Dans la deuxième partie du roman, Samuel reprend le chemin de l'écriture en publiant trois romans mais qui ne rencontrent pas l'adhésion espérée d'un large public : "Avec ses histoires de presque-rien à faible teneur en action, en érotisme, en suspense ou en drame, Tarn n'était décidément pas dans l'air du temps". Il s'obstine une nouvelle fois en créant un personnage, Zeno, qui lui ressemble beaucoup : "Il apprenait l'art de la lenteur, de l'ennui et d'une solitude contemplative jusqu'à faire s'épanouir en merveilles les trois fois rien et moins que rien qui jonchent notre quotidien". Son éditrice le congédie et son stock de romans va partir au pilon. Samuel a compris qu'il ne deviendra plus un écrivain reconnu mais cela ne l'empêche pas d'être obsédé par le phénomène de l'écriture. Il dialogue avec ses personnages réels et fictifs, établit un bilan de ses livres et les dernières pages de ce roman aux allures d'un conte ressemblent à une "murmuration", celle des mots de son existence littéraire. Il "voit mots et silhouettes s'emmêler, telle une horde d'étourneaux tourbillonnant dans le ciel". Sylvie Germain avec son style somptueux et poétique compose un portrait d'un écrivain en situation d'échec, mais, ce portrait en négatif se transforme en ode puissante de la littérature. Samuel a tenté, a osé, a essayé et même s'il n'a pas rencontré la reconnaissance, il a consacré sa vie aux mots qui capturent le réel ou l'ombre du réel. Ce roman demande une lecture exigeante et attentive. Il faut même le relire pour appréhender son message : "Cerraines oeuvres sont fortes, mais aucune n'atteint l'os de notre peine, du moins pas sa moelle brûlée et qui continuellement élance, aucune ne suffit à nous apporter vraiment consolation. Un léger apaisement tout au plus, et qui ne dure pas. La brûlure toujours reprend son lancinement". Un très beau roman, singulier, servi par un style inimitable qui met la langue française au sommet digne des plus grands prosateurs.
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des critiques de livres, des romans, des moments de lectures, des idées de lecture, lecture-partage, lecture-rencontre, lectures
vendredi 10 juillet 2026
jeudi 9 juillet 2026
"Murmuration", Sylvie Germain, 1
J'ai lu le dernier roman de Sylvie Germain, "Murmuration', une des voix les plus singulières de notre littérature contemporaine. Elle raconte à sa manière de "conteuse" la vie d'un écrivain raté, Samuel Nart, né dans une famille de taiseux. Il découvre la magie des mots à l'école quand une conteuse leur rend visite. Cette rencontre illumine son enfance : "Il venait d'entrevoir un autre monde fait de mots en fête, d'images extravagantes, de folie douce-acide et d'allègre fantaisie". Il comprend alors que le langage ne se résume pas à échanger que des banalités comme au sein de sa famille. Une deuxième découverte, celle d'un poème de Victor Hugo, lui confirme son émerveillement : "Les mots avaient déboulé en lui ainsi qu'une avalanche de pierres de lave et de fruits d'or". Dans sa jeunesse, il appartient à un groupe, les "rameurs" qui se donne des noms de fleuve et il choisit le Tarn. A l'âge de vingt ans, il publie son premier roman, "Opus incertum" qui atteint un lectorat assez élargi. Son deuxième roman s'avère un échec selon la critique littéraire car trop alambiqué. Son troisième roman retrace l'histoire de sa famille et il dénonce l'ennui, la pauvreté et le manque de curiosité de ses parents. Le jeune écrivain en herbe avait blessé son entourage et après cet épisode malheureux, il abandonne l'écriture : "La vie , la vie comme elle va dans son allant et dans ses méandres, qu'il avait renoncé à mettre en scène dans des proses romanesques". Samuel renonce donc à l'écriture et se consacre à sa "vraie vie", celle de ses amours successifs : Sigrid, une femme fantasque, Mathilde, une mère célibataire et Elsa, une journaliste, reporter de guerre, figure émouvante dans le roman. Elsa se suicidera pour échapper à "la folie humaine", "délivrée du chagrin et de la peur". Chacune de ses compagnes l'incite à se remettre à sa passion des mots mais, il refuse d'écrire. (La suite, demain)
mercredi 8 juillet 2026
"Une vie bouleversée, journal 1941-1943", Etty Hillesum, 2
Dans le journal d'Etty Hillesum, j'ai surtout été frappée par ses notations sur les restrictions des droits et des persécutions des juifs néerlandais. Ils étaient pourchassés par la Gestapo, avaient perdu la liberté de circuler, de travailler, de respirer. Elle raconte ses éternelles marches à pied car le tramway leur était interdit. Les parcs aussi, et bien d'autres lieux de vie. A sa demande, elle travaille dans le camp de regroupement et de transit de Westerbork pour assister les plus démunis d'entre eux. Son témoignage sur la vie de ce camp de transit appartient désormais à l'histoire universelle. Elle aura des permissions pour quitter ce camp mais elle sera arrêtée et déportée à Auschwitz. Sa quête spirituelle en constante évolution occupe une grande place essentielle dans son journal et son amour de la vie malgré le malheur se retrouve dans de nombreuses réflexions : "On est chez soi. Partout où s'étend le ciel on est chez soi. En tout lieu de cette terre on est chez soi, lorsqu'on porte tout en soi". Malgré ses tourments incessants, provoqués par la situation de son pays en guerre, elle reste obsédée par la paix, une condition nécessaite à une vie normale : "Si la paix s'installe un jour, elle ne pourra être authentique que si chaque individu fait d'abord la paix en soi-même". Sa foi la maintient dans un état mental d'une force inouie. Mais aussi, la littérature en la personne de Rilke qu'elle cite très souvent dans son texte. Dans le camp de transit, alors que tout pourrait l'emporter dans un désespoir absolu concernant les humains en proie à la folie meurtrière, elle conserve son amour de la vie, des autres et de Dieu, ce qui la rattache au christianisme : "J'ai rompu mon corps comme le pain et l'ai partagé entre les hommes". Elle meurt à Auschwitz ainsi que ses parents et un de ses frères. Elle aura connu l'horreur du nazisme, de l'antisémitisme, de la guerre mondiale mais, en lisant ce très beau journal poignant, Etty Hillesum écrit : "Je suis une femme heureuse et je chante les louanges de la vie, oui vous avez bien lu, en l'an de grâce 1942, la énième année de guerre".
mardi 7 juillet 2026
"Une vie bouleversée, journal 1941-1943", Etty Hillesum, 1
Cela fait des années que je me devais de lire "Une vie bouleversée" d'Etty Hillesum. J'ai rattrapé cette erreur en me plongeant récemment dans ce journal intime, écrit entre 1941 et 1943. La jeune femme juive, née à Middelbourg dans les Pays-Bas en 1914, évoque son expérience quasi mystique en ces temps sombres, obscurantistes quand son pays subissait le nazisme et appliquait les lois contre les Juifs. Ce document exceptionnel au même titre que celui d'Anne Frank devrait étre lu par la jeunesse d'aujourd'hui. Etty va mourir à Auschwitz le 30 novembre après avoir été enfermée dans le camp de transit de Westerbork d'où elle envoie des lettres émouvantes à ses amis. Son témoignage a connu un succès foudroyant lors de sa publication en 1981. Comment relater cette expérience unique dans son genre d'une femme qui, malgré l'horreur de la Shoah, conserve sa foi en l'homme et en son Dieu ? Au fond, cette femme de vingt-sept ans a montré un héroïsme stoïque en composant un récit sur sa vie "bouleversée". Sa famille juive libérale lui a donné une éducation d'excellence. Son père était docteur en lettres classiques et proviseur. Sa mère d'origine russe, avait fui les pogroms russes en 1907. Ses deux frères deviendront médecin et pianiste. Etty entretient parfois des relations difficiles avec sa mère, réputée dominatrice. Elle découvre l'hébreu au lycée et suit des études de droit public. Mais, elle est surtout douée pour les langues dont le russe et l'allemand. Elle fréquente les milieux progressistes de l'époque et mène une vie amoureuse en toute liberté. Elle cherche aussi un sens à sa vie et bascule parfois dans des périodes dépressives. En 1940, les nazis envahissent les Pays-Bas. Dans son journal, elle raconte sa relation thérapeutique avec Julius Spier, psychologue influencé par Jung qu'Etty considère comme son "accoucheur d'âme". Le psychologue l'incite à écrire un journal pour reprendre confiance en elle car elle ressentait "la pénible sensation d'un désir insatiable devant la beauté des êtres et du monde". Elle entretient une relation complexe avec lui en tant que patiente, élève, secrétaire et amante. (La suite, demain)
lundi 6 juillet 2026
"Pensées collées", Georges Perros, 2
Dans ce recueil, "Pensées collées", Jean-Pierre Siméon a choisi quelques citations significatives qui résument l'art d'écrire de Georges Perros. Dans la préface, l'auteur-cueilleur définit la prise de notes de l'écrivain : "La note à la Perros a pour principe absolu d'être ce qu'elle est, imprévue, inachevée, elliptique, énigmatique parfois, rieuse souvent, autodérision incluse". Ces notes qu'il qualifie "d'inestimables" proposent au fond un mode d'être car ses "pensées traversantes, ses idées surgissantes, ses intuitions fulgurantes" se traduisent dans une prose limpide, lumineuse et percutante. La vie à Douarnenez, une vie intense et libre, l'inspirait et lui accordait un grâce, celle d'incarner une vision poétique du quotidien. Il ne faut pas considérer ce poète comme un maître à penser car il n'assenait pas de vérités absolues, ou de moraliste, lui qui n'a jamais fait la morale à personne. Il détestait les enfermements idéologiques et les systèmes, clés en main. Pour savourer ce poète breton d'adoption, voici mes notes préférées : "J'ai l'esprit de fuite", "Nous sommes des tombeaux. Ceux des êtres qu'on a aimés"; "Le silence est comme un bloc de glace que la parole fait fondre", "On écrit parce que personne n'écoute". Georges Perros comme tous les écrivains a toujours consacré son temps à la lecture, un art de vivre à haute altitude. : "Je ne dirai jamais de mal de la littérature. Aimer lire est une passion, un espoir de vivre davantage, autrement, mais davantage que prévu". Ce recueil permet de découvrir cet auteur trop oublié. J'avais visité Douarnenez et je m'étais rendue devant sa tombe pour lui rendre hommage. Ce Folio m'a donné envie de relire les trois volumes des "Pensées collées" qui m'attendent sagement dans ma bibliothèque. Cette lecture est dans mon programme de l'été.
vendredi 3 juillet 2026
"Pensées collées", Georges Perros, 1
La collection Folio à 3 euros propose des romans courts, des nouvelles, des récits brefs. Chez mon libraire, j'ai trouvé récemment les "Pensées collées" de Georges Perros (1923-1978), une sélection de citations choisies par Jean-Pierre Siméon. Les ouvrages de cet écrivain discret m'accompagnent depuis très longtemps et je pense que je les conserverai toujours comme les oeuvres de Virginia Woolf, de Proust, de Pascal Quignard et de Milan Kundera. J'allais oublier ma Colette et ma Marguerite Yourcenar et les classiques, etc. Georges Perros était un ami de Gérard Philippe et de Jean Vilar. Le monde du théâtre lui a ouvert les portes de la littérature. Poète avant tout, il commence à publier ses "Papiers collés" en 1961 chez Gallimard. Il s'installe à Douarnenez avec son épouse et ses trois enfants. Sa littérature dite "fragmentaire" mélange des notes et des réflexions, des pensées, des études sur des écrivains dont Kafka, Holderlin, Rimbaud. Chez cet écrivain si singulier et si touchant, l'humour et la dérision se nichent dans chacune de ses pensées. Certains critiques littéraires le comparent à Chamfort, Joubert ou Cioran. Le poète de Douarnenez a toujours préféré le grand large breton aux salons parisiens et il a choisi une vie libre, au plus près du réel et au centre d'un quotidien poétisé. Il écrivait : "Ce que j'écris est à lire dans un train, par un voyageur qui s'ennuie, et qui trouve sur la banquette, oublié, un de mes livres". Ik se sentait un peu clandestin dans son milieu des lettres, ne produisant pas de romans ou de nouvelles. Pas de fiction mais du réel réinventé dans ses "Papiers collés". Un critique a qualifié l'acte de lecture perrosien : "Lire Georges Perros, c'est à la fois entendre une voix reconnaissable entre toutes et se laisser emporter par une pensée sans cesse en mouvement, qui se rétracte et se déploie contre le ressac". (La suite, lundi)
jeudi 2 juillet 2026
"Les Etrangers", Sandor Marai
L'été dernier, j'avais lu le journal intime en trois volumes de Sandor Marai que j'avais beaucoup apprécié. J'ai été négligente avec cet écrivain hongrois que j'ai méconnu pendant des années. J'aime découvrir même tardivement des "planètes" littéraires et dans la galaxie des mots, cet écrivain hongrois tient une place conséquente. J'ai donc commencé la lecture de ses romans et j'ai découvert "Les Etrangers", publié en 1926. Un jeune Hongrois de 27 ans dont on ne sait ni son nom, ni son prénom, a passé un doctorat de philosophie. Il quitte son pays pour Paris, la ville-monde, après une année d'études à Berlin. Son séjour en France va durer deux ans entre Paris et la Bretagne. Dans la capitale, le narrateur fréquente les cafés, les hôtels et les cabarets dans une ambiance cosmopolite. Pourtant, il souhaite visiter les grands sites culturels comme le Louvre mais il manque de volonté et choisit une vie de bohème. Il rencontre surtout des étrangers comme lui : un Albanais, un sculpteur russe, une Danoise qui écrit des livres pour enfants. Ils survivent tant bien que mal dans le Paris des Années folles. Le narrateur se laisse porter par les événements, semble plonger dans l'inaction et se sent étranger avec lui-même et ce portrait d'un homme indécis rappelle le héros absurde d'Albert Camus. Il ne donne pas de nouvelles à sa famille et n'envisage pas son retour au pays. Il parvient à établir une relation amoureuse avec une femme qui l'embarque en Bretagne dont elle est originaire. Ce séjour breton donne au roman une "respiration" bienvenue, loin de Paris et de ses mirages. Eva, la jeune femme, quitte le jeune homme, trop étrange à son goût, pour un jeune artiste. A la fin du roman, il quitte la France et retourne dans son pays. Sandor Marai dresse le portrait d'un homme "invisible", fuyant les responsabilités et non engagé dans les relations humaines. Il interroge avec une certaine ironie l'exil, le statut de l'étranger, l'identité, l'Europe. Ce roman profond résonne encore aujourd'hui et l'écrivain d'un esprit "mitteleuropa" si proche de Stefan Zweig, raconte aussi ses années parisiennes qu'il a vécues dans les années 30.