J'ai découvert un roman attachant, traduit de l'allemand, "Quelque part en mer", de l'écrivaine Dörte Hansen. Quelque part entre Zélande, Frise et Jutland, au large de la péninsule danoise, un homme avec sa barbe de pirate et un petit anneau à l'oreille, largue les amarres de son bateau. Sa mère l'attend dans sa voiture sur le port. Cet homme, Ryckmer Sander, a perdu sa licence de capitaine à cause de son alcoolisme. Il s'amuse à plaire aux touristes avec son apparence de loup de mer. Sa mère le ramène chez elle en traversant la ville avec ses restaurants en cabines de bateau. Le tourisme a triomphé dans cette île qui ressemble à une île bretonne dans le Morbihan. Comment concilier la vie authentique de l'île avec l'afflux permanent de touristes ? Hanne Sander accueillait les continentaux dans sa maison transformée en chambres d'hôtes. Ce travail la rendait heureuse. La famille Sander se compose aussi de la fille, Eske, infirmière rebelle, qui aime les couchers de soleil et qui déteste les touristes envahisseurs. Henrik, le benjamin, n'a jamais quitté l'île et se consacre à créer des oeuvres d'art à partir de bois flotté, d'os d'oiseaux, de filets de pêche et d'autres éléments échoués sur les plages. Le père a choisi de vivre dans une cabane de pêcheurs et il se consacre à la naturalisation des oiseaux. Hanne s'occupe du musée ethnographique de la ville. L'écrivaine s'attache aussi à la vie du pasteur de l'île, doutant de son sacerdoce et étant separé de sa femme et de ses filles. Un événement va bousculer tous ces personnages : l'échouage d'une baleine sur une plage de l'île. Une métaphore de la vie des îliens. Ces habitants sont attachés à leur île malgré une vie souvent difficile. Dans ce roman, la mer magnifiquement décrite, berce leurs espoirs et aussi leurs angoisses. Ces habitants souvent taiseux se battent pour leur survie dans cet espace si convoité par les urbains et par les touristes de passage. Comme j'ai passé quelques jours sur la merveilleuse île d'Arz en juin dernier, cette lecture a revivifié mes souvenirs car j'imaginais la vie de ces hommes et de ces femmes, leurs liens familiaux, leurs relations sociales assez limitées, leur travail. Dans ce livre, j'avais l'impression de pénétrer dans ces petites maisons parfois cachées, entourées de rangées d'hortensias. Une immersion rafraîchissante, balayée par l'écume marine et l'odeur salée de la mer. Avec ce livre, j'ai prolongé mon été dans cette île de la Mer du Nord.
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des critiques de livres, des romans, des moments de lectures, des idées de lecture, lecture-partage, lecture-rencontre, lectures
jeudi 27 août 2026
mardi 25 août 2026
"Mer intérieure", Christophe Ono-dit-Biot, 2
La passion de Christophe Ono-dit-Biot pour la mer ne connait pas de limite. Nageur émérite, il pratique aussi la plongée sous-marine car, "S'immerger, c'est renaître" pour revivre "la bienfaisante tiédeur du ventre maternel". Son exploration des eaux marines lui apporte des connaissances incomparables : "Je tiens la mer pour une bibliothèque liquide à en feuilleter les pages d'écume, peuplées de créatures fascinantes, nous devenons année après année plus sages et plus heureux". Ces voyages en profondeur lui apportent une "expérience religieuse de communion avec le monde". La mer offre alors pour l'auteur une certaine idée de l'infini, ce sentiment océanique si bien décrit par Romain Rolland. Evidemment, il évoque le héros par excellence de la Méditerranée, Ulysse, incontournable marin odysséen, qui domine les épreuves de la vie en donnant l'exemple du courage humain face à l'adversité. Les références littéraires parsèment le texte avec le capitaine Achab, l'inoubliable personnage de Moby Dick, l'Atlantide de Pierre Benoit, le capitaine Nemo, etc. L'auteur consacre des chapitres aux créatures marines fascinantes comme les baleines, les poulpes, les dauphins et il n'oublie pas le dieu grec, le terrible Poséidon. Le saccage de l'univers marin est dénoncé aussi avec l'empoisonnement par le plastique et par d'autres déchets toxiques, provoqués par la pêche intensive. Si la "mer meurt, c'est aussi un imaginaire qui meurt", et Christophe Ono-dit-Biot désire protéger la mer, considérée comme un sanctuaire, un "refuge des grands secrets du monde". Un critique littéraire a proposé les termes "intime et cosmique" pour qualifier la démarche poétique et documentée de l'auteur au sujet de l'univers marin. "Mer intérieure" ne peut que procurer un grand plaisir de lecture à savourer avant la rentrée et ses turbulences habituelles. Prendre le large sans bouger de chez soi, une aubaine à saisir.
lundi 24 août 2026
"Mer intérieure", Christophe Ono-dit-Biot, 1
Christophe Ono-dit-Biot vient de publier une histoire commentée de l'Odyssée, un ouvrage intelligent "romanesque en diable" pour tous ceux et celles qui n'ont pas lu le texte original d'Homère, composé de 12 000 vers. Comme le film de Christopher Nolan est un grand succès auprès du public, ce livre ne peut que compléter la séance de cinéma. Et après, se lancer dans la lecture de l'Odyssée dans la version de Victor Bérard. Cet écrivain, passionné par la Grèce, voue aussi un culte à la mer et son essai, "Mer intérieure", publié chez l'Observatoire en 2025, se lit avec un très grand plaisir, surtout dans cette période estivale. L'essai se compose de chapitres brefs et percutants sur l'univers marin vu sous de nombreux angles. Il écrit la raison de cet ouvrage : "Tout le monde sait, aujourd'hui, combien la mer nous est essentielle. Essentielle, même, à notre survie. Mais sait-on que si la mer meurt, c'est aussi un imaginaire qui meurt ? Un immense réservoir de connaissances mais aussi de rêves, d'aventures, d'émerveillements, de littérature, d'oeuvres d'art, d'expériences fondatrices qui ont toujours permis aux êtres humains de donner corps à leurs désirs d'ailleurs, de recommencement, de sagesse ?'. Cette déclaration d'amour à la mer m'a particulièrement touchée car je partage avec lui cette fascination marine. J'ai vécu dans mon enfance jusqu'à mes trente ans en côte basque et ces paysages sublimes m'ont marquée à vie et m'ont donnée ce sentiment océanique si heureux dès que l'on aperçoit un bout de mer, une vague biarrotte ou le lac si paisible. Je me suis retrouvée dans cette phrase : "La proximité avec les vagues vous engage pour le reste de la vie". Souvent j'éprouve de la nostalgie loin de la mer et je ressens un besoin vital d'aller voir l'océan, "mon océan Atlantique", un appel irrésistible. Le lac du Bourget s'est transformé pour moi en "mer intérieure" ! Cet ouvrage ressemble à un "cabinet de curiosités personnel et nomade" où les images aquatiques prennent une place prépondérante. L'auteur a collecté de très beaux souvenirs personnels liés à la mer : son enfance au Havre, un grand-oncle imprimeur sur le paquebot "France", la cueillette des fossiles en Normandie, ses voyages divers en Grèce et ailleurs, des anecdotes sur des sites prestigieux. (La suite, demain)
vendredi 21 août 2026
"La Prisonnière", Marcel Proust, 2
Le narrateur veut empêcher Albertine d'aller à une soirée chez les Verdurin car il craint la présence de la fille de Vinteuil, le compositeur de la sonate célèbre. Il la dissuade et il se rend lui-même dans le salon des Verdurin où il rencontre le baron de Charlus, un personnage emblématique de la Recherche. Dans cette soirée où il entend pour la première fois un sextuor de Vinteuil, il donne la parole au baron et à sa relation tumultueuse avec Morel, le musicien dont il est amoureux. Le narrateur apprend aussi la mort de Swann, de Cottard et de Madame de Villeparisis. Dans la scène du salon, Charlus règne en maître alors qu'il est l'hôte de Madame Verdurin et celle-ci colporte des ragots mensongers sur son compte pour se venger de son humiliation mondaine. Elle arrive à convaincre Morel de quitter le baron. Marcel Proust connaissait à merveille l'ambiance de ces salons parisiens, leur comédie humaine, leur cruauté sociale et leur snobisme insupportable. A son retour chez lui, il se fâche avec Albertine qui lui avoue ses mensonges récurrents. Il tente de se réconcilier avec elle en la couvrant de cadeaux au désarroi de Françoise qui nomme Albertine la "Princesse". Un matin, il décide de rompre mais Albertine l'a devancé en s'éclipsant sans le prévenir. Cet événement surprenant sera le thème du sixième tome de la Recherche avec "La Fugitive". Dans ce roman, Marcel Proust évoque l'amour imparfait, destructeur : "J'appelle ici amour une torture réciproque". Les mensonges perpétuels d'Albertine fragilisent le narrateur qui ressent sa solitude encore plus profonde : "Car, aucun être ne veut livrer son âme". Pour Marcel Proust, seul l'art peut apporter un sentiment de plénitude : "Y avait-il dans l'art une réalité plus profonde où notre personnalité véritable trouve une expression que ne lui donnent pas les activités de la vie ?". Plus loin, il approfondit le thème de l'art si essentiel dans la Recherche : "Le seul véritable voyage, le seul bain de Jouvence, ce ne serait pas d'aller vers de nouveaux paysages, mais d'avoir d'autres yeux, de voir l'univers avec les yeux d'un autre, de cent autres, de voir les cent univers que chacun d'eux voit, que chacun d'eux est (...) Nous volons d'étoiles en étoiles". Je relis Marcel Proust pour ces pensées si profondes sur la vie, sur la mémoire, sur les relations humaines en société et aussi sur sa propre solitude. Son oeuvre entière déploie toujours cette vision esthétique de la vie car pour ce génie de la littérature, "La vérité suprême de la vie est dans l'art". Marcel Proust me touche toujours autant depuis ma jeunesse où je l'ai étudié à l'université jusqu'a mes années de "maturité", car, le relire aujourd'hui, c'est admirer sans cesse la beauté de la langue francaise et d'adhérer à sa vision artistique !
jeudi 20 août 2026
"La Prisonnière", Marcel Proust, 1
Comme tous les étés, je relis un "Proust" et je viens de terminer le cinquième tome de la Recherche, "La Prisonnière", publié en 1923. Cette deuxième lecture s'apparente toutefois à une première tellement ma mémoire ne peut conserver les détails multiples d'un tel ouvrage. Subsistent des impressions, des "réminiscences" de certains passages. Il est très périlleux de résumer un ouvrage proustien mais, je vais tenter l'expérience en toute modestie. Le narrateur entretient une relation amoureuse possessive avec Albertine. Pourtant le narrateur semble vraiment malheureux car il dissèque surtout le sentiment de jalousie qu'il éprouve à l'égard de cette jeune femme insaisissable. Il est rentré de Balbec avec elle et elle occupe une chambre dans l'appartement de ses parents. Sa mère ne considère pas cette relation d'un bon oeil, ni Françoise, sa fidèle servante qui voit dans Albertine, une profiteuse et une fille peu sérieuse. Le narrateur pathologiquement jaloux fait surveiller sa compagne dans ses sorties à Paris avec une de ses amies, Andrée. Il est tiraillé par sa méfiance car il la soupçonne d'être homosexuelle en préferant les jeunes filles. Il souhaite souvent rompre mais son caractère velléitaire l'empêche de passer à l'acte. Comme le narrateur possède une fortune, il offre à sa "fiancée" des robes de luxe, signées du couturier Fortuny sur les conseils de la Duchesse de Guermantes. Albertine cultive l'art du mensonge et elle est, presque malgré elle, "prisonnière" de son système. Malgré cette relation orageuse, ils partagent quelques moments de bonheur dans des soirées de lecture et de musique. Dans ce tome, le lecteur apprend la mort de l'écrivain Bergotte dans un malaise alors qu'il admirait dans un musée un tableau de Vermeer, "La Vue de Delf". Cette scène est une des plus connus avec ce "petit pan de mur jaune". Proust raconte avec un scalpel de chirurgien sa relation avec Albertine mais parfois, en grand philosophe de l'intimité, il libère des pensées profondes comme celle-ci alors qu'il analyse sa fascination amoureuse : "Quand nous avons dépassé un certain âge, l'âme de l'enfant que nous fûmes et l'âme des morts dont nous sommes sortis, viennent nous jeter à poignée leurs richesses et leurs mauvais sorts (...) Nous devons recevoir, dès une certaine heure, tous nos parents arrivés de si loin et assemblés autour de nous". (La suite, demain)
mercredi 19 août 2026
"Pathologies livresques", Jean-Paul Champseix
L'excellent site littéraire, "En attendand Nadeau", propose cet été un dossier très intéressant autour des livres en tant qu'objet concret et aussi symbolique. Ces "Etats du livre" comportent un grand nombre d'articles dont celui de Jean-Paul Champseix, "Pathologies livresques". Dans la présentation de cette série d'été, l'équipe du journal littéraire numérique observe le phénomène du "désamour" de livres : 'Rien ne va plus, l'eau du déluge monte jusqu'aux genoux. Les téléphones devenus des écrans ont kidnappé notre attention, le dernier lecteur a quitté Anna Karénine au profit de la série, le dernier libraire est devenu maréchal-ferrant". Mais, il reste un espoir : "Et pourtant, le livre continue d'exister, les bibliothèques de quartier se remplissent y compris le dimanche, la poésie se perpétue, nécessaire comme le souffle. On dresse des étagères servant de barricades et on se plonge dans les livres pour éviter de se noyer". Les articles traitent de plusieurs thémes : "Que faisons-nous des livres ?", "L'amour et la haine des livres", "Traîner chez Gibert", etc. Marie-Hélène Lafon s'exprime aussi sur son amour de l'écriture. J'ai retenu l'article sur les "Pathologies livresques" qui provoquent des "amours excessifs, des intoxications livresques, des détestations morbides, le délire de la possession, l'angoisse de la perte". L'auteur évoque l'invasion des livres dans l'espace privé avec des étagères trop remplies. Il se souvient de ses études et des "devoirs de lecture" avec le qualicatif "Livre-boulet", tous ces ouvrages que l'on conserve sans les avoir lus comme le roman de Joyce, "Ulysse". Illisible chef d'oeuvre. Il aborde dans son texte les boîtes à livres, une nouveauté formidable pour se "débarrasser" des encombrants en papier. L'auteur rappelle le contenu nostalgique de ces mini-cimetières des livres où resurgissent des Cesbron, des Guy Des Cars, des Maurois, des 0SS 117 et quelquefois, des pépites comme une Pléiade ! Pour conclure son article teinté d'un humour ironique, il révèle cette vérité : "Incontestablement, ce mur de petites briquettes que sont les livres forme un rempart contre la mort. Comment disparaître si l'on n'a pas lu tel ouvrage indispensable ?". Comme il me reste beaucoup de livres à livre et à relire dans ma bibliothèque, je demande un bail d'éternité pour m'adonner à ce plaisir si singulier et si intime : la lecture !
lundi 17 août 2026
"La Soeur", Sandor Marai
Je poursuis ma connaissance de Sandor Marai (1900-1989) avec "La Soeur", publié en 1946 chez Albin Michel. Le roman démarre dans un hôtel de montagne, la veille de Noël en 1939, où quelques personnages vivent en huis clos car la neige les isole de la vallée. Un drame prémonitoire surgit dans cette petite communauté car un couple d'amants se suicide dans leur chambre. Le narrateur va rencontrer un pianiste hongrois avec lequel, il va nouer une relation de confiance. Le musicien lui confie alors son histoire intime et lui donne un manuscrit, son journal intime, où il raconte sa maladie. Il a été brusquement hospitalisé après un concert à Florence. Il va passer trois mois dans cet hôpital, victime d'un mal mystérieux. Quatre infirmières, des religieuses, se relayent à son chevet pour le soigner et lui dispensent un soulagement à base de morphine. Le patient attend avec impatience ses piqûres pour sombrer dans l'oubli, des "rendez-vous chimiques" pour éradiquer sa maladie "nerveuse". Tandis que la guerre éclate en Europe, il mène la sienne contre un mal intérieur qui le ronge et malmène son corps. L'écrivain hongrois évoque à travers le personnage central la maladie provoquée par une relation amoureuse qu'il entretient avec une femme mariée depuis des années. Elle est belle mais refuse de vivre un amour total avec lui. En fait, elle vit dans le mensonge et ne veut pas quitter son mari. Le pianiste analyse sa maladie d'amour avec lucidité et il comprend qu'il s'est complètement fourvoyé en espèrant un retour qui ne viendra jamais. A cette époque, la médecine ne parlait pas de maladies psychosomatiques, de relations entre l'âme et le corps. La maladie du pianiste le dépossède de cet amour addictif et lui redonne une seconde chance comme une reconstruction de soi, une rédemption après cette crise existentielle marquée par la douleur. Un roman très particulier d'une lecture un peu difficile surtout en plein été, sur la rédemption d'un homme en pleine crise existentielle. Sandor Marai ne laisse jamais son lectorat indifférent comme son frère de coeur, Stefan Zweig.