L'excellent site littéraire, "En attendand Nadeau", propose cet été un dossier très intéressant autour des livres en tant qu'objet concret et aussi symbolique. Ces "Etats du livre" comportent un grand nombre d'articles dont celui de Jean-Paul Champseix, "Pathologies livresques". Dans la présentation de cette série d'été, l'équipe du journal littéraire numérique observe le phénomène du "désamour" de livres : 'Rien ne va plus, l'eau du déluge monte jusqu'aux genoux. Les téléphones devenus des écrans ont kidnappé notre attention, le dernier lecteur a quitté Anna Karénine au profit de la série, le dernier libraire est devenu maréchal-ferrant". Mais, il reste un espoir : "Et pourtant, le livre continue d'exister, les bibliothèques de quartier se remplissent y compris le dimanche, la poésie se perpétue, nécessaire comme le souffle. On dresse des étagères servant de barricades et on se plonge dans les livres pour éviter de se noyer". Les articles traitent de plusieurs thémes : "Que faisons-nous des livres ?", "L'amour et la haine des livres", "Traîner chez Gibert", etc. Marie-Hélène Lafon s'exprime aussi sur son amour de l'écriture. J'ai retenu l'article sur les "Pathologies livresques" qui provoquent des "amours excessifs, des intoxications livresques, des détestations morbides, le délire de la possession, l'angoisse de la perte". L'auteur évoque l'invasion des livres dans l'espace privé avec des étagères trop remplies. Il se souvient de ses études et des "devoirs de lecture" avec le qualicatif "Livre-boulet", tous ces ouvrages que l'on conserve sans les avoir lus comme le roman de Joyce, "Ulysse". Illisible chef d'oeuvre. Il aborde dans son texte les boîtes à livres, une nouveauté formidable pour se "débarrasser" des encombrants en papier. L'auteur rappelle le contenu nostalgique de ces mini-cimetières des livres où resurgissent des Cesbron, des Guy Des Cars, des Maurois, des 0SS 117 et quelquefois, des pépites comme une Pléiade ! Pour conclure son article teinté d'un humour ironique, il révèle cette vérité : "Incontestablement, ce mur de petites briquettes que sont les livres forme un rempart contre la mort. Comment disparaître si l'on n'a pas lu tel ouvrage indispensable ?". Comme il me reste beaucoup de livres à livre et à relire dans ma bibliothèque, je demande un bail d'éternité pour m'adonner à ce plaisir si singulier et si intime : la lecture !
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des critiques de livres, des romans, des moments de lectures, des idées de lecture, lecture-partage, lecture-rencontre, lectures
mercredi 19 août 2026
lundi 17 août 2026
"La Soeur", Sandor Marai
Je poursuis ma connaissance de Sandor Marai (1900-1989) avec "La Soeur", publié en 1946 chez Albin Michel. Le roman démarre dans un hôtel de montagne, la veille de Noël en 1939, où quelques personnages vivent en huis clos car la neige les isole de la vallée. Un drame prémonitoire surgit dans cette petite communauté car un couple d'amants se suicide dans leur chambre. Le narrateur va rencontrer un pianiste hongrois avec lequel, il va nouer une relation de confiance. Le musicien lui confie alors son histoire intime et lui donne un manuscrit, son journal intime, où il raconte sa maladie. Il a été brusquement hospitalisé après un concert à Florence. Il va passer trois mois dans cet hôpital, victime d'un mal mystérieux. Quatre infirmières, des religieuses, se relayent à son chevet pour le soigner et lui dispensent un soulagement à base de morphine. Le patient attend avec impatience ses piqûres pour sombrer dans l'oubli, des "rendez-vous chimiques" pour éradiquer sa maladie "nerveuse". Tandis que la guerre éclate en Europe, il mène la sienne contre un mal intérieur qui le ronge et malmène son corps. L'écrivain hongrois évoque à travers le personnage central la maladie provoquée par une relation amoureuse qu'il entretient avec une femme mariée depuis des années. Elle est belle mais refuse de vivre un amour total avec lui. En fait, elle vit dans le mensonge et ne veut pas quitter son mari. Le pianiste analyse sa maladie d'amour avec lucidité et il comprend qu'il s'est complètement fourvoyé en espèrant un retour qui ne viendra jamais. A cette époque, la médecine ne parlait pas de maladies psychosomatiques, de relations entre l'âme et le corps. La maladie du pianiste le dépossède de cet amour addictif et lui redonne une seconde chance comme une reconstruction de soi, une rédemption après cette crise existentielle marquée par la douleur. Un roman très particulier d'une lecture un peu difficile surtout en plein été, sur la rédemption d'un homme en pleine crise existentielle. Sandor Marai ne laisse jamais son lectorat indifférent comme son frère de coeur, Stefan Zweig.
vendredi 14 août 2026
"Nuit et jour", Virginia Woolf, 2
Virginia Woolf dissèque avec maestria le sentiment amoureux dans un ballet incessant de tergiversations et de doutes. Mais, à travers ces histoires sentimentales, l'écrivaine distille quelques "messages" souterrains. Elle évoque une "nouvelle société" anglaise s'éloignant de la raideur victorienne pour dénouer quelques situations rétrogrades, surtout celle de la condition féminine, assujetie au patriarcat traditionnel. Le thème du vote pour les femmes s'incarne dans le personnage de Mary Datchett, une militante dynamique et déterminée sacrifiant sa vie privée pour la cause des femmes. Une femme étonnante, une battante et à cette époque, il en fallait du courage pour s'attaquer aux privilèges masculins comme l'accession aux études, le droit à l'héritage, l'argent, le mariage, le droit d'une vie à soi. L'écrivaine se décrit dans ce personnage féminin et elle était absolument convaincue qu'une femme devait travailler pour être indépendante. Son essai, "Une chambre à soi", sera publié dix ans plus tard. Le mariage est-il aussi une obligation pour les femmes ? Peut-il se conjuguer avec la liberté ? Katherine se pose la question d'un mariage sans amour, ce qu'elle semble vivre avec William car elle ne ressent pas ce "grand frisson" avec lui, bien au contraire : "La conviction qu'il était ainsi un étranger pour elle la déprima fortement et lui parut illustrer sans doute possible la solitude infinie des êtres humains". Une clé de lecture, envisagée par la critique littéraire, propose une similitude psychologique entre Katherine et Virginia. L'héroïne appartient à une classe intellectuelle prestigieuse car son père, un tyran domestique, avait conçu une encyclopédie d'hommes illustres en Angleterre. L'histoire amoureuse de Katherine ressemble étrangement à celle de Virginia avec Leonard Woolf. Les désirs, les terreurs, les hésitations de Katherine sont celles de Virginia. Et Raplh, un sosie de Leonard, écrivain prometteur, la séduit par son charisme politique et par son intelligence. En tant que lectrice passionnée par l'oeuvre woolfienne, j'ai évidemment préféré "Vers le phare" ou "Mrs Dalloway" mais j'ai aimé ce roman encore traditionnel dans sa forme mais déjà expérimental dans ses idées. L'univers littéraire si féminin, si subtil de Virginia Woolf, demeure pour moi un "phare" lumineux dans un monde de plus en plus complexe. Un grand roman à découvrir.
mercredi 12 août 2026
"Nuit et jour", Virginia Woolf, 1
Je découvre avec plaisir des romans de mes écrivains préférés. Je possède une manie boulimique : lire l'oeuvre entière de mes auteurs chéris. J'ai donc repris le tome 1 de la pléiade Virginia Woolf et je me suis rendue compte que je n'avais pas encore lu "Nuit et jour", le deuxième roman de l'écrivaine après "La Traversée des apparences". Publié en 1919, ce roman n'a pas convaincu le lectorat anglais et pourtant, il détient des qualités intrinsèques à la littérature anglaise, héritées de Jane Austen et George Eliot. J'ai retrouvé dans ce texte l'humour ironique de Virginia Woolf envers ses personnages et envers les traditions de ce pays si singulier entre réceptions et réunions autour d'une tasse de thé. Le personnage principal, Katherine, vit chez ses parents dans une grande maison bourgeoise. Elle travaille avec sa mère sur une biographie du grand-père, un poéte célèbre. Mais, elle préfère les mathématiques à la littérature, une forme de rébellion contre son monde. De plus, elle doit se marier mais elle hésite entre deux hommes, William, un poète reconnu et Ralph, un avocat ambitieux, issu d'une classe sociale plus modeste. Ralph travaille dans le cabinet du père de Katherine et prend sa famille en charge. Par tradition et par fidélité à son milieu, elle est vouée à William mais elle est attirée aussi par l'air du temps, symbolisé par Ralph. Deux autres personnages complètent ce trio : Cassandra, cousine de Katherine et Mary, féministe et amoureuse de Ralph. Déjà dans ce texte, apparaissent les "impressions et les instants de vie", des particularités de l'univers woolfien. Des relations complexes se nouent entre ces cinq protagonistes. Un jeu amoureux va alors rythmer le roman : Katherine et William se fiancent mais Katherine hésite et tombe vraiment amoureuse de Ralph. Puis, Cassandra surgit dans le trio et William la remarque trop et enfin, Mary, une grande amie de Ralph, souhaiterait basculer dans l'amour. La valse hésitation de tous ces amours naissants va contraindre les protagonistes à des choix définitifs. Virginia Woolf analyse les sentiments des uns et des autres en s'engouffrant dans ce labyrinthe à la Marivaux. (La suite, demain)
mardi 11 août 2026
"De mère inconnue", Pascal Bruckner
Le récit autobiographique de Pascal Bruckner, "De mère inconnue", vient de paraître chez Grasset. Ce philosophe écrivain, est connu pour ses essais percutants dont "Le Sanglot de l'homme blanc" et aussi par sa collaboration avec Alain Finkielkraut avec lequel il a cosigné le fameux "Le Nouveau désordre amoureux" dans les années 70. En 2006, il a consacré un livre sur son père, un homme peu "respectable", pro-nazi, antisémite, violent envers sa mère et lui. Comment comprendre cette femme qui est restée jusqu'à la fin de sa vie avec cet homme terriblement néfaste ? Dans son nouveau texte, il cherche des réponses à ce comportement victimaire, masochiste et soumis de cette "mère inconnue", morte en 1999. L'écrivain a retrouvé des archives, des lettres que cette mère lui avait adressées. Il s'est replongé dans ces années en voulant jeter un regard plus juste sur elle. Il la nomme "M" comme maman ou Monique, son prénom pour garder une certaine distance. L'ouvrage revient sur le passé de ses parents qui formaient un couple vraiment problématique tellement ils vivaient dans une logique d'autodestruction. Elle était son "esclave" et ne s'est jamais révoltée comme beaucoup de femmes battues qui ne quittent pas leur bourreau. Son fils lui conseillait de partir, de divorcer. Pascal Bruckner évoque la vie de lectrice de sa mère qui aimait Colette, Simone de Beauvoir et malgré ses lectures féministes, elle ne voulait pas rompre avec cet homme en plus infidèle. Il révèle à la fin de son récit son secret : elle s'était portée volontaire pour le STO, service de travail obligatoire, qui organisait le transfert de centaines de milliers de travailleurs français vers l'Allemagne. L'auteur a mené sa propre enquête et l'usine Siemens a confirmé ses doutes. Un lourd héritage moral pour Pascal Bruckner. Mais, ses études et sa vocation d'écrivain et d'essayiste l'ont sauvé de ses parents, empoisonnés par l'idéologie nazie. Quant à sa mère, il éprouve une certaine compassion, un sentiment qu'il récuse pour son père. Ce récit évoque aussi et pour une large part son parcours de vie et d'écrivain avec ses rencontres amicales dont le philosophe Vladimir Jankélévitch, ses voyages, ses livres, sa passion pour l'Inde. Pascal Bruckner représente un pan de l'histoire intellectuelle du pays avec ses noirceurs et ses lumières. Un témoignage intime et culturel d'une écriture fluide à découvrir.
vendredi 7 août 2026
"Patinir, Paysage avec Saint-Christophe", Sylvie Germain
J'ai trouvé par hasard dans la bibliographie de Sylvie Germain un ouvrage singulier sur un peintre flamand très peu connu, Joachim Patinier que certains écrivent Patinir, né à Dinant en Haute-Meuse vers l'an 1480. Sa vie de peintre reste un mystère. Il est arrivé à Anvers vers 1515 et a connu Dürer. Il est célèbre pour son "bleu" dans les paysages qu'il a peints dans des scènes bibliques. Quand j'ai vu mon premier "Patinir" au Louvre, "Paysage avec Saint Jérôme", j'étais fascinée par cette toile fabuleuse comme au Prado à Madrid, devant "Passage du Styx". Il serait le premier paysagiste de la peinture occidentale. Sylvie Germain décrit un de ses tableaux, "Paysage avec Saint-Christophe" que l'on peut voir au musée départemental de Flandre à Cassel : "Il a peint avec du silence, avec la transparence de l'air, avec la luminosité de l'espace, et avec l'âme du Bleu, même". Elle propose une lecture fantastique de cet univers singulier : "Certains nuages se minéralisent tandis que des roches se vaporisent, des vaguelettes autant que de fortes houles parcourent le ciel". Le Saint gigantesque porte l'Enfant Jésus, une scène emblématique que l'écrivaine raconte en puisant ses références dans "La Légende dorée" de Jacques de Voragine.: "Porteur du Christ, portefaix du monde si pesant de peines et de ténèbres, et du Sauveur du monde". Cet opuscule si bref d'une densité étonnante résume l'art de ce peintre exceptionnel. Sylvie Germain analyse ce tableau ainsi : "Ce moment où la puissance, presque animale, de l'homme, est mise à l'épreuve, vacille et se retourne, déjouée par la fragilité et la candeur d'un petit enfant venu proposer une toute autre idée de la force et de la grandeur que celle à laquelle les hommes sont habitués". Quand la littétature et l'art se complètent, se mélangent, le résultat est une réussite et Sylvie Germain avec cette analyse subtile d'un tableau unique, conservé depuis plusieurs siècles, surprend agréablement avec son opuscule si discret. Avant le bleu de Geneviève Asse, le bleu Patinir. Décidèment, cette couleur m'enchante toujours.
jeudi 6 août 2026
"Ghost stories", Siri Hustvedt, 2
Siri Hustvedt intègre dans son récit sept longues lettres de Paul Auster, adressées à son petit-fils, né en janvier 2024. Il sait qu'il ne verra pas grandir le fils de Sophie, Miles, et il rédige ces messages émouvants quelques semaines avant sa mort. Le désespoir de sa femme se manifeste sans cesse : "Vivre sans le toucher de Paul est une privation qui est devenue plus douloureuse au fil du temps". Parfois, son chagrin s'atténue : "Il arrive que l'instant présent étouffe le chagrin : la chaleur du soleil sur mon visage, le rouge d'une tomate au marché fermier, le son des chaussures frappant le pavé du trottoir, le très mutique Miles qui s'efforce d'attraper mon visage". Mais, malgré ces instants de grâce, elle entend son "hurlement étouffé". Son "veuvage" inacceptable à ses yeux la fragilise, la déboussole et elle ressent "comme un trou béant dans mon torse, de la nuque aux intestins, comme si des parties de moi-même avaient été enlevées". Elle se pose la question de son avenir sans lui et mène des réflexions profondes en tant qu'analyste. Ce texte ne ressemble en aucun cas à un exercice narcissique, mais à une volonté "de connaissance de soi à la Montaigne" afin d'appréhender sur le plan psychologique l'expérience fondamentale du deuil sur le psychisme. Quand son compagnon vivait, elle se sentait "plus présente à moi-même. Je vivais dans le temps, je ne flottais pas à l'extérieur du temps". Ce livre rend un hommage vibrant à Paul Auster, mari, père, écrivain, penseur, amoureux fou de sa femme, amoureux fou de la vie, amoureux fou de la littérature. Siri Hustvedt écrit :" Août a laissé place à septembre. Paul est mort au printemps. Est-ce possible ? Il y a deux saisons ? Je continue de dessiner autour de sa mort des cercles concentriques. Encore et encore, je le regarde mourir". Ce texte autobiographie soulève une émotion certaine et une véritable empathie pour ce couple magnifique de la littérature américaine. Un des meilleurs livres de l'année sans aucun doute.