Ce quinzième roman de Julian Barnes démontre son talent incontestable dans le mélange des genres comme son collègue si génial, Milan Kundera. Son roman ressemble aussi à une autobiographie déguisée, à une fiction réaliste et aussi à un essai sur la mémoire, la maladie et la vieillesse. Sa réputation littéraire s'est toujours manifestée pour son audace dans la construction de son texte, prenant des libertés dans sa tradition linéaire. Il interroge les pièges de la mémoire, mais aussi, les effets du vieillessement, en ajoutant l'analyse du sentiment amoureux dans une parenthèse temporelle de quarante ans. Ce roman si original résume l'expérience humaine avec un regard lucide et ironique. Pour Julian Barnes, ce dernier opus résume aussi sa vie d'écrivain : "L'art est à la fois un jeu et la chose la plus sérieuse qui soit". Dans un entretion qu'il a donné au quotidien Le Monde, il déclare : "Je trouve que la vie est riche, compliquée et fascinante, tout comme l'écriture de fictions. La plupart des romans parlent des relations entre les personnes, de la façon dont les gens se comportent les uns envers les autres, dont ils s'aiment ou se détestent". Depuis son troisième livre, "Le Perroquet de Flaubert", publié en 1984, il prône "l'expérimentation dans la forme romanesque" en intégrant dans sa narration des réflexions et des méditations. Il revendique l'art de la conversation avec son lecteur : "Nous sommes comme deux amis, assis côte à côte à la terrasse d'un café, qui regardent le monde et qui en discutent". Dans ce dernier opus hybride, il évoque le surgissement fatal de la maladie et de la mort sans se lamenter ni se plaindre. Pour cet écrivain aussi sage, il faut accepter le "verdict" : "Nous n'y sommes pour rien et nous n'y pouvons rien". En conclusion, Julian Barnes peine à définir son humeur du moment : "Je ne suis jamais parvenu à décider si je suis un pessimiste joyeux ou un optimiste mélancolique". Sur son métier d'écrivain, il se dit heureux : "J'ai adoré l'écriture, la solitude et la concentration qu'elle suppose". Après avoir lu "Départ(s), j'avais envie de découvrir l'ensemble de ses oeuvres et j'espère que ce roman ne sera pas son dernier.
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mardi 8 septembre 2026
lundi 7 septembre 2026
"Départ(s)", Julian Barnes, 1
Julian Barnes vient de publier son dernier livre, "Départ(s), chez Stock dans la très bonne collection, "La Cosmopolite". J'ai dit "dernier livre" car l'écrivain anglais a déclaré dans la presse que, vraiment, cet ouvrage serait son chant du cygne. Philip Roth avait agi de même quand il avait atteint ses 80 ans. Ce texte mêle la fiction et la non-fiction. Le narrateur ressemble évidemment à Julian Barnes et relate avec un flegme très "britannique" sa maladie, un cancer du sang, "pas curable, mais gérable" et il écrit aussi : "Eh bien, comme la vie elle-même, non ?". Il raconte sa maladie à la manière d'un Marc Aurèle, cet empereur stoïcien. Il n'omet aucun détail technique et médical avec un courage immense. Au commencement de ce roman hybride, il évoque Marcel Proust et le phénomène de la mémoire involontaire grâce à sa madeleine chérie et ce commentaire érudit donne le ton au récit. Il écrit : "Je me suis contenté de dures biscottes de la mémoire involontaire". Le narrateur s'interroge sur les mystères de la mémoire avec des souvenirs parfois vrais, parfois imaginés, comme des flux réels ou fictifs. Comment fonctionne le cerveau ? Peut-on se fier à la mémoire volontaire et involontaire ? Il intègre aussi dans son texte autofictionnel une histoire concernant un ancien couple d'amis, Jean (prénom féminin) et Stephen. Quarante ans ont passé depuis la rupture du couple et chacun a fait sa vie entre mariages et divorces. Mais, la retraite leur donne une deuxième chance pour se retrouver. Le narrateur organise une rencontre des deux compères et cette romance redémarre à merveille. Les deux ex-amoureux racontent à tour de rôle les impressions de leurs retrouvailles. Cette histoire d'amour entre deux septuagénaires tourne assez vite à l'échec et chacun repart de son côté. Quelle leçon en tirer pour le narrateur ? Le passé ne peut pas se transformer en présent... La malice de Julian Barnes, son esprit d'ironie se manifestent dans ce vaudeville amoureux. (La suite, demain)
jeudi 3 septembre 2026
Atelier Littérature, saison 2025-2026, bilan, 3
Au mois de mai, à l'approche des vacances estivales, nous avons pris le large vers l'horizon marin avec quelques ouvrages sur la mer. Les lectrices ont donc lu Joseph Conrad, Pierre Loti, Hélène Gestern, Jules Verne, Roy Jacobsen, Sigridur Hagalin Bjornsdottir, Stefan Zweig. De Magellan au Capitaine Nemo, de Saint-Malo en Islande, des personnages et des lieux symbolisent l'univers marin et ces lectures ont permis une évasion salutaire avant l'été. La mer et l'océan ont toujours inspiré la littérature. Comme je ne vis pas en bord de mer, les livres atténuent mon manque d'écume, de vagues, de couchers de soleil et de mouettes. En juin, j'ai choisi le genre littéraire des nouvelles. L'avantage des nouvelles est évident car elles se lisent dans un laps de temps court. Au menu de ce dernier atelier de la saison : Virginia Woolf, Henry James, Katherine Mansfield, Sylvain Tesson, Cesare Pavese, Elsa Morante. J'aurais pu aussi intégrer Tchekhov, Maupassant, et bien d'autres écrivains, mais, je limite ma liste à huit références. Pour résumer la saison, j'ai donc retenu deux écrivains (Emmanuel Carrère et Marie-Hélène Lafon), deux genres littéraires (le roman historique et les nouvelles), trois thèmes (l'héritage, le bonheur et la mer), une ville (Venise). La partie "coups de coeur" me semble un moment important dans l'Atelier et je ne peux pas citer la trentaine de livres recommandés par les lectrices. Deux romans me reviennent en mémoire : "Les Buddenbrook" de Thomas Mann, proposé par Danièle et "La Maison vide" de Laurent Mauvignier, coup de coeur enthousiasmant de Janelou. Dans cette nouvelle saison, j'espère que ces coups de coeur seront nombreux ! Rendez-vous le jeudi 17 septembre dans le même lieu, "Jetez l'ancre".
mercredi 2 septembre 2026
"Atelier Littérature, saison 2025-2026, bilan, 2
L'année 2026 a démarré en fanfare avec le thème de la musique dans l'Atelier de janvier. J'ai mis à l'honneur dans ma liste quelques écrivains réputés pour leur goût de cet art si précieux dans nos vies. Mais, en ce mois de froid hivernal, la fréquentation de l'Atelier s'est avérée faible. Les lectrices présentes ont présenté "Reine de coeur" d'Akira Mizubayashi, "Le dernier mouvement" de Robert Seethaler, "Le fracas du temps" de Julian Barnes et "Tous les matins du monde" de Pascal Quignard. Ces quatre excellents romans donnent envie de se plonger dans un bain musical bénéfique. Pascal Quignard a écrit : "La musique est simplement là pour parler de ce dont la parole ne peut parler". En février, j'ai proposé un sujet important, essentiel dans la société : l'héritage. Une transmission familiale de génération en génération ou un phénomène d'inégalité ? Ce thème traverse la littérature depuis des siècles en particulier chez Balzac. De Vita Sackville-West à Richard Russo, de Miguel Bonnefoy à François Mauriac, de Sandor Marai à Elena Piacentini, les lectrices ont manifesté un intérêt certain pour ce sujet résolument intemporel. En mars, nous sommes parties à Venise car je tiens à évoquer une ville inspirante pour les écrivains. Comme je suis une "fan" de cette ville envoûtante, je n'ai pas hésité à intégrer dans ma liste Claudie Gallay avec "Seule à Venise", Thomas Mann et sa "Mort à Venise", "La Fileuse de verre" de Tracy Chevalier, "Le Naufrage de Venise" d'Isabelle Autissier, "Le Grand feu" de Leonor Recondo sans oublier Donna Leon et son commissaire Brunetti. Une rencontre où soufflait l'air marin du Canal Grande. En avril, pour fêter le printemps, j'ai pensé au bonheur. Vaste question, vaste problème. Que peut apporter la littérature au bonheur de vivre ? Jean Giono avec "Que ma joie demeure" tente une réponse ainsi que François Cheng, Erri de Luca, Catherine Cusset et même Emile Zola avec "La Joie de vivre". Un sujet délicat, intimiste et, évidemment, souvent traité dans l'univers des livres comme le malheur aussi... (La suite, demain)
mardi 1 septembre 2026
Atelier Littérature, saison 2025-2026, bilan, 1
Avant d'entamer la nouvelle saison 2026-2027 de l'Atelier Littérature dès le jeudi 17 septembre, je tiens à établir le bilan de l'année. En septembre 2025, nous avons évoqué les coups de coeur de l'été avec un choix éclectique des lectrices qui ont cité Doris Lessing, Louise Erdrich, Anne Tyler, Pablo Neruda, Leonor Recondo et d'autres auteurs. L'automne est alors arrivé avec son bouquet des prix littéraires et je savoure toujours ce moment en tant que lectrice boulimique. Parfois, quelques titres se détachent dès octobre et l'année dernière, la presse et les médias ont beaucoup évoqué Emmanuel Carrère avec son excellent récit autobiographique, "Kolkhoze", dont on parlait pour le Goncourt mais, il a obtenu le prix Médicis. Comme tous les ans, je propose deux écrivains, un homme et une femme, Emmanuel Carrère a donc été retenu et ses romans ont été bien appréciés surtout "D'autres vies que la mienne", "Un roman russe" et "V13". Une voix originale et percutante de la littérature française contemporaine. En novembre, j'ai opté pour un genre littéraire très prisé des lecteurs et des lectrices, les romans historiques. Au menu : Alice Ferney, Anna Enquist, Chantal Thomas, Emile Zola, Amélie de Bourbon-Parme, Pierre Lemaître et Henry Bauchau. Lire un roman historique est un plaisir de lecture associant la Grande Histoire avec les destins individuels. En décembre, j'ai choisi Marie-Hélène Lafon pour toute son oeuvre si particulière, enracinée dans la paysannerie du Massif Central. Son univers souvent sombre est décrit magnifiquement avec l'un des plus beaux styles de la langue française. Ses romans courts et profonds dont "Les Sources" ont intéressés les lectrices tout en regrettant que l'écrivaine se cantonne seulement dans son pays d'origine. Dans les "femmes de lettres", son nom m'est venu tout de suite car je pense que dans vingt ans ou cinquante ans, Marie-Hélène Lafon, une grande admiratrice de Flaubert, sera lue car les générations suivantes découvriront comment on vivait en France dans le Massif central au XXe siècle... Une littérature de témoignage hautement littéraire. (La suite, demain)
jeudi 27 août 2026
"Quelque part en mer", Dörte Hansen
J'ai découvert un roman attachant, traduit de l'allemand, "Quelque part en mer", de l'écrivaine Dörte Hansen. Quelque part entre Zélande, Frise et Jutland, au large de la péninsule danoise, un homme avec sa barbe de pirate et un petit anneau à l'oreille, largue les amarres de son bateau. Sa mère l'attend dans sa voiture sur le port. Cet homme, Ryckmer Sander, a perdu sa licence de capitaine à cause de son alcoolisme. Il s'amuse à plaire aux touristes avec son apparence de loup de mer. Sa mère le ramène chez elle en traversant la ville avec ses restaurants en cabines de bateau. Le tourisme a triomphé dans cette île qui ressemble à une île bretonne dans le Morbihan. Comment concilier la vie authentique de l'île avec l'afflux permanent de touristes ? Hanne Sander accueillait les continentaux dans sa maison transformée en chambres d'hôtes. Ce travail la rendait heureuse. La famille Sander se compose aussi de la fille, Eske, infirmière rebelle, qui aime les couchers de soleil et qui déteste les touristes envahisseurs. Henrik, le benjamin, n'a jamais quitté l'île et se consacre à créer des oeuvres d'art à partir de bois flotté, d'os d'oiseaux, de filets de pêche et d'autres éléments échoués sur les plages. Le père a choisi de vivre dans une cabane de pêcheurs et il se consacre à la naturalisation des oiseaux. Hanne s'occupe du musée ethnographique de la ville. L'écrivaine s'attache aussi à la vie du pasteur de l'île, doutant de son sacerdoce et étant separé de sa femme et de ses filles. Un événement va bousculer tous ces personnages : l'échouage d'une baleine sur une plage de l'île. Une métaphore de la vie des îliens. Ces habitants sont attachés à leur île malgré une vie souvent difficile. Dans ce roman, la mer magnifiquement décrite, berce leurs espoirs et aussi leurs angoisses. Ces habitants souvent taiseux se battent pour leur survie dans cet espace si convoité par les urbains et par les touristes de passage. Comme j'ai passé quelques jours sur la merveilleuse île d'Arz en juin dernier, cette lecture a revivifié mes souvenirs car j'imaginais la vie de ces hommes et de ces femmes, leurs liens familiaux, leurs relations sociales assez limitées, leur travail. Dans ce livre, j'avais l'impression de pénétrer dans ces petites maisons parfois cachées, entourées de rangées d'hortensias. Une immersion rafraîchissante, balayée par l'écume marine et l'odeur salée de la mer. Avec ce livre, j'ai prolongé mon été dans cette île de la Mer du Nord.
mardi 25 août 2026
"Mer intérieure", Christophe Ono-dit-Biot, 2
La passion de Christophe Ono-dit-Biot pour la mer ne connait pas de limite. Nageur émérite, il pratique aussi la plongée sous-marine car, "S'immerger, c'est renaître" pour revivre "la bienfaisante tiédeur du ventre maternel". Son exploration des eaux marines lui apporte des connaissances incomparables : "Je tiens la mer pour une bibliothèque liquide à en feuilleter les pages d'écume, peuplées de créatures fascinantes, nous devenons année après année plus sages et plus heureux". Ces voyages en profondeur lui apportent une "expérience religieuse de communion avec le monde". La mer offre alors pour l'auteur une certaine idée de l'infini, ce sentiment océanique si bien décrit par Romain Rolland. Evidemment, il évoque le héros par excellence de la Méditerranée, Ulysse, incontournable marin odysséen, qui domine les épreuves de la vie en donnant l'exemple du courage humain face à l'adversité. Les références littéraires parsèment le texte avec le capitaine Achab, l'inoubliable personnage de Moby Dick, l'Atlantide de Pierre Benoit, le capitaine Nemo, etc. L'auteur consacre des chapitres aux créatures marines fascinantes comme les baleines, les poulpes, les dauphins et il n'oublie pas le dieu grec, le terrible Poséidon. Le saccage de l'univers marin est dénoncé aussi avec l'empoisonnement par le plastique et par d'autres déchets toxiques, provoqués par la pêche intensive. Si la "mer meurt, c'est aussi un imaginaire qui meurt", et Christophe Ono-dit-Biot désire protéger la mer, considérée comme un sanctuaire, un "refuge des grands secrets du monde". Un critique littéraire a proposé les termes "intime et cosmique" pour qualifier la démarche poétique et documentée de l'auteur au sujet de l'univers marin. "Mer intérieure" ne peut que procurer un grand plaisir de lecture à savourer avant la rentrée et ses turbulences habituelles. Prendre le large sans bouger de chez soi, une aubaine à saisir.