Comme j'aime fortement l'Italie, je lis des romans pour me rapprocher de ce pays si exceptionnel à mes yeux. J'ai terminé récemment "Un coeur noir" de Silvia Avallone, publié chez Liana Levi en 2025. Le personnage central du livre se nomme Emilia, une jeune femme de trente ans aux cheveux roux et bouclés, à la taille fine et vêtue d'une veste verte fluo. Elle se rend dans un tout petit village de montagne, Sassaia, déserté par ses habitants. Bruno, un des seuls résidents, maître d'école, observe cette arrivée d'une "étrangère" au pays. Quand ils se rencontrent enfin, il aperçoit dans les yeux d'Emilia "dénués de lumière comme deux étoiles mortes", la même détresse qu'il ressent aussi dans ce bout du monde. Leur solitude respective les rapproche. Ils ont subi des drames dans leur vie que l'écrivaine révèle au fil du texte. Bruno a perdu ses parents dans un accident de téléphérique et il ne s'est jamais remis de cette tragédie. Et Emilia ? Il apprend vite qu'elle sort de prison sans savoir le crime qu'elle a commis. Il n'ose pas lui demander la raison de ses années de prison. Pendant quelques mois, ils vont s'aimer et Emilia va même trouver un travail pour rénover une fresque dans l'église du hameau. Un jour, Bruno reçoit une lettre anonyme qui lui révèle le crime d'Emilia. Il se renseigne et découvre son sombre passé. Il met fin à son histoire d'amour et Emilia fuit le village pour rejoindre sa meilleure amie à Milan. Je ne raconterai pas la fin de l'histoire. Silvia Avallone raconte les destins de personnages infiniment fragiles, rongés par la culpabilité et par le remords. Elle pose la question de la rédemption après la "faute". du salut et de la renaissance. Dans ses vies brisées, le rôle de la famille solidaire et aimante semble essentiel. Un roman profond et singulier d'une écrivaine, née en 1984 à Biella dans les Alpes italiennes. Depuis la publication de son premier roman en 2011, "D'acier", elle connaît un succès permanent et elle est considérée comme une des voix les plus puissantes de l'Italie.
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des critiques de livres, des romans, des moments de lectures, des idées de lecture, lecture-partage, lecture-rencontre, lectures
mercredi 15 avril 2026
mardi 14 avril 2026
"Que ma joie demeure", Jean Giono, bis
J'ai choisi un thème particulier pour l'Atelier Littérature du jeudi 30 avril : le bonheur. Mais, j'ai ajouté dans le titre un point d'interrogation. Comment être heureux dans un monde malheureux ? Albert Camus, doué pour cet état permanent, écrivait : "Il n'y a pas de honte à être heureux". J'ai donc relu quarante ans après, le roman de Jean Giono, "Que ma joie demeure", publié en 1935. Sur le plateau de Haute Provence, le plateau Crémone, au début du XXe, Jourdan, le paysan du coin, découvre la joie grâce à l'irruption d'un "vagabond poétique", Bobi, acrobate itinérant. Ce personnage va initier Jourdan et la communauté, à l'art de l'inutile : "La jeunesse, dit l'homme, c'est la joie. Et la jeunesse, ce n'est ni la force, ni la souplesse, ni même la jeunesse comme tu disais : c'est la passion pour l'inutile". Bobi enseigne la beauté de la nature environnante, le ciel étoilé, les fleurs et les animaux. Il incite les villageois à la solidarité. Des scènes bucoliques se succèdent dans ce roman-poème d'inspiration virgilienne : la culture du blé en commun, les repas champêtres, la venue d'un cerf apprivoisé, la vie dans les fermes, les amours, les amitiés sans oublier les drames. Ce roman prophétique n'a pas convaincu la critique littéraire car certains ont vu le retour à la terre dans un projet communiste car Bobi prône le partage des richesses et des biens. L'acrobate est-il le double de Giono ? Evidemment, surtout que Jean Giono s'est engagé dans un pacifisme radical et réunissait ses amis au Contadour pour vivre une utopie avant-gardiste qui sera reprise par les écologistes. Acrobate prophète, acrobate du style, l'écrivain distille dans son texte une vision cosmique de la nature et d'une humanité à son service et non l'inverse : "Les hommes, au fond, ça n'a pas été fait pour s'engraisser à l'auge, mais pour maigrir dans les chemins, traverser des arbres et des arbres, sans jamais revoir les mêmes, s'en aller dans sa curiosité, connaître". Bobi meurt foudroyé comme si son existence ne pouvait se maintenir dans cette utopie paysanne de partage. Ce roman se lit à petites doses, comme un long poème lyrique, même si Giono en fait trop dans ses descriptions. Mais, quel souffle, unique dans la littérature française. Et quel style...
lundi 13 avril 2026
"Ce qui reste", Bernhard Schlink
J'ai lu le dernier roman de Bernhard Schlink, "Ce qui reste", paru chez Gallimard. L'écrivain allemand propose l'histoire d'un professeur de droit, un septuagénaire, confronté à la maladie, un cancer. Malgré ce sujet quelque peu sombre, le roman se lit avec beaucoup d'intérêt pour sa dimension humaine. Martin apprend que sa vie va s'interrompre dans les six mois qui suivent le verdict du médecin : il a un cancer incurable du pancréas. Comment supporter cette date fatidique alors qu'il vit un vrai bonheur familial entre une épouse, Ulla, son ancienne étudiante et un petit garçon de six ans, David ? Evidemment, il subit sa finitude avec angoisse et avec nostalgie. Sa femme est beaucoup plus jeune que lui et souvent, à l'école, on le considère comme le grand-père de son propre fils. Très vite, il se pose la question fatidique de sa disparition : que va-t-il rester de lui aux yeux de son enfant ? Sa femme lui conseille d'enregistrer des messages en vidéo pour David afin de laisser une trace quand il sera devenu un adulte. Martin s'aperçoit qu'Ulla, bien que prévenante avec lui, semble plus détachée et s'investit dans une autre relation amoureuse. En fait, elle le trompe avec un architecte mais, au lieu d'être jaloux, il comprend sa jeune femme et va même rencontrer cet homme pour lui confier sa famille. Il se demande si David se souviendra de lui : "pourquoi David devrait-il se souvenir de lui ? Etait-ce par vanité qu'il ne supporterait pas de pouvoir être oublié ? D'être effacé d'abord de la vie, puis de la mémoire ?". Le père prend la décision d'écrire des lettres à son fils pendant son sursis et il prend soin de l'enfant en organisant une randonnée en montagne et d'autres loisirs inhabituels. Au fil du récit, la maladie s'intensifie sur son corps affaibli et il se sent "emmailloté de fatigue de la tête aux pieds". Ils partent en bord de mer devant la Baltique et Martin récapitule ses lectures, son goût pour la musique, ses plus beaux souvenirs. Une grande douceur l'envahit au seuil de sa mort. Il ressent "le moment où la poussière du sol prend l'odeur de l'enfance". Ce très beau roman écrit avec une pudeur remarquable a été traduit par Bernard Lortholary qui vient de disparaître. J'ai refermé ce livre avec une émotion certaine. Bernhard Schlink tente de nous éclairer avec l'aide précieuse et essentielle de la littérature comme une consolation ultime. Une lecture délicate et lumineuse.
vendredi 10 avril 2026
"Femmes sur fond d'azur", Chantal Thomas
Chantal Thomas, écrivaine "libertaire" et académicienne, vient de publier un recueil de textes, parus dans le Monde pendant l'été 2024, "Femmes sur fond d'azur", édité au Seuil. Le point commun de ces portraits concerne la Côte d'azur, terre enchantée et ensoleillée que l'écrivaine ne cesse de vanter dans ses livres. A un moment de leur vie, chacune des six protagonistes choisies a déposé ses valises dans cette région privilégiée. Dans un journal, elle évoque son ouvrage : "Ce qui m'intéresse, c'est de tisser des liens, jouer sur les correspondances, les regards échangés entre les différentes femmes que j'évoque". Ces lieux, "des enclaves délicieuses de douceur", se nomment Menton, Nice, Cimiez et le Cap-Martin. Et ces femmes ? Qui sont-elles ? Il s'agit de la cantatrice, Sophie Cruvelli, vicomtesse Vigier, la reine Victoria, la chanteuse et peintre Marie Bashkirtseff, les écrivaines Katherine Mansfield et Colette. Chantal Thomas ajoute à sa liste de portraits, Jackie, sa mère qui était déjà au centre de son beau récit autobiographique, "Souvenirs de la marée basse". La Russe Marie Bashkirtseff et l'écrivaine Néo-Zélandaise, Katherine Mansfield sont mortes jeunes et elles tenaient un journal intime qui leur a permis, dit Chantal Thomas, "De ne pas partir en lambeaux. C'est le langage, la confession qui les tient. Et l'azur méditérranéen, sa lumière paradisiaque, leur permet de garder cet élan, moment privilégié d'une conversation avec soi-même". Vivre en Côte d'azur dans ce "pays de grande lumière", c'est surtout revivre pour les héroïnes du récit, se réinventer, se ressourcer, surmonter les épreuves de la vie. La beauté des lienx, les fleurs, le ciel bleu, la mer scintillante présentent des atouts majeurs pour conquérir une santé physique, morale et intellectuelle. Chantal Thomas ne cache pas son immense amitié envers ses femmes créatrices mais elle réserve son admiration éblouie à Colette, qui découvre ce midi mythique et apprend à se "désenvoûter de toute relation duelle, du vertige des duos d'amour". Un beau recueil au goût du soleil et aux saveurs impalpables de la Côte d'azur au début du XXe siècle. Et des femmes magnifiques à découvrir.
jeudi 9 avril 2026
Escapade à Venise, Fascinant Giorgione
Pour connaître le génie de la peinture italienne, il suffit de visiter la Galerie de l'Académie, une institution culturelle incontournable à Venise. A chacun de mes séjours vénitiens, je ne manque jamais l'Académie et il m'est même arrivée d'y aller deux fois dans le même séjour tellement j'aime ce musée à taille humaine qui récèle des trésors. Dès le matin, à l'ouverture, j'ai pris mon temps pour parcourir la vingtaine de salles en me concentrant sur les Bellini, les Véronèse, les Tintoret, les Lotto, etc. Mais un peintre a retenu mon extrême attention : Giorgio Barbarelli dit Giorgione, né en 1477 à Castelfranco et mort à Venise en 1510. Mort à 32 ans, un destin foudroyé. J'admire depuis des années son chef d'oeuvre absolu, "La Tempête". Pendant mon séjour, je lisais les "Mémoires de Giorgione" de Claude Chevreuil, publié en Livre de Poche. Dans cette biographie romancée, le peintre raconte sa courte vie à son élève préféré : son enfance solitaire dans la ferme de ses parents, sa passion du dessin, son apprentissage dans l'atelier de Bellini, son goût de la musique, des livres et de l'amour. Le peintre croise Dürer, Léonard de Vinci, Titien. Dans ce roman, Venise fascine par ses splendeurs, ses nobles, son peuple, ses courtisanes. Une lecture parfaite pour découvrir l'univers pictural de Giorgione. J'étais devant le tableau, "La Tempête", quand un professeur d'histoire est venu commenter le chef d'oeuvre à des lycéens de Strasbourg. Ils ne se rendaient pas compte, ces jeunes ados, de la chance qu'ils vivaient de visiter si tôt un des plus beaux musées du monde ! Le professeur s'est lancé dans une explication un peu trop classique du tableau. Je comprenais aussi que ce n'était pas facile pour lui de commenter "La Tempête" devant des jeunes, plus préoccupés par leur vie que par celle de Giorgione... Les spécialistes de la peinture lui attribuent seulement 24 tableaux à l'huile sur bois ou sur toile. Le Louvre n'en possède qu'un, "Le Concert champêtre". Venise me rejouit toujours autant et je ne me lasserai jamais de sa beauté profonde, teintée de mélancolie comme un vieux monde qui doit disparaître en 2100 ! Je ne peux pas croire cette prédiction, semble-t-il, scientifique. Le monde sans Venise, inimaginable... Venise est éternelle !
mardi 7 avril 2026
Escapade à Venise, la vie aquatique
Dans le quartier du Dorsudoro, près de la Dogana, j'ai croisé des Vénitiens et des Vénitiennes, des "vrais habitants" et comme je les enviais ! A côté de ma résidence, je voyais entrer et sortir des bambins de maternelle et ils se déplaçaient avec des trottinettes à leur taille, toutes rangées contre la façade de l'école et évidemment, à Venise, personne n'oserait s'emparer de ces petits outils de déplacement. Les parents sortaient du vaporetto avec des poussettes et tout le monde facilitait le transfert entre le quai et le bateau. J'ai aussi fait des petites courses dans un supermarché de la marque Conad et ces magasins sont dissimulés pour ne pas enlaidir l'environnement fantastique du canal de la Guidecca. Le matin, des péniches recueillent le tri des déchets. Mon regard était souvent capté par la valse continuelle des bateaux dans les canaux : des bateaux ambulances (pour charger un brancard, cela ne doit pas être facile), des bateaux de police, des bateaux taxis, des bateaux de livraison, etc. Les gondoles défilent dans les canaux avec l'élégance légendaire de leurs gondoliers. Ces barques plates et noires ont été inventées pour glisser sur l'eau car la lagune n'a que deux mètres de profondeur. Dans les temps anciens, plus de dix milles gondoles sillonnaient la ville er servaient à tous les transports nécessaires. Il en reste aujourd'hui quelques centaines et elles sont devenues des embarcations mythiques, symboles de l'amour romantique. Dans le quartier du Dorsoduro, où j'aime beaucoup me balader, j'observe avec intérêt les réparations des gondoles dans le square de San Traverso, le dernier atelier de Venise encore en activité. Pour vivre à Venise, il faut s'adapter à tout moment et s'organiser d'une façon différente pour aller au travail, à l'école, au marché. Sans voitures tonitruantes, sans motos bruyantes et sans vélos, Venise offre un spectacle permanent. Quand je traversais des ruelles et des places, je n'avais pas besoin de me retourner ou de m'écarter sans cesse pour éviter les vélos et les trottinettes, de véritables dangers pour les piétons. Vivre sur l'eau, avec l'eau, une vie quotidienne unique au monde...
lundi 6 avril 2026
Escapade à Venise, Burano et Murano
Je me souviendrai longtemps de cette journée ensoleillée où, grâce au vaporetto, j'ai visité les trois îles les plus emblématiques de la lagune. Burano, à sept kilomètres de Venise, rassemble des enfilades de maisonnettes toutes en couleurs les unes après les autres et longeant un canal. L'île est réputée pour sa légendaire dentelle. Des boutiques proposent, évidemment, les articles de cet artisanat local. Les dentelles très raffinées s'exportaient dans toutes les cours princières et chez les riches bourgeois en Europe. Ce faubourg de Venise était un ancien village de pêcheurs à l'époque romaine. Après guerre, les pêcheurs avaient reçu des peintures, issues de la surproduction de l'industrie chimique. Ils ont aussi utilisé ces couleurs pour leurs bateaux. Ces maisons colorées de poupée donnent une image vivante et joyeuse de l'île. J'ai appris aussi qu'un grand musicien italien, Baldassare Galuppi, est né à Burano. Une île inspiratrice. J'ai repris le vaporetto pour Murano à dix minutes de Venise, où j'avais rendez-vous avec une toile de Giovanni Bellini dans l'église Saint-Pierre-Martyr (San Pietro Martire), un édifice gothique du XIVe. D'impressionnants lustres en verre rappelent la vocation première de l'île : l'art du verre. En me promenant sur cette Venise en miniature, j'ai pensé au roman de Tracy Chevalier, "La Fileuse de verre" et je voyais les personnages de ce livre dans les rues de Murano. Car le verre d'art se niche partout dans les boutiques de luxe, dans les restaurants et même les églises. Un musée du verre expose les plus belles pièces de cet artisanat d'art. L'ambiance bon enfant et sereine de l'île rejoint celles de Burano et de Torcello. Cette journée îlienne m'a donc apporté un regain d'énergie et une provision de belles images dans ma tête. Dans ce monde troublé par les guerres, par les drames divers, ces lieux protégés ressemblent à des petits paradis, où la paix et la sérénité règnent en maître. Une parenthèse enchantée que m'a offert Venise et sa lagune. Un journée de rêve.