Je découvre avec plaisir des romans de mes écrivains préférés. Je possède une manie boulimique : lire l'oeuvre entière de mes auteurs chéris. J'ai donc repris le tome 1 de la pléiade Virginia Woolf et je me suis rendue compte que je n'avais pas encore lu "Nuit et jour", le deuxième roman de l'écrivaine après "La Traversée des apparences". Publié en 1919, ce roman n'a pas convaincu le lectorat anglais et pourtant, il détient des qualités intrinsèques à la littérature anglaise, héritées de Jane Austen et George Eliot. J'ai retrouvé dans ce texte l'humour ironique de Virginia Woolf envers ses personnages et envers les traditions de ce pays si singulier entre réceptions et réunions autour d'une tasse de thé. Le personnage principal, Katherine, vit chez ses parents dans une grande maison bourgeoise. Elle travaille avec sa mère sur une biographie du grand-père, un poéte célèbre. Mais, elle préfère les mathématiques à la littérature, une forme de rébellion contre son monde. De plus, elle doit se marier mais elle hésite entre deux hommes, William, un poète reconnu et Ralph, un avocat ambitieux, issu d'une classe sociale plus modeste. Ralph travaille dans le cabinet du père de Katherine et prend sa famille en charge. Par tradition et par fidélité à son milieu, elle est vouée à William mais elle est attirée aussi par l'air du temps, symbolisé par Ralph. Deux autres personnages complètent ce trio : Cassandra, cousine de Katherine et Mary, féministe et amoureuse de Ralph. Déjà dans ce texte, apparaissent les "impressions et les instants de vie", des particularités de l'univers woolfien. Des relations complexes se nouent entre ces cinq protagonistes. Un jeu amoureux va alors rythmer le roman : Katherine et William se fiancent mais Katherine hésite et tombe vraiment amoureuse de Ralph. Puis, Cassandra surgit dans le trio et William la remarque trop et enfin, Mary, une grande amie de Ralph, souhaiterait basculer dans l'amour. La valse hésitation de tous ces amours naissants va contraindre les protagonistes à des choix définitifs. Virginia Woolf analyse les sentiments des uns et des autres en s'engouffrant dans ce labyrinthe à la Marivaux. (La suite, demain)
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des critiques de livres, des romans, des moments de lectures, des idées de lecture, lecture-partage, lecture-rencontre, lectures
mercredi 12 août 2026
mardi 11 août 2026
"De mère inconnue", Pascal Bruckner
Le récit autobiographique de Pascal Bruckner, "De mère inconnue", vient de paraître chez Grasset. Ce philosophe écrivain, est connu pour ses essais percutants dont "Le Sanglot de l'homme blanc" et aussi par sa collaboration avec Alain Finkielkraut avec lequel il a cosigné le fameux "Le Nouveau désordre amoureux" dans les années 70. En 2006, il a consacré un livre sur son père, un homme peu "respectable", pro-nazi, antisémite, violent envers sa mère et lui. Comment comprendre cette femme qui est restée jusqu'à la fin de sa vie avec cet homme terriblement néfaste ? Dans son nouveau texte, il cherche des réponses à ce comportement victimaire, masochiste et soumis de cette "mère inconnue", morte en 1999. L'écrivain a retrouvé des archives, des lettres que cette mère lui avait adressées. Il s'est replongé dans ces années en voulant jeter un regard plus juste sur elle. Il la nomme "M" comme maman ou Monique, son prénom pour garder une certaine distance. L'ouvrage revient sur le passé de ses parents qui formaient un couple vraiment problématique tellement ils vivaient dans une logique d'autodestruction. Elle était son "esclave" et ne s'est jamais révoltée comme beaucoup de femmes battues qui ne quittent pas leur bourreau. Son fils lui conseillait de partir, de divorcer. Pascal Bruckner évoque la vie de lectrice de sa mère qui aimait Colette, Simone de Beauvoir et malgré ses lectures féministes, elle ne voulait pas rompre avec cet homme en plus infidèle. Il révèle à la fin de son récit son secret : elle s'était portée volontaire pour le STO, service de travail obligatoire, qui organisait le transfert de centaines de milliers de travailleurs français vers l'Allemagne. L'auteur a mené sa propre enquête et l'usine Siemens a confirmé ses doutes. Un lourd héritage moral pour Pascal Bruckner. Mais, ses études et sa vocation d'écrivain et d'essayiste l'ont sauvé de ses parents, empoisonnés par l'idéologie nazie. Quant à sa mère, il éprouve une certaine compassion, un sentiment qu'il récuse pour son père. Ce récit évoque aussi et pour une large part son parcours de vie et d'écrivain avec ses rencontres amicales dont le philosophe Vladimir Jankélévitch, ses voyages, ses livres, sa passion pour l'Inde. Pascal Bruckner représente un pan de l'histoire intellectuelle du pays avec ses noirceurs et ses lumières. Un témoignage intime et culturel d'une écriture fluide à découvrir.
vendredi 7 août 2026
"Patinir, Paysage avec Saint-Christophe", Sylvie Germain
J'ai trouvé par hasard dans la bibliographie de Sylvie Germain un ouvrage singulier sur un peintre flamand très peu connu, Joachim Patinier que certains écrivent Patinir, né à Dinant en Haute-Meuse vers l'an 1480. Sa vie de peintre reste un mystère. Il est arrivé à Anvers vers 1515 et a connu Dürer. Il est célèbre pour son "bleu" dans les paysages qu'il a peints dans des scènes bibliques. Quand j'ai vu mon premier "Patinir" au Louvre, "Paysage avec Saint Jérôme", j'étais fascinée par cette toile fabuleuse comme au Prado à Madrid, devant "Passage du Styx". Il serait le premier paysagiste de la peinture occidentale. Sylvie Germain décrit un de ses tableaux, "Paysage avec Saint-Christophe" que l'on peut voir au musée départemental de Flandre à Cassel : "Il a peint avec du silence, avec la transparence de l'air, avec la luminosité de l'espace, et avec l'âme du Bleu, même". Elle propose une lecture fantastique de cet univers singulier : "Certains nuages se minéralisent tandis que des roches se vaporisent, des vaguelettes autant que de fortes houles parcourent le ciel". Le Saint gigantesque porte l'Enfant Jésus, une scène emblématique que l'écrivaine raconte en puisant ses références dans "La Légende dorée" de Jacques de Voragine.: "Porteur du Christ, portefaix du monde si pesant de peines et de ténèbres, et du Sauveur du monde". Cet opuscule si bref d'une densité étonnante résume l'art de ce peintre exceptionnel. Sylvie Germain analyse ce tableau ainsi : "Ce moment où la puissance, presque animale, de l'homme, est mise à l'épreuve, vacille et se retourne, déjouée par la fragilité et la candeur d'un petit enfant venu proposer une toute autre idée de la force et de la grandeur que celle à laquelle les hommes sont habitués". Quand la littétature et l'art se complètent, se mélangent, le résultat est une réussite et Sylvie Germain avec cette analyse subtile d'un tableau unique, conservé depuis plusieurs siècles, surprend agréablement avec son opuscule si discret. Avant le bleu de Geneviève Asse, le bleu Patinir. Décidèment, cette couleur m'enchante toujours.
jeudi 6 août 2026
"Ghost stories", Siri Hustvedt, 2
Siri Hustvedt intègre dans son récit sept longues lettres de Paul Auster, adressées à son petit-fils, né en janvier 2024. Il sait qu'il ne verra pas grandir le fils de Sophie, Miles, et il rédige ces messages émouvants quelques semaines avant sa mort. Le désespoir de sa femme se manifeste sans cesse : "Vivre sans le toucher de Paul est une privation qui est devenue plus douloureuse au fil du temps". Parfois, son chagrin s'atténue : "Il arrive que l'instant présent étouffe le chagrin : la chaleur du soleil sur mon visage, le rouge d'une tomate au marché fermier, le son des chaussures frappant le pavé du trottoir, le très mutique Miles qui s'efforce d'attraper mon visage". Mais, malgré ces instants de grâce, elle entend son "hurlement étouffé". Son "veuvage" inacceptable à ses yeux la fragilise, la déboussole et elle ressent "comme un trou béant dans mon torse, de la nuque aux intestins, comme si des parties de moi-même avaient été enlevées". Elle se pose la question de son avenir sans lui et mène des réflexions profondes en tant qu'analyste. Ce texte ne ressemble en aucun cas à un exercice narcissique, mais à une volonté "de connaissance de soi à la Montaigne" afin d'appréhender sur le plan psychologique l'expérience fondamentale du deuil sur le psychisme. Quand son compagnon vivait, elle se sentait "plus présente à moi-même. Je vivais dans le temps, je ne flottais pas à l'extérieur du temps". Ce livre rend un hommage vibrant à Paul Auster, mari, père, écrivain, penseur, amoureux fou de sa femme, amoureux fou de la vie, amoureux fou de la littérature. Siri Hustvedt écrit :" Août a laissé place à septembre. Paul est mort au printemps. Est-ce possible ? Il y a deux saisons ? Je continue de dessiner autour de sa mort des cercles concentriques. Encore et encore, je le regarde mourir". Ce texte autobiographie soulève une émotion certaine et une véritable empathie pour ce couple magnifique de la littérature américaine. Un des meilleurs livres de l'année sans aucun doute.
mercredi 5 août 2026
"Ghost stories", Siri Hustvedt, 1
Je viens de terminer le témoignage poignant de Siri Hustvedt, "Ghost stories", publié chez Gallimard. Cette écrivaine américaine a partagé sa vie avec Paul Auster, mort d'un cancer du poumon en 2024 à l'âge de 77 ans. Le cri déchirant de sa femme, "Où es-tu, Paul ?", symbolise ce récit de deuil d'une précision quasi chirurgicale. Deux semaines après la disparition de son mari, elle entame l'écriture de ce texte d'une densité permanente. Paul et Siri ont vécu quarante ans ensemble : un couple fusionnel et complice. La passion de la littérature a consolidé à tout moment leur amour profond et rare. Ils se lisaient leurs romans et essais, se corrigeaient, s'inspiraient, se complétaient. Alors, Siri, pour conjurer l'absence sidérante de son amour, convoque sa mémoire et ses archives pour conserver les traces les plus profondes de leur histoire commune. Cette autobiographie relate aussi bien la maladie terrible de Paul Auster avec ses hauts et ses bas jusqu'à la nouvelle décisive, édictée par son oncologue : il ne pouvait pas subir d'opération pour extraire la tumeur. Siri expose tous les documents médicaux, les rendez-vous de ses chimiothérapies, mais surtout le courage extraordinaire de l'homme Auster face à son déclin physique. Dans cette période douloureuse, elle est dotée elle-même d'un courage surhumain pour affronter cette épreuve. Pour faire revivre leur couple, elle raconte leur première rencontre en 1981 lors d'une lecture de poésie à New York, la naissance de leur fille, Sophie, devenue chanteuse aujourd'hui. L'entourage familial de Siri et Paul Auster ressemble à une tribu heureuse et solidaire malgré un grand malheur qui les a frappés quand le fils de Paul Auster est mort d'une overdose. Ce garçon instable et perturbé, toxicomane depuis sa jeunesse, a souvent chagriné son père et sa belle-mère. Siri révèle plusieurs faits de sa part comme les vols, les mensonges, etc. Un tourment permanent dans cette famille très unie. Une épreuve existentielle comme cela arrive parfois dans un parcours de vie. Ce texte hybride mêlant sans cesse le passé et le présent, les documents divers, les histoires de famille, la littérature, l'engagement politique, tend un miroir aux lecteurs et lectrices. (La suite, demain)
mardi 4 août 2026
"Un été avec Geneviève Asse", Silvia Baron Supervielle, 2
A la fin de la guerre, l'artiste peintre dessine des projets pour des tissus de haute couture en recherchant toujours la sobriété. Elle rencontre Giorgio Morandi en Italie dont ses toiles célèbrent les objets les plus simples de la vie quotidienne. Geneviève Asse reconnaît en lui une démarche artistique similaire : "Chez Morandi, il y a un côté heureux, imprégné de la douceur d'Italie et cette grâce des couleurs qui n'appartient qu'à lui. J'eus le sentiment d'entrer dans la cellule d'un moine franciscain. La contemplation nous lie, et bien sûr, la lumière, le silence". Elle s'intéresse alors à la gravure et au dessin. Comment a-t-elle cultivé ce "bleu Asse" ? Elle répond : "La peinture est mystérieuse, inexplicable. Il y a le geste et un combat entre les couleurs et la toile". Sa carrière d'artiste se diversifie aussi avec l'illustration de livres. Elle évoque Beckett, Bonnefoy, Borgès, Frénaud. Geneviève Asse a aussi exploré l'art du vitrail, de la tapisserie. Pour son bleu si doux, si profond, elle se confie : "Je voyage avec mes bleus où je retrouve la transparence. Il y a des bleus cristallins, nacrés, et des bleus pour le bleu : outremer, cobatt. Je ne fais qu'un avec cette couleur". Elle considère cette couleur comme un langage qui signifie un sentiment de liberté, l'espace de l'infini. Quand j'ai découvert cette artiste au musée des Beaux Arts de Rennes, j'ai eu tout de suite le projet d'aller à Vannes, puis dans le golfe du Morbihan, un des lieux les plus magiques que j'ai visités. Devant ces tableaux bleus avec parfois des traits blancs verticaux ou des traits rouges, je ressens un "sentiment océanique" comme le définissait Romain Rolland dans une lettre adressée à Freud. L'univers du "bleu Asse" procure cet instant de sérénité, un accord avec l'univers, car il évoque la mer bretonne, le ciel et l'horizon dans ces tons de gris, de bleu, de blanc. Moment d'apaisement, de méditation et de silence. Ce petit livre de Silvia Baron Supervielle, la compagne de l'artiste, m'a vraiment éclairée sur sa vie consacrée à l'art. Elle aimait Chardin, Cezanne, Morandi, Vieira da Silva. Tous mes peintres préférés. J'aurais vraiment aimé la connaître bien avant. Mais j'ai rattrapé le temps perdu avec mon "pélerinage" à Vannes.
lundi 3 août 2026
"Un été avec Geneviève Asse", Sylvie Baron-Supervielle, 1
Quand j'ai visité la ville de Vannes au mois de juin, je n'ai pas manqué le musée des Beaux Arts et dans ce vieux bâtiment, une grande salle au dernier étage au plafond voûté accueille plusieurs oeuvres de Geneviève Asse (1923-2021). J'ai, évidemment, beaucoup apprécié cet espace consacré à l'artiste et quand je suis sortie, je me suis dirigée vers la belle librairie à deux pas du musée. J'ai trouvé un petit ouvrage, "Un été avec Geneviève Asse", écrit par Silvia Baron Supervielle et publié chez un petit éditeur, L'Echoppe" en 1996. Il existe des livres "intemporels", qui n'accusent aucun poids des ans et celui-ci appartient à cette catégorie avec un trait particulier : le découpage des pages car il faut s'armer d'un coupe-papier avant de le lire. Une marque de l'ancien temps au parfum incomparable. Geneviève Asse vivait sur l'Ile aux Moines, un lieu enchanteur qui l'inspirait à tout moment : "C'était revenir à cette lumière qui m'a entourée et qui a nourri mon travail". Elle raconte sa vie et son art. Elle est élevée par sa grand-mère, une femme très cultivée avec "une grande ouverture d'esprit", déjà féministe pour son époque. Elle n'a pas connu son père et sa mère divorcée avait trouvé un travail à Paris dans une maison d'édition. Sa passion de la lecture est née dans la bibliothèque très riche de ses grands-parents. Cette femme indépendante lui inculque un art de vivre dans la solitude : "Ce fut ainsi toute ma vie. C'est dans la solitude (...) au fond de moi, que se forgea mon désir de peindre". L'artiste rejoint sa mère à Paris et elle a soif de culture en parcourant les musées, les expositions. Sa vocation se confirme quand elle admire les natures mortes de Chardin et les peintres de l'Ecole de Paris. Elle évoque sa décision : "J'ai toujours pensé qu'il me fallait être heureuse avec le monde que j'avais en moi. Peindre, c'est comme boire, dormir ou manger". Entrée à l'Ecole Nationale des Arts Décoratifs en 1940, elle entre aussi en résistance contre l'occupant nazi. Geneviève Asse expose ses premières toiles au salon des moins de trente ans. Le collectionneur, Jean Bauret, la remarque et l'introduit dans le milieu artistique et littéraire. Sa vie prend un tournant quand elle s'engage comme conductrice-ambulancière à la Croix-Rouge. Elle découvre alors l'horreur de la guerre en Allemagne et au camp de Terezin en Tchécoslovaquie où le poète Robert Desnos vient de mourir. (La suite, demain)