mercredi 5 août 2026

"Ghost stories", Siri Husvedt, 1

Je viens de terminer le témoignage poignant de Siri Husvedt, "Ghost stories", publié chez Gallimard. Cette écrivaine américaine a partagé sa vie avec Paul Auster, mort d'un cancer du poumon en 2024 à l'âge de 77 ans. Le cri déchirant de sa femme, "Où es-tu, Paul ?", symbolise ce récit de deuil d'une précision quasi chirurgicale. Deux semaines après la disparition de son mari, elle entame l'écriture de ce texte d'une densité permanente. Paul et Siri ont vécu quarante ans ensemble : un couple fusionnel et complice. La passion de la littérature a consolidé à tout moment leur amour profond et rare. Ils se lisaient leurs romans et essais, se corrigeaient, s'inspiraient, se complétaient. Alors, Siri, pour conjurer l'absence sidérante de son amour, convoque sa mémoire et ses archives pour conserver les traces les plus profondes de leur histoire commune. Cette autobiographie relate aussi bien la maladie terrible de Paul Auster avec ses hauts et ses bas jusqu'à la nouvelle décisive, édictée par son oncologue : il ne pouvait pas subir d'opération pour extraire la tumeur. Siri expose tous les documents médicaux, les rendez-vous de ses chimiothérapies, mais surtout le courage extraordinaire de l'homme Auster face à son déclin physique. Dans cette période douloureuse, elle est dotée elle-même d'un courage surhumain pour affronter cette épreuve. Pour faire revivre leur couple, elle raconte leur première rencontre en 1981 lors d'une lecture de poésie à New York, la naissance de leur fille, Sophie, devenue chanteuse aujourd'hui. L'entourage familial de Siri et Paul Auster ressemble à une tribu heureuse et solidaire malgré un grand malheur qui les a frappés quand le fils de Paul Auster est mort d'une overdose. Ce garçon instable et perturbé, toxicomane depuis sa jeunesse, a souvent chagriné son père et sa belle-mère. Siri révèle plusieurs faits de sa part comme les vols, les mensonges, etc. Un tourment permanent dans cette famille très unie. Une épreuve existentielle comme cela arrive parfois dans un parcours de vie. Ce texte hybride mêlant sans cesse le passé et le présent, les documents divers, les histoires de famille, la littérature, l'engagement politique, tend un miroir aux lecteurs et lectrices. (La suite, demain)

mardi 4 août 2026

"Un été avec Geneviève Asse", Silvia Baron Supervielle, 2

 A la fin de la guerre, l'artiste peintre dessine des projets pour des tissus de haute couture en recherchant toujours la sobriété. Elle rencontre Giorgio Morandi en Italie dont ses toiles célèbrent les objets les plus simples de la vie quotidienne. Geneviève Asse reconnaît en lui une démarche artistique similaire : "Chez Morandi, il y a un côté heureux, imprégné de la douceur d'Italie et cette grâce des couleurs qui n'appartient qu'à lui. J'eus le sentiment d'entrer dans la cellule d'un moine franciscain. La contemplation nous lie, et bien sûr, la lumière, le silence". Elle s'intéresse alors à la gravure et au dessin. Comment a-t-elle cultivé ce "bleu Asse" ? Elle répond : "La peinture est mystérieuse, inexplicable. Il y a le geste et un combat entre les couleurs et la toile". Sa carrière d'artiste se diversifie aussi avec l'illustration de livres. Elle évoque Beckett, Bonnefoy, Borgès, Frénaud. Geneviève Asse a aussi exploré l'art du vitrail, de la tapisserie. Pour son bleu si doux, si profond, elle se confie : "Je voyage avec mes bleus où je retrouve la transparence. Il y a des bleus cristallins, nacrés, et des bleus pour le bleu : outremer, cobatt. Je ne fais qu'un avec cette couleur". Elle considère cette couleur comme un langage qui signifie un sentiment de liberté, l'espace de l'infini. Quand j'ai découvert cette artiste au musée des Beaux Arts de Rennes, j'ai eu tout de suite le projet d'aller à Vannes, puis dans le golfe du Morbihan, un des lieux les plus magiques que j'ai visités. Devant ces tableaux bleus avec parfois des traits blancs verticaux ou des traits rouges, je ressens un "sentiment océanique" comme le définissait Romain Rolland dans une lettre adressée à Freud. L'univers du "bleu Asse" procure cet instant de sérénité, un accord avec l'univers, car il évoque la mer bretonne, le ciel et l'horizon dans ces tons de gris, de bleu, de blanc. Moment d'apaisement, de méditation et de silence. Ce petit livre de Silvia Baron Supervielle, la compagne de l'artiste, m'a vraiment éclairée sur sa vie consacrée à l'art. Elle aimait Chardin, Cezanne, Morandi, Vieira da Silva. Tous mes peintres préférés. J'aurais vraiment aimé la connaître bien avant. Mais j'ai rattrapé le temps perdu avec mon "pélerinage" à Vannes. 

lundi 3 août 2026

"Un été avec Geneviève Asse", Sylvie Baron-Supervielle, 1

 Quand j'ai visité la ville de Vannes au mois de juin, je n'ai pas manqué le musée des Beaux Arts et dans ce vieux bâtiment, une grande salle au dernier étage au plafond voûté accueille plusieurs oeuvres de Geneviève Asse (1923-2021). J'ai, évidemment, beaucoup apprécié cet espace consacré à l'artiste et quand je suis sortie, je me suis dirigée vers la belle librairie à deux pas du musée. J'ai trouvé un petit ouvrage, "Un été avec Geneviève Asse", écrit par Silvia Baron Supervielle et publié chez un petit éditeur, L'Echoppe" en 1996. Il existe des livres "intemporels", qui n'accusent aucun poids des ans et celui-ci appartient à cette catégorie avec un trait particulier : le découpage des pages car il faut s'armer d'un coupe-papier avant de le lire. Une marque de l'ancien temps au parfum incomparable. Geneviève Asse vivait sur l'Ile aux Moines, un lieu enchanteur qui l'inspirait à tout moment : "C'était revenir à cette lumière qui m'a entourée et qui a nourri mon travail". Elle raconte sa vie et son art. Elle est élevée par sa grand-mère, une femme très cultivée avec "une grande ouverture d'esprit", déjà féministe pour son époque. Elle n'a pas connu son père et sa mère divorcée avait trouvé un travail à Paris dans une maison d'édition. Sa passion de la lecture est née dans la bibliothèque très riche de ses grands-parents. Cette femme indépendante lui inculque un art de vivre dans la solitude : "Ce fut ainsi toute ma vie. C'est dans la solitude (...) au fond de moi, que se forgea mon désir de peindre". L'artiste rejoint sa mère à Paris et elle a soif de culture en parcourant les musées, les expositions. Sa vocation se confirme quand elle admire les natures mortes de Chardin et les peintres de l'Ecole de Paris. Elle évoque sa décision : "J'ai toujours pensé qu'il me fallait être heureuse avec le monde que j'avais en moi. Peindre, c'est comme boire, dormir ou manger". Entrée à l'Ecole Nationale des Arts Décoratifs en 1940, elle entre aussi en résistance contre l'occupant nazi. Geneviève Asse expose ses premières toiles au salon des moins de trente ans. Le collectionneur, Jean Bauret, la remarque et l'introduit dans le milieu artistique et littéraire. Sa vie prend un tournant quand elle s'engage comme conductrice-ambulancière à la Croix-Rouge. Elle découvre alors l'horreur de la guerre en Allemagne et au camp de Terezin en Tchécoslovaquie où le poète Robert Desnos vient de mourir. (La suite, demain)

mercredi 29 juillet 2026

"Tout passe", Vassili Grossman, 2

Vassili Grossman tente une explication sur le totalitarisme : comment des hommes et des femmes ont-ils subi des décennies de soumission, "de servitude volontaire" à un ordre politique abominable, le stalinisme à l'égal du nazisme ? Il établit une liste de "Judas", ceux qui ont dénoncé, trahi leurs proches et leurs amis pour plaire au régime. Des complices impardonnables. Peut-être, suggère l'auteur, n'avaient-ils pas le choix car ils étaient en danger de mort. Il évoque tous "ces hommes qui ne souhaitaient de faire de mal à personne, mais toute leur vie avaient fait du mal". Il s'interroge sur la relation entre le servage sous les Tsars et le fanatisme politique comme si le peuple russe était condamné à la dictature autoritaire et ne vivrait jamais dans une démocratie. Son personnage principal, Yvan, traverse le pays, de Leningrad à Moscou. Il espérait revoir sa fiancée mais, il passe devant chez elle sans la rencontrer. Elle a refait sa vie et n'a plus donné de ses nouvelles. Quand il arrive à Kiev, il se souvient de la famine qui régnait dans la ville pendant la chasse aux "Koulaks", ces paysans aisés, tous déportés dans les goulags. Les pages consacrées à cette famine terrible démontrent l'horreur du régime soviétique : "L'histoire de la vie, c'est l'histoire de la violence invaincue, insurmontée. La violence est éternelle et indestructible". A partir de ce constat lucide et pessimiste, l'auteur dresse un portrait du père fondateur, Lenine, un homme pourtant cultivé, aimant la littérature et la musique. Comment a-t-il provoqué ce tsunami de malheurs ? Vassili Grossman analyse cette obsession du Bien qui se termine par la manifestation du Mal quand on compte les millions de victimes d'un "idéal" politique. Il évoque son modèle en la personne de Tchekhov : "Il a fait entrer dans nos consciences toute la Russie dans son énormité : des hommes de toutes les classes, de toutes couches sociales, de tous les âges. Il a dit que nous sommes avant tout des êtres humains". Pour l'écrivain, "seule la bonté individuelle est possible". Ce roman testamentaire d'une lucidité implacable se lit avec une gravité certaine mais pour comprendre notre monde contemporain, il faut ouvrir des livres éclairants, des livres profonds, qui stimulent notre curiosité intellectuelle. Je retiens de cette lecture une leçon de vie car sans liberté, sans courage et sans héroïsme, la soumission provoque des catastrophes humaines. Un livre à découvrir, un chef d'oeuvre. 

lundi 27 juillet 2026

"Tout passe", Vassili Grossman, 1

 Je n'avais jamais lu Vassili Grossman (1905-1964) et en découvrant un article sur lui, signé d'Alain Finkielkraut dans son essai littéraire, "Un coeur intelligent", j'ai ouvert son roman "Tout passe", publié en 1970 et disponible en livre de poche. Une amie lectrice de l'Atelier, Odile, avait évoqué avec enthousiasme son oeuvre majeure, "Vie et destin", son chef d'oeuvre absolu. Le roman, "Tout passe" est le dernier texte de l'écrivain russe, mort d'un cancer en 1964. Le KGB a détruit tous ses écrits dès 1960. Ce texte est considéré comme son testament, un testament humaniste et politique car le mot qui revient sans cesse dans ce roman, ce mot si essentiel dans notre vie, c'est la liberté : "Et pourtant, au milieu des tourments et des affres, dans la vase et dans la boue de la vie concentrationnaire, la liberté était la lumière et la force des âmes captives. La liberté était immortelle". Le personnage central, Ivan Grigoriévitch a passé trente ans dans les goulags et retourne dans sa ville natale dans une Russie poststalinienne de Kroutchtchev. Les camps se sont plus ou moins ouverts et les détenus rentrent chez eux. Lors de son périple de retour, Ivan croise des paysans, des soldats, des inconnus qui lui racontent la vie souvent chaotique et tragique qu'ils ont menée au temps de la dictature stalinienne. Ce brillant étudiant en mathématiques remarque déjà dans le train les nouveaux technocrates, les privilégiés du régime communiste et il ressent un "sentiment de solitude sans remède". Il retrouve un cousin germain, Nicolaï, biologiste reconnu, un des complices du stalinisme. Yvan est troublé par cet accueil hypocrite : "Les vieux brodequins de l'homme qui surgissait du royaume des camps tranchaient avec le monde des parquets cirés, des tableaux, des lustres et des bibliothèques". Dans leurs retrouvailles décevantes, il est question de la lamentable affaire des blouses blanches en 1953 quand Staline a déporté des médecins juifs innocents, accusés des pires crimes. De l'antisémitisme effroyable du totalitarisme stalinien. Le cousin d'Yvan a complaisamment accepté ce mensonge politique et ne peut pas avouer sa lâcheté. Refusant l'hospitalité de son cousin, Yvan repart sur les routes. (La suite, demain)

mercredi 22 juillet 2026

"Le système de l'argent", Daniel Rondeau, 2

Ce roman mondialiste et au parfum balzacien révèle des vérités incommodantes sur la rapacité des uns et sur la générosité des autres. La société fonctionne toujours ainsi depuis des millénaires et ce phénomène ne cessera jamais. Sigmund Freud dans son "Malaise dans la civilisation" démontrait que l'humain était doté d'une agressivité native et que, seule, la civilisation permet de juguler. Quand Daniel Rondeau dénonce avec finesse les dégâts des prédateurs financiers, il évoque aussi dans ce roman-fleuve, la faiblesse des Etats, les trafics de drogue, la caste des privilégiés, la perte de l'identité européenne face aux blocs impérialistes. Une glissade entropique, subie par nos sociétés occidentales. Le projet de ce Christian Alexander Smith, un leader de la Silicon Valley, un "techno fasciste", ressemble à un hold-up d'un territoire qui lutte pour conserver sa culture et son patrimoine. Il songe aussi à acquérir des terrains en Lybie. Le roman prend de l'ampleur quand la machine infernale se délite grâce à la résistance de la population locale. L'écrivain établit un bilan noir de notre présent avec l'échec de la globalisation quand les citoyens sont interchangeables, déracinés, identiques et forment une armée de consommateurs sans idéal. Luc Desanges, notre révolutionnaire reconverti au "système de l'argent" orchestre cette comédie humaine affligeante : "J'étais devenu le commentateur de l'Evangile. L'Evangile de la vision globale, de l'audace, de l'intelligence suprême du "big business", Evangile de la multiplication de l'argent qui rentre". Ce personnage d'un cynisme redoutable sera quand même ébranlé par l'amour pour une jeune femme de vingt ans, mais, qui finira par le quitter. Daniel Rondeau offre aux lecteurs un roman-monde où se mêlent l'Histoire et des destins individuels dans une "vigoureuse trame romanesque, porté par de solides personnages". Une question surgit à la fin de cette lecture : "Dans quel monde vivons-nous ?".

lundi 20 juillet 2026

"Le Système de l'argent", Daniel Rondeau, 1

 Je viens de terminer la lecture d'un roman "à l'ancienne", "Le système de l'argent" de Daniel Rondeau, publié récemment chez Grasset, romanesque en diable, subtil politiquement et d'une écriture classique élégante. Le personnage principal, Luc Desanges, est un ancien "mao", un militant révolutionnaire dans sa jeunesse. Comme le temps passe, il se retrouve septuagénaire, recasé dans le commerce des livres rares et anciens et le petit livre rouge de son idole Mao est bien oublié. Il a pillé des bibliothèques privées au Portugal pendant la révolution des Oeillets dans les années 70. Cinquante ans plus tard, il a renoncé à tous ses idéaux et ne cultive que le cynisme. Il est approché par un milliardaire, Christian Alexander Smith, un jeune de la Tech, des "startups". Ce self made man insupportable à la trentaine triomphante et méprisante lui présente un projet ambitieux concernant une vallée perdue dans le Sud de la France. Il lui déclare alors : "J'ai besoin d'un vieux, pour inspirer confiance. Des vieux comme toi, je n'en connais qu'un. Pendant toute ta vie, tu as réussi à oublier le petit garde rouge que tu étais dans la jeunesse, le justicier des usines, le casseur de flics, le voleur de bibliothèques, l'ami des pauvres. Et tu as réussi à ne plus croire en rien. C'est très fort. Tu es un monstre, Lux. Quelqu'un qui ne croit en rien est capable de tout". Le narcissique jeune homme se définit comme un progressiste et pour réaliser cette utopie orwellienne, il lui propose le rôle de coordinateur pour acquérir des zones franches pour que les nantis s'y installent hors du contrôle des états en vivant dans leurs domaines dits écologiques protégés par une milice local. Luc est devenu riche en vendant ses livres et il s'est retiré dans une petite île de l'archipel de Malte. Il sort donc de son ermitage de luxe pour piloter un commando d'experts pour faire main basse sur les médias, les hauts fonctionnaires, les instances européennes, les milieux politiques, en bref, le monde d'en haut, des décideurs, des financiers. des influenceurs. Le monde d'en bas regroupe les habitants de la vallée, le maire du village, les citoyens ordinaires. Le "système de l'argent" dans toute son indécence et dans toute son obscénité. (La suite, demain)