Je viens de terminer la lecture d'un roman "à l'ancienne", "Le système de l'argent" de Daniel Rondeau, publié récemment chez Grasset, romanesque en diable, subtil politiquement et d'une écriture classique élégante. Le personnage principal, Luc Desanges, est un ancien "mao", un militant révolutionnaire dans sa jeunesse. Comme le temps passe, il se retrouve septuagénaire, recasé dans le commerce des livres rares et anciens et le petit livre rouge de son idole Mao est bien oublié. Il a pillé des bibliothèques privées au Portugal pendant la révolution des Oeillets dans les années 70. Cinquante ans plus tard, il a renoncé à tous ses idéaux et ne cultive que le cynisme. Il est approché par un milliardaire, Christian Alexander Smith, un jeune de la Tech, des "startups". Ce self made man insupportable à la trentaine triomphante et méprisante lui présente un projet ambitieux concernant une vallée perdue dans le Sud de la France. Il lui déclare alors : "J'ai besoin d'un vieux, pour inspirer confiance. Des vieux comme toi, je n'en connais qu'un. Pendant toute ta vie, tu as réussi à oublier le petit garde rouge que tu étais dans la jeunesse, le justicier des usines, le casseur de flics, le voleur de bibliothèques, l'ami des pauvres. Et tu as réussi à ne plus croire en rien. C'est très fort. Tu es un monstre, Lux. Quelqu'un qui ne croit en rien est capable de tout". Le narcissique jeune homme se définit comme un progressiste et pour réaliser cette utopie orwellienne, il lui propose le rôle de coordinateur pour acquérir des zones franches pour que les nantis s'y installent hors du contrôle des états en vivant dans leurs domaines dits écologiques protégés par une milice local. Luc est devenu riche en vendant ses livres et il s'est retiré dans une petite île de l'archipel de Malte. Il sort donc de son ermitage de luxe pour piloter un commando d'experts pour faire main basse sur les médias, les hauts fonctionnaires, les instances européennes, les milieux politiques, en bref, le monde d'en haut, des décideurs, des financiers. des influenceurs. Le monde d'en bas regroupe les habitants de la vallée, le maire du village, les citoyens ordinaires. Le "système de l'argent" dans toute son indécence et dans toute son obscénité. (La suite, demain)
Marque-pages
des critiques de livres, des romans, des moments de lectures, des idées de lecture, lecture-partage, lecture-rencontre, lectures
lundi 20 juillet 2026
vendredi 17 juillet 2026
"Inventer sa chambre à soi", Chantal Thomas, 3
Chantal Thomas consacre la troisième partie de son essai à Patti Smith, une écrivaine américaine et aussi une chanteuse de rock très puissante. Je me souviens encore de son concert à Biarritz dans les années 70 et j'étais captivée par sa fougue vitale et par ses chansons cultes. Evidemment, j'etais dans ma jeunesse et mes goûts ont évolué depuis car je n'écoute plus que du "classique", en particulier du baroque. Patti Smith, au fond, ressemble bien à une soprano rockeuse, une figure vivaldienne d'aujourd'hui. Et, depuis cinquante ans, elle demeure la même icône universelle. Dans l'essai, elle symbolise la liberté dans sa façon d'exister. Elle adore la littérature, surtout Rimbaud car elle a acquis la maison où est né le poète à Charleville-Mézières. Sa prédilection pour les cafés du monde entier appartient à sa légende urbaine : "Les cafés offrent une alternative à la quête d'un lieu où se poser hors environnement quotidien, familial, de couple. (...) Parenthèse essentielle à une souple cohérence avec soi-même, îlot d'une solitude intérieure irréparable du dehors. Plaisir clandestin". Patti Smith a raconté ses cafés dans "Mr Train", à Vienne, à Amsterdam, à Sydney et à travers le monde. Fidèle à sa vie de bohême, la chanteuse aime ses lieux où elle se ressource sans cesse pour "garder son élan". Chantal Thomas a choisi trois femmes dans trois époques différentes et avec trois façons d'exprimer leur sentiment de liberté lié à un lieu, une chambre à soi. La création artistique dépend de ce postulat : avoir son chez soi, cultiver l'esprit de liberté. Chantal Thomas, avec son élégance et sa discrétion, glisse dans ses pages ses propres désirs d'indépendance, et montre aussi son admiration envers ces "soeurs" géniales. Avoir un lieu à soi pour penser, pour écrire, pour rêver, pour lire, un programme d'une infinie bien-être pour cultiver la liberté d'être au monde, menacée par tant de dictatures religieuses et politiques actuelles. Un essai très agréable à lire et qui donne envie redécouvrir Virginia Woolf, Colette et Patti Smith. Des lectures idéales pour cet été.
jeudi 16 juillet 2026
"Inventer sa chambre à soi", Chantal Thomas, 2
Virginia Woolf a évoqué sa maison de St Yves en Cornouailles dans son chef d'oeuvre, "Vers le phare", des années de bonheur en famille au bord de mer. Chantal Thomas relie les deux écrivaines par l'amour de leur enfance ancrée dans une maison de famille : "La maison d'enfance de Colette, à Saint-Sauveur en Puisaye en Bourgogne, brille dans sa mémoire d'une lumière sans équivalent". L'écrivaine a quitté son paradis enfantin sans jamais y revenir mais, l'écriture l'a plongée de nouveau dans ce monde disparu pour elle : sa mère, Sido, règne dans son jardin, entourée de ses enfants et de son mari, des fleurs et des plantes dans un bonheur sensuel et lumineux. Chantal Thomas raconte la vie de Colette dans ses différents appartements à Paris quand elle était "séquestrée" par son mari, Willy, pour l'écriture de ses "Claudine". Elle dépendait de son mari car elle n'avait pas de métier, ni de diplôme. L'écrivaine s'est libérée après treize ans de mariage quand elle a quitté son goujat de mari infidèle et frivole. Ensuite, Colette deviendra indépendante financièrement dans sa vie d'artiste et d'écrivaine. Chantal Thomas décrit la vaillante et sereine vieillesse de Colette dans son appartement du Palais Royal quand elle était immobilisée dans son "divan-radeau", entourée de ses sulfures, de ses livres et de ses bouquets de fleurs. Elle composait sa prose poétique sur son écritoire, avec ses feuilles et ses stylos pour vivre "toutes ses traversées" : "Ainsi, fenêtre ouverte sur le ciel et sur sa mémoire, Colette n'en finit pas de naviguer et, par le lent et délicat, par le subtil tissage de ses mots, nous embarque avec elle". L'essayiste aime se balader dans le jardin du Palais Royal et comme je la comprends ! Dans chacune de mes visites à Paris, je reviens sans cesse dans ce jardin si beau et je m'imagine Colette en compagnie de Jean Cocteau, sur un banc en train de partager un grand moment d'amitié. Un très beau portrait de Colette.
mardi 14 juillet 2026
"Inventer sa chambre à soi", Chantal Thomas, 1
Chantal Thomas, écrivaine et académicienne, consacre son essai éclairant, "Inventer sa chambre à soi" à trois de ses consoeurs : Virginia Woolf, Colette et Patti Smith. Cet essai inédit parait chez Rivages dans la collection "Petite Bibliothèque". Pas d'écriture sans chambre à soi. Cette vérité fondamentale, Virginia Woolf l'a déclarée dans son ouvrage majeur, "Une chambre à soi", publié en 1929. Elle se posait, en pionnière de l'indépendance féminine, des questions essentielles : comment devenir une femme de lettres sans lieu à soi, mais aussi, sans argent et sans reconnaissance. Personne ne peut imaginer que les femmes n'avaient aucun droit jusqu'au début du XXe siècle et surtout aucun accès à l'université et aux études. Chantal Thomas évoque la vie de l'écrivaine anglaise entre un père intellectuel trop centré sur lui-même et une mère aimante, disparue quand la jeune Virginia avait treize ans. Quand elle s'est mariée avec Leonard Woolf, elle a consacré sa vie à la littérature en créant une maison d'édition et en composant son oeuvre géniale. Dans sa maison de campagne de Monk's House, dans le Sussex, elle se mettait en retrait dans un atelier construit dans le jardin : "Un espace idéal, entouré de verdure, apte à procurer la solitude intérieure proprice à la créativité, un lieu aéré " où Virginia écrivait tous les matins. Puis, l'après-midi, elle marchait dans la campagne et écrivait ensuite son journal. Ce temps à soi, dans un lieu à soi, ne signifie pas un geste d'ermite comme le souligne l'essayiste. Virginia Woolf avait aussi besoin de l'agitation de Londres et de ses rencontres amicales très fructueuses pour nourrir ses romans. Chantal Thomas se souvient aussi de ses multiples chambres d'étudiante à Bordeaux et à Paris où elle apprenait la vie en toute liberté, loin du foyer familial. Elle définit son projet ainsi : "J'interroge Virginia Woolf, Colette et Patti Smith sur leur conquête d'un espace à soi qui permette de se réaliser en tant qu'écrivaine et artiste. Mais, plus largement, j'attends de leurs exemples qu'elles nous suggèrent des voies vers la fixation, à chaque fois singulière, d'un point d'ancrage sûr, d'un espace en soi, refuge intérieur, chambre invisible, d'où vivre sa vie".
vendredi 10 juillet 2026
"Murmuration", Sylvie Germain, 2
Dans la deuxième partie du roman, Samuel reprend le chemin de l'écriture en publiant trois romans mais qui ne rencontrent pas l'adhésion espérée d'un large public : "Avec ses histoires de presque-rien à faible teneur en action, en érotisme, en suspense ou en drame, Tarn n'était décidément pas dans l'air du temps". Il s'obstine une nouvelle fois en créant un personnage, Zeno, qui lui ressemble beaucoup : "Il apprenait l'art de la lenteur, de l'ennui et d'une solitude contemplative jusqu'à faire s'épanouir en merveilles les trois fois rien et moins que rien qui jonchent notre quotidien". Son éditrice le congédie et son stock de romans va partir au pilon. Samuel a compris qu'il ne deviendra plus un écrivain reconnu mais cela ne l'empêche pas d'être obsédé par le phénomène de l'écriture. Il dialogue avec ses personnages réels et fictifs, établit un bilan de ses livres et les dernières pages de ce roman aux allures d'un conte ressemblent à une "murmuration", celle des mots de son existence littéraire. Il "voit mots et silhouettes s'emmêler, telle une horde d'étourneaux tourbillonnant dans le ciel". Sylvie Germain avec son style somptueux et poétique compose un portrait d'un écrivain en situation d'échec, mais, ce portrait en négatif se transforme en ode puissante de la littérature. Samuel a tenté, a osé, a essayé et même s'il n'a pas rencontré la reconnaissance, il a consacré sa vie aux mots qui capturent le réel ou l'ombre du réel. Ce roman demande une lecture exigeante et attentive. Il faut même le relire pour appréhender son message : "Cerraines oeuvres sont fortes, mais aucune n'atteint l'os de notre peine, du moins pas sa moelle brûlée et qui continuellement élance, aucune ne suffit à nous apporter vraiment consolation. Un léger apaisement tout au plus, et qui ne dure pas. La brûlure toujours reprend son lancinement". Un très beau roman, singulier, servi par un style inimitable qui met la langue française au sommet digne des plus grands prosateurs.
jeudi 9 juillet 2026
"Murmuration", Sylvie Germain, 1
J'ai lu le dernier roman de Sylvie Germain, "Murmuration', une des voix les plus singulières de notre littérature contemporaine. Elle raconte à sa manière de "conteuse" la vie d'un écrivain raté, Samuel Nart, né dans une famille de taiseux. Il découvre la magie des mots à l'école quand une conteuse leur rend visite. Cette rencontre illumine son enfance : "Il venait d'entrevoir un autre monde fait de mots en fête, d'images extravagantes, de folie douce-acide et d'allègre fantaisie". Il comprend alors que le langage ne se résume pas à échanger que des banalités comme au sein de sa famille. Une deuxième découverte, celle d'un poème de Victor Hugo, lui confirme son émerveillement : "Les mots avaient déboulé en lui ainsi qu'une avalanche de pierres de lave et de fruits d'or". Dans sa jeunesse, il appartient à un groupe, les "rameurs" qui se donne des noms de fleuve et il choisit le Tarn. A l'âge de vingt ans, il publie son premier roman, "Opus incertum" qui atteint un lectorat assez élargi. Son deuxième roman s'avère un échec selon la critique littéraire car trop alambiqué. Son troisième roman retrace l'histoire de sa famille et il dénonce l'ennui, la pauvreté et le manque de curiosité de ses parents. Le jeune écrivain en herbe avait blessé son entourage et après cet épisode malheureux, il abandonne l'écriture : "La vie , la vie comme elle va dans son allant et dans ses méandres, qu'il avait renoncé à mettre en scène dans des proses romanesques". Samuel renonce donc à l'écriture et se consacre à sa "vraie vie", celle de ses amours successifs : Sigrid, une femme fantasque, Mathilde, une mère célibataire et Elsa, une journaliste, reporter de guerre, figure émouvante dans le roman. Elsa se suicidera pour échapper à "la folie humaine", "délivrée du chagrin et de la peur". Chacune de ses compagnes l'incite à se remettre à sa passion des mots mais, il refuse d'écrire. (La suite, demain)
mercredi 8 juillet 2026
"Une vie bouleversée, journal 1941-1943", Etty Hillesum, 2
Dans le journal d'Etty Hillesum, j'ai surtout été frappée par ses notations sur les restrictions des droits et des persécutions des juifs néerlandais. Ils étaient pourchassés par la Gestapo, avaient perdu la liberté de circuler, de travailler, de respirer. Elle raconte ses éternelles marches à pied car le tramway leur était interdit. Les parcs aussi, et bien d'autres lieux de vie. A sa demande, elle travaille dans le camp de regroupement et de transit de Westerbork pour assister les plus démunis d'entre eux. Son témoignage sur la vie de ce camp de transit appartient désormais à l'histoire universelle. Elle aura des permissions pour quitter ce camp mais elle sera arrêtée et déportée à Auschwitz. Sa quête spirituelle en constante évolution occupe une grande place essentielle dans son journal et son amour de la vie malgré le malheur se retrouve dans de nombreuses réflexions : "On est chez soi. Partout où s'étend le ciel on est chez soi. En tout lieu de cette terre on est chez soi, lorsqu'on porte tout en soi". Malgré ses tourments incessants, provoqués par la situation de son pays en guerre, elle reste obsédée par la paix, une condition nécessaite à une vie normale : "Si la paix s'installe un jour, elle ne pourra être authentique que si chaque individu fait d'abord la paix en soi-même". Sa foi la maintient dans un état mental d'une force inouie. Mais aussi, la littérature en la personne de Rilke qu'elle cite très souvent dans son texte. Dans le camp de transit, alors que tout pourrait l'emporter dans un désespoir absolu concernant les humains en proie à la folie meurtrière, elle conserve son amour de la vie, des autres et de Dieu, ce qui la rattache au christianisme : "J'ai rompu mon corps comme le pain et l'ai partagé entre les hommes". Elle meurt à Auschwitz ainsi que ses parents et un de ses frères. Elle aura connu l'horreur du nazisme, de l'antisémitisme, de la guerre mondiale mais, en lisant ce très beau journal poignant, Etty Hillesum écrit : "Je suis une femme heureuse et je chante les louanges de la vie, oui vous avez bien lu, en l'an de grâce 1942, la énième année de guerre".