jeudi 5 novembre 2026

"Les carnets de Jane Somers, Journal d'une voisine", tome 1, Doris Lessing

 A l'Atelier Littérature d'octobre, nous avons cherché une grande écrivaine française ou étrangère qui attire l'unanimité des lectrices. Quelques noms ont surgi comme Zeruya Shalev, Siri Ustvedt, Doris Lessing. Comme Mylène avait beaucoup apprécié le roman de Doris Lessing, "Le Rêve le plus doux", j'ai proposé de redécouvrir cette immense romancière anglaise, prix Nobel de Littérature en 2007. Je connais son oeuvre depuis les années 80 et je me souviens d'une relecture estivale avec "Le Carnet d'or", son chef d'oeuvre, à mes yeux. La relire aujourd'hui me rappelle toute ma jeunesse des années 70 où, dans ma librairie de Bayonne, les romans de Doris Lessing partaient comme des petits pains. Je me replonge donc dans cette oeuvre multiple, éclectique et passionnante qui va de l'autobiographie à la fiction, des essais à la science-fiction. J'ai donc repris "Les carnets de Jane Somers", le tome 1, avec le sous-titre, "Journal d'une voisine". Dans ma première lecture, je n'avais pas pris trop conscience du thème majeur : la vieillesse. Publiée en 1985, ce roman d'une modernité étonnante aborde la place de nos anciens dans la société, de "l'ingratitude de notre civilisation envers nos vieux". La narratrice, Jane Somers, dirige un magazine féminin et sa carrière de rédactrice lui offre un confort matériel et une grande autonomie. A cette époque, la mode était la norme avec des enquêtes sociologiques sur les femmes. Elle vient de perdre sa mère d'un cancer et son mari, Fredy. Ces deux étapes douloureuses provoquent chez elle un sentiment de culpabilité car elle n'a pas été à la hauteur de la situation par manque de soins à leur égard. Dans un magasin de son quartier, elle remarque une très vieille dame, Mrs Fowler. Cette femme semble pauvre, abandonnée et elle va vite prendre une importance capitale dans la vie de Jane. La narratrice prend alors conscience de cette réalité : "Je filais sur ces trottoirs sans avoir jamais vu Mrs Fowler qui, pourtant habitait près de chez moi, et tout d'un coup, je me suis mise à observer les rues, et j'ai vu les vieilles femmes. (...) Je ne les avais jamais vues. C'est parce que j'avais peur de leur ressembler".  (La suite, demain)

mercredi 4 novembre 2026

"De la musique avant toute chose", Jean Mattern

 J'ai suivi les publications d'un auteur encore peu connu, Jean Mattern, publiées chez Sabine Wespieser. Cet écrivain singulier, né en 1965, a suivi des études de littérature à la Sorbonne et travaille dans le monde de l'édition. Ce mélomane place la musique au coeur de son oeuvre : "La musique permet de se retirer du monde, s'absenter de son tumulte". Dans son neuvième opus, "De la musique avant toute chose", il embarque le lecteur dans une île écossaise des Hébrides, l'île de Bara, pendant un festival musical de haute renommée. Les trios de Schubert sont au programme. L'organisatrice a voulu rendre un hommage à l'homme aimé et qui s'est noyé dans cette île. Dans cet univers feutré et élégant, les passions humaines sont exaltées en "basse continue". Le narrateur, James Fletcher, critique anglais, assiste au concert pour en rendre compte dans la presse spécialisée et à la BBC. Mais, il cache un secret depuis des années car il entretient une liaison amoureuse avec la pianiste célèbre mondialement, Viviane Craig : "Alors que nos retrouvailles (...) conservent tout le sel d'une relation gagnée sur l'adversité. Ce festival nous fait marcher tout près de l'abîme". Elle est mariée de son côté et ne veut pas quitter son mari. Autour de ce couple clandestin, quelques interprètes du trio jouent à la fois Schubert et leurs propres pensées. L'un apprend que sa mère a quitté son père, un autre met en doute son amour pour son compagnon. Pendant la prestation musicale, James évoque une lettre qu'il a reçue de son médecin. Il l'ouvrira après le concert pour apprendre qu'une maladie cardiaque le fragilise. Les notes de Schubert accompagnent les "âmes" des personnages dans une résonance douce et mélancolique, provoquant une émotion palpable. Jean Mattern rend un hommage magnifique à la musique dont celle de Schubert et à la complexité des sentiments amoureux. Un beau roman musical à découvrir.  

mardi 3 novembre 2026

"Le Parfum des années", Evelyne Bloch-Dano

 La belle collection "Ma nuit au musée" chez Stock vient d'intégrer dans sa liste un ouvrage d'Evelyne Bloch-Dano, "Le Parfum des années". L'autrice, biographe érudite, a passé une nuit dans la villa de Proust à Cabourg. Quelle chance ! Je pense que ce rêve est irréalisable pour moi. Mais, j'ai l'intention de visiter la Normandie et je ne manquerai pas de visiter ce musée proustien. En mars 2025, la voilà seule au milieu de l'univers de Marcel Proust sur un lit de camp avec une lampe de poche pour déambuler dans cet espace fantasmatique "en accueillant le silence, la solitude, la liberté". La villa Proust a été construite en 1860 par Clément Parent, une vaste construction en briques dont les façades sont ornées de croisillons losangés. Transformée en pension de famille, elle devient aujourd'hui la Villa du temps retrouvé. Proust a certainement visité cette villa car il était ami avec les fils de cette famille. La narratrice raconte sa nuit avec les fantômes de la Recherche quand elle regarde les images d'archives projetées sur un grand écran. C'était la Belle Epoque, le début des voyages en train, la mode des bains de mer. Les cabines des plages étaient traînées par des ânes. L'art tient une place importante dans le musée avec les tableaux de Boudin, Pissaro, Sisley, Picasso. Le féminisme naissant de cette époque est aussi mentionné et relaté par Evelyne Bloch-Dano. Une galerie de femmes célèbres défile devant nos yeux : Sarah Bernhardt, Alice Guy, la comtesse de Greffuhle, etc. Evidemment, elle relate sa rencontre éblouie avec la Recherche à l'âge de 17 ans lors de vacances au Portugal. Ce musée ne comporte pas de collection permanente mais le côté éphèmère l'enchante : "C'est ce qui se produit dans nos vies. Ce musée est une vraie métaphore de la conception du temps et de la mémoire chez Proust". J'ai donc retrouvé avec cet essai agréable à lire mon cher Marcel et j'ai même découvert grâce à Evelyne Bloch-Dano, une grande artiste peintre allemande que je ne connaissais pas : Louise Catherine Breslau (1856-1927).

lundi 2 novembre 2026

"La Gouvernante italienne", Iris Murdoch

 Dans ma jeunesse, j'avais lu une écrivaine anglaise qui, malheureusement, est bien oubliée de nos jours. Il s'agit d'Iris Murdoch (1919-1999). J'écoute quelques bonnes émissions de France Culture et un jour, je suis tombée sur elle dans une rubrique philosophique. J'ai relu un roman de cette incroyable romancière, "La Gouvernante italienne", paru en Folio. Le narrateur, Edmund Narraway, revient dans la maison familiale après de six ans d'absence. Lydia, sa mère, vient de mourir et il doit assister à ses obsèques. Il était en rupture avec sa famille et quand il redécouvre sa maison, il est surpris par ses propres émotions : "C'étaient là les vieilles senteurs de juin, les fraîches senteurs nocturnes du solstice d'été, le bruit de la rivière et de la cascade dans le lointain". Dans cette maison, il retrouve son frère, Otto, sa belle-soeur, Isabel, et sa nièce, Flora. Otto, artiste sculpteur, est devenu alcoolique et obèse. Il a une relation sexuelle toxique avec une femme étrange, Elsa, la soeur de son apprenti, David. La gouvernante italienne veille au confort de tous mais elle a joué un rôle particulier auprès de Lydia. Après les obsèques, Edmund diffère sans cesse son départ car les membres de sa famille l'accaparent. Son frère va au plus mal, sa belle-soeur s'est enfermèe dans sa chambre depuis des années et Flora tombe enceinte. Dans ce huis-clos familial, les personnages se débattent avec leurs "démons" et parviennent à les calmer à la fin du roman. Les frères se reconcilient et le couple infernal, Eliza et David, qui introduisait le dérèglement dans leur maison, finit par quitter la maison. Un coup de théâtre survient à la fin du roman concernant la gouvernante italienne. Lydia, la matriarche, l'a choisie comme unique héritière de son domaine. C'était au fond le seul personnage silencieux et discret du roman, celle qui aimait Lydia et que Lydia aimait... Lire Iris Murdoch, c'est aussi retrouver la tradition du roman anglais quelque peu gothique d'une subtilité psychologique profonde. Son univers romanesque a conservé sa modernité. J'avais l'impression de découvrir une romancière d'aujourd'hui. Je remets à l'honneur ces écrivains injustement tombés dans l'oubli... 

jeudi 29 octobre 2026

"Le Rouge et le Blanc", Eugénie Bastié

 Eugénie Bastié, journaliste conservatrice au Figaro et essayiste, vient de publier un essai biographique, "Le Rouge et le Blanc", sur Régis Debray, un dinosaure de la gauche républicaine. J'ai lu presque tous les ouvrages de cet intellectuel du XXe, représentatif d'une génération dont le rêve principal se nommait "Révolution". Né dans une famille parisienne et bourgeoise, il a suivi des études classiques et a réussi Normal Sup. Ce normalien atypique a choisi une voie contraire à sa culture familiale : il épouse le tiers-mondisme et toutes les luttes politiques anticoloniales. Il se précipite avec bonheur dans le camp du "bien", de la justice et de la solidarité. L'essayiste écrit : "Le fond de l'air était rouge". Il s'est entiché d'une icône de la révolution, Che Guevara, jusqu'à le suivre en Amérique du Sud où il sera emprisonné pendant quatre ans dans les années 70. Eugénie Bastié veut comprendre la démarche de cet homme, ami de Fidel Castro et des révolutionnaires sud-américains dont la violence était la règle pour libérer les peuples dominés.  Pourquoi cet intellectuel s'est-il autant aveuglé dans une idéologie révolutionnaire marxiste ? Cet essai apporte un éclairage sur ce comportement souvent majoritaire chez les intellectuels avec leur pape, Jean-Paul Sartre. De Fidel Castro à François Mitterrand, Régis Debray n'a jamais renoncé à ses convictions ancrées fortement dans les valeurs républicaines. Aujourd'hui, il se définit comme un gaulliste de gauche. Il s'est enraciné dans les oeuvres de Malraux plutôt que dans celles de Marx qui ont façonné son mental pour la révolution : "En participant à la fabrique de l'Histoire, ils cherchaient d'abord l'épopée. Ils sont sensibles à l'injustice, bien sûr". Au fond, l'engagement de l'écrivain tient du lyrisme fraternel avec ses frères et soeurs en mouvement pour un monde plus juste. Un romantique des bonnes causes. L'anti-américanisme viscéral de Régis Debray se manifeste dans plusieurs de ses essais. Il a aussi annoncé l'ère de l'image et des écrans dans notre vie qu'il a nommé "vidéosphère". Cet essai revigorant met en scène un intellectuel ex-révolutionnaire, né en 1940 et une jeune femme brillante, traditionnaliste et conservatrice. Leur dialogue amical inter-générationnel se lit avec intérêt et démontre encore que la conversation civique et civilisée peut advenir dans notre societé si clivée. Une lecture étonnante et éclairante. 

mercredi 28 octobre 2026

"L'Eléphant", Patrick Modiano

 Je viens de lire le dernier roman de Patrick Modiano, "L'Elephant", paru dernièrement chez Gallimard. J'ai retrouvé l'atmosphère modianesque avec une grande nostalgie. Cet écrivain "proustien" recherche le temps perdu à sa manière. En fait, sa musique des mots, imprégnée de mélancolie, résonne dans ce texte court et magnifique. Evidemment, Paris conserve sa place royale dans l'univers de l'écrivain, surtout le quartier des Invalides avec ses avenues larges et souvent désertes. Ludo Van Walle, un homme âgé, très grand et corpulent, "l'éléphant", dit-il de lui, déambule dans sa ville et peine à identifier quelques êtres qu'il croise dans les rues. Il travaille dans une maison d'édition, "Le Sablier", dont le directeur bienveillant lui demande d'écrire ses mémoires. Il lui offre une paire de jumelles qui va déclencher alors la curiosité de Ludo envers ses voisins. En face de chez lui, il observe une femme encore jeune et une autre plus âgée. Au milieu de ce couple féminin, un homme s'intercale avec ses cheveux teints et son visage refait par la chirurgie esthétique. Quels sont ces personnages mystérieux ? Ont-ils une relation avec Ludo ? Le narrateur, hanté par sa mémoire défaillante, mène une enquête sur ces personnages qu'il a peut-être connus dans son passé. Cette madame Thouvenin et ce monsieur Pinguet semblent avoir joué un rôle dans sa vie mais, Ludo souffre d'amnésie. L'oubli du passé le taraude qui, au fond, n'est plus un homme du présent. Dans cette ville qu'il aime, il se sent agressé par son "vacarme de plus en plus assourdissant". Il s'imagine même menacé par "des guerres prochaines". Patrick Modiano nous offre un portrait délicat, quelque peu crépusculaire, d'un homme perdu dans sa solitude choisie : "Il se demandait parfois s'il n'avait pas choisi ce quartier silencieux pour se tenir à distance d'un monde et d'une agitation qui lui semblaient de plus en plus incompréhensibles". J'avais l'impression de lire un journal intime de Patrick Modiano. Son éditeur Gallimard annonce la sortie de ses oeuvres dans la Pléiade. Après le Nobel, c'est une consacration heureuse de son vivant. 

lundi 26 octobre 2026

Atelier Littérature, 4

 Dans la deuxième partie de l'atelier, Odile Ba a présenté son coup de coeur, "Le Bureau des audacieuses", de Mélanie Sadler, publié à la rentrée littéraire. Dans le Paris de la fin du XIXe, pendant l'affaire Dreyfus, Séverine rejette le destin conformiste, réservé aux femmes de son temps. Elle veut écrire, devenir journaliste. Alors, pour elle comme pour d'autres "audacieuses", elles font entendre leur voix dans les salons bourgeois, les couloirs du Palais Bourbon, les premiers congrès féministes et d'autres lieux politiques. Ces femmes pionnières vont même créer le premier journal entièrement écrit et dirigé par des femmes, "La Fronde". Odile Ba a beaucoup aimé ce roman documentaire inspiré de faits réels historiques. Janelou a choisi le récit autobiographique de René Frégni, "Minuit dans la ville des songes", publié chez Gallimard en 2022. Cet écrivain raconte sa vie d'errance car il avait mal démarré. Mais, grâce à sa mère, il est sauvé de son propre chaos. Conteur né, passionné de paysages et de livres, il livre son émerveillement devant la beauté du monde. Un écrivain à découvrir. Danièle a découvert le roman d'Alice Munro, "Du côté de Castle Rock" paru chez l'Olivier en 2009. L'écrivaine relate le destin de ses ancêtres écossais, parties au XVIIIe en Amérique. Elle découvre l'esprit de liberté de ces exilés cherchant une vie meilleure loin de leur terre. Mêlant cette évocation familiale avec sa propre vie, elle pose sur ces destins un regard attendri. Une écrivaine très célèbre pour ses nouvelles. Mylène a choisi un premier roman, "Il pleut sur la parade" de Lucy-Anne Belgy, publié chez Gallimard en 2025. Un couple de culture différenre, Jonas, un juif non religieux, et Lucy, s'aiment et donnent la vie à Ariel. Mais, ce petit garçon à son deuxième anniversaire, commence à se montrer violent avec les autres enfants. Pourquoi cette violence ? Est-elle liée à l'histoire familiale ? Un roman original qui pose une question essentielle sur la violence. Voilà pour la partie coups de coeur de l'Atelier d'octobre. Merci à toutes les amies lectrives pour toutes ces bonnes idées de lecture. Rendez-vous le jeudi 19 novembre avec Julian Barnes, un écrivain britannique incontournable.