février, j'ai proposé un sujet important, essentiel dans la société : l'héritage. Une transmission familiale de génération en génération ou un phénomène d'inégalité ? Ce thème traverse la littérature depuis des siècles en particulier chez Balzac. De Vita Sackville-West à Richard Russo, de Miguel Bonnefoy à François Mauriac, de Sandor Marai à Elena Piacentini, les lectrices ont manifesté un intérêt certain pour ce sujet résolument intemporel. En mars, nous sommes parties à Venise car je tiens à évoquer une ville inspirante pour les écrivains. Comme je suis une "fan" de cette ville envoûtante, je n'ai pas hésité à intégrer dans ma liste Claudie Gallay avec "Seule à Venise", Thomas Mann et sa "Mort à Venise", "La Fileuse de verre" de Tracy Chevalier, "Le Naufrage de Venise" d'Isabelle Autissier, "Le Grand feu" de Leonor Recondo sans oublier Donna Leon et son commissaire Brunetti. Une rencontre où soufflait l'air marin du Canal Grande. En avril, pour fêter le printemps, j'ai pensé au bonheur. Vaste question, vaste problème. Que peut apporter la littérature au bonheur de vivre ? Jean Giono avec "Que ma joie demeure" tente une réponse ainsi que François Cheng, Erri de Luca, Catherine Cusset et même Emile Zola avec "La Joie de vivre". Un sujet délicat, intimiste et, évidemment, souvent traité dans l'univers des livres comme le malheur aussi... (La suite, demain)

mardi 1 septembre 2026

Atelier Littérature, saison 2025-2026, bilan, 1

 Avant d'entamer la nouvelle saison 2026-2027 de l'Atelier Littérature dès le jeudi 17 septembre, je tiens à établir le bilan de l'année. En septembre 2025, nous avons évoqué les coups de coeur de l'été avec un choix éclectique des lectrices qui ont cité Doris Lessing, Louise Erdrich, Anne Tyler, Pablo Neruda, Leonor Recondo et d'autres auteurs. L'automne est alors arrivé avec son bouquet des prix littéraires et je savoure toujours ce moment en tant que lectrice boulimique. Parfois, quelques titres se détachent dès octobre et l'année dernière, la presse et les médias ont beaucoup évoqué Emmanuel Carrère avec son excellent récit autobiographique, "Kolkhoze", dont on parlait pour le Goncourt mais, il a obtenu le prix Médicis. Comme tous les ans, je propose deux écrivains, un homme et une femme, Emmanuel Carrère a donc été retenu et ses romans ont été bien appréciés surtout "D'autres vies que la mienne", "Un roman russe" et "V13". Une voix originale et percutante de la littérature française contemporaine. En novembre, j'ai opté pour un genre littéraire très prisé des lecteurs et des lectrices, les romans historiques. Au menu : Alice Ferney, Anna Enquist, Chantal Thomas, Emile Zola, Amélie de Bourbon-Parme, Pierre Lemaître et Henry Bauchau. Lire un roman historique est un plaisir de lecture associant la Grande Histoire avec les destins individuels. En décembre, j'ai choisi Marie-Hélène Lafon pour toute son oeuvre si particulière, enracinée dans la paysannerie du Massif Central. Son univers souvent sombre est décrit magnifiquement avec l'un des plus beaux styles de la langue française. Ses romans courts et profonds  dont "Les Sources" ont intéressés les lectrices tout en regrettant que l'écrivaine se cantonne seulement dans son pays d'origine. Dans les "femmes de lettres", son nom m'est venu tout de suite car je pense que dans vingt ans ou cinquante ans, Marie-Hélène Lafon, une grande admiratrice de Flaubert, sera lue car les générations suivantes découvriront comment on vivait en France dans le Massif central au XXe siècle... Une littérature de témoignage hautement littéraire. (La suite, demain)