mercredi 18 mars 2026

"Septembre noir", Sandro Veronesi

 Le nouveau roman de Sandro Veronesi, "Septembre noir", démarre ainsi : "Pour vous raconter cette histoire, je dois commencer par évoquer mes parents. Ils étaient à cette époque les dépositaires de ma sérénité, c'est donc qu'ils étaient de bons parents. J'avais douze ans et rien dans ma vie n'aurait pu, même de loin, rivaliser en importance avec eux". Le narrateur, Luigi Bellandi, professeur et traducteur, plonge dans son passé, surtout dans l'été 1972 au bord de la mer. Sa famille loue tous les ans une maison dans une station balnéaire toscane. Son père, avocat de métier, apprécie la voile et son fils, Gigio, l'accompagne souvent. Sa soeur est atteinte d'une maladie de la peau et elle reste le plus souvent avec sa mère, d'origine irlandaise, ne fréquentant la plage que le matin ou le soir. Que fait-on l'été à la plage ? Se baigner, rencontrer des copains, jouer au ballon, suivre le Tour de France. Gigio remarque une jeune fille, Astel Raimondi, la fille d'un homme riche. Cet industriel est marié avec une femme, originaire de l'Ethiopie. Les deux adolescents vont se fréquenter et se lier en partageant le goût des chansons de rock que le garçon traduit car il parle anglais grâce à sa mère. Ce sera le premier amour du narrateur. Astel l'invite dans sa belle maison bourgeoise. L'été se passe dans cette ambiance de bonheur jusqu'au dénouement final. Le titre du roman rappelle la tragédie des Jeux olympiques à Munich où des athlètes israéliens ont été tués par des terroristes palestiniens. Le père du narrateur s'absente souvent du foyer et celui d'Astel est assassiné. Le narrateur analyse cette rupture entre l'enfance innocente et une adolescence bousculée par la "férocité du monde". La famille heureuse se décompose à la fin de l'été. Sa mère quitte son mari et part dans son Irlande natale avec les deux enfants.L'adolescent a été trahi par ses parents et par la perte d'Astel. L'insouciance du narrateur se heurte à la réalité cruelle que les adultes introduisent dans sa jeune existence. Mais sur ces "ruines", le narrateur se reconstruit grâce à l'écriture. La fin du roman évoque les destins des quatre membres de la famille. Un roman intense, dense, profond à découvrir. Un portrait attachant du passage délicat entre l'enfance et l'adolescence. Et le charme italien en prime...

"Mort à Venise", Thomas Mann

 Dans le cadre de l'Atelier Littérature de mars, j'ai choisi le thème de Venise. J'ai donc lu pour la troisième fois le roman de Thomas Mann, "Mort à Venise", publié en 1912. L'écrivain allemand a découvert la cité un an avant l'écriture de son récit largement autobiographique. Gustav von Aschenbach, un quinquagénaire, est un auteur munichois reconnu, même annobli pour l'ensemble de ses oeuvres. Il décide de voyager seul et aboutit à Venise dans le Grand Hôtel des Bains au Lido. En observant les pensionnaires de l'hôtel, il remarque un jeune adolescent polonais d'une beauté stupéfiante. Ce garçon appartient à une grande famille et il est très entouré par ses soeurs et leur nurse. La fascination de l'écrivain pour ce jeune adolescent d'une beauté grecque le paralyse et il n'ose pas l'aborder tout en le suivant dans le labyrinthe vénitien. Il apprend que le choléra sévit sur la ville et il décide de rester dans son hôtel pour admirer son jeune Adonis. Il meurt sur la plage en contemplant Tadzio. Visconti a tiré un film magnifique de cette longue nouvelle en 1971. Dans un entretien, Thomas Mann déclare qu'il a désiré écrire une histoire d'amour interdit en pensant au dernier amour de Goethe pour une jeune fille. La passion du narrateur pour ce garçon provoque en lui le chaos intime et la dégradation morale. Et Venise dans ce roman crépusculaire ? La cité semble accablée par la chaleur, la puanteur et le choléra. A travers ce portrait peu flatteur de Venise, l'écrivain compare l'âme mélancolique de von Aschenbach à la ville, figée dans sa beauté de pierre et d'eau. L'écrivain au bout de ses forces rencontre l'Ange ou le Démon, incarné par le jeune éphèbe. Pour lui, ce sera sa dernière folie, sa dernière passion, son dernier souffle de vie. En le redécouvrant pour la troisième fois, j'ai encore mieux apprécié ce roman si viscontien avec la magie sulfureuse de la cité lacustre, vouée au déclin et à la disparition. J'ai retenu cette citation : "De la solitude nait l'originalité, la beauté en ce qu'elle a d'osé et d'étrange, le poème. Et de la solitude aussi, les choses à rebours, désordonnées, absurdes, coupables". Un récit envoûtant que l'on peut interpréter de différents points de vue ! 

lundi 16 mars 2026

"Ma vie avec Orwell", Isabelle Jarry

 J'ai lu "Ma vie avec Orwell", d'Isabelle Jarry, paru chez Gallimard. L'année dernière, j'avais découvert "Ma vie avec Proust" de Catherine Cusset et "Ma vie avec Colette". Cette idée de collection me semble très intéressante. Si j'étais devenue une écrivaine et que l'éditeur me proposait un portrait d'écrivain, quel aurait été mon choix ? Sans hésiter, Marguerite Yourcenar et je suis étonnée qu'elle ne soit pas encore intégrée dans la collection où l'on trouve Gérard de Nerval, Apollinaire, Mauriac, Joseph Conrad, etc. La vie personnelle du narrateur se mêle à celle de l'écrivain biographé. Isabelle Jarry relate les éléments importants dans l'existence d'Orwell : sa période de journaliste décrivant la misère sociale à Paris et à Londres, son engagement politique dans la Guerre d'Espagne auprès des républicains, sa santé fragile, son exil dans une île écossaise et sa mort prématurée. Les livres de l'écrivain anglais, "Dans la dèche à Paris et à Londres", "Le quai de Wigan" et "Hommage à la Catalogne" n'ont pas rencontré un grand succès auprès du public avant la parution de son grand roman iconique, "1984", publié en 1949. Il meurt l'année suivante de la tuberculose. Isabelle Jarry apprécie cet écrivain qui a fait de la "littérature un outil de lutte contre toute forme de dictature". Elle définit la dictature comme une distorsion du réel avec une langue nouvelle, une manipulation de l'information, et l'installation d'une pensée unique. Du totalitarisme impitoyable que le XXe siècle a malheureusement produit comme le stalinisme, le nazisme et l'islamisme aujourd'hui. il faudrait un nouveau Orwell au XXIe siècle pour évoquer notre monde actuel avec la toute puissance des réseaux et de l'internet sans oublier la montée irresistible des radicalités inquiétantes politiques et religieuses. Heureusement, la narratrice salue un ouvrage sur George Orwell, "L'autre vie de Georges Orwell" de Jean-Pierre Martin que j'avais beaucoup apprécié pour sa finesse littéraire. Avant de lire ou de relire ce chef d'oeuvre, "1984', il vaut mieux connaître la vie de Georges Orwell, un homme attachant, généreux, mais d'un pessimisme clairvoyant extraordinaire. 

vendredi 13 mars 2026

"Philip et moi", Colombe Schneck

 Dans les nouveautés de la Médiathèque, j'ai remarqué le roman de Colombe Schneck au titre évocateur, "Philip et moi", publié chez Stock. Le personnage principal, Esther, jeune française, trouve une place de jeune fille au pair pendant l'été 1991 chez Francine du Plessix, une journaliste américaine du New Yorker. Cette femme connue est obsédée par son voisin, l'écrivain célèbre, Philip Roth. Esther raconte son séjour dans ce milieu littéraire qui ressemble plus à un nid de vipères qu'à un paradis bienveillant. On se croirait dans le cercle des Verdurin avec des jalousies permanentes, des diffamations, des relations mondaines, des expériences sexuelles et des tromperies. Philip Roth n'est pas épargné dans ce monde frelaté et frivole. Quarante après, Esther retourne aux Etats-Unis et retrouve des témoins de son séjour. Mais, Philip Roth et Francine sont morts. Elle apprend alors le rôle néfaste de son hôtesse auprès du grand écrivain. Ils étaient amis et plus tard, les pires ennemis. En accusant Philip Roth de misogynie, cette femme aurait empêché son obtention du Prix Nobel de Littérature. Le portrait de l'écrivain devient repoussant au fil du récit. Obsédé par le sexe, par les femmes, il avait des relations volcaniques avec sa femme actrice, Claire, d'origine anglaise. J'ai lu ce recit romanesque par curiosité et puis, je me suis demandée pourquoi Colombe Schneck a consacré son livre sur ce couple antagoniste, Philip et Francine en se demandant souvent : ont-ils couché ensemble ? La lecture de ce texte procure un malaise certain car, même si l'on sait que Philip Roth était loin d'être un ange, il ne mérite pas que l'on fouille dans son passé d'homme à femmes. La vie sexuelle consentie entre adultes ne regarde pas les lecteurs et lectrices. Il vaut mieux lire les romans de Philip Roth et se faire une opinion personnelle sans engager un procès moral sur un homme qui a évoqué sa vie dans ses oeuvres autofictionelles. C'est rare que, dans ce blog, je critique un roman. Philip Roth demeure à mes yeux un des plus grands écrivains du XXe siècle et même si cet homme n'a pas eu une vie amoureuse banale, personne ne m'empêchera d'admirer ses prouesses littéraires. L'art d'égratigner la réputation d'un écrivain me semble quelque peu agaçant...   

mardi 10 mars 2026

"La Fileuse de verre", Tracy Chevalier

 Tracy Chevalier, écrivaine anglo-américaine, a composé des romans historiques très plaisants à lire en particulier "La jeune fille à la perle" et "Prodigieuses créatures". En 2024, elle publie "La Fileuse de verre", disponible dans la collection Folio. J'ai choisi ce roman dans le cadre de l'Atelier Littérature de mars sur Venise. L'histoire de notre fileuse démarre en 1486 en pleine Renaissance italienne et se termine à l'époque actuelle avec les mêmes personnages, une famille sur l'île de Murano. Cette entorse au temps est une originalité dans cette fresque historique de grande ampleur. Le milieu décrit évoque évidemment le monde des maîtres verriers qui, tout au long des siècles, ont préservé leurs secrets de fabrication. Souffler le verre reste le domaine des hommes. Mais, Orsola Rosso, l'héroïne du roman, transgresse cette tradition séculaire en trouvant une idée géniale : créer des perles de verre, un artisanat "toléré" par les hommes. Ce travail pourtant peu rémunéré va sauver sa famille pendant l'épidémie de la peste qui tuera plus de 40 000 vénitiens. Murano s'est toujours livré au commerce du verre et cette famille Rosso symbolise à elle seule la production ancestrale de cet artisanat noble qui dure encore aujourd'hui. La famille, solidaire et soudée, traverse les époques avec les drames et les bonheurs : la mort du patriarche, l'exil de la mère pendant la peste, les naissances, les mariages, les décès. Orsola comme les siens se méfie de la terraferma et ausi de Venise, la commerçante par excellence. La lagune devient le milieu essentiel du roman avec les bateaux, les gondoliers, les marchands. Orsola tombe amoureuse d'un pêcheur, Antonio, qui veut devenir maître verrier mais ce petit monde n'accepte pas facilement les "étrangers" à leur monde propre. Il s'exilera à Prague pour lancer le commerce du verre. Tous les ans, il fera parvenir à Orsola un petit dauphin en verre pour lui prouver son amour. Orsola se marie avec un verrier pour consolider l'entreprise familiale. Puis, arrive le déclin de Venise, les troupes de Napoléon et des Autrichiens, l'arrivée des vaporetti, de la foule touristique. Cette saga vénitienne se lit avec plaisir en rêvant de la lagune et de Murano, des verriers et des gondoliers, de Venise, la belle Sérénissime, figée dans un décor des siècles passés jusqu'au futur naufrage final. Ce roman très bien documenté sur l'artisanat du verre m'a appris le dur labeur des verriers de Murano et dans quelques jours, je visitera le musée du verre pour acquérir quelques perles d'Orsola... 

lundi 9 mars 2026

Rubrique Nostalgie, "L' Amour des livres"

 J'ai conservé dans ma bibliothèque des livres que je n'ai pas ouverts depuis des années. Mais, ils demeurent sur les étagères, ils m'attendent sagement que je les sorte de l'oubli. En balayant du regard mes bibliothèques, j'ai saisi un petit opuscule avec un titre alléchant, "L'Amour des livres", publié aux éditions "Le Temps qu'il fait". Je me suis demandée si cette maison artisanale, née en 1981, existait toujours et grâce à internet, j'ai appris que cette petite maison d'édition survivait encore et sur leur site, elle prône l'indépendance d'esprit, et "leur passion pour la langue" tout en poursuivant leur travail scrupuleux pour publier des ouvrages de qualité. Malgré la raréfaction des grands lecteurs, le coût réel de la diffusion, "Le Temps qu'il fait" propose toujours un catalogue de sept cents références. Le livre en question, "L'Amour des livres", est un recueil de textes pour fêter leur cinquième anniversaire dont le siège se trouve dans la région bordelaise. Les écrivains et les poètes publiés ne sont pas des "grosses pointures" parisiennes mais, bien au contraire, des hommes et des femmes discrets, intimistes, trop provinciaux peut-être. Je peux citer Jean-Pierre Abraham, Jean-Loup Trassard, Henri Thomas, Christian Bobin, etc. Le premier texte est signé de Baptiste-Marrey et il relate son apprentissage à l'âge de 17 ans chez un imprimeur à Paris. Jacques Laurans a écrit le quatrième texte et je ne résiste pas à citer ce passage : "Des livres attendent d'être lus, séjournant parfois plusieurs années avant qu'on les saisisse. Telle est l'amitié et la patience des livres. Ils demeurent droit, immobiles et silencieux, sachant que leur tour viendra au hasard d'une circonstance imprévisible. Pendant ce temps, une fine poussière se dépose sur la tranche des feuillets, tels ces minces fils argentés qui sillonnent discrètement nos tempes de lecteur". Quand je suis entrée dans "la religion des livres" tellement cet objet magique me passionnait, je collectionnais quelques ouvrages pour mieux connaître ce monde de l'imprimé. Je les ai précieusement conservés dans ma bibliothèque par fidélité et par "amour des livres" pour me souvenir de mes années passées dans ma librairie à Bayonne et dans les bibliothèques municipales. J'étais le capitaine de ces navires de livres, ancrés dans les territoires d'Eybens à Tarare, de Grenoble à La Tour du Pin pour terminer en Savoie,  à la bibliothèque universitaire de Chambéry. Quand je songe à mon passé professionnel, je me dis que j'avais quand mème une chance inouïe de vivre dans ce milieu culturel, délicieusement civilisé. L'amour des livres, l'amour de la connaissance, de la curiosité et de la vie !  

vendredi 6 mars 2026

"Seule Venise", Claudie Gallay

 Dans le cadre de l'Atelier Littérature de mars, j'ai choisi Venise. L'année dernière, Paris était à l'honneur et à chaque saison, je changerai d'horizon. Pourquoi pas Londres, Berlin, Vienne, Amsterdam et tant d'autres capitales européennes ? Pour ma part, je resterai bien en Italie mais quand même, je deviens trop chauvine. Dans ma liste bibliographique, je voulais intégrer "Les Jardins de Torcello" de Claudie Gallay mais il n'est pas encore disponible en livre de poche. J'ai donc opté pour "Seule Venise" de la même écrivaine. Ce roman, publié en 2004, chez Actes Sud, reprend le thème du son dernier roman, une déambulation d'une femme seule dans la ville magique. La narratrice dans "Seule Venise" a vidé son compte bancaire, a pris le train et s'est retrouvée à Venise en plein hiver pour oublier son amoureux qui l'a quittée. Sa maladie d'amour correspond bien à l'ambiance feutrée de Venise dans ses brumes et dans ses pluies. Dans une modeste pension, tenue par Luigi, elle a loué une chambre. Les pensionnaires forment une communauté empathique : un vieux prince russe, une jeune danseuse avec son fiancé, l'hôtelier si prévenant. Le vrai personnage du roman se nomme Venise, un lieu enchanté où l'esprit reste constamment aux aguets tellement le regard se promène dans un espace singulier. La jeune quadragénaire va se laisser guider par son intuition rêveuse dans le labyrinthe des ruelles et des canaux. Elle rencontre un libraire, un vrai, amoureux de la littérature. La librairie devient son hâvre de paix et d'espoir. Une relation amicale et peut-être amoureuse s'installe entre eux. Elle évoque aussi la présence de Zoran Music, un peintre de la Shoah, ce qui m'a beaucoup intéressée car j'avais vu à Venise une exposition de ses toiles tragiques au palais Fortuny. Le vieux prince russe a vécu un amour inoubliable dans sa jeunesse et la narratrice va retrouver cette femme cinquante ans après dans un couvent vénitien. Son séjour à Venise lui donne un nouveau souffle, un nouveau départ, de nouveaux désirs. Venise produit des miracles. Un roman promenade bien agréable à lire pour savourer le charme incommensurable de cette cité plus que millénaire.