Nous étions presque au complet ce jeudi 26 février au bar salon "Jetez l'ancre" pour évoquer le sujet de l'héritage et parler des coups de coeur. Après avoir donné les dates des prochains ateliers, j'ai proposé à Mylène de démarrer la séance. Elle a beaucoup aimé "L'héritier" de Vita Sackville-West (1892-1962), une écrivaine anglaise surtout connue pour son histoire d'amour avec la grande Virginia Woolf. Son roman raconte l'héritage inattendu d'une tante à son neveu, Perigrine Chase. Il reçoit un domaine magnifique dans la campagne anglaise. Modeste employé, il découvre la magnificence de ce manoir et de son jardin avec ses paons. Mais, il doit vendre ce domaine pour éponger les dettes de sa tante. Plus le temps passe, plus il est séduit par la beauté du lieu malgré la menace de la mise en vente, organisée par un notaire. Mylène a beaucoup apprécié la finesse psychologique du jeune homme, saisi par le charme du lieu. Ce livre lui rappelait le talent fou des écrivaines anglaises avec leurs analyses pyschologiques en profondeur. Agnès a découvert Richard Russo et son roman, "Le Testament de Sully", publié en 2023. Sully, le père de Peter, a laisse un héritage moral à son fils : prendre soin de sa famille, de ses amis et des inconnus. Peter, professeur d'université, retrouve son fils, Thomas, après des années de séparation. Par ailleurs, un corps a été découvert dans un hôtel abandonné dans cette ville, North Bath, en pleine crise sociale. Au-delà de cet évenement, l'écrivain américain décrit un monde difficile où seuls, les liens humains peuvent apporter du réconfort. Tous ces personnages, cabossés par la vie, ont ému Agnès qui a vraiment "adoré" ce livre et comme il appartient à une trilogie, elle lire les deux premiers, "Un homme presque parfait" et "A malin, malin et demi". Un écrivain à découvrir ! Marie-Christine a présenté un récit hors de la liste, "Comment j'ai vidé la maison de mes parents" de Lydia Flem. Evidemment, cet ouvrage évoque la mort des proches et comment les objets leur appartennant deviennent parfois des trésors pour ne jamais les oublier. (La suite, lundi)
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des critiques de livres, des romans, des moments de lectures, des idées de lecture, lecture-partage, lecture-rencontre, lectures
vendredi 27 février 2026
mercredi 25 février 2026
"La Ligne", Aharon Appelfeld
J'ai écouté sur France Culture l'écrivaine française, Valérie Zenatti, dans l'émission "A voix nue". Elle m'a donné envie de lire Aharon Appelfeld (1932-2018), dont elle est la traductrice officielle. J'ai donc découvert "La Ligne", publié en 1991 et disponible chez L'Olivier en 2025. Le narrateur récurrent de ses récits s'appelle Erwin, obsédé par la Shoah et par la difficulté d'être juif après le génocide. Les parents du protagoniste sont morts dans les camps de concentration. Le narrateur veut venger les siens, exterminés par les nazis et il a retrouvé le commandant du camp, le SS Nachtigall, dans un village où il s'est caché. Au fil du récit, il relate l'engagement communiste de ses parents et leur soutien aux locaux ruthènes qui, plus tard, n'hésiteront pas à pourchasser les juifs dans des pogroms. Après la guerre, Erwin passe sa vie dans les trains car il ne peut pas choisir un lieu permanent. Son vagabondage, baptisé "dromomanie", le mène de l'Italie en Autriche en s'arrêtant dans les mêmes étapes. Il exerce le métier de représentant de commerce et son activité concerne les objets de culte juif, souvent abandonnés et parfois pillés. Dans les auberges, il retrouve des femmes, des rabbins, des commerçants qui rêvent de partir en Israël sans réaliser ce projet vital pour eux. Par contre, sur sa route, il rencontre l'antisémitisme des ex-bourreaux qui n'éprouvent aucun remords ni pardon envers leurs victimes. Je ne vais pas relater l'issue du roman. Va-t-il tuer le commandant SS ? Erwin parviendra-t-il à ressentir un certain apaisement après sa vengeance ? Lire Aharon Appelfeld, c'est découvrir un grand écrivain israélien, s'installant en Israël dès 1946. Il a choisi l'écriture et enseigna la littérature à l'université Ben Gourion jusqu'à sa retraite. Il était un ami de Philip Roth qui le comparait à Kafka. Il disait : "L'écriture m'a arraché aux profondeurs du désespoir. Elle est le fondement sur lequel j'ai reconstruit ma vie". Pour mieux connaître cet écrivain, il faut lire le récit de Valérie Zenattti, "Dans le faisceau des vivants" où elle raconte sa relation amicale et admirative avec l'écrivain israélien.
mardi 24 février 2026
"Rendez-vous de Venise", Philippe Beaussant
J'ai choisi comme thème du futur atelier Littérature de mars, la ville de Venise. L'année dernière, j'avais proposé Paris, un lieu romanesque par excellence. Venise s'est imposée tout naturellement car la Sérénissime symbolise pour moi la beauté avec un B majuscule dans toutes ses dimensions : musicale, picturale, architecturale et littéraire. Un lieu unique au monde qui reçoit évidemment des millions de touristes, la plupart du temps émerveillés par le Grand Canal, les palais et les églises, les places et les ruelles, et l'eau comme élément essentiel de Venise, la vraie peau de la ville. Je vais passer une semaine en mars pour retrouver cette ambiance si particulière, arpenter un vaisseau amarré à la terre, sans la présence inévitable des automobiles. Toutes sortes de bateaux défilent sous nos yeux ébahis, surtout les vaporetti. Par conséquent, je me nourris de livres vénitiens en ce moment et j'ai lu récemment le "Rendez-vous de Venise" de Philippe Beaussant, publié en 2003 chez Fayard. Un vieil oncle, Charles, historien d'art et spécialiste de la peinture italienne, a pour secrétaire particulier, son neveu, Pierre, le narrateur. Cet amateur des femmes "peintes", surtout celles de la Renaissance italienne, ne semble pas avoir connu l'amour. A la mort de cet oncle esthète, le neveu découvre un carnet de notes intimes où il est question d'une femme inconnue qu'il aurait aimé avec passion. Elle s'appelait Judith et c'était une de ses élèves. Comme elle voulait un enfant que lui ne désirait pas à cause de son âge avancé, ils se sont quittés. Pierre esr bouleversé par cette découverte. Dans un colloque où il est invité, il rencontre cette femme, historienne d'art comme lui. Son oncle lui cachait cette passion et il apprend aussi que Judith est mère d'un fille. Une intrigue amoureuse va se développer entre la fille de Judith et le neveu de Charles. Quand on aime l'Italie, la peinture, l'art, Venise, il faut lire ce roman érudit mais jamais pontifiant. J'avais évoqué un roman de Philippe Beaussant sur le musicien Stradella dans ce blog. J'ai retrouvé l'écriture élégante et raffinée de cet écrivain académicien un peu suranné aujourd'hui mais la littérature vintage posède un charme certain.
lundi 23 février 2026
"L' Anniversaire", Andrea Bajani
Andrea Bajani vient de publier "L'anniversaire", paru chez Gallimard. Un roman coup de poing, un roman coup de coeur. L'auteur italien enseigne l'écriture créative à l'université de Houston aux Etats-Unis. Dans un article de presse, il se défend d'avoir écrit un récit autofictionnel et revendique la fiction pour son texte, criant de vérité. En Italie, son roman a obtenu le prix Strega et le prix des Lycéens. Dans le pays qui qualifie la famille "d'intouchable, de sacrée, d'archaïque", l'auteur a pris un risque en dénonçant cette "légende" de parents aimants et inoubliables. Bien au contraire, sa plume ne dérape pas quand il décrit l'ambiance toxique dans le foyer familial du narrateur. Emmanuel Carrère a commenté le roman en le résumant ainsi : "Peut-on se débarrasser de ses parents ? Du mal qu'ils nous ont fait ? Sans retour et sans appel ?". Le narrateur prend une décision radicale en décidant de ne plus jamais revoir les siens. Son père, autoritaire et violent, est un véritable tyran domestique. Son emprise sur sa femme et ses deux enfants s'exerce quotidiennement. La mère subit en silence les humiliations que son mari lui inflige. Il mène même une double vie avec sa maitresse. Le fils aîné a donc quitté cette famille et dix ans après, il revient à l'occasion d'un anniversaire. Le portrait de sa mère domine le récit car le père semble correspondre à un "masculisme" patriarcal typique : "Mon père voulait qu'elle ne soit rien de façon à pouvoir, lui, être quelque chose". Cette femme silencieuse, enfermée, supporte cette situation dans une soumission inexplicable. Le fils s'interroge sans cesse par l'absence de réactions vitales de sa mère. Le fils aime pourtant cette femme si émouvante qu'il aimerait sauver : "Je devais la soustraire à l'obscurité", la "désincorporer" de son mari. Cette "ombre qui se meut dans les coulisses du théâtre familial" , cette femme quasi morte, comment peut-elle accepter cette non-vie ? La peur d'être battue ? En fait, elle vit dans la terreur de son époux. Le narrateur apporte plusieurs éclairages sur cet couple parental qu'il vaut mieux fuir. D'une plume scalpel, précise, concise, Andrea Bajani plaide pour l'acte de libération, symbolisée par une rupture définitive face à une famille dysfonctionnelle. Son salut dépend de cette fuite sans pardon possible. Un des romans les plus percutants en ce début d'année.
jeudi 19 février 2026
"Le coeur lourd", Alain Finkielkraut
Alain Finkielkraut vient de publier "Le Coeur lourd" chez Gallimard. Il s'entretient avec Vincent Trémolet de Villers, journaliste au Figaro. J'appartiens à sa génération à trois ans près et j'ai lu ses ouvrages précèdents surtout ceux qui évoquent son lien amoureux avec la littérature. Alain Finkielkraut symbolise à mes yeux la nostalgie absolue et il se décrit tout au long de cet essai avec un "coeur lourd". Le livre démarre par une préface du journaliste présentant leur rencontre et leur méthode du dialogue. Suit un poème, un hommage à Georges Perec quand le philosophe égrène ses souvenirs sous forme d'une liste mémorable. Evidemment, il parle de la France d'avant, au temps du Général de Gaulle quand il apparaissait à la télé en noir et blanc. Et aussi, "des ouvreuses de cinéma, avec leur panier d'esquimaux et de chocolats glacés". Et des "billets de banque avec les portraits de Pascal, de Richelieu, de Montesquieu et de Saint-Exupéry". Cette liste peut faire sourire car le passé d'un pays n'intéresse plus grand monde mais je me retrouvais dans cette description d'un pays disparu. Quand le journaliste lui demande de parler de son rapport à la France, il cite les paysages qui le comblent : "la montagne Sainte-Victoire, la basilique de Vézelay, les paysages de Dordogne, le col du Ventoux, les vaches normandes, le cimetière de Lourmarin où repose Albert Camus". Il n'oublie pas aussi ses éblouissements pour quelques villes italiennes : Mantoue, Lucques, Sienne, Lecce, etc. Comme je le comprends ! Je partage avec ce philosophe, son pessimisme qui me rappelle l'espagnol Miguel de Unamuno avec son "sentiment tragique de la vie". J'apprécie chez lui sa passion de la littérature et des écrivains-phares en particulier Milan Kundera, Philip Roth, Hannah Arendt, Henry James, Flaubert, Conrad, Tchekhov. Le philosophe aime la pensée nuancée, les valeurs morales, la méritocratie, les animaux, la beauté du monde, la continuité historique. Il déteste les extrêmes, les dictatures, les totalitarismes mais aussi, la laideur des centres commerciaux, les éoliennes, l'élevage massif. Il est souvent caricaturé à cause de son esprit décliniste viscéral et de sa panique devant un monde qui change trop vite. Dans cet ouvrage, il est aussi question de ses positions sur Israël, sur le judaïsme. Il rappelle le passé de ses parents, fuyant la Pologne antisémite. Son père a été déporté à Auschwitz. Dans sa jeunesse, le philosophe se proclamait universaliste et cosmopolite mais en constatant que la France se transformait, il s'est senti "français" quand "la France se dépouillait rageusement d'elle-même". Un essai efficace pour découvrir les tourments et les inquiétudes légitimes d'un philosophe "au coeur lourd", Alain Finkielkraut, un homme d'une gauche éthique et antitotalitaire comme son maître, Albert Camus.
mardi 17 février 2026
"Nos héritages", Anna Hope
Anna Hope, écrivaine anglaise, vient de publier son tout dernier livre, "Nos Héritages", aux Editions Gallimard dans la collection "Du Monde entier". Ce cinquième roman après "Le Chagrin des vivants", "La salle de bal", "Le Rocher blanc" et "Nos espérances", se lit avec un grand plaisir de lecture car j'ai reconnu le talent romanesque de la filière "écrivaines anglaises". Anna Hope a choisi un décor magnifique, celui d'un manoir, inspiré de Hammerwood Park, construit en 1792 avec ses colonnes doriques et ses frontons néo-classques dans un immense parc avec une rivière, des forêts, des étangs et des collines verdoyantes. Frannie, l'héritière d'un domaine, prépare les obsèques de son père et réunit tous les membres de sa famille à cette occasion. La jeune femme adore ce lieu où la nature est préservée : "un endroit fait de chênes et d'eau, de tritons, d'orvets et de rossignols". Elle-même s'engage dans un projet de "réensauvagement" de cet espace de quatre cents hectares dans le Sussex afin de créer un couloir de biodiversité avec d'autres propriétaires. Son militantisme écologique et son autorité naturelle lui donnent un charisme incontestable. Son frère lui propose un projet plus lucratif concernant la construction d'une clinique haut de gamme. Mais Frannie hésite à réaliser ce chantier. Sa soeur, enseignante à Londres, invite la fille de la dernière compagne de son père, Clara. Celui-ci a refait sa vie aux Etats-Unis avec sa maîtresse avant de revenir en Angleterre. Cette jeune américaine accepte l'invitation mais sa présence va provoquer un séisme familial. Elle a effectué des recherches sur le manoir en tant qu'historienne et elle révèle un secret caché depuis des générations. Pour connaître ce secret historiquement scandaleux, il faut lire ce roman politiquement engagé dans la cause écologique. L'écrivaine revisite le lourd passé colonial de son pays et ses conséquences délètères. Ce manoir bien mal acquis par son premier propriétaire sera-t-il sacrifié par Frannie ? Peut-on effacer le passé ? Un tableau d'art, hérité de son ancêtre problématique, sera mis en vente et réconciliera peut-être l'héritière avec son héritage.
vendredi 13 février 2026
"Une drôle de peine", Justine Lévy
J'ai emprunté par curiosité le récit autobiographique de Justine Lévy, "Une drôle de peine", publié chez Stock. Ce récit fiévreux évoque la mère de la narratrice, Isabelle Doutreluigne, la première épouse du philosophe Bernard-Henri Lévy. La mort de sa mère remonte à vingt ans et sa fille décrit ce moment d'une tristesse infinie où elle ne réalise pas la disparition de cette femme singulière. Son deuil semble impossible et Justine Lévy veut raconter la vie d'Isabelle dans les années 70. La narratrice a cinq ans et sa mère vit avec Violaine, son amante. Elle décrit l'état de l'appartement avec les litières de chat toujours débordantes, le désordre envahissant, les livres éparpillés sur le sol, des bouteilles à l'abandon. Et surtout, la présence des seringues, de la drogue. C'était les années subversives après Mai 68 où tout était permis et où rien n'était interdit. Cette mère excentrique était belle, ancien mannequin et ex-détenue. Mais, elle a confié sa fille à son père, ne pouvant l'élever "normalement". Cet événement n'empèche pas Justine d'aimer sa mère avec une ferveur filiale qu'elle ne cesse d'écrire dans cet hommage à une femme pourtant défaillante à plusieurs niveaux. Elle relate aussi sa fin de vie car elle était atteinte d'un cancer. Ces pages sur cette malade admirable montrent son esprit audacieux et iconoclaste, narguant sa mort prochaine. Après le décès d'Isabelle, sa fille la cherche dans tous les lieux qu'elle a traversés dans sa vie bohème : à Mordelles dans la maison familiale, dans l'asile où vit son oncle, à Montmartre dans un café. Elle part même en Inde pour retrouver le fantôme de sa mère, mais, cette quête reste sans réponse : "Plus personne ne se souvient d'elle. Et moi, non plus. La preuve, cette enquête lamentable pour essayer de la faire revivre et où je suis en train de l'enterrer". Ce récit ressemble à une lettre d'adieu, un adieu d'amour à une mère au fond inconnue tant sa vie ressemblait aussi à un mirage. Un livre perturbant mais intéressant.