J'ai emprunté par curiosité le récit autobiographique de Justine Lévy, "Une drôle de peine", publié chez Stock. Ce récit fiévreux évoque la mère de la narratrice, Isabelle Doutreluigne, la première épouse du philosophe Bernard-Henri Lévy. La mort de sa mère remonte à vingt ans et sa fille décrit ce moment d'une tristesse infinie où elle ne réalise pas la disparition de cette femme singulière. Son deuil semble impossible et Justine Lévy veut raconter la vie d'Isabelle dans les années 70. La narratrice a cinq ans et sa mère vit avec Violaine, son amante. Elle décrit l'état de l'appartement avec les litières de chat toujours débordantes, le désordre envahissant, les livres éparpillés sur le sol, des bouteilles à l'abandon. Et surtout, la présence des seringues, de la drogue. C'était les années subversives après Mai 68 où tout était permis et où rien n'était interdit. Cette mère excentrique était belle, ancien mannequin et ex-détenue. Mais, elle a confié sa fille à son père, ne pouvant l'élever "normalement". Cet événement n'empèche pas Justine d'aimer sa mère avec une ferveur filiale qu'elle ne cesse d'écrire dans cet hommage à une femme pourtant défaillante à plusieurs niveaux. Elle relate aussi sa fin de vie car elle était atteinte d'un cancer. Ces pages sur cette malade admirable montrent son esprit audacieux et iconoclaste, narguant sa mort prochaine. Après le décès d'Isabelle, sa fille la cherche dans tous les lieux qu'elle a traversés dans sa vie bohème : à Mordelles dans la maison familiale, dans l'asile où vit son oncle, à Montmartre dans un café. Elle part même en Inde pour retrouver le fantôme de sa mère, mais, cette quête reste sans réponse : "Plus personne ne se souvient d'elle. Et moi, non plus. La preuve, cette enquête lamentable pour essayer de la faire revivre et où je suis en train de l'enterrer". Ce récit ressemble à une lettre d'adieu, un adieu d'amour à une mère au fond inconnue tant sa vie ressemblait aussi à un mirage. Un livre perturbant mais intéressant.
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des critiques de livres, des romans, des moments de lectures, des idées de lecture, lecture-partage, lecture-rencontre, lectures
vendredi 13 février 2026
jeudi 12 février 2026
"L'héritage d'Esther", Sandor Marai
J'ai choisi le thème de l'héritage pour l'Atelier Littérature de février, un sujet romanesque souvent traité dans la littérature mondiale tellement cette coutume traverse tous les temps et tous les lieux. J'ai donc découvert un roman de l'écrivain hongrois, Sandor Marai (1900-1989), "L'héritage d'Esther", publié en 1939 et disponible en Livre de Poche. Esther, le personnage principal, vit recluse dans sa maison de famille, engourdie dans sa solitude et dans sa mélancolie. Elle partage sa maison avec Nounou, une sorte de tante et vivent chichement de la vente de leurs légumes de jardin. Elle a aimé un homme dans sa jeunesse, Lajos, qui lui a préféré sa soeur aînée, Vilma. Esther ne s'est jamais remise de cet échec amoureux. Vingt ans ont passé, sa soeur est morte. Elle reçoit une lettre où cet homme lui signale sa visite prochaine. Mais, Lajos, est resté le même homme : insaisissable, profiteur et surtout malhonnête. Il emprunte de l'argent à ses proches et ne les rembourse pas. Obsédé par l'argent, il ressemble à un antihéros balzacien. Un face à face pathétique s'engage entre les deux protagonistes et renforce l'idée que la connaissance d'autrui reste toujours un obstacle. Pourquoi Esther est-elle attirée par cette marionnette d'homme ? Et lui, comment se voit-il tellement il se montre déplaisant, calculateur, hypocrite. Autant Esther vit dans la frugalité, autant Lajos vit dans l'excès. Si Esther s'était mariée avec Lajos, aurait-elle mené une meilleure vie, une vie heureuse ? Il est venu réclamer la part d'héritage de la soeur d'Esther. Mais, il a déjà dépouillé cette famille avec le diamant d'une bague de fiançailles. Ce personnage possède une échelle de valeurs peu commune, un sentiment d'impunité révoltant. Comment se termine ce roman dense, intimiste, troublant ? Je ne le dirai pas car il faut lire ce bijou romanesque. Comme ses camarades Stefan Zweig, Joseph Roth, Arthur Schnitzler, Sandor Marai excelle dans l'art subtil des relations complexes entre les hommes et les femmes. Evidemment, qui peut apprécier le redoutable Lajos ? Personne. Mais, Esther, la victime masochiste de cet escroc attire toute notre empathie...
mardi 10 février 2026
"Le Rouge et le Noir", Stendhal, 2
La passion amoureuse se développe entre Julien et Mathilde avec des vagues montantes et descendantes. Leur différence de classe tisse une frontière invisible entre eux et Mathilde va tomber enceinte. Elle ne rénonce pas à Julien et souhaite l'épouser. Son père, fort mécontent de son choix, cède et accepte d'annoblir Julien qui devient Monsieur le Chevalier Julien Sorel de La Vernayre. Mais, le Comte reçoit une lettre de Madame de Rênal, dénonçant "l'immoralité" de son ancien amant, "rongé par l'ambition". Julien apprend cette nouvelle, ce qui compromet sa conquête sociale. Il se rend à Verrières et entre dans l'église. Il tire à deux reprises sur son ancienne maîtresse mais, elle est seulement blessée. Mathilde en apprenant le geste de Julien, passe le voir en prison et tente de le sauver. Même Madame Rênal lui pardonne en écrivant aux jurés. Elle va parvenir à lui rendre visite en prison. Julien retrouve sa passion pour elle mais il se résigne à la mort. Mathilde éprouve une folle passion pour ce jeune homme et elle embrassera sa tête décapitée comme l'a fait Marguerite de Navarre avec la tête de son amant, un de ses ancêtres. Madame de Rênal meurt trois jours après Julien. Stendhal s'est inspiré d'un fait divers en Isère. Antoine Berthet, étudiant aux séminaires de Grenoble, a été guillotiné car il avait tenté d'assassiner sa maitresse. Dans ce roman, le contexte historique semble bien complexe et pour comprendre le destin tragique de Julien Sorel, il faut se plonger dans cette société française où régnait un clivage insurmontable entre la noblesse et le peuple. Julien veut sortir de sa condition sociale en accèdant par l'amour à la classe supérieure. Son échec reflète aussi la dure réalité d'une société bloquée où l'hypocrisie anime les relations humaines, allant de la religion à l'importance de l'argent. Stendhal dénonce tous ces aspects dans ce roman réaliste. J'ai retrouvé dans ce texte la célèbre citation sur le roman : "Un roman est un miroir qui se promène sur une grande route. Tantôt il reflète à vos yeux l'azur des cieux, tantôt la fange des bourbiers de la route". J'ai relu ce classique avec beaucoup d'intérêt, me souvenant de la trame romanesque mais j'ai remarqué la personnalité troublante de Julien Sorel, un jeune homme en proie à un malaise existentiel majeur. L'amour semble le sauver à deux reprises mais, son orgueil et son manque de lucidité le conduisent au pire, son geste fatal envers Madame de Rênal. Un grand classique incontourable, à la fois un roman d'amour, un thriller et un roman historique.
lundi 9 février 2026
"Le Rouge et le Noir", Stendhal, 1
J'ai parlé de notre patrimoine immatériel dans ce blog en commentant l'ouvrage d'Emmanuel Godo sur l'actualité des classiques. J'ai donc relu un des romans qui m'avait le plus marquée dans mes années de jeunesse et je restais sur cette découverte essentielle, celle du "Rouge et le Noir" de Stendhal. Publié en 1830, avec le sous-titre, "Chronique du XIXe siècle", ce deuxième roman après celui "d'Armance", se divise en deux parties : l'histoire de Julien et Madame de Renal à Verrières et celle de Julien et de Mathilde de la Mole à Paris. Julien Sorel est le troisième fils d'un "scieur" qui méprise son fils, plus attiré par les choses de l'esprit que la coupe du bois. Il se distingue de ses deux frères par son goût des études et il parle même le latin. Un "transfuge" de l'époque. Le curé Chélan le protège et l'encourage à lire les textes religieux. Mais, Julien éprouve une admiration sans bornes pour Napoléon et il connaît par coeur "Le Mémorial de Sainte-Hélène". Ce curé du village le recommande auprès du maire de Verrières, Monsieur de Rênal, comme précepteur de ses enfants. Timide, maladroit, Julien Sorel pénètre dans le monde bourgeois du maire. Il est tout de suite attiré par sa femme et décide de la conquérir. Ils vont vivre leur passion en se cachant, en jouant la comédie devant les enfants et le mari qui ne se doute de rien. Elisa, la femme de chambre, tombe amoureuse de Julien mais celui-ci la repousse. Elle se venge en envoyant une lettre anonyme au maître de la maison dans laquelle elle raconte l'adultère de Madame de Rênal. Le maire ne peut pas croire à cette forfaiture de son épouse et par prudence, il décide de se séparer du précepteur. Julien intègre le séminaire de Besançon. Les deux amants se retrouvent dans une dernière entrevue mais le jeune homme ne soupçonne pas l'amour passionnel de sa maîtresse. Il imagine qu'elle est devenue indifférente à son départ. Au séminaire, il est détesté par ses camarades, incultes aux yeux de Julien. L'abbé Pirard lui propose alors de travailler auprès du Marquis de La Mole comme secrétaire. Il part alors à Paris. Son employeur remarque l'intelligence du jeune homme, sa disponibilité et sa discrétion. Dans le faubourg Saint-Germain, l'ambition règne à tous les niveaux. La fille du marquis remarque la fierté et la droiture de Julien alors qu'elle est courtisée par de nombreux prétendants de haut rang, mais qu'elle repousse sans cesse. Commence alors l'intrigue amoureuse la plus surprenante dans le roman stendhalien. (la suite, demain)
vendredi 6 février 2026
"Avec les grands livres, actualité des classiques", Emmanuel Godo, 2
Les vingt-quatre chapitres de ce manifeste sur les classiques fourmillent d'anecdotes, de références, de citations et évitent le piège d'une érudition écrasante. Bien au contraire, l'auteur remet à l'honneur ces vieux textes, souvent passés de mode, la plupart du temps écartés par les enseignants pour leur complexité. Au fil des pages, je retrouvais le goût des lectures de mes années de collège et du lycée quand je découvrais Colette, Giono, Martin du Gard, Balzac, Stendhal et tant d'autres balises de survie. Tous ces classiques ont forgé mon esprit en me donnant l'amour de la langue française, de la poésie, du théâtre. Les cours de français reposaient sur les célèbres Lagarde et Michard qui nous révèlaient les écrivains du Moyen Age au XXe siècle. Et je me souviens encore d'une pièce de Molière, "Les Fourberies de Scapin" que j'ai lue dès ma 6e et même interprétée avec d'autres élèves en plein cours ! Comme c'était ludique et éblouissant de découvrir ce génie du théâtre à cet âge premier. Emmanuel Godo considère les grands textes comme des "enclaves aux avant-postes" d'une autre temporalité car la tyrannie de notre époque empèche l'accès aux chefs d'oeuvre du passé. Evidemment, se lancer dans la lecture des classiques exige de l'attention, du silence, de la solitude et une position de retrait face aux divertissements que la société offre en permanence. Je me souviens de mes relectures balzaciennes, surtout du "Père Goriot" et de la "Cousine Bette", des romans passionnants du XIXe entre l'amour trahi d'un père et la duplicité d'une femme humiliée. L'auteur cite beaucoup de personnages comme Emma Bovary, Don Quichotte, Julien Sorel, Anna Karénine et ces êtres fictifs qui nous confient leurs secrets, nous donnent "le sentiment de sortir d'un exil et de retrouver une sorte de patrie qu'on cherche en vain du côté de l'actuel". Emmanuel Godo pourrait s'attirer les foudres des antinostalgiques, des oublieux du passé et de la pensée. Mais, pour tous les amoureux de la littérature, on ne peut qu'aimer "ce fil d'or qui passe, de siècle en siècle, d'esprit en esprit, comme une fraternité et une espèrance unissant les êtres dans une communauté sensible". Les classiques ne sont pas des "vestiges des civilisations mortes", mais, bien au contraire, des habitats vivants qu'il faut revisiter sans cesse. Quand un écrivain lance un cri d'amour pour la littérature, je partage avec un plaisir gourmand sa démarche !
jeudi 5 février 2026
"Avec les grands livres, actualité des classiques", Emmanuel Godo, 1
Quand je regarde toutes mes pléiades dans ma bibliothèque, je ressens la nostalgie de ma jeunesse où l'on peut se dire qu'on a tout le temps devant soi pour lire les classiques de la littérature. Et comme le temps passe, trop vite à mon goût, j'ai enfin décidé de lire ou de relire quelques classiques, surtout ceux qui m'ont enchantée quand je suivais mes chères études littéraires à l'université de Pau dans les années 70. Mes métiers successifs, libraire et bibliothécaire, m'obligeaient à découvrir les nouveautés et m'ont éloignée de ce patrimoine culturel. Je vais rattraper ce retard car j'ai l'impression que cette démarche de retrouvailles avec les "grands livres" devient urgente. J'ai donc découvert un charmant ouvrage, "Avec les grands livres, actualité des classiques", d'Emmanuel Godo, publié en 2025 chez l'Observateur. L'auteur et critique littéraire très érudit enseigne la littérature au lycée Henri IV de Paris. La grande théorie de son essai repose sur le postulat suivant : dans un monde ultramoderne où les sollicitations des écrans diminuent la concentration silencieuse, la lecture se transforme en acte militant pour une belle et bonne cause. Les "grands livres" permettent de "s'arracher au vacarme ambiant", incitent à la vie intérieure pour se mettre en retrait de la folie du monde. Les livres nous "grandissent", nous délivrent de l'ennui et nous donnent des "forces spoirituelles" surtout pour un athée. L'auteur relate de nombreuses citations sur la vie intense procurée par la lecture. Ulysse dit à ses compagnons :"Vous ne fûtes pas faits pour vivre comme des bêtes brutes, mais pour conquérir vertu et connaissance". Emmanuel Godo écrit joliment : "On revient aux classiques, comme on retrouve, au gré de la vie, une maison de famille". Cette maison de famille livresque, je l'ai construite depuis l'âge de dix ans quand je suis tombée dans le monde du papier. Et les classiques, de Balzac à Flaubert, de Stendhal à Nerval, je les ai savourés très jeune, trop jeune. Ils m'attendent désormais avec impatience. L'auteur reprend la citation connue de Montaigne : "Il se faut réserver une arrière-boutique toute nôtre, toute franche en laquelle nous établissons notre vraie liberté et principale retraite et solitude". S'il conseille les classiques, nourritures spirituelles nécessaires, il déplore "la malbouffe livresque", une pléthore de livres inutiles. Kafka, lui aussi, déclarait qu'un "livre doit être la hache qui brise la mer gelée en nous". (La suite, demain)
mercredi 4 février 2026
Boualem Sansal, enfin académicien
Quelle bonne nouvelle ! Enfin, Boualem Sansal appartient désormais à l'Académie française depuis le 29 janvier au fauteuil 3. Il a obtenu 25 voix sur 26. Quel est son collègue qui n'a pas voté pour lui ? Mystère... La presse et les médias ont salué à l'unanimité son élection et je m'en félicite aussi. Il était temps qu'il soit reconnu par cette institution, gardienne de la langue française et de son prestige. Il avait reçu le Grand Prix de la francophonie en 2013, puis le Grand Prix du roman pour sa dystopie, "2084. La fin du monde" en 2015. L'écrivain a déclaré à la radio : "Devenir académicien, c'est entrer dans l'Histoire de France". Il est devenu le 746e Immortel depuis 1635 ! Pour s'intégrer dans ce cercle d'élus, il faut posséder quelques qualités humaines comme la courtoisie, l'élégance, la délicatesse et l'écrivain franco-algérien détient toutes ces remarquables manières. Mais, l'élément le plus essentiel dépasse de loin les critères d'une personne éminemment civilisé. Son oeuvre "contribue de façon éminente au maintien et à l'illustration de la langue française". Il faut absolument lire et découvrir l'ensemble de ses romans. Il a été prisonnier d'un régime dictatorial en Algérie en 2025 pour sa liberté de paroles et pour son indépendance d'esprit. Un grand écrivain, un homme courageux, un homme libre. Un symbole fort et essentiel pour une littérature de la vérité. Lisa Romain, une docteure en lettres, lui a consacré un excellent essai, "Boualem Sansal à l'épreuve du réel" et elle écrit que l'écrivain "est au coeur de la littérature, de l'écriture et pas dans un engagement politique au service d'un quelconque parti ou d'une idéologie". Elle ajoute : "Ses livres se sont chargés d'une valeur prophétique". Le message de cette vénérable dame, l'Académie, âgée de plus de 390 ans, semble clair : la liberté de pensée ne se négocie pas et aucun régime totalitaire et autoritaire ne peut baillonner la littérature. Boualem Sansal est enfin "libre" d'assister le jeudi à la séance hebdomadaire du dictionnaire ! C'est quand même plus réjouissant qu'une prison algérienne et j'ai hâte de lire le nouveau livre de cet écrivain.