Les vingt-quatre chapitres de ce manifeste sur les classiques fourmillent d'anecdotes, de références, de citations et évitent le piège d'une érudition écrasante. Bien au contraire, l'auteur remet à l'honneur ces vieux textes, souvent passés de mode, la plupart du temps écartés par les enseignants pour leur complexité. Au fil des pages, je retrouvais le goût des lectures de mes années de collège et du lycée quand je découvrais Colette, Giono, Martin du Gard, Balzac, Stendhal et tant d'autres balises de survie. Tous ces classiques ont forgé mon esprit en me donnant l'amour de la langue française, de la poésie, du théâtre. Les cours de français reposaient sur les célèbres Lagarde et Michard qui nous révèlaient les écrivains du Moyen Age au XXe siècle. Et je me souviens encore d'une pièce de Molière, "Les Fourberies de Scapin" que j'ai lue dès ma 6e et même interprétée avec d'autres élèves en plein cours ! Comme c'était ludique et éblouissant de découvrir ce génie du théâtre à cet âge premier. Emmanuel Godo considère les grands textes comme des "enclaves aux avant-postes" d'une autre temporalité car la tyrannie de notre époque empèche l'accès aux chefs d'oeuvre du passé. Evidemment, se lancer dans la lecture des classiques exige de l'attention, du silence, de la solitude et une position de retrait face aux divertissements que la société offre en permanence. Je me souviens de mes relectures balzaciennes, surtout du "Père Goriot" et de la "Cousine Bette", des romans passionnants du XIXe entre l'amour trahi d'un père et la duplicité d'une femme humiliée. L'auteur cite beaucoup de personnages comme Emma Bovary, Don Quichotte, Julien Sorel, Anna Karénine et ces êtres fictifs qui nous confient leurs secrets, nous donnent "le sentiment de sortir d'un exil et de retrouver une sorte de patrie qu'on cherche en vain du côté de l'actuel". Emmanuel Godo pourrait s'attirer les foudres des antinostalgiques, des oublieux du passé et de la pensée. Mais, pour tous les amoureux de la littérature, on ne peut qu'aimer "ce fil d'or qui passe, de siècle en siècle, d'esprit en esprit, comme une fraternité et une espèrance unissant les êtres dans une communauté sensible". Les classiques ne sont pas des "vestiges des civilisations mortes", mais, bien au contraire, des habitats vivants qu'il faut revisiter sans cesse. Quand un écrivain lance un cri d'amour pour la littérature, je partage avec un plaisir gourmand sa démarche !