La collection Folio à 3 euros propose des romans courts, des nouvelles, des récits brefs. Chez mon libraire, j'ai trouvé récemment les "Pensées collées" de Georges Perros (1923-1978), une sélection de citations choisies par Jean-Pierre Siméon. Les ouvrages de cet écrivain discret m'accompagnent depuis très longtemps et je pense que je les conserverai toujours comme les oeuvres de Virginia Woolf, de Proust, de Pascal Quignard et de Milan Kundera. J'allais oublier ma Colette et ma Marguerite Yourcenar et les classiques, etc. Georges Perros était un ami de Gérard Philippe et de Jean Vilar. Le monde du théâtre lui a ouvert les portes de la littérature. Poète avant tout, il commence à publier ses "Papiers collés" en 1961 chez Gallimard. Il s'installe à Douarnenez avec son épouse et ses trois enfants. Sa littérature dite "fragmentaire" mélange des notes et des réflexions, des pensées, des études sur des écrivains dont Kafka, Holderlin, Rimbaud. Chez cet écrivain si singulier et si touchant, l'humour et la dérision se nichent dans chacune de ses pensées. Certains critiques littéraires le comparent à Chamfort, Joubert ou Cioran. Le poète de Douarnenez a toujours préféré le grand large breton aux salons parisiens et il a choisi une vie libre, au plus près du réel et au centre d'un quotidien poétisé. Il écrivait : "Ce que j'écris est à lire dans un train, par un voyageur qui s'ennuie, et qui trouve sur la banquette, oublié, un de mes livres". Ik se sentait un peu clandestin dans son milieu des lettres, ne produisant pas de romans ou de nouvelles. Pas de fiction mais du réel réinventé dans ses "Papiers collés". Un critique a qualifié l'acte de lecture perrosien : "Lire Georges Perros, c'est à la fois entendre une voix reconnaissable entre toutes et se laisser emporter par une pensée sans cesse en mouvement, qui se rétracte et se déploie contre le ressac". (La suite, lundi)
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des critiques de livres, des romans, des moments de lectures, des idées de lecture, lecture-partage, lecture-rencontre, lectures
vendredi 3 juillet 2026
jeudi 2 juillet 2026
"Les Etrangers", Sandor Marai
L'été dernier, j'avais lu le journal intime en trois volumes de Sandor Marai que j'avais beaucoup apprécié. J'ai été négligente avec cet écrivain hongrois que j'ai méconnu pendant des années. J'aime découvrir même tardivement des "planètes" littéraires et dans la galaxie des mots, cet écrivain hongrois tient une place conséquente. J'ai donc commencé la lecture de ses romans et j'ai découvert "Les Etrangers", publié en 1926. Un jeune Hongrois de 27 ans dont on ne sait ni son nom, ni son prénom, a passé un doctorat de philosophie. Il quitte son pays pour Paris, la ville-monde, après une année d'études à Berlin. Son séjour en France va durer deux ans entre Paris et la Bretagne. Dans la capitale, le narrateur fréquente les cafés, les hôtels et les cabarets dans une ambiance cosmopolite. Pourtant, il souhaite visiter les grands sites culturels comme le Louvre mais il manque de volonté et choisit une vie de bohème. Il rencontre surtout des étrangers comme lui : un Albanais, un sculpteur russe, une Danoise qui écrit des livres pour enfants. Ils survivent tant bien que mal dans le Paris des Années folles. Le narrateur se laisse porter par les événements, semble plonger dans l'inaction et se sent étranger avec lui-même et ce portrait d'un homme indécis rappelle le héros absurde d'Albert Camus. Il ne donne pas de nouvelles à sa famille et n'envisage pas son retour au pays. Il parvient à établir une relation amoureuse avec une femme qui l'embarque en Bretagne dont elle est originaire. Ce séjour breton donne au roman une "respiration" bienvenue, loin de Paris et de ses mirages. Eva, la jeune femme, quitte le jeune homme, trop étrange à son goût, pour un jeune artiste. A la fin du roman, il quitte la France et retourne dans son pays. Sandor Marai dresse le portrait d'un homme "invisible", fuyant les responsabilités et non engagé dans les relations humaines. Il interroge avec une certaine ironie l'exil, le statut de l'étranger, l'identité, l'Europe. Ce roman profond résonne encore aujourd'hui et l'écrivain d'un esprit "mitteleuropa" si proche de Stefan Zweig, raconte aussi ses années parisiennes qu'il a vécues dans les années 30.
mercredi 1 juillet 2026
"Retour à Balbec', Renaud Meyer
Je viens de lire "Retour à Balbec" de Renaud Meyer, publié chez Buchet-Chastel. Ce texte ressemble à une rêverie charmeuse et charmante. Le personnage principal, Samuel Pakhchelian, un pianiste de renommée mondiale, s'est trouvé un nouveau défi : jouer toute l'oeuvre de piano de Debussy au cours d'un concert de douze heures. Mais, quand il se retrouve au Carnegie Hall de New York, il renonce à son projet et disparaît de la scène musicale. Sa grand-mère, Mayrig, vient de mourir et le jeune virtuose qui lui doit tout, s'effondre moralement. Sa propre mère avait choisi sa carrière d'actrice au détriment de son fils. Dix ans plus tard, il accepte l'invitation d'un festival à Balbec, une station balnéaire où il passait ses étés en compagnie de sa grand-mère. Il adorait cette femme avec laquelle il était très proche. Ce lien d'une intensité profonde revient comme une basse continue dans le roman. Alors qu'il se balade sur la plage, il rencontre sur la terrasse d'un ancien hôtel une vieille dame qui lui rappelle la sienne. Elle aussi, de son côté, croit reconnaître le petit Samuel, cet enfant qui venait à Balbec en colonie de vacances. Ils vont alors revivre la relation première entre l'enfance heureuse de Samuel et l'amour de cette femme pour la musique et pour la mer. Au fil des pages, cette relation réinventée s'installe dans une dimension parallèle, "un espace-temps suspendu". Cette histoire fantasmée évoque Marcel Proust avec la référence de Balbec et Marguerite Duras dans son appartement des Roches Noires de Trouville-sur-mer. Ce roman subtil et délicat se transforme en rêverie littéraire et musicale. Renaud Meyer rend un hommage au pouvoir des livres, de la musique et de la mer. Marguerite Duras a écrit : "Regarder la mer, c'est regarder le tout". Cette quête nervalienne des souvenirs d'enfance possède un charme certain. A lire cet été, à l'ombre dans un jardin ou sur une plage...
lundi 29 juin 2026
"Katherine Mansfield, rester vivante à tout prix", Henriette Levillain
J'avais lu une très bonne biographie de Marguerite Yourcenar, écrite par Henriette Levillain, professeur émérite de la Sorbonne, et quand j'ai appris qu'elle avait aussi choisi Katherine Mansfield, j'ai acquis son ouvrage, publié en 2023 chez Flammarion. J'ai redécouvert l'écrivaine récemment en proposant aux lectrices de l'Atelier Littérature une liste de recueil de nouvelles. Je connaissais évidemment son talent littéraire dans l'écriture des nouvelles. J'ai donc relu quelques uns de ses textes et je les ai mieux appréciés, un privilège de l'âge, peut-être. Née à Wellington en Nouvelle-Zélande en 1888, elle est morte de la tuberculose à Avon en France à l'âge de 34 ans. Sa vie ressemble à un parcours difficile avec quelques blessures : une mère froide et distante, une vocation avortée de musicienne, la mort d'un frère pendant la Première Guerre mondiale, ses fausses couches, ses relations compliquées dans ses amours. Et quand elle quitte sa terre natale, elle ressent aussi la piqûre nostalgique de l'exil, son errance et son manque de moyens financiers. Sa vie s'est avérée courte mais elle l'a vécue avec passion entre des amours et des amitiés souvent déçus. Seule l'écriture l'a sauvée de ces scandales divers et de ses échecs amoureux, Elle a composé ses nouvelles dans un état d'urgence car elle savait qu'elle ne connaîtrait pas "le grand âge". Virginia Woolf l'a rencontrée à plusieurs reprises et elle exprimait sa jalousie : "J'étais jalouse de son écriture. (...) Elle avait la vibration". La biographe analyse quelques nouvelles importantes et évoque son style : "Elle voulait examiner les choses visibles et celles qui ne le sont pas". Femme libre et audacieuse, coiffée à la garçonne, Katherine Mansfield conservait une fragilité profonde, avec un sentiment d'abandon. Henriette Levillain propose un portrait attachant, sensible de cette écrivaine qui a souffert de troubles psychiques passés sous silence. Elle avait inventé avant sa grande soeur géniale, Virginia, le flux dans les consciences. Une biographie passionnante à lire pour découvrir cette jeune femme éternellement jeune qui avait la passion d'une écriture résolument moderne.
jeudi 25 juin 2026
"Le Livre de Rose", Emmanuelle Favier
Comme j'aime tout particulièrement les musées, de France et d'ailleurs, j'ai lu avec plaisir le récit romancé d'Emmanuelle Favier, "Le Livre de Rose", publié chez les Editions Les Pérégrines en 2023. L'écrivaine raconte la vie de Rose Valland, née en Isère en 1898 et morte à Ris-Orangis en 1980. Attachée de conservation au musée du Jeu de Paume durant la Deuxième Guerre Mondiale, elle a tenu un rôle majeur au péril de sa vie pour protéger les oeuvres d'art spoliées. Elle notait les milliers de tableaux volés par les nazis, en particulier par Goering et communiquait les listes à la Résistance. Par la suite, elle a poursuivi son travail dans la localisation et la récupération de ces oeuvres spoliées en Allemagne. Emmanuelle Favier se saisit de cette femme courage pour raconter sous la forme d'un journal intime la vie de Rose mêlée à la sienne. La narratrice quadragénaire vit en couple avec un homme, nommé E. et a réalisé quelques documentaires audiovisuels. Elle propose à une amie productrice le sujet de Rose Valland pour un documentaire et se lance sur ses traces en menant une enquête dans tous les lieux possibles : des centres d'archives, l'administration, sa ville de naissance, des témoins de sa vie très peu nombreux. Peu à peu, le portrait de Rose s'affine au fil des pages : sa conscience professionnelle au service de l'art, son courage héroïque face aux nazis, son engagement dans la Résistance. La narratrice évoque aussi sa vie privée car Rose semble avoir vécu une histoire d'amour avec une collègue américaine. Ce roman documentaire met en valeur une femme restée dans l'ombre de l'Histoire. J'aurais bien aimé que Rose Valland entre au Panthéon... Enfin une femme résistante. Mais, personne ne pense à elle et même à Paris, il n'existe qu'une petite rue à son nom. Emmanuelle Favier a composé avec élégance un double portrait : celui de Rose, une héroïne trop méconnue qui consacre sa vie à l'art et le sien, une femme d'aujourd'hui, qui considère la littérature comme une courroie de transmission. Une excellente lecture pour cet été. Un film, "The Monuments men" relate l'action de Rose et des sauveteurs d'art.
mercredi 24 juin 2026
Atelier Littérature, les coups de coeur
Dans la deuxième partie consacrée aux coups de coeur, Odile Ba a démarré avec le dernier roman de Jérôme Ferrari, "Très brève théorie de l'enfer", publié chez Actes Sud. Un homme quitte sa Corse natale pour un poste d'enseignant au lycée d'Abu Dhabi. Il s'installe dans ce pays avec sa femme et son enfant. Ils recrutent une employée de maison, originaire du Sri Lanka, Kaveesha. Entre les deux expatriés et leur employée immigrée, deux mondes s'opposent mais ils partagent un même destin, celui d'être étranger, loin de leur pays. L'écrivain interroge avec lucidité notre rapport à l'autre et la complexité des relations humaines. Un roman puissant et percutant à découvrir. Odile, qui aime beaucoup Paul Auster, nous a aussi conseillé vivement le dernier livre de Siri Hustvedt, "Ghost stories". L'écrivaine américaine se livre sur le grand amour de sa vie, son mari et écrivain, Paul Auster, disparu en 2024. Elle raconte leur complicité littéraire et leur vie à deux. Ce livre sur le deuil et sur l'absence ressemble à "une boussole pour que nous restions liés à tous ceux que nous avons perdus trop tôt". Danièle a présenté un recueil de nouvelles d'Alice Renard, "Peaux vives", qui vient de recevoir le prix Goncourt de la Nouvelle. Cette série de portraits à la première personne du singulier rassemble neuf nouvelles sous forme de monologue et parsemées d'illustrations de l'autrice. De l'enfance à la vieillesse, de la Normandie à la Russie, le talent d'Alice Renard se manifeste dans ces textes incandescents. Dans un atelier de la saison, Danièle avait présenté son premier roman très remarqué par la critique, "La colère et l'envie ". Danièle a aussi évoqué un autre recueil de neuf nouvelles de l'écrivaine américaine, Lauren Groff, "La Bagarre", publié chez L'Olivier. Un ouvrage sur l'amour, la famille, l'amitié, mais aussi sur la joie et sur l'adversité. Lauren Groff explore les "chemins accidentés de l'existence, en particulier, celle des femmes". Mylène a choisi un récit de voyage de Charles Juliet, "Au pays du long nuage blanc", publié en Folio en 2004. L'écrivain est resté quelques mois en Nouvelle-Zélande et il évoque Katherine Mansfield, originaire de ce pays si lointain. Voilà les coups de coeur de juin, peu nombreux mais cette cueillette mensuelle comporte de jolies pépites.
lundi 22 juin 2026
Atelier Littérature, les Nouvelles, 2
Régine a bien apprécié une nouvelle de Katherine Mansfield, "La Garden party" et elle a tout de suite évoqué l'écriture pointilliste de l'écrivaine néo-zélandaise (1888-1923) à la vie trop brève. Ce dernier recueil, publié du vivant de son auteur, explore son univers poétique et impressionniste. Dans cette nouvelle, la famille Sheridan prépare une soirée entre amis et chaque personnage s'agite pour réussir cette réception. Mais, ils apprennent la mort d'un voisin, un pauvre charretier. La famille se pose tout de même la question de leur soirée. Faut-il l'annuler ? Bien évidemment, ce mort anonyme et modeste ne va pas quand même gâcher leurs réjouissances... L'écrivaine observe la comédie humaine avec une acuité profonde, teintée d'humour et de tendresse. Toutes les nouvelles du recueil comportent cette touche "mansfieldienne", d'un charme parfois suranné mais tellement exquis. Cette grande écrivaine, soeur de coeur de Virginia Woolf, possède un don pour décrire par petites touches délicates des "instants de vie", selon la formule woolfienne. Dans chacune de ses nouvelles, surgissent un sentiment de solitude, une angoisse de la mort, mais aussi et surtout, le goût intense de la vie dans ses manifestations les plus concrètes comme un bouquet de fleurs, un rayon de soleil, un paysage, le sourire d'un bébé, l'odeur de la lavande et tant de sensations à saisir pour les décrire grâce à l'écriture. Il faut vraiment découvrir ou relire Katherine Mansfield dès cet été. Odile Bo a présenté les cinq nouvelles de Sylvain Tesson, "L'éternel retour", publié en Folio. Dans chaque nouvelle, l'écrivain voyageur utilise l'ironie envers notre société. Ces textes ressemblent davantage à des "fables", car le sous-texte suggère des critiques sur le progrès dans "L'asphalte" ou sur l'élevage intensif dans "Les porcs". La nouvelle "Le Lac" avec un personnage touchant change de registre. Ce dernier atelier consacré aux nouvelles a donc mis en valeur Henry James, Virginia Woolf, Katherine Mansfield et Sylvain Tesson. Par contre, d'autres recueils n'ont pas été lus à cause de l'absence de quelques lectrices. Dommage pour Cesare Pavese, Bernhard Schlink, Elsa Morante et Ludmila Oulitskaia. Ce sera pour un prochain atelier;..