jeudi 16 avril 2026

"Marcher, un art tranquille du bonheur", Le Breton

Quand j'ai pris ma retraite en 2010, j'ai découvert la marche, "un art tranquille du bonheur" comme le dit David Le Breton dans son ouvrage sur la marche, paru chez Métailié, en livre de poche. Anthropologue et professeur de sociologie à l'université de Strasbourg, il a déja proposé deux livres sur la marche et il revient sur ce thème pour apporter des preuves sur les "vertus thérapeutiques face aux fatigues de l'âme dans un monde technologique". Face à la sédentarité, provoquée par la présence permanente des écrans au travail ou chez soi, le sociologue prône évidemment le retour au corps pour éprouver le monde dans sa dimension physique. Faire corps avec le paysage, avec le ciel, avec le soleil ou avec la pluie. Marcher rime avec s'aventurer, rencontrer, se renouveler, suspendre les soucis du moment, rompre avec la routine. Dans ce livre érudit, l'auteur offre un évantail de grands marcheurs : du l'homme préhistorique à Thoreau, en passant par Jean-Jacques Rousseau, Jacques Lacarrière, Simone de Beauvoir, Sylvain Tesson, Jacqueline de Romilly et tant d'autres amoureux du plein air dans les sentiers et dans les chemins du monde ou près de chez soi. L'auteur évoque aussi les pélerinages surtout celui de Saint-Jacques de Compostelle. Il critique avec humour les machines à se déplacer comme les trottinettes, une invention infernale contre la marche. Ceux et celles qui pratiquent ce sport tranquille s'adonnent aussi à un bonheur simple sans appareil sophistiqué, gratuit (à part l'achat de bonnes chaussures) et bénéfique pour la santé physique et mentale. Arpenter un lieu signifie aussi une "renaissance au monde". David Le Breton évoque méme le sentiment de résistance à notre vie connectée et au "plaisir d'être soi". Marcher ressemble à une méditation libératrice : "La mise en mouvement du corps est une mise en mouvement d'une pensée qui se libère des impasses où elle se tenait". Cet essai revigorant donne envie de se lever et de marcher pour "savoir s'arrêter, regarder, prendre son temps"  ! La marche ressemble à la lecture dans sa dimension d'un temps pour soi, d'une déconnexion temporaire hors écran et d'un bonheur "tranquille" assuré. Un  essai très agréable à lire. 

mercredi 15 avril 2026

"Un coeur noir", Silvia Avallone

Comme j'aime fortement l'Italie, je lis des romans pour me rapprocher de ce pays si exceptionnel à mes yeux. J'ai terminé récemment "Un coeur noir" de Silvia Avallone, publié chez Liana Levi en 2025. Le personnage central du livre se nomme Emilia, une jeune femme de trente ans aux cheveux roux et bouclés, à la taille fine et vêtue d'une veste verte fluo. Elle se rend dans un tout petit village de montagne, Sassaia, déserté par ses habitants. Bruno, un des seuls résidents, maître d'école, observe cette arrivée d'une "étrangère" au pays. Quand ils se rencontrent enfin, il aperçoit dans les yeux d'Emilia "dénués de lumière comme deux étoiles mortes", la même détresse qu'il ressent aussi dans ce bout du monde. Leur solitude respective les rapproche. Ils ont subi des drames dans leur vie que l'écrivaine révèle au fil du texte. Bruno a perdu ses parents dans un accident de téléphérique et il ne s'est jamais remis de cette tragédie. Et Emilia ? Il apprend vite qu'elle sort de prison sans savoir le crime qu'elle a commis. Il n'ose pas lui demander la raison de ses années de prison. Pendant quelques mois, ils vont s'aimer et Emilia va même trouver un travail pour rénover une fresque dans l'église du hameau. Un jour, Bruno reçoit une lettre anonyme qui lui révèle le crime d'Emilia. Il se renseigne et découvre son sombre passé. Il met fin à son histoire d'amour et Emilia fuit le village pour rejoindre sa meilleure amie à Milan. Je ne raconterai pas la fin de l'histoire. Silvia Avallone raconte les destins de personnages infiniment fragiles, rongés par la culpabilité et par le remords. Elle pose la question de la rédemption après la "faute". du salut et de la renaissance. Dans ses vies brisées, le rôle de la famille solidaire et aimante semble essentiel.  Un roman profond et singulier d'une écrivaine, née en 1984 à Biella dans les Alpes italiennes. Depuis la publication de son premier roman en 2011, "D'acier", elle connaît un succès permanent et elle est considérée comme une des voix les plus puissantes de l'Italie. 

mardi 14 avril 2026

"Que ma joie demeure", Jean Giono, bis

 J'ai choisi un thème particulier pour l'Atelier Littérature du jeudi 30 avril : le bonheur. Mais, j'ai ajouté dans le titre un point d'interrogation. Comment être heureux dans un monde malheureux ? Albert Camus, doué pour cet état permanent, écrivait : "Il n'y a pas de honte à être heureux". J'ai donc relu quarante ans après, le roman de Jean Giono, "Que ma joie demeure", publié en 1935. Sur le plateau de Haute Provence, le plateau Crémone, au début du XXe, Jourdan, le paysan du coin, découvre la joie grâce à l'irruption d'un "vagabond poétique", Bobi, acrobate itinérant. Ce personnage va initier Jourdan et la communauté, à l'art de l'inutile : "La jeunesse, dit l'homme, c'est la joie. Et la jeunesse, ce n'est ni la force, ni la souplesse, ni même la jeunesse comme tu disais : c'est la passion pour l'inutile". Bobi enseigne la beauté de la nature environnante, le ciel étoilé, les fleurs et les animaux. Il incite les villageois à la solidarité. Des scènes bucoliques se succèdent dans ce roman-poème d'inspiration virgilienne : la culture du blé en commun, les repas champêtres, la venue d'un cerf apprivoisé, la vie dans les fermes, les amours, les amitiés sans oublier les drames. Ce roman prophétique n'a pas convaincu la critique littéraire car certains ont vu le retour à la terre dans un projet communiste car Bobi prône le partage des richesses et des biens. L'acrobate est-il le double de Giono ? Evidemment, surtout que Jean Giono s'est engagé dans un pacifisme radical et réunissait ses amis au Contadour pour vivre une utopie avant-gardiste qui sera reprise par les écologistes. Acrobate prophète, acrobate du style, l'écrivain distille dans son texte une vision cosmique de la nature et d'une humanité à son service et non l'inverse : "Les hommes, au fond, ça n'a pas été fait pour s'engraisser à l'auge, mais pour maigrir dans les chemins, traverser des arbres et des arbres, sans jamais revoir les mêmes, s'en aller dans sa curiosité, connaître". Bobi meurt foudroyé comme si son existence ne pouvait se maintenir dans cette utopie paysanne de partage. Ce roman se lit à petites doses, comme un long poème lyrique, même si Giono en fait trop dans ses descriptions. Mais, quel souffle, unique dans la littérature française. Et quel style... 

lundi 13 avril 2026

"Ce qui reste", Bernhard Schlink

 J'ai lu le dernier roman de Bernhard Schlink, "Ce qui reste", paru chez Gallimard. L'écrivain allemand propose l'histoire d'un professeur de droit, un septuagénaire, confronté à la maladie, un cancer. Malgré ce sujet quelque peu sombre, le roman se lit avec beaucoup d'intérêt pour sa dimension humaine. Martin apprend que sa vie va s'interrompre dans les six mois qui suivent le verdict du médecin : il a un cancer incurable du pancréas. Comment supporter cette date fatidique alors qu'il vit un vrai bonheur familial entre une épouse, Ulla, son ancienne étudiante et un petit garçon de six ans, David ? Evidemment, il subit sa finitude avec angoisse et avec nostalgie. Sa femme est beaucoup plus jeune que lui et souvent, à l'école, on le considère comme le grand-père de son propre fils. Très vite, il se pose la question fatidique de sa disparition : que va-t-il rester de lui aux yeux de son enfant ? Sa femme lui conseille d'enregistrer des messages en vidéo pour David afin de laisser une trace quand il sera devenu un adulte. Martin s'aperçoit qu'Ulla, bien que prévenante avec lui, semble plus détachée et s'investit dans une autre relation amoureuse. En fait, elle le trompe avec un architecte mais, au lieu d'être jaloux, il comprend sa jeune femme et va même rencontrer cet homme pour lui confier sa famille. Il se demande si David se souviendra de lui : "pourquoi David devrait-il se souvenir de lui ? Etait-ce par vanité qu'il ne supporterait pas de pouvoir être oublié ? D'être effacé d'abord de la vie, puis de la mémoire ?".  Le père prend la décision d'écrire des lettres à son fils pendant son sursis et il prend soin de l'enfant en organisant une randonnée en montagne et d'autres loisirs inhabituels. Au fil du récit, la maladie s'intensifie sur son corps affaibli et il se sent "emmailloté de fatigue de la tête aux pieds". Ils partent en bord de mer devant la Baltique et Martin récapitule ses lectures, son goût pour la musique, ses plus beaux souvenirs. Une grande douceur l'envahit au seuil de sa mort. Il ressent "le moment où la poussière du sol prend l'odeur de l'enfance". Ce très beau roman écrit avec une pudeur remarquable a été traduit par Bernard Lortholary qui vient de disparaître. J'ai refermé ce livre avec une émotion certaine. Bernhard Schlink tente de nous éclairer avec l'aide précieuse et essentielle de la littérature comme une consolation ultime. Une lecture délicate et lumineuse.  

vendredi 10 avril 2026

"Femmes sur fond d'azur", Chantal Thomas

 Chantal Thomas, écrivaine "libertaire" et académicienne, vient de publier un recueil de textes, parus dans le Monde pendant l'été 2024, "Femmes sur fond d'azur", édité au Seuil. Le point commun de ces portraits concerne la Côte d'azur, terre enchantée et ensoleillée que l'écrivaine ne cesse de vanter dans ses livres. A un moment de leur vie, chacune des six protagonistes choisies a déposé ses valises dans cette région privilégiée. Dans un journal, elle évoque son ouvrage : "Ce qui m'intéresse, c'est de tisser des liens, jouer sur les correspondances, les regards échangés entre les différentes femmes que j'évoque". Ces lieux, "des enclaves délicieuses de douceur", se nomment Menton, Nice, Cimiez et le Cap-Martin. Et ces femmes ? Qui sont-elles ? Il s'agit de la cantatrice, Sophie Cruvelli, vicomtesse Vigier, la reine Victoria, la chanteuse et peintre Marie Bashkirtseff, les écrivaines Katherine Mansfield et Colette. Chantal Thomas ajoute à sa liste de portraits, Jackie, sa mère qui était déjà au centre de son beau récit autobiographique, "Souvenirs de la marée basse". La Russe Marie Bashkirtseff et l'écrivaine Néo-Zélandaise, Katherine Mansfield sont mortes jeunes et elles tenaient un journal intime qui leur a permis, dit Chantal Thomas, "De ne pas partir en lambeaux. C'est le langage, la confession qui les tient. Et l'azur méditérranéen, sa lumière paradisiaque, leur permet de garder cet élan, moment privilégié d'une conversation avec soi-même". Vivre en Côte d'azur dans ce "pays de grande lumière", c'est surtout revivre pour les héroïnes du récit, se réinventer, se ressourcer, surmonter les épreuves de la vie. La beauté des lienx, les fleurs, le ciel bleu, la mer scintillante présentent des atouts majeurs pour conquérir une santé physique, morale et intellectuelle. Chantal Thomas ne cache pas son immense amitié envers ses femmes créatrices mais elle réserve son admiration éblouie à Colette, qui découvre ce midi mythique et apprend à se "désenvoûter de toute relation duelle, du vertige des duos d'amour". Un beau recueil au goût du soleil et aux saveurs impalpables de la Côte d'azur au début du XXe siècle. Et des femmes magnifiques à découvrir. 

jeudi 9 avril 2026

Escapade à Venise, Fascinant Giorgione

 Pour connaître le génie de la peinture italienne, il suffit de visiter la Galerie de l'Académie, une institution culturelle incontournable à Venise. A chacun de mes séjours vénitiens, je ne manque jamais l'Académie et il m'est même arrivée d'y aller deux fois dans le même séjour tellement j'aime ce musée à taille humaine qui récèle des trésors. Dès le matin, à l'ouverture, j'ai pris mon temps pour parcourir la vingtaine de salles en me concentrant sur les Bellini, les Véronèse, les Tintoret, les Lotto, etc. Mais un peintre a retenu mon extrême attention : Giorgio Barbarelli dit Giorgione, né en 1477 à Castelfranco et mort à Venise en 1510. Mort à 32 ans, un destin foudroyé. J'admire depuis des années son chef d'oeuvre absolu, "La Tempête". Pendant mon séjour, je lisais les "Mémoires de Giorgione" de Claude Chevreuil, publié en Livre de Poche. Dans cette biographie romancée, le peintre raconte sa courte vie à son élève préféré : son enfance solitaire dans la ferme de ses parents, sa passion du dessin, son apprentissage dans l'atelier de Bellini, son goût de la musique, des livres et de l'amour. Le peintre croise Dürer, Léonard de Vinci, Titien. Dans ce roman, Venise fascine par ses splendeurs, ses nobles, son peuple, ses courtisanes. Une lecture parfaite pour découvrir l'univers pictural de Giorgione. J'étais devant le tableau, "La Tempête", quand un professeur d'histoire est venu commenter le chef d'oeuvre à des lycéens de Strasbourg. Ils ne se rendaient pas compte, ces jeunes ados, de la chance qu'ils vivaient de visiter si tôt un des plus beaux musées du monde ! Le professeur s'est lancé dans une explication un peu trop classique du tableau. Je comprenais aussi que ce n'était pas facile pour lui de commenter "La Tempête" devant des jeunes, plus préoccupés par leur vie que par celle de Giorgione... Les spécialistes de la peinture lui attribuent seulement 24 tableaux à l'huile sur bois ou sur toile. Le Louvre n'en possède qu'un, "Le Concert champêtre". Venise me rejouit toujours autant et je ne me lasserai jamais de sa beauté profonde, teintée de mélancolie comme un vieux monde qui doit disparaître en 2100 ! Je ne peux pas croire cette prédiction, semble-t-il, scientifique. Le monde sans Venise, inimaginable... Venise est éternelle ! 

mardi 7 avril 2026

Escapade à Venise, la vie aquatique

 Dans le quartier du Dorsudoro, près de la Dogana, j'ai croisé des Vénitiens et des Vénitiennes, des "vrais habitants" et comme je les enviais ! A côté de ma résidence, je voyais entrer et sortir des bambins de maternelle et ils se déplaçaient avec des trottinettes à leur taille, toutes rangées contre la façade de l'école et évidemment, à Venise, personne n'oserait s'emparer de ces petits outils de déplacement. Les parents sortaient du vaporetto avec des poussettes et tout le monde facilitait le transfert entre le quai et le bateau. J'ai aussi fait des petites courses dans un supermarché de la marque Conad et ces magasins sont dissimulés pour ne pas enlaidir l'environnement fantastique du canal de la Guidecca. Le matin, des péniches recueillent le tri des déchets. Mon regard était souvent capté par la valse continuelle des bateaux dans les canaux : des bateaux ambulances (pour charger un brancard, cela ne doit pas être facile), des bateaux de police, des bateaux taxis, des bateaux de livraison, etc. Les gondoles défilent dans les canaux avec l'élégance légendaire de leurs gondoliers. Ces barques plates et noires ont été inventées pour glisser sur l'eau car la lagune n'a que deux mètres de profondeur. Dans les temps anciens, plus de dix milles gondoles sillonnaient la ville er servaient à tous les transports nécessaires. Il en reste aujourd'hui quelques centaines et elles sont devenues des embarcations mythiques, symboles de l'amour romantique. Dans le quartier du Dorsoduro, où j'aime beaucoup me balader, j'observe avec intérêt les réparations des gondoles dans le square de San Traverso, le dernier atelier de Venise encore en activité. Pour vivre à Venise, il faut s'adapter à tout moment et s'organiser d'une façon différente pour aller au travail, à l'école, au marché. Sans voitures tonitruantes, sans motos bruyantes et sans vélos, Venise offre un spectacle permanent. Quand je traversais des ruelles et des places, je n'avais pas besoin de me retourner ou de m'écarter sans cesse pour éviter les vélos et les trottinettes, de véritables dangers pour les piétons. Vivre sur l'eau, avec l'eau, une vie quotidienne unique au monde... 

lundi 6 avril 2026

Escapade à Venise, Burano et Murano

 Je me souviendrai longtemps de cette journée ensoleillée où, grâce au vaporetto, j'ai visité les trois îles les plus emblématiques de la lagune. Burano, à sept kilomètres de Venise, rassemble des enfilades de maisonnettes toutes en couleurs les unes après les autres et longeant un canal. L'île est réputée pour sa légendaire dentelle. Des boutiques proposent, évidemment, les articles de cet artisanat local. Les dentelles très raffinées s'exportaient dans toutes les cours princières et chez les riches bourgeois en Europe. Ce faubourg de Venise était un ancien village de pêcheurs à l'époque romaine. Après guerre, les pêcheurs avaient reçu des peintures, issues de la surproduction de l'industrie chimique. Ils ont aussi utilisé ces couleurs pour leurs bateaux. Ces maisons colorées de poupée donnent une image vivante et joyeuse de l'île. J'ai appris aussi qu'un grand musicien italien, Baldassare Galuppi, est né à Burano. Une île inspiratrice. J'ai repris le vaporetto pour Murano à dix minutes de Venise, où j'avais rendez-vous avec une toile de Giovanni Bellini dans l'église Saint-Pierre-Martyr (San Pietro Martire), un édifice gothique du XIVe. D'impressionnants lustres en verre rappelent la vocation première de l'île : l'art du verre. En me promenant sur cette Venise en miniature, j'ai pensé au roman de Tracy Chevalier, "La Fileuse de verre" et je voyais les personnages de ce livre dans les rues de Murano. Car le verre d'art se niche partout dans les boutiques de luxe, dans les restaurants et même les églises. Un musée du verre expose les plus belles pièces de cet artisanat d'art. L'ambiance bon enfant et sereine de l'île rejoint celles de Burano et de Torcello. Cette journée îlienne m'a donc apporté un regain d'énergie et une provision de belles images dans ma tête. Dans ce monde troublé par les guerres, par les drames divers, ces lieux protégés ressemblent à des petits paradis, où la paix et la sérénité règnent en maître. Une parenthèse enchantée que m'a offert Venise et sa lagune. Un journée de rêve.

vendredi 3 avril 2026

Escapade à Venise, Bellini, le peintre de la lumière

 Les églises à Venise, des musées à visiter pour rencontrer l'art de la Renaissance italienne. Un peintre me ravit par la beauté de ses toiles : Giovanni Bellini. Comme dans un labyrinthe, j'ai tiré le fil d'Ariane en parcourant les églises qui présentent des oeuvres de ce peintre, né à Venise en 1435. Il a fait son apprentissage au côté de son frère, Gentile, dans l'atelier de leur père, Jacobo. Son art, d'après les critiques, est un mélange d'influence gothique et de réminiscences byzantines avec des "gestes codifiés, fonds d'or, frontalité, abside ornée de mosaïques". Dans mes balades vénitiennes, j'éprouve une tendresse particulière pour les Vierge à l'enfant, d'une bonté toute chrétienne. Dans chacune de mes escapades à Venise, j'effectue mon "pélerinage profane" devant la Madone de San Zaccaria, peinte en 1505, où l'on contemple la Vierge qu'Henry James a décrite dans "Les Heures italiennes" : "Elle est si douce et sereine, et présentée de manière si grandiose". Et dans ce tableau si beau, je remarque toujours le petit ange musicien jouant de la viole. Ma deuxième visite était consacrée au tryptique, "Vierge à l'Enfant",  dans la Basilique Santa Maria Gloriosa dei Frari. Dans ce tableau, deux petits anges, les putti, offrent une image réjouissante. Des Bellini dans les églises mais aussi à la galerie de l'Académie. J'y suis allée un matin le plus tôt possible et j'ai vite accédé à sa salle où j'étais seule à admirer ses tableaux. L'une de ses plus grandes oeuvres, "Le Rétable de Saint Job", était présentée dans le musée dans un espace de rénovation et je pouvais voir le restaurateur au travail. Le directeur du musée se félicite de cette expostion : "Restaurer ce rétable devant le public, c'est non seulement prendre soin de l'un des chefs-d'oeuvre absolus de notre collection, mais aussi montrer comment le savoir scientifique, la responsabilité en matière de conservation et le dialogue avec les visiteurs font partie intégrante de l'expérience muséale". J'ai évidemment parcouru pendant deux heures toutes les salles et en partant, je suis revenue voir une Annonciation de Bellini, un dyptique flamboyant d'une beauté digne de Léonard de Vinci. Pour moi, Venise rime avec Bellini, un peintre de génie, novateur à son époque. Né dans une famille d'artistes, il restera toute sa vie à Venise, le centre du monde à ses yeux... 

jeudi 2 avril 2026

Escapade à Venise, l'île de Torcello

 Venise ne se visite pas en un jour, mais, en quelques jours pour s'imprégner de son atmosphère si étrange, si fascinante. Les milliards de photographies du Palais des Doges, du Campanile, de la Basilique San Marco et du Rialto ne résument pas la cité et son "esprit du lieu". J'aime m'installer dans un appartement ou une chambre d'hôte pour savourer mon séjour. Dans ma semaine, j'ai pris le temps de découvrir les îles voisines : Murano, Burano et Torcello. Pour atteindre ces îles, il suffit de prendre un vaporetto et de filer sur Murano, premier arrêt, puis Burano et enfin Torcello. J'ai préféré commencer par Torcello et en mars, c'est un vrai délice tant les touristes désertent cette destination. Quand je suis arrivée, j'ai été frappée par la simplicité de l'île et par sa tranquillité légendaire. J'arpentais le sol qui a connu les premiers habitants de la lagune, les Vénètes, au VIe siècle. Elle compte aujourd'hui une dizaine d'habitants alors qu'au Xe siècle, ils êtaient quelques milliers. Mais la malaria et l'envasement des canaux ont provoqué leur installation à Venise et à Murano. A la sortie du bateau, il faut marcher sur le quai d'un canal et déjà le charme opère. En cheminant, j'ai observé le Pont du Diable, un souvenir des Romains. Sur la place herbeuse, j'ai visité un édifice remarquable, la cathédrale Santa Maria Assunta. Batie en 639, elle récèle un trésor des XIIe et XIIIe siècles: une immense et extraordinaire mosaïque, représentant le Jugement dernier. Je n'en croyais pas mes yeux ! Tout près de cette cathédrale, je suis entrée dans l'église Santa Fosca, en croix grecque qui, selon les historiens, serait un "martyrium", un sanctuaire abritant les restes des martyrs. Un troisième édifice sur cette place modeste s'imposait d'emblée à ma grande surprise : le musée archéologique ! J'ai retrouvé mes Etrusques avec leur artisanat métallurgique (vaisselle, miroirs, fibules) et quelques vases trouvés dans la campagne de l'Altino. La section médiévale est aussi présentée dans ce petit musée provincial incroyable. En me promenant dans ce bout d'île, je pensais au roman de Claudie Gallay, "Dans les jardins de Torcello", avec son ambiance très particulière de silence et de nature. Une très belle découverte incontournable à une heure de bateau de Venise. 

mercredi 1 avril 2026

Escapade à Venise, l'impressionnisme incarné

 J'ai donc réservé ma première escapade de l'année à Venise, une de mes villes préférées en Italie. Comment éviter les clichés liés à cette cité si fréquentée même l'hiver ? Il faut éviter deux lieux majeurs qui perdent presque leur charme, tellement le tourisme consumériste de masse altère leur splendeur d'origine : la piazza San Marco et le pont du Rialto. Evidemment, j'ai traversé ces deux endroits sans m'attarder car pour atteindre telle ou telle église, ces deux pôles d'intérêt sont incontournables. J'ai respecté la tradition en prenant le bateau à l'aéroport car j'aime arriver à Venise à travers les balises en bois, des "bricole", qui tracent la route de navigation et sur lesquelles nichent les mouettes. Dès mon arrivée dans la chambre d'hôte, la Ca'Santo Spirito, sur les Zattere, j'ai vite posé la valise et j'ai pris la ligne 1 du vaporetto pour revoir les palais les plus prestigieux : le palazzo Salviati, le palazzo Gustinian, la Ca'Dorio, la Ca Pesaro, la Ca Rezzonico, le palazzo Barbaro, etc. Les Champs Elysées aquatiques de Venise. Je reviens toujours à la littérature en pensant à Henry James qui a écrit son roman, "Les papiers d'Aspern" dans le Palais Barbaro. Se balader dans le vaporetto, surtout dans les espaces extérieurs du bateau, se transforme en rêve éveillé devant tant de beauté architecturale. Je n'oublie pas la présence des mouettes sur les "palines", ces pieux en bois souvent aux couleurs des propriétaires des palais. Tout est thêatral à Venise surtout avec les gondoles et les bateaux taxis qui côtoient les vaporetti. Le premier soir, j'ai vécu un phénomène de coucher de soleil sur le Canal Grande avec les reflets d'un soleil orangé sur l'eau, un tableau de Monet en perspective qui a, lui-même peint une trentaine de tableaux en 1908. Voir ce coucher de soleil sur le Grand Canal reste pour moi une expérience esthétique que je ne vis qu'à Venise. Le canal de la Guidecca à deux pas de ma résidence conserve son charme puissant sur les bords des Zattere où j'ai terminé ma soirée avec un plat succulent de "spaghetti à la vongole" dans un restaurant-terrasse en plein air. Les mouettes me frôlaient et la chiesa des Gesuiti avec son imposante façade baroque attirait irrésistiblement mon regard. Je vivais dans une bulle intemporelle. Rien n'avait changé depuis mon précédent séjour en 2024. Parfois, cela fait du bien de retrouver un monde qui ne change pas à toute allure. Dans cette ville si ancienne, le temps se ralentit, s'allonge, se prélasse et enfin, libère l'énergie en soi. Des retrouvailles heureuses. 

mardi 31 mars 2026

Atelier Littérature, les coups de coeur, 2

 Régine a présenté son grand coup de coeur, "Nous sommes faits d'orage" de Marie Charrel, publié en 2025. A la mort de sa mère en Islande, Sarah hérite d'une maison en Albanie. "Trouve Elora", lui dit sa mère. Ignorante de ses origines, elle part donc dans ce pays où elle découvre un village oublié, niché dans une montagne sauvage. Les habitants lui annoncent qu'Elora est morte depuis longtemps, lors d'un régime communiste despotique. Le peuple albanais obéit à un code d'honneur, le "Kanun" où il est écrit qu'une "femme est la propriété de la famille et n'a aucun droit". Sarah est éco-acousticienne, une chasseuse de sons pour écouter les milieux naturels à sauvegarder. La narratrice part à la recherche de cette ancêtre si rebelle... Régine nous a lu un beau passage : "Les mots sont comme les cailloux que nous ramassions sur les sentiers. (...) Toujours, tu devras choisir et chérir les mots, à la manière des cailloux de ton enfance". Ce roman original à l'écriture flamboyante a vraiment conquis Régine qui nous a communiqué l'énvie de le lire. Geneviève a trouvé dans une cabane à livres, le roman classique de Blaise Cendrars; "L'or ou La Merveilleuse Histoire du général Johann August Suter", son premier roman publié en 1925. Ce roman biographique évoque l'aventurier suisse qui a fait fortune dans l'agriculture en Californie dans la première moitié du XIXe siècle. Mais, alors qu'il allait devenir l'homme le plus riche du monde, il fut ruiné par la découverte de l'or sur ses terres en 1848. Des milliers d'hommes se sont installés sur ses terres et se procuraient des faux titres de propriété. Le général sombra dans une mélancolie profonde à cause de cette injustice et, même en se défendant, il fut dépassé et devint fou. Ce roman centenaire a conservé tout son intérêt et sa fraîcheur romanesque. A redécouvrir. Voilà pour les coups de coeur de mars... Bonnes lectures à toutes et rendez-vous le jeudi 30 avril pour parler du bonheur et de la joie de vivre ! 

lundi 30 mars 2026

Atelier Littérature, les coups de coeur, 1

Danièle a présenté son "immense" coup de coeur pour le roman de Thomas Mann, "Les Buddenbrook", publié en 1901 et disponible chez Gallimard avec une nouvelle traduction d'Olivier Le Lay. Ces 880 pages forment une saga familiale à Lübeck dans le Nord de l'Allemagne. La maison de commerce des Buddenbrook a été fondée en 1768 et elle est transmise de père en fils pour la faire fructifier. Thomas Mann décrit cette famille d'entrepreneurs avec ses jalousies entre frères, ses mariages malheureux sans oublier les problèmes de santé et les perturbations diverses dans toute existence humaine. Danièle nous a donné envie de lire ce chef d'oeuvre de la littérature mondiale, composé par un jeune écrivain de 26 ans qui recevra le prix Nobel de Littérature en 1929. Une prochaine lecture estivale !  Mylène a évoqué un récit de voyage de François-Henri Désérable, "L'usure d'un monde : une traversée de l'Iran", paru en Folio en 2024. Une lecture nécessaire pour comprendre le peuple iranien dont la peur est la compagne de chaque instant. L'auteur passe quarante jours dans ce pays, de Téhéran aux confins du Baloutchistan. Il relate la répression dans le sang après la mort de Masha Amini, une héroîne pour le peuple. Mais, les Gardiens de la révolution obligent l'auteur à quitter l'Iran. A découvrir sans tarder. Odile Ba a dévouvert un écrivain espagnol, Antonio Munoz Molina avec son dernier livre, "Je ne te verrai pas mourir", publié au Seuil en 2025. Gabriel, professeur aux Etats-Unis, veut retrouver l'amour de sa vie, Adriana. Elle vit à Madrid et accepte de le revoir, cinquante ans après leur première rencontre. Mais, le temps les a profondèment changés. Adriana est très malade. Leur confrontation va leur permettre d'établir un bilan sur leur séparation et sur les motivations de leur rupture. Existe-t-il une deuxième chance ? Antonio Munoz Molina avec son écriture musicale, évoque la nostalgie de la jeunesse, la perte de l'amour fou, la lâcheté et la fuite. Un roman passionnant d'un grand écrivain espagnol. (La suite, demain)

vendredi 20 mars 2026

Atelier Littérature, Venise, 2

 Danièle et Odile Ba ont découvert avec plaisir le roman crépusculaire de Thomas Mann, "La Mort à Venise", publié en 1912. Un écrivain quinquagénaire, un peu déprimé, un peu las de sa vie à Munich, retrouve la passion dans un hôtel du Lido en observant la beauté d'un jeune adolescent, Tadzio. Cette fascination amoureuse pourrait heurter mais Thomas Mann évoque la beauté comme un idéal platonicien du "Beau" tant le livre récèle de réferences littéraires de la Grèce antique. Il faut se souvenir de l'amour de l'empereur Hadrien pour le jeune éphèbe, Antinous. Ce texte philosophique peut se lire comme une histoire d'amour interdit qui entraîne la "déchéance" morale et physique de l'écrivain dans un dernier soupir sur une plage du Lido. Et Venise offre un décor théâtral et tragique à cet homme en fin de vie. Et si ce jeune homme incarnait tout simplement la vie, l'amour de la vie dans sa beauté la plus pure ? Il faut lire et relire ce chef d'oeuvre de la littérature allemande. Un diamant noir fascinant. Odile Ba a lu aussi le premier roman de Donna Leon, "Mort à la Fenice", le premier de la série Brunetti. Un maestro a été assassiné dans sa loge et dans les coulisses du théâtre, le commissaire découvre l'envers du décor. il faut découvrir ce roman policier pour se balader avec plaisir dans la cité vénitienne. Au lieu de parcourir un guide touristique, prenez quelques Donna Leon dans la valise ! Régine et Geneviève ont lu et apprécié "Le Grand feu" de Leonor de Recondo, publié en 2023 chez Grasset. En 1699, Ilaria, née dans une famille modeste de marchands, est placée par sa mère dans un orphelinat particulier car on y enseigne la musique au plus haut niveau. Les Vénitiens adorent assister aux concerts organisés mais les jeunes filles se cachent derrière des grilles ouvragées. Ilaria apprend le violon et devient copiste d'un musicien, le maestro Vivaldi ! Une amie, Prudenzia, va l'initier au monde extérieur en l'invitant chez elle et elle rencontrera l'amour. Ce roman lumineux évoque la passion de la musique et la beauté de la ville. Nietzsche a écrit : "Lorsque je cherche un autre mot pour exprimer le terme musique, je ne trouve jamais que le mot Venise". Voilà pour les lectures sur Venise en ce mois de mars. Certains textes n'ont pas été présentés comme celui de Jean-Paul Kauffmann, "Venise à double tour", un excellent récit sur les sublimes églises de la cité. Evidemment, pour ma part, je ne quitte pas Venise car je voguerai sur le Canal Grande dès dimanche...

jeudi 19 mars 2026

Atelier Littérature, Venise, 1

 Ce jeudi 19 mars, dans le salon-bar, "Jetez l'ancre", nous nous sommes retrouvées à Venise grâce aux livres et à la littérature. Odile Bo a démarré la séance avec le roman de Claudie Gallay, "Seule Venise", publié chez Actes en 2004. Notre amie lectrice a beaucoup aimé ce texte avec sa galerie de personnages attachants dont un prince russe, un couple de danseurs, un hôtelier et un libraire. La narratrice s'est réfugiée à Venise pour oublier un chagrin d'amour. Loin d'une Venise envahie par le tourisme de masse, l'écrivaine raconte une renaissance intime que la ville va lui offrir. Cette déambulation amoureuse dans une Venise hivernale se lit avec un grand plaisir. Odile Bo avait lu aussi et apprécié, "Les Jardins de Torcello", son excellent dernier roman paru en 2024. Evidemment, il faut mettre Claudie Gallay dans ses bagages pour la Sérénissime, car, avec son écriture à la Duras, elle sait décrire l'atmosphère vénitienne si magique en toutes saisons. Marie-Christine a beaucoup aimé le livre de Tracy Chevalier, "La Fileuse de verre", un roman historique, familial, patrimonial. Orsola, le personnage principal, notre fileuse de verre, traverse les siècles depuis le XVe jusqu'au XXIe et ce fil conducteur donne un charme particulier au texte. L'artisanat du verre est à l'honneur, surtout la production des perles, seulement réalisée par les femmes qui n'avaient pas le droit de souffler le verre pour créer des objets plus nobles. L'écrivaine évoque l'épisode de la peste, le monde des verriers, le commerce vénitien et l'histoire de la famille Rosso à Murano. Un très bon roman pour connaître Venise et ses environs pendant quelques siècles. Plus agréable à lire qu'un essai historique parfois un peu trop austère à lire. Véronique a aussi apprécié le roman d'Isabelle Autissier, "Le Naufrage de Venise", paru en 2024. Une vague gigantesque a englouti la cité. Avant cette catastrophe, la famille Malegatti s'est déchirée face à ce désastre naturel. Le père ne pense qu'au développement économique touristique tandis que sa femme rêve de sa permanence historique. Léa, leur fille, a compris la menace du changement climatique et elle milite pour la cause écologique. Isabelle Autissier s'insurge dans ce texte contre le déni et l'irresponsabilité des politiques. (La suite, demain)

mercredi 18 mars 2026

"Septembre noir", Sandro Veronesi

 Le nouveau roman de Sandro Veronesi, "Septembre noir", démarre ainsi : "Pour vous raconter cette histoire, je dois commencer par évoquer mes parents. Ils étaient à cette époque les dépositaires de ma sérénité, c'est donc qu'ils étaient de bons parents. J'avais douze ans et rien dans ma vie n'aurait pu, même de loin, rivaliser en importance avec eux". Le narrateur, Luigi Bellandi, professeur et traducteur, plonge dans son passé, surtout dans l'été 1972 au bord de la mer. Sa famille loue tous les ans une maison dans une station balnéaire toscane. Son père, avocat de métier, apprécie la voile et son fils, Gigio, l'accompagne souvent. Sa soeur est atteinte d'une maladie de la peau et elle reste le plus souvent avec sa mère, d'origine irlandaise, ne fréquentant la plage que le matin ou le soir. Que fait-on l'été à la plage ? Se baigner, rencontrer des copains, jouer au ballon, suivre le Tour de France. Gigio remarque une jeune fille, Astel Raimondi, la fille d'un homme riche. Cet industriel est marié avec une femme, originaire de l'Ethiopie. Les deux adolescents vont se fréquenter et se lier en partageant le goût des chansons de rock que le garçon traduit car il parle anglais grâce à sa mère. Ce sera le premier amour du narrateur. Astel l'invite dans sa belle maison bourgeoise. L'été se passe dans cette ambiance de bonheur jusqu'au dénouement final. Le titre du roman rappelle la tragédie des Jeux olympiques à Munich où des athlètes israéliens ont été tués par des terroristes palestiniens. Le père du narrateur s'absente souvent du foyer et celui d'Astel est assassiné. Le narrateur analyse cette rupture entre l'enfance innocente et une adolescence bousculée par la "férocité du monde". La famille heureuse se décompose à la fin de l'été. Sa mère quitte son mari et part dans son Irlande natale avec les deux enfants.L'adolescent a été trahi par ses parents et par la perte d'Astel. L'insouciance du narrateur se heurte à la réalité cruelle que les adultes introduisent dans sa jeune existence. Mais sur ces "ruines", le narrateur se reconstruit grâce à l'écriture. La fin du roman évoque les destins des quatre membres de la famille. Un roman intense, dense, profond à découvrir. Un portrait attachant du passage délicat entre l'enfance et l'adolescence. Et le charme italien en prime...

"Mort à Venise", Thomas Mann

 Dans le cadre de l'Atelier Littérature de mars, j'ai choisi le thème de Venise. J'ai donc lu pour la troisième fois le roman de Thomas Mann, "Mort à Venise", publié en 1912. L'écrivain allemand a découvert la cité un an avant l'écriture de son récit largement autobiographique. Gustav von Aschenbach, un quinquagénaire, est un auteur munichois reconnu, même annobli pour l'ensemble de ses oeuvres. Il décide de voyager seul et aboutit à Venise dans le Grand Hôtel des Bains au Lido. En observant les pensionnaires de l'hôtel, il remarque un jeune adolescent polonais d'une beauté stupéfiante. Ce garçon appartient à une grande famille et il est très entouré par ses soeurs et leur nurse. La fascination de l'écrivain pour ce jeune adolescent d'une beauté grecque le paralyse et il n'ose pas l'aborder tout en le suivant dans le labyrinthe vénitien. Il apprend que le choléra sévit sur la ville et il décide de rester dans son hôtel pour admirer son jeune Adonis. Il meurt sur la plage en contemplant Tadzio. Visconti a tiré un film magnifique de cette longue nouvelle en 1971. Dans un entretien, Thomas Mann déclare qu'il a désiré écrire une histoire d'amour interdit en pensant au dernier amour de Goethe pour une jeune fille. La passion du narrateur pour ce garçon provoque en lui le chaos intime et la dégradation morale. Et Venise dans ce roman crépusculaire ? La cité semble accablée par la chaleur, la puanteur et le choléra. A travers ce portrait peu flatteur de Venise, l'écrivain compare l'âme mélancolique de von Aschenbach à la ville, figée dans sa beauté de pierre et d'eau. L'écrivain au bout de ses forces rencontre l'Ange ou le Démon, incarné par le jeune éphèbe. Pour lui, ce sera sa dernière folie, sa dernière passion, son dernier souffle de vie. En le redécouvrant pour la troisième fois, j'ai encore mieux apprécié ce roman si viscontien avec la magie sulfureuse de la cité lacustre, vouée au déclin et à la disparition. J'ai retenu cette citation : "De la solitude nait l'originalité, la beauté en ce qu'elle a d'osé et d'étrange, le poème. Et de la solitude aussi, les choses à rebours, désordonnées, absurdes, coupables". Un récit envoûtant que l'on peut interpréter de différents points de vue ! 

lundi 16 mars 2026

"Ma vie avec Orwell", Isabelle Jarry

 J'ai lu "Ma vie avec Orwell", d'Isabelle Jarry, paru chez Gallimard. L'année dernière, j'avais découvert "Ma vie avec Proust" de Catherine Cusset et "Ma vie avec Colette". Cette idée de collection me semble très intéressante. Si j'étais devenue une écrivaine et que l'éditeur me proposait un portrait d'écrivain, quel aurait été mon choix ? Sans hésiter, Marguerite Yourcenar et je suis étonnée qu'elle ne soit pas encore intégrée dans la collection où l'on trouve Gérard de Nerval, Apollinaire, Mauriac, Joseph Conrad, etc. La vie personnelle du narrateur se mêle à celle de l'écrivain biographé. Isabelle Jarry relate les éléments importants dans l'existence d'Orwell : sa période de journaliste décrivant la misère sociale à Paris et à Londres, son engagement politique dans la Guerre d'Espagne auprès des républicains, sa santé fragile, son exil dans une île écossaise et sa mort prématurée. Les livres de l'écrivain anglais, "Dans la dèche à Paris et à Londres", "Le quai de Wigan" et "Hommage à la Catalogne" n'ont pas rencontré un grand succès auprès du public avant la parution de son grand roman iconique, "1984", publié en 1949. Il meurt l'année suivante de la tuberculose. Isabelle Jarry apprécie cet écrivain qui a fait de la "littérature un outil de lutte contre toute forme de dictature". Elle définit la dictature comme une distorsion du réel avec une langue nouvelle, une manipulation de l'information, et l'installation d'une pensée unique. Du totalitarisme impitoyable que le XXe siècle a malheureusement produit comme le stalinisme, le nazisme et l'islamisme aujourd'hui. il faudrait un nouveau Orwell au XXIe siècle pour évoquer notre monde actuel avec la toute puissance des réseaux et de l'internet sans oublier la montée irresistible des radicalités inquiétantes politiques et religieuses. Heureusement, la narratrice salue un ouvrage sur George Orwell, "L'autre vie de Georges Orwell" de Jean-Pierre Martin que j'avais beaucoup apprécié pour sa finesse littéraire. Avant de lire ou de relire ce chef d'oeuvre, "1984', il vaut mieux connaître la vie de Georges Orwell, un homme attachant, généreux, mais d'un pessimisme clairvoyant extraordinaire. 

vendredi 13 mars 2026

"Philip et moi", Colombe Schneck

 Dans les nouveautés de la Médiathèque, j'ai remarqué le roman de Colombe Schneck au titre évocateur, "Philip et moi", publié chez Stock. Le personnage principal, Esther, jeune française, trouve une place de jeune fille au pair pendant l'été 1991 chez Francine du Plessix, une journaliste américaine du New Yorker. Cette femme connue est obsédée par son voisin, l'écrivain célèbre, Philip Roth. Esther raconte son séjour dans ce milieu littéraire qui ressemble plus à un nid de vipères qu'à un paradis bienveillant. On se croirait dans le cercle des Verdurin avec des jalousies permanentes, des diffamations, des relations mondaines, des expériences sexuelles et des tromperies. Philip Roth n'est pas épargné dans ce monde frelaté et frivole. Quarante après, Esther retourne aux Etats-Unis et retrouve des témoins de son séjour. Mais, Philip Roth et Francine sont morts. Elle apprend alors le rôle néfaste de son hôtesse auprès du grand écrivain. Ils étaient amis et plus tard, les pires ennemis. En accusant Philip Roth de misogynie, cette femme aurait empêché son obtention du Prix Nobel de Littérature. Le portrait de l'écrivain devient repoussant au fil du récit. Obsédé par le sexe, par les femmes, il avait des relations volcaniques avec sa femme actrice, Claire, d'origine anglaise. J'ai lu ce recit romanesque par curiosité et puis, je me suis demandée pourquoi Colombe Schneck a consacré son livre sur ce couple antagoniste, Philip et Francine en se demandant souvent : ont-ils couché ensemble ? La lecture de ce texte procure un malaise certain car, même si l'on sait que Philip Roth était loin d'être un ange, il ne mérite pas que l'on fouille dans son passé d'homme à femmes. La vie sexuelle consentie entre adultes ne regarde pas les lecteurs et lectrices. Il vaut mieux lire les romans de Philip Roth et se faire une opinion personnelle sans engager un procès moral sur un homme qui a évoqué sa vie dans ses oeuvres autofictionelles. C'est rare que, dans ce blog, je critique un roman. Philip Roth demeure à mes yeux un des plus grands écrivains du XXe siècle et même si cet homme n'a pas eu une vie amoureuse banale, personne ne m'empêchera d'admirer ses prouesses littéraires. L'art d'égratigner la réputation d'un écrivain me semble quelque peu agaçant...   

mardi 10 mars 2026

"La Fileuse de verre", Tracy Chevalier

 Tracy Chevalier, écrivaine anglo-américaine, a composé des romans historiques très plaisants à lire en particulier "La jeune fille à la perle" et "Prodigieuses créatures". En 2024, elle publie "La Fileuse de verre", disponible dans la collection Folio. J'ai choisi ce roman dans le cadre de l'Atelier Littérature de mars sur Venise. L'histoire de notre fileuse démarre en 1486 en pleine Renaissance italienne et se termine à l'époque actuelle avec les mêmes personnages, une famille sur l'île de Murano. Cette entorse au temps est une originalité dans cette fresque historique de grande ampleur. Le milieu décrit évoque évidemment le monde des maîtres verriers qui, tout au long des siècles, ont préservé leurs secrets de fabrication. Souffler le verre reste le domaine des hommes. Mais, Orsola Rosso, l'héroïne du roman, transgresse cette tradition séculaire en trouvant une idée géniale : créer des perles de verre, un artisanat "toléré" par les hommes. Ce travail pourtant peu rémunéré va sauver sa famille pendant l'épidémie de la peste qui tuera plus de 40 000 vénitiens. Murano s'est toujours livré au commerce du verre et cette famille Rosso symbolise à elle seule la production ancestrale de cet artisanat noble qui dure encore aujourd'hui. La famille, solidaire et soudée, traverse les époques avec les drames et les bonheurs : la mort du patriarche, l'exil de la mère pendant la peste, les naissances, les mariages, les décès. Orsola comme les siens se méfie de la terraferma et ausi de Venise, la commerçante par excellence. La lagune devient le milieu essentiel du roman avec les bateaux, les gondoliers, les marchands. Orsola tombe amoureuse d'un pêcheur, Antonio, qui veut devenir maître verrier mais ce petit monde n'accepte pas facilement les "étrangers" à leur monde propre. Il s'exilera à Prague pour lancer le commerce du verre. Tous les ans, il fera parvenir à Orsola un petit dauphin en verre pour lui prouver son amour. Orsola se marie avec un verrier pour consolider l'entreprise familiale. Puis, arrive le déclin de Venise, les troupes de Napoléon et des Autrichiens, l'arrivée des vaporetti, de la foule touristique. Cette saga vénitienne se lit avec plaisir en rêvant de la lagune et de Murano, des verriers et des gondoliers, de Venise, la belle Sérénissime, figée dans un décor des siècles passés jusqu'au futur naufrage final. Ce roman très bien documenté sur l'artisanat du verre m'a appris le dur labeur des verriers de Murano et dans quelques jours, je visitera le musée du verre pour acquérir quelques perles d'Orsola... 

lundi 9 mars 2026

Rubrique Nostalgie, "L' Amour des livres"

 J'ai conservé dans ma bibliothèque des livres que je n'ai pas ouverts depuis des années. Mais, ils demeurent sur les étagères, ils m'attendent sagement que je les sorte de l'oubli. En balayant du regard mes bibliothèques, j'ai saisi un petit opuscule avec un titre alléchant, "L'Amour des livres", publié aux éditions "Le Temps qu'il fait". Je me suis demandée si cette maison artisanale, née en 1981, existait toujours et grâce à internet, j'ai appris que cette petite maison d'édition survivait encore et sur leur site, elle prône l'indépendance d'esprit, et "leur passion pour la langue" tout en poursuivant leur travail scrupuleux pour publier des ouvrages de qualité. Malgré la raréfaction des grands lecteurs, le coût réel de la diffusion, "Le Temps qu'il fait" propose toujours un catalogue de sept cents références. Le livre en question, "L'Amour des livres", est un recueil de textes pour fêter leur cinquième anniversaire dont le siège se trouve dans la région bordelaise. Les écrivains et les poètes publiés ne sont pas des "grosses pointures" parisiennes mais, bien au contraire, des hommes et des femmes discrets, intimistes, trop provinciaux peut-être. Je peux citer Jean-Pierre Abraham, Jean-Loup Trassard, Henri Thomas, Christian Bobin, etc. Le premier texte est signé de Baptiste-Marrey et il relate son apprentissage à l'âge de 17 ans chez un imprimeur à Paris. Jacques Laurans a écrit le quatrième texte et je ne résiste pas à citer ce passage : "Des livres attendent d'être lus, séjournant parfois plusieurs années avant qu'on les saisisse. Telle est l'amitié et la patience des livres. Ils demeurent droit, immobiles et silencieux, sachant que leur tour viendra au hasard d'une circonstance imprévisible. Pendant ce temps, une fine poussière se dépose sur la tranche des feuillets, tels ces minces fils argentés qui sillonnent discrètement nos tempes de lecteur". Quand je suis entrée dans "la religion des livres" tellement cet objet magique me passionnait, je collectionnais quelques ouvrages pour mieux connaître ce monde de l'imprimé. Je les ai précieusement conservés dans ma bibliothèque par fidélité et par "amour des livres" pour me souvenir de mes années passées dans ma librairie à Bayonne et dans les bibliothèques municipales. J'étais le capitaine de ces navires de livres, ancrés dans les territoires d'Eybens à Tarare, de Grenoble à La Tour du Pin pour terminer en Savoie,  à la bibliothèque universitaire de Chambéry. Quand je songe à mon passé professionnel, je me dis que j'avais quand mème une chance inouïe de vivre dans ce milieu culturel, délicieusement civilisé. L'amour des livres, l'amour de la connaissance, de la curiosité et de la vie !  

vendredi 6 mars 2026

"Seule Venise", Claudie Gallay

 Dans le cadre de l'Atelier Littérature de mars, j'ai choisi Venise. L'année dernière, Paris était à l'honneur et à chaque saison, je changerai d'horizon. Pourquoi pas Londres, Berlin, Vienne, Amsterdam et tant d'autres capitales européennes ? Pour ma part, je resterai bien en Italie mais quand même, je deviens trop chauvine. Dans ma liste bibliographique, je voulais intégrer "Les Jardins de Torcello" de Claudie Gallay mais il n'est pas encore disponible en livre de poche. J'ai donc opté pour "Seule Venise" de la même écrivaine. Ce roman, publié en 2004, chez Actes Sud, reprend le thème du son dernier roman, une déambulation d'une femme seule dans la ville magique. La narratrice dans "Seule Venise" a vidé son compte bancaire, a pris le train et s'est retrouvée à Venise en plein hiver pour oublier son amoureux qui l'a quittée. Sa maladie d'amour correspond bien à l'ambiance feutrée de Venise dans ses brumes et dans ses pluies. Dans une modeste pension, tenue par Luigi, elle a loué une chambre. Les pensionnaires forment une communauté empathique : un vieux prince russe, une jeune danseuse avec son fiancé, l'hôtelier si prévenant. Le vrai personnage du roman se nomme Venise, un lieu enchanté où l'esprit reste constamment aux aguets tellement le regard se promène dans un espace singulier. La jeune quadragénaire va se laisser guider par son intuition rêveuse dans le labyrinthe des ruelles et des canaux. Elle rencontre un libraire, un vrai, amoureux de la littérature. La librairie devient son hâvre de paix et d'espoir. Une relation amicale et peut-être amoureuse s'installe entre eux. Elle évoque aussi la présence de Zoran Music, un peintre de la Shoah, ce qui m'a beaucoup intéressée car j'avais vu à Venise une exposition de ses toiles tragiques au palais Fortuny. Le vieux prince russe a vécu un amour inoubliable dans sa jeunesse et la narratrice va retrouver cette femme cinquante ans après dans un couvent vénitien. Son séjour à Venise lui donne un nouveau souffle, un nouveau départ, de nouveaux désirs. Venise produit des miracles. Un roman promenade bien agréable à lire pour savourer le charme incommensurable de cette cité plus que millénaire.  

jeudi 5 mars 2026

"Hors-champ", Marie-Hélène Lafon

 Je viens de lire le dernier roman de Marie-Hélène Lafon, "Hors-champ", publié chez Buchet-Chastel. J'ai proposé cette écrivaine dans le cadre de l'atelier Littérature de décembre dernier et toutes les lectrices présentes appréciaient son écriture pour décrire le monde paysan du Cantal. On s'est posé la question de son futur roman. Allait-t-elle renoncer à sa fresque familiale et trouver un autre chemin romanesque ? La réponse se trouve dans son nouvel opus. En effet, elle poursuit l'évocation de cette famille dans le Cantal et creuse le lien qui unit Claire, la narratrice, le double de l'écrivaine, et Gilles, son frère. Ce frère taciturne, peu loquace, à fleur de peau est aussi le fils qui se sacrifie pour sauvegarder l'héritage familial, une grande ferme dans la vallée de la Santoire. Claire a réussi ses études et elle est devenue professeure agrégée à Paris. Une différence socio-culturelle les sépare, mais malgré tout, leur lien familial semble d'une solidité sans faille, indestructible. Claire perçoit le mal être de son frère, sa violence intérieure et sa solitude implacable. Le père et le fils vivent une relation infernale, basée sur l'incompréhension et le non-dialogue, une haine terrible. Gilles rêve parfois que son père disparaisse : "Il pense qu'il n'aurait plus peur si le père mourait". Il se retrouve "coincé, depuis toute la vie et pour toute la vie". Sa mère s'efface et craint aussi l'agressivité de son mari. Le seul ami de Gilles, Didier, choisit de se suicider. Claire raconte cet univers sombre, sans aucune joie, dur et aride. Pourtant, elle veut l'aider, le pousser à changer de vie. Quitter cet enfermement, ce confinement, cet exil, impossible pour ce frère empêché. Claire "avance à tâtons aux lisières de la vie de son frère, elle se tient là, comme en vigie". Comment choisir son destin ? Voilà la question centrale du roman. Où est la liberté pour Gilles ? Marie-Hélène Lafon avec sa prose percutante raconte une tragédie grecque au fin fond du Cantal avec comme personnages : un père maudit, une mère complice, une soeur gagnante et un frère vaincu. A la fin du roman, Gilles va-t-il enfin choisir son propre chemin ? Marie-Hélène Lafon ne donne pas la réponse... 

mercredi 4 mars 2026

Atelier Littérature, les coups de coeur, 2

 Régine a presenté son coup de coeur : "Le désir dans la cage" d'Alicia Wenz, paru chez Les Avrils en 2025. L'auteur de ce roman biographique est aussi compositrice-interprète. Elle connaît fort bien le monde de la musique et elle raconte la vie de Mélanie Bonis qui, à sept ans, découvre avec passion le piano. Elle entre au Conservatoire et côtoie Debussy, Satie et signe ses premières compositions avec son prénom raccourci, Mél, pour cacher sa féminité. Cette musicienne rencontre le chanteur, Amédée-Louis Hettich, mais ses parents refusent leur liaison et obligent leur fille à épouser un industriel fortuné. Malgré ce mariage contraint, elle invente sa musique contre vents et marées. Un destin de femme à découvrir. Mylène a choisi un recueil de six textes courts de l'écrivain danois, Jens Christian Grondahl, "Les Jours sont comme l'herbe", publié chez Gallimard en 2023. Ces histoires évoquent des situations de crise : l'amitié entre un adolescent danois et un prisonnier allemand de son âge sous l'Occupation à Skagen, un couple italo-allemand dépassé par l'engagement de leur fils envers les migrants pour ne citer que les deux premières. Dans tous ces textes, l'écrivain, toujours subtil et profond, pose la question du choix qui conditionne toute vie. Il va à l'essentiel pour révèler la vérité des personnages. Un grand écrivain danois que Mylène affectionne particulièrement et je partage évidemment son avis sur la finesse psychologique de son univers romanesque. Il faut lire aussi son très bon dernier roman, "Au fond des années passées". Marie-Christine a beaucoup apprécié l'ouvrage de Rachid Benzine, "L'homme qui lisait des livres", paru chez Juillard. Dans les ruines de Gaza, un vieil homme attend. Il est entouré de livres et un jeune photographe français pointe son objectif sur cet homme qui porte en lui tous les malheurs de son peuple. Un hommage à la poésie et au rôle primordial et apaisant des livres dans le chaos de la guerre. Odile Ba a lu avec plaisir, "La vie entière" de Timothée de Fombelle, parue chez Gallimard. Ce roman ressemble à un conte où le narrateur invente la vie d'une femme, Claire, pendant l'Occupation. Alors qu'elle attend son chef de réseau qui tarde à rentrer, elle imagine sa vie avec lui, les enfants, la vieillesse heureuse. Elle sait pourtant que le pire peut arriver. Voilà pour les coups de coeur du mois de février ! Rendez-vous le jeudi 19 mars pour partir à Venise avec les livres ! 

mardi 3 mars 2026

Atelier Littérature, les coups de coeur, 1

 Après la séquence sur l'héritage dans la littérature, Janelou a présenté le dernier prix Goncourt, "La Maison vide", publié chez Minuit. Une histoire d'héritage en quelque sorte. Ce roman s'est déjà vendu à plus de 500 000 exemplaires, un chiffre réjouissant pour tous les amoureux d'une littérature ambitieuse dans le meilleur sens du terme. Janelou nous a fait partager ce coup de coeur passionnant que les 700 pages n'ont pas effrayée. Comment relater cette fresque familiale tout en sauvegardant l'intéret de la découverte ? Notre amie lectrice a quand même révélé quelques événements de cette maison vide, un "métaroman" selon une critique du Monde des Livres. Elle ajoute aussi qu'un "roman est comme une maison vide qu'il faut remplir de personnages et de récits pour la faire vivre". Le narrateur cherche à comprendre les secrets de sa famille et il se met à fouiller son passé, des années 1880 aux années 1950, de ses arrière-grands-parents jusqu'à son propre père. Des personnages défilent ainsi dans le brouhaha de la grande Histoire, des deux guerres mondiales au rôle des femmes dans ces périodes où les hommes se battent sur le front. Nous croisons Marguerite, la grand-mère, effacée dans les photos, Marie-Ernestine avec son amour du piano et son mariage subi. Janelou nous a lu des passages et j'ai retenu la citation de Laurent Mauvignier : "C'est parce que je ne sais rien ou presque rien de mon histoire familiale que j'ai besoin d'écrire une sur mesure". Pour Janelou, ce grand roman "proustien" est un "incontournable" d'aujourd'hui. Donc à lire cet été ! Odile Bo a présenté un roman historique, "L'affaire de la rue Transnonain" de Jérôme Chantreau. Dans la France de 1834, la monarchie réprime de plus en plus les émeutes du peuple. A Paris, l'armée abat les habitants d'un immeuble situé dans cette rue Transnonain. Ces habitants étaient-ils des insurgés ? Non. Cet immeuble logeait des vieillards, des femmes et des enfants. Un des faits divers les plus tragiques de l'époque. L'auteur mène l'enquête et veut rendre justice à ces victimes méconnus. Ce roman très documenté a emporté l'adhésion totale de notre lectrice amie. Danièle a choisi un premier roman d'Alice Renard, "La colère et l'envie". Isor, une petite fille, mutique et rebelle, rencontre Lucien, un voisin retraité avec lequel elle devient amie. Cet ouvrage a beaucoup intéressé Danièle pour sa poésie et pour la singularité du sujet. Agée de 21 ans, cette jeune écrivaine a reçu plusieurs prix littéraires. 

lundi 2 mars 2026

Atelier Littérature, l'héritage, 2

 Les deux Odile et Geneviève ont choisi "Héritage" de Miguel Bonnefoy et d'un accord commun, elles ont beaucoup apprécié ce roman, publié chez Rivages en 2020. Ce livre a obtenu le prix des Libraires et raconte l'histoire passionnante de plusieurs générations de la famille des Lonsonier. Le premier patriarche est parti au Chili en emportant un pied de vigne des coteaux du Jura à la fin du XIXe siècle. Son fils, Lazare, de retour de la Première Guerre Mondiale, poursuivra l'héritage de son père en construisant dans le jardin la plus belle des volières du pays. Margot, sa fille, sera pionnière de l'aviation et donnera naissance à Ilario Da, le révolutionnaire. Ce roman très puissant reliant les deux continents est une fresque familiale, sociale et historique, passionnante à lire. Danièle a découvert "Le Noeud de vipères" de François Mauriac, publié en 1932 et disponible en livre de poche. Parfois, les classiques du XXe siècle sont peu lus et je félicite Danièle d'avoir choisi ce roman familial à l'allure d'un thriller. Ce roman "vipérien" concerne surtout le père de famille, mal aimé et craint par ses enfants adultes. Le venin s'est infiltré dans le coeur de cet homme, obsédé par l'argent. Il veut déshériter sa progéniture qu'il déteste. Cette histoire bordelaise prend des accents balzaciens quand le père de famille choisit comme héritier, son fils illégitime, né d'une relation avec sa maîtresse parisienne. Mais, coup de théâtre, il est cruellement déçu par ce jeune homme. L'argent, maître de son destin, lui a gâché sa vie. Sa femme meurt subitement et dans sa solitude, il comprend enfin qu'elle l'aimait. Un roman fort, servi par le style d'un grand écrivain. Régine a présenté "Les silences d'Ogliano" d'Elena Piacentini chez Actes Sud. Un village du Sud, une famille riche, un crime, des lourds secrets de famille transmis de génération en génération. Régine a bien précisé que ce roman évoquait davantage l'héritage moral et le passage délicat de l'adolescence à l'âge adulte. Un roman agréable à lire avec un fil conducteur, le personnage d'Antigone. Odile Bo a beaucoup aimé "L'héritage d'Esther" de Sandor Marai, publié en 1939. Ce roman envoûtant raconte l'histoire d'une femme, Esther, victime d'un escroc dont elle est toujours amoureuse vingt ans après. Il revient la voir pour récupérer l'héritage de sa femme, soeur d'Esther. Le cynisme de cet homme malhonnête, sa rapacité, son inconscience le rendent particulièrement odieux. Comme Odile, J'aime beaucoup Sandor Marai dont son journal intime, un grand écrivain hongrois à lire sans modération. 

vendredi 27 février 2026

Atelier Littérature, l'héritage, 1

 Nous étions presque au complet ce jeudi 26 février au bar salon "Jetez l'ancre" pour évoquer le sujet de l'héritage et parler des coups de coeur. Après avoir donné les dates des prochains ateliers, j'ai proposé à Mylène de démarrer la séance. Elle a beaucoup aimé "L'héritier" de Vita Sackville-West (1892-1962), une écrivaine anglaise surtout connue pour son histoire d'amour avec la grande Virginia Woolf. Son roman raconte l'héritage inattendu d'une tante à son neveu, Perigrine Chase. Il reçoit un domaine magnifique dans la campagne anglaise. Modeste employé, il découvre la magnificence de ce manoir et de son jardin avec ses paons. Mais, il doit vendre ce domaine pour éponger les dettes de sa tante. Plus le temps passe, plus il est séduit par la beauté du lieu malgré la menace de la mise en vente, organisée par un notaire. Mylène a beaucoup apprécié la finesse psychologique du jeune homme, saisi par le charme du lieu. Ce livre lui rappelait le talent fou des écrivaines anglaises avec leurs analyses pyschologiques en profondeur. Agnès a découvert Richard Russo et son roman, "Le Testament de Sully", publié en 2023. Sully, le père de Peter, a laisse un héritage moral à son fils : prendre soin de sa famille, de ses amis et des inconnus. Peter, professeur d'université, retrouve son fils, Thomas, après des années de séparation. Par ailleurs, un corps a été découvert dans un hôtel abandonné dans cette ville, North Bath, en pleine crise sociale. Au-delà de cet évenement, l'écrivain américain décrit un monde difficile où seuls, les liens humains peuvent apporter du réconfort. Tous ces personnages, cabossés par la vie, ont ému Agnès qui a vraiment "adoré" ce livre et comme il appartient à une trilogie, elle lire les deux premiers, "Un homme presque parfait" et "A malin, malin et demi". Un écrivain à découvrir ! Marie-Christine a présenté un récit hors de la liste, "Comment j'ai vidé la maison de mes parents" de Lydia Flem. Evidemment, cet ouvrage évoque la mort des proches et comment les objets leur appartennant deviennent parfois des trésors pour ne jamais les oublier. (La suite, lundi)

mercredi 25 février 2026

"La Ligne", Aharon Appelfeld

  J'ai écouté sur France Culture l'écrivaine française, Valérie Zenatti, dans l'émission "A voix nue". Elle m'a donné envie de lire Aharon Appelfeld (1932-2018), dont elle est la traductrice officielle. J'ai donc découvert "La Ligne", publié en 1991 et disponible chez L'Olivier en 2025. Le narrateur récurrent de ses récits s'appelle Erwin, obsédé par la Shoah et par la difficulté d'être juif après le génocide. Les parents du protagoniste sont morts dans les camps de concentration. Le narrateur veut venger les siens, exterminés par les nazis et il a retrouvé le commandant du camp, le SS Nachtigall, dans un village où il s'est caché. Au fil du récit, il relate l'engagement communiste de ses parents et leur soutien aux locaux ruthènes qui, plus tard, n'hésiteront pas à pourchasser les juifs dans des pogroms. Après la guerre, Erwin passe sa vie dans les trains car il ne peut pas choisir un lieu permanent. Son vagabondage, baptisé "dromomanie", le mène de l'Italie en Autriche en s'arrêtant dans les mêmes étapes. Il exerce le métier de représentant de commerce et son activité concerne les objets de culte juif, souvent abandonnés et parfois pillés. Dans les auberges, il retrouve des femmes, des rabbins, des commerçants qui rêvent de partir en Israël sans réaliser ce projet vital pour eux.  Par contre, sur sa route, il rencontre l'antisémitisme des ex-bourreaux qui n'éprouvent aucun remords ni pardon envers leurs victimes. Je ne vais pas relater l'issue du roman. Va-t-il tuer le commandant SS ? Erwin parviendra-t-il à ressentir un certain apaisement après sa vengeance ? Lire Aharon Appelfeld, c'est découvrir un grand écrivain israélien, s'installant en Israël dès 1946. Il a choisi l'écriture et enseigna la littérature à l'université Ben Gourion jusqu'à sa retraite. Il était un ami de Philip Roth qui le comparait à Kafka. Il disait : "L'écriture m'a arraché aux profondeurs du désespoir. Elle est le fondement sur lequel j'ai reconstruit ma vie". Pour mieux connaître cet écrivain, il faut lire le récit de Valérie Zenattti, "Dans le faisceau des vivants" où elle raconte sa relation amicale et admirative avec l'écrivain israélien. 

mardi 24 février 2026

"Rendez-vous de Venise", Philippe Beaussant

 J'ai choisi comme thème du futur atelier Littérature de mars, la ville de Venise. L'année dernière, j'avais proposé Paris, un lieu romanesque par excellence. Venise s'est imposée tout naturellement car la Sérénissime symbolise pour moi la beauté avec un B majuscule dans toutes ses dimensions : musicale, picturale, architecturale et littéraire. Un lieu unique au monde qui reçoit évidemment des millions de touristes, la plupart du temps émerveillés par le Grand Canal, les palais et les églises, les places et les ruelles, et l'eau comme élément essentiel de Venise, la vraie peau de la ville. Je vais passer une semaine en mars pour retrouver cette ambiance si particulière, arpenter un vaisseau amarré à la terre, sans la présence inévitable des automobiles. Toutes sortes de bateaux défilent sous nos yeux ébahis, surtout les vaporetti. Par conséquent, je me nourris de livres vénitiens en ce moment et j'ai lu récemment le "Rendez-vous de Venise" de Philippe Beaussant, publié en 2003 chez Fayard. Un vieil oncle, Charles, historien d'art et spécialiste de la peinture italienne, a pour secrétaire particulier, son neveu, Pierre, le narrateur. Cet amateur des femmes "peintes", surtout celles de la Renaissance italienne, ne semble pas avoir connu l'amour. A la mort de cet oncle esthète, le neveu découvre un carnet de notes intimes où il est question d'une femme inconnue qu'il aurait aimé avec passion. Elle s'appelait Judith et c'était une de ses élèves. Comme elle voulait un enfant que lui ne désirait pas à cause de son âge avancé, ils se sont quittés. Pierre esr bouleversé par cette découverte. Dans un colloque où il est invité, il rencontre cette femme, historienne d'art comme lui. Son oncle lui cachait cette passion et il apprend aussi que Judith est mère d'un fille. Une intrigue amoureuse va se développer entre la fille de Judith et le neveu de Charles. Quand on aime l'Italie, la peinture, l'art, Venise, il faut lire ce roman érudit mais jamais pontifiant. J'avais évoqué un roman de Philippe Beaussant sur le musicien Stradella dans ce blog. J'ai retrouvé l'écriture élégante et raffinée de cet écrivain académicien un peu suranné aujourd'hui mais la littérature vintage posède un charme certain.

lundi 23 février 2026

"L' Anniversaire", Andrea Bajani

 Andrea Bajani vient de publier "L'anniversaire", paru chez Gallimard. Un roman coup de poing, un roman coup de coeur. L'auteur italien enseigne l'écriture créative à l'université de Houston aux Etats-Unis. Dans un article de presse, il se défend d'avoir écrit un récit autofictionnel et revendique la fiction pour son texte, criant de vérité. En Italie, son roman a obtenu le prix Strega et le prix des Lycéens. Dans le pays qui qualifie la famille "d'intouchable, de sacrée, d'archaïque", l'auteur a pris un risque en dénonçant cette "légende" de parents aimants et inoubliables. Bien au contraire, sa plume ne dérape pas quand il décrit l'ambiance toxique dans le foyer familial du narrateur. Emmanuel Carrère a commenté le roman en le résumant ainsi : "Peut-on se débarrasser de ses parents ? Du mal qu'ils nous ont fait ? Sans retour et sans appel ?". Le narrateur prend une décision radicale en décidant de ne plus jamais revoir les siens. Son père, autoritaire et violent, est un véritable tyran domestique. Son emprise sur sa femme et ses deux enfants s'exerce quotidiennement. La mère subit en silence les humiliations que son mari lui inflige. Il mène même une double vie avec sa maitresse. Le fils aîné a donc quitté cette famille et dix ans après, il revient à l'occasion d'un anniversaire. Le portrait de sa mère domine le récit car le père semble correspondre à un "masculisme" patriarcal typique : "Mon père voulait qu'elle ne soit rien de façon à pouvoir, lui, être quelque chose". Cette femme silencieuse, enfermée, supporte cette situation dans une soumission inexplicable. Le fils s'interroge sans cesse par l'absence de réactions vitales de sa mère. Le fils aime pourtant cette femme si émouvante qu'il aimerait sauver : "Je devais la soustraire à l'obscurité", la "désincorporer" de son mari. Cette "ombre qui se meut dans les coulisses du théâtre familial" , cette femme quasi morte, comment peut-elle accepter cette non-vie ? La peur d'être battue ? En fait, elle vit dans la terreur de son époux. Le narrateur apporte plusieurs éclairages sur cet couple parental qu'il vaut mieux fuir.  D'une plume scalpel, précise, concise, Andrea Bajani plaide pour l'acte de libération, symbolisée par une rupture définitive face à une famille dysfonctionnelle. Son salut dépend de cette fuite sans pardon possible. Un des romans les plus percutants en ce début d'année. 

jeudi 19 février 2026

"Le coeur lourd", Alain Finkielkraut

Alain Finkielkraut vient de publier "Le Coeur lourd" chez Gallimard. Il s'entretient avec Vincent Trémolet de Villers, journaliste au Figaro. J'appartiens à sa génération à trois ans près et j'ai lu ses ouvrages précèdents surtout ceux qui évoquent son lien amoureux avec la littérature. Alain Finkielkraut symbolise à mes yeux la nostalgie absolue et il se décrit tout au long de cet essai avec un "coeur lourd". Le livre démarre par une préface du journaliste présentant leur rencontre et leur méthode du dialogue. Suit un poème, un hommage à Georges Perec quand le philosophe égrène ses souvenirs sous forme d'une liste mémorable. Evidemment, il parle de la France d'avant, au temps du Général de Gaulle quand il apparaissait à la télé en noir et blanc. Et aussi, "des ouvreuses de cinéma, avec leur panier d'esquimaux et de chocolats glacés". Et des "billets de banque avec les portraits de Pascal, de Richelieu, de Montesquieu et de Saint-Exupéry". Cette liste peut faire sourire car le passé d'un pays n'intéresse plus grand monde mais je me retrouvais dans cette description d'un pays disparu. Quand le journaliste lui demande de parler de son rapport à la France, il cite les paysages qui le comblent : "la montagne Sainte-Victoire, la basilique de Vézelay, les paysages de Dordogne, le col du Ventoux, les vaches normandes, le cimetière de Lourmarin où repose Albert Camus". Il n'oublie pas aussi ses éblouissements pour quelques villes italiennes : Mantoue, Lucques, Sienne, Lecce, etc. Comme je le comprends ! Je partage avec ce philosophe, son pessimisme qui me rappelle l'espagnol Miguel de Unamuno avec son "sentiment tragique de la vie". J'apprécie chez lui sa passion de la littérature et des écrivains-phares en particulier Milan Kundera, Philip Roth, Hannah Arendt, Henry James, Flaubert, Conrad, Tchekhov. Le philosophe aime la pensée nuancée, les valeurs morales, la méritocratie, les animaux, la beauté du monde, la continuité historique. Il déteste les extrêmes, les dictatures, les totalitarismes mais aussi, la laideur des centres commerciaux, les éoliennes, l'élevage massif. Il est souvent caricaturé à cause de son esprit décliniste viscéral et de sa panique devant un monde qui change trop vite. Dans cet ouvrage, il est aussi question de ses positions sur Israël, sur le judaïsme. Il rappelle le passé de ses parents, fuyant la Pologne antisémite. Son père a été déporté à Auschwitz. Dans sa jeunesse, le philosophe se proclamait universaliste et cosmopolite mais en constatant que la France se transformait, il s'est senti "français" quand "la France se dépouillait rageusement d'elle-même". Un essai efficace pour découvrir les tourments et les inquiétudes légitimes d'un philosophe  "au coeur lourd", Alain Finkielkraut, un homme d'une gauche éthique et antitotalitaire comme son maître, Albert Camus. 

mardi 17 février 2026

"Nos héritages", Anna Hope

 Anna Hope, écrivaine anglaise, vient de publier son tout dernier livre, "Nos Héritages", aux Editions Gallimard dans la collection "Du Monde entier". Ce cinquième roman après "Le Chagrin des vivants", "La salle de bal", "Le Rocher blanc" et "Nos espérances", se lit avec un grand plaisir de lecture car j'ai reconnu le talent romanesque de la filière "écrivaines anglaises". Anna Hope a choisi un décor magnifique, celui d'un manoir, inspiré de Hammerwood Park, construit en 1792 avec ses colonnes doriques et ses frontons néo-classques dans un immense parc avec une rivière, des forêts, des étangs et des collines verdoyantes. Frannie, l'héritière d'un domaine, prépare les obsèques de son père et réunit tous les membres de sa famille à cette occasion. La jeune femme adore ce lieu où la nature est préservée : "un endroit fait de chênes et d'eau, de tritons, d'orvets et de rossignols". Elle-même s'engage dans un projet de "réensauvagement" de cet espace de quatre cents hectares dans le Sussex afin de créer un couloir de biodiversité avec d'autres propriétaires. Son militantisme écologique et son autorité naturelle lui donnent un charisme incontestable. Son frère lui propose un projet plus lucratif concernant la construction d'une clinique haut de gamme. Mais Frannie hésite à réaliser ce chantier. Sa soeur, enseignante à Londres, invite la fille de la dernière compagne de son père, Clara. Celui-ci a refait sa vie aux Etats-Unis avec sa maîtresse avant de revenir en Angleterre. Cette jeune américaine accepte l'invitation mais sa présence va provoquer un séisme familial. Elle a effectué des recherches sur le manoir en tant qu'historienne et elle révèle un secret caché depuis des générations. Pour connaître ce secret historiquement scandaleux, il faut lire ce roman politiquement engagé dans la cause écologique. L'écrivaine revisite le lourd passé colonial de son pays et ses conséquences délètères. Ce manoir bien mal acquis par son premier propriétaire sera-t-il sacrifié par Frannie ? Peut-on effacer le passé ? Un tableau d'art, hérité de son ancêtre problématique, sera mis en vente et réconciliera peut-être l'héritière avec son héritage. 

vendredi 13 février 2026

"Une drôle de peine", Justine Lévy

 J'ai emprunté par curiosité le récit autobiographique de Justine Lévy, "Une drôle de peine", publié chez Stock. Ce récit fiévreux évoque la mère de la narratrice, Isabelle Doutreluigne, la première épouse du philosophe Bernard-Henri Lévy. La mort de sa mère remonte à vingt ans et sa fille décrit ce moment d'une tristesse infinie où elle ne réalise pas la disparition de cette femme singulière.  Son deuil semble impossible et Justine Lévy veut raconter la vie d'Isabelle dans les années 70. La narratrice a cinq ans et sa mère vit avec Violaine, son amante. Elle décrit l'état de l'appartement avec les litières de chat toujours débordantes, le désordre envahissant, les livres éparpillés sur le sol, des bouteilles à l'abandon. Et surtout, la présence des seringues, de la drogue. C'était les années subversives après Mai 68 où tout était permis et où rien n'était interdit. Cette mère excentrique était belle, ancien mannequin et ex-détenue. Mais, elle a confié sa fille à son père, ne pouvant l'élever "normalement". Cet événement n'empèche pas Justine d'aimer sa mère avec une ferveur filiale qu'elle ne cesse d'écrire dans cet hommage à une femme pourtant défaillante à plusieurs niveaux. Elle relate aussi sa fin de vie car elle était atteinte d'un cancer. Ces pages sur cette malade admirable montrent son esprit audacieux et iconoclaste, narguant sa mort prochaine. Après le décès d'Isabelle, sa fille la cherche dans tous les lieux qu'elle a traversés dans sa vie bohème : à Mordelles dans la maison familiale, dans l'asile où vit son oncle, à Montmartre dans un café. Elle part même en Inde pour retrouver le fantôme de sa mère, mais, cette quête reste sans réponse : "Plus personne ne se souvient d'elle. Et moi, non plus. La preuve, cette enquête lamentable pour essayer de la faire revivre et où je suis en train de l'enterrer". Ce récit ressemble à une lettre d'adieu, un adieu d'amour à une mère au fond inconnue tant sa vie ressemblait aussi à un mirage. Un livre perturbant mais intéressant.

jeudi 12 février 2026

"L'héritage d'Esther", Sandor Marai

 J'ai choisi le thème de l'héritage pour l'Atelier Littérature de février, un sujet romanesque souvent traité dans la littérature mondiale tellement cette coutume traverse tous les temps et tous les lieux. J'ai donc découvert un roman de l'écrivain hongrois, Sandor Marai (1900-1989), "L'héritage d'Esther", publié en 1939 et disponible en Livre de Poche. Esther, le personnage principal, vit recluse dans sa maison de famille, engourdie dans sa solitude et dans sa mélancolie. Elle partage sa maison avec Nounou, une sorte de tante et vivent chichement de la vente de leurs légumes de jardin. Elle a aimé un homme dans sa jeunesse, Lajos, qui lui a préféré sa soeur aînée, Vilma. Esther ne s'est jamais remise de cet échec amoureux. Vingt ans ont passé, sa soeur est morte. Elle reçoit une lettre où cet homme lui signale sa visite prochaine. Mais, Lajos, est resté le même homme : insaisissable, profiteur et surtout malhonnête. Il emprunte de l'argent à ses proches et ne les rembourse pas. Obsédé par l'argent, il ressemble à un antihéros balzacien. Un face à face pathétique s'engage entre les deux protagonistes et renforce l'idée que la connaissance d'autrui reste toujours un obstacle. Pourquoi Esther est-elle attirée par cette marionnette d'homme ? Et lui, comment se voit-il tellement il se montre déplaisant, calculateur, hypocrite. Autant Esther vit dans la frugalité, autant Lajos vit dans l'excès. Si Esther s'était mariée avec Lajos, aurait-elle mené une meilleure vie, une vie heureuse ? Il est venu réclamer la part d'héritage de la soeur d'Esther. Mais, il a déjà dépouillé cette famille avec le diamant d'une bague de fiançailles. Ce personnage possède une échelle de valeurs peu commune, un sentiment d'impunité révoltant. Comment se termine ce roman dense, intimiste, troublant ? Je ne le dirai pas car il faut lire ce bijou romanesque. Comme ses camarades Stefan Zweig, Joseph Roth, Arthur Schnitzler, Sandor Marai excelle dans l'art subtil des relations complexes entre les hommes et les femmes. Evidemment, qui peut apprécier le redoutable Lajos ? Personne. Mais, Esther, la victime masochiste de cet escroc attire toute notre empathie... 

mardi 10 février 2026

"Le Rouge et le Noir", Stendhal, 2

 La passion amoureuse se développe entre Julien et Mathilde avec des vagues montantes et descendantes. Leur différence de classe tisse une frontière invisible entre eux et Mathilde va tomber enceinte. Elle ne rénonce pas à Julien et souhaite l'épouser. Son père, fort mécontent de son choix, cède et accepte d'annoblir Julien qui devient Monsieur le Chevalier Julien Sorel de La Vernayre. Mais, le Comte reçoit une lettre de Madame de Rênal, dénonçant "l'immoralité" de son ancien amant, "rongé par l'ambition". Julien apprend cette nouvelle, ce qui compromet sa conquête sociale. Il se rend à Verrières et entre dans l'église. Il tire à deux reprises sur son ancienne maîtresse mais, elle est seulement blessée. Mathilde en apprenant le geste de Julien, passe le voir en prison et tente de le sauver. Même Madame Rênal lui pardonne en écrivant aux jurés. Elle va parvenir à lui rendre visite en prison. Julien retrouve sa passion pour elle mais il se résigne à la mort. Mathilde éprouve une folle passion pour ce jeune homme et elle embrassera sa tête décapitée comme l'a fait Marguerite de Navarre avec la tête de son amant, un de ses ancêtres. Madame de Rênal meurt trois jours après Julien. Stendhal s'est inspiré d'un fait divers en Isère. Antoine Berthet, étudiant aux séminaires de Grenoble, a été guillotiné car il avait tenté d'assassiner sa maitresse. Dans ce roman, le contexte historique semble bien complexe et pour comprendre le destin tragique de Julien Sorel, il faut se plonger dans cette société française où régnait un clivage insurmontable entre la noblesse et le peuple. Julien veut sortir de sa condition sociale en accèdant par l'amour à la classe supérieure. Son échec reflète aussi la dure réalité d'une société bloquée où l'hypocrisie anime les relations humaines, allant de la religion à l'importance de l'argent. Stendhal dénonce tous ces aspects dans ce roman réaliste. J'ai retrouvé dans ce texte la célèbre citation sur le roman : "Un roman est un miroir qui se promène sur une grande route. Tantôt il reflète à vos yeux l'azur des cieux, tantôt la fange des bourbiers de la route". J'ai relu ce classique avec beaucoup d'intérêt, me souvenant de la trame romanesque mais j'ai remarqué la personnalité troublante de Julien Sorel, un jeune homme en proie à un malaise existentiel majeur. L'amour semble le sauver à deux reprises mais, son orgueil et son manque de lucidité le conduisent au pire, son geste fatal envers Madame de Rênal. Un grand classique incontourable, à la fois un roman d'amour, un thriller et un roman historique. 

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lundi 9 février 2026

"Le Rouge et le Noir", Stendhal, 1

 J'ai parlé de notre patrimoine immatériel dans ce blog en commentant l'ouvrage d'Emmanuel Godo sur l'actualité des classiques. J'ai donc relu un des romans qui m'avait le plus marquée dans mes années de jeunesse et je restais sur cette découverte essentielle, celle du "Rouge et le Noir" de Stendhal. Publié en 1830, avec le sous-titre, "Chronique du XIXe siècle", ce deuxième roman après celui "d'Armance", se divise en deux parties : l'histoire de Julien et Madame de Renal à Verrières et celle de Julien et de Mathilde de la Mole à Paris. Julien Sorel est le troisième fils d'un "scieur" qui méprise son fils, plus attiré par les choses de l'esprit que la coupe du bois. Il se distingue de ses deux frères par son goût des études et il parle même le latin. Un "transfuge" de l'époque. Le curé Chélan le protège et l'encourage à lire les textes religieux. Mais, Julien éprouve une admiration sans bornes pour Napoléon et il connaît par coeur "Le Mémorial de Sainte-Hélène". Ce curé du village le recommande auprès du maire de Verrières, Monsieur de Rênal, comme précepteur de ses enfants. Timide, maladroit, Julien Sorel pénètre dans le monde bourgeois du maire. Il est tout de suite attiré par sa femme et décide de la conquérir. Ils vont vivre leur passion en se cachant, en jouant la comédie devant les enfants et le mari qui ne se doute de rien. Elisa, la femme de chambre, tombe amoureuse de Julien mais celui-ci la repousse. Elle se venge en envoyant une lettre anonyme au maître de la maison dans laquelle elle raconte l'adultère de Madame de Rênal. Le maire ne peut pas croire à cette forfaiture de son épouse et par prudence, il décide de se séparer du précepteur. Julien intègre le séminaire de Besançon. Les deux amants se retrouvent dans une dernière entrevue mais le jeune homme ne soupçonne pas l'amour passionnel de sa maîtresse. Il imagine qu'elle est devenue indifférente à son départ. Au séminaire, il est détesté par ses camarades, incultes aux yeux de Julien. L'abbé Pirard lui propose alors de travailler auprès du Marquis de La Mole comme secrétaire. Il part alors à Paris. Son employeur remarque l'intelligence du jeune homme, sa disponibilité et sa discrétion. Dans le faubourg Saint-Germain, l'ambition règne à tous les niveaux. La fille du marquis remarque la fierté et la droiture de Julien alors qu'elle est courtisée par de nombreux prétendants de haut rang, mais qu'elle repousse sans cesse.  Commence alors l'intrigue amoureuse la plus surprenante dans le roman stendhalien. (la suite, demain)

vendredi 6 février 2026

"Avec les grands livres, actualité des classiques", Emmanuel Godo, 2

 Les vingt-quatre chapitres de ce manifeste sur les classiques fourmillent d'anecdotes, de références, de citations et évitent le piège d'une érudition écrasante. Bien au contraire, l'auteur remet à l'honneur ces vieux textes, souvent passés de mode, la plupart du temps écartés par les enseignants pour leur complexité. Au fil des pages, je retrouvais le goût des lectures de mes années de collège et du lycée quand je découvrais Colette, Giono, Martin du Gard, Balzac, Stendhal et tant d'autres balises de survie. Tous ces classiques ont forgé mon esprit en me donnant l'amour de la langue française, de la poésie, du théâtre. Les cours de français reposaient sur les célèbres Lagarde et Michard qui nous révèlaient les écrivains du Moyen Age au XXe siècle. Et je me souviens encore d'une pièce de Molière, "Les Fourberies de Scapin" que j'ai lue dès ma 6e et même interprétée avec d'autres élèves en plein cours ! Comme c'était ludique et éblouissant de découvrir ce génie du théâtre à cet âge premier. Emmanuel Godo considère les grands textes comme des "enclaves aux avant-postes" d'une autre temporalité car la tyrannie de notre époque empèche l'accès aux chefs d'oeuvre du passé. Evidemment, se lancer dans la lecture des classiques exige de l'attention, du silence, de la solitude et une position de retrait face aux divertissements que la société offre en permanence. Je me souviens de mes relectures balzaciennes, surtout du "Père Goriot" et de la "Cousine Bette", des romans passionnants du XIXe entre l'amour trahi d'un père et la duplicité d'une femme humiliée. L'auteur cite beaucoup de personnages comme Emma Bovary, Don Quichotte, Julien Sorel, Anna Karénine et ces êtres fictifs qui nous confient leurs secrets,  nous donnent "le sentiment de sortir d'un exil et de retrouver une sorte de patrie qu'on cherche en vain du côté de l'actuel". Emmanuel Godo pourrait s'attirer les foudres des antinostalgiques, des oublieux du passé et de la pensée. Mais, pour tous les amoureux de la littérature, on ne peut qu'aimer "ce fil d'or qui passe, de siècle en siècle, d'esprit en esprit, comme une fraternité et une espèrance unissant les êtres dans une communauté sensible". Les classiques ne sont pas des "vestiges des civilisations mortes", mais, bien au contraire, des habitats vivants qu'il faut revisiter sans cesse. Quand un écrivain lance un cri d'amour pour la littérature, je partage avec un plaisir gourmand sa démarche !

jeudi 5 février 2026

"Avec les grands livres, actualité des classiques", Emmanuel Godo, 1

Quand je regarde toutes mes pléiades dans ma bibliothèque, je ressens la nostalgie de ma jeunesse où l'on peut se dire qu'on a tout le temps devant soi pour lire les classiques de la littérature. Et comme le temps passe, trop vite à mon goût, j'ai enfin décidé de lire ou de relire quelques classiques, surtout ceux qui m'ont enchantée quand je suivais mes chères études littéraires à l'université de Pau dans les années 70. Mes métiers successifs, libraire et bibliothécaire, m'obligeaient à découvrir les nouveautés et m'ont  éloignée de ce patrimoine culturel. Je vais rattraper ce retard car j'ai l'impression que cette démarche de retrouvailles avec les "grands livres" devient urgente. J'ai donc découvert un charmant ouvrage, "Avec les grands livres, actualité des classiques", d'Emmanuel Godo, publié en 2025 chez l'Observateur. L'auteur et critique littéraire très érudit enseigne la littérature au lycée Henri IV de Paris. La grande théorie de son essai repose sur le postulat suivant : dans un monde ultramoderne où les sollicitations des écrans diminuent la concentration silencieuse, la lecture se transforme en acte militant pour une belle et bonne cause. Les "grands livres" permettent de "s'arracher au vacarme ambiant", incitent à la vie intérieure pour se mettre en retrait de la folie du monde. Les livres nous "grandissent", nous délivrent de l'ennui et nous donnent des "forces spoirituelles" surtout pour un athée. L'auteur relate de nombreuses citations sur la vie intense procurée par la lecture. Ulysse dit à ses compagnons :"Vous ne fûtes pas faits pour vivre comme des bêtes brutes, mais pour conquérir vertu et connaissance". Emmanuel Godo écrit joliment : "On revient aux classiques, comme on retrouve, au gré de la vie, une maison de famille". Cette maison de famille livresque, je l'ai construite depuis l'âge de dix ans quand je suis tombée dans le monde du papier. Et les classiques, de Balzac à Flaubert, de Stendhal à Nerval, je les ai savourés très jeune, trop jeune. Ils m'attendent désormais avec impatience. L'auteur reprend la citation connue de Montaigne : "Il se faut réserver une arrière-boutique toute nôtre, toute franche en laquelle nous établissons notre vraie liberté et principale retraite et solitude". S'il conseille les classiques, nourritures spirituelles nécessaires, il déplore "la malbouffe livresque", une pléthore de livres inutiles. Kafka, lui aussi, déclarait qu'un "livre doit être la hache qui brise la mer gelée en nous". (La suite, demain)

mercredi 4 février 2026

Boualem Sansal, enfin académicien

 Quelle bonne nouvelle ! Enfin, Boualem Sansal appartient désormais à l'Académie française depuis le 29 janvier au fauteuil 3. Il a obtenu 25 voix sur 26. Quel est son collègue qui n'a pas voté pour lui ? Mystère... La presse et les médias ont salué à l'unanimité son élection et je m'en félicite aussi. Il était temps qu'il soit reconnu par cette institution, gardienne de la langue française et de son prestige. Il avait reçu le Grand Prix de la francophonie en 2013, puis le Grand Prix du roman pour sa dystopie, "2084. La fin du monde" en 2015. L'écrivain a déclaré à la radio : "Devenir académicien, c'est entrer dans l'Histoire de France". Il est devenu le 746e Immortel depuis 1635 ! Pour s'intégrer dans ce cercle d'élus, il faut posséder quelques qualités humaines comme la courtoisie, l'élégance, la délicatesse et l'écrivain franco-algérien détient toutes ces remarquables manières. Mais, l'élément le plus essentiel dépasse de loin les critères d'une personne éminemment civilisé. Son oeuvre "contribue de façon éminente au maintien et à l'illustration de la langue française". Il faut absolument lire et découvrir l'ensemble de ses romans. Il a été prisonnier d'un régime dictatorial en Algérie en 2025 pour sa liberté de paroles et pour son indépendance d'esprit. Un grand écrivain, un homme courageux, un homme libre. Un symbole fort et essentiel pour une littérature de la vérité. Lisa Romain, une docteure en lettres, lui a consacré un excellent essai, "Boualem Sansal à l'épreuve du réel" et elle écrit que l'écrivain "est au coeur de la littérature, de l'écriture et pas dans un engagement politique au service d'un quelconque parti ou d'une idéologie". Elle ajoute : "Ses livres se sont chargés d'une valeur prophétique". Le message de cette vénérable dame, l'Académie, âgée de plus de 390 ans, semble clair : la liberté de pensée ne se négocie pas et aucun régime totalitaire et autoritaire ne peut baillonner la littérature. Boualem Sansal est enfin "libre" d'assister le jeudi à la séance hebdomadaire du dictionnaire ! C'est quand même plus réjouissant qu'une prison algérienne et j'ai hâte de lire le nouveau livre de cet écrivain. 

mardi 3 février 2026

"Stradella", Philippe Beaussant

J'ai emprunté à la médiathèque de Chambéry, un roman musical, "Stradella" de Philippe Beaussant (1930-2016), un écrivain académicien, amoureux du baroque, publié chez Gallimard en 1999, un de plus dans mes lectures de janvier mais que je n'avais pas mis dans la liste de l'Atelier. J'aime évidemment la musique baroque, une de mes passions depuis de nombreuses années et Stradella appartient à la galaxie de mes "princes charmants en musique", dont leurs oeuvres embellisent mon quotidien. Musicien mythique, Alessandro Stradella (1643-1682), compose, joue du luth et chante à merveille. Il entre au service de la reine Christine de Suède, puis s'installe à Rome où il crée de nombreuses piéces musicales dont de la musique religieuse. Mais, cet homme si raffiné mène une vie aventureuse et même dissolue en voulant extorquer de l'argent à l'Eglise catholique. Il va s'attirer de nombreux ennemis et sera obligé de quitter Rome. Il arrive à Venise en 1677 et se fait engager par un noble afin de servir de maître de musique à sa maîtresse. Mais, il s'amourache de son élève et sa liaison avec cette chanteuse est découverte. Ils s'enfuient de nouveau et toute une troupe armée les recherche. Philippe Beaussant se saisit de cette trame romanesque pour raconter cette histoire rocambolesque. Le narrateur à la manière d'un cinéaste apparaît dans son texte et intervient pour nous faire partager ses souvenirs, ses émotions et livre sa conception de l'Art musical. Il écrit : "A peine, était-il mort que les imaginations s'enchantaient de ce destin plein de musique, de femmes, d'enlèvements et de cavalcades. J'en ai fait un roman. (...) Cela fait un roman à double et à triple fond, où tout est miroir, vrai faux et faux vrai". Dans une définition du baroque, il est question d'un art qui veut "étonner, toucher les sens, éblouir". Ce roman baroquissime m'a entraînée dans une sarabande joyeuse, et j'entendais à travers les lignes, la musique de Stradella, si belle et si sublime, la quintessence de l'art musical. Après sa fuite de Venise, cet homme si singulier a été éliminé par un tueur à gages à Gênes. Un mari jaloux avait commandité ce crime. Je n'avais jamais lu des romans de cet écrivain musicologue. J'ai remarqué dans sa bibliographie un roman sur Venise... Evidemment, j'emporterai ce livre dans ma valise en mars quand je reverrai cette cité mirage où je me sens si bien. Un écrivain élégant, maniant une écriture classque que l'on ne lit plus. Et Stradella, et l'Italie. Du soleil en plein hiver. 

lundi 2 février 2026

"Un livre", Fabrice Gaignault

 J'ai découvert une pépite en librairie, un tout petit opuscule de quatre-vingt pages,  "Un livre" de Fabrice Gaignault, publié chez Arléa en 2025. Ce livre en question concerne l'écrivain italien, Primo Levi, l'un des plus grands écrivains du XXe siècle. Ses récits autobiographiques sur la Shoah, "Si c'est un homme" et "La Trêve" devraient être lus dans tous les lycées du monde. Fabrice Gaignault relate un épisode dans la vie de Primo Levi quand celui-ci attend la mort dans l'infirmerie du camp d'extermination d'Auschwitz en janvier 1945. Dehors, l'armée rouge avance et les nazis préparent leur fuite. Le jeune homme de 25 ans va-t-il être exécuté comme les autres car ces barbares éliminaient les malades. Il échappe alors à cette mise à mort et un médecin lui lance un livre sur son lit à défaut de lui donner des médicaments. Primo Levi connaissait la langue française et il commence à lire ce roman, "Remorques", écrit par Roger Vercel, publié en 1934, ayant obtenu le Prix Goncourt. Ce roman d'aventures évoque des matelots bretons qui sauvent des vies pendant les naufrages. Se plonger dans ce roman va lui sauver la vie. Car lire ce roman, c'est vivre dans un autre monde, une vie différente, une vie normale par rapport à l'enfer des camps de concentration. Cet ouvrage, qui est pourtant loin d'être un classique, se transforme en abri existentiel qui le protège de l'inhumanité de ses fanatiques nazis. Fabrice Gaignault propose une méditation sur le rôle de la littérature, un rôle essentiel pour sauver la civilisation face à la barbarie. Le livre représente une évasion, une libération, une armure contre toutes les tyrannies. Cet éloge de la littérature est aussi et surtout un hommage à Primo Levi, sauvé par un livre : "Un livre ne peut changer le monde mais il peut vous changer la vie. Et vous sauver. Un livre. N'importe lequel si vous avez l'impression qu'il a été écrit pour vous. Un livre. Et qui les vaut tous". Un tout petit livre "lumière", cet ouvrage de Fabrice Gaignault, pour survivre face aux ténèbres. Et lire, relire Primo Levi surtout aujourd'hui. 

jeudi 29 janvier 2026

Atelier Littérature, Les coups de coeur

 La deuxième partie de l'Atelier était consacrée aux coups de coeur. Odila Ba nous a fortement conseillé le premier roman de Bénédicte Dupré La Tour, "Terres promises", publié aux Editions du Panseur en 2024. Ce roman choral évoque les voix oubliées de la conquête de l'Ouest : Eleanor, la prostituée, Kinta, l'indigène rebelle, Morgan, l'orpailleur fou et d'autres colons et exilés. Ces "vies minuscules" se croisent dans cette mosaïque de la ruée vers l'or. Un coup de coeur dithyrambique pour ce livre d'une belle écriture et d'une densité incroyable. Une lecture indispensable pour comprendre la violence de l'Amérique et surtout, la condition des femmes à cette époque, dominée par les hommes. Les séries "Western" semblent très populaires aujourd'hui. Lisons ce roman "western" pour échapper un moment aux écrans ! Geneviève a lu sur mes conseils le roman posthume d'Albert Camus, "Le Premier homme", disponible en Folio. Ce grand classique contemporain pourtant inachevé par la mort de l'écrivain, retrace l'histoire de sa famille ; "En somme, je vais parler de ceux que j'aimais", écrit Albert Camus dans une de ses notes. Ce récit autobiographique lumineux révèle sa personnalité, d'une intense humanité. Il a voulu donner la parole à tous ceux et toutes celles à qui "la parole est refusée". J'avoue pour ma part que je l'ai lu à sa sortie en 1994. Ce livre repose depuis trop longtemps dans ma bibliothèque et je vais le relire avec un grand bonheur. Dans l'Atelier, j'apprécie ces coups de coeur qui donnent envie de lire ou de relire certains romans, parfois oubliés. Mais, Albert Camus ne peut pas être oublié, loin de là alors que son ennemi de l'époque, Monsieur Sartre, ne suscite pas trop d'enthousiasme de nos jours ! Janelou a lu avec intérêt le récit de Paul Gasnier, "La Collision",  publié chez Gallimard. En 2012, en plein centre ville de Lyon, une femme décède brutalement, percutée par un jeune en moto cross, en faisant du rodéo urbain. Dix ans plus tard, son fils, journaliste "progressiste" de métier, n'a pas oublié ce drame tragique dans cet accident absurde. Il se rend compte que ce fait divers prend une dimension politique pour fracturer la société. Il décide pourtant de se plonger dans la compléxité de cet accident. Il se lance sur les traces du motard inconscient pour comprendre les "raisons" de cet acte insensé. Deux destins se sont téléscopés ce jour-là et cette enquête "explore la force de nos convictions quand le réel les met à mal, et les manquements collectifs qui créent l'irrémédiable". Voilà pour les coup de ceour de janvier à découvrir, peu nombreux mais fort intéressants. 

mardi 27 janvier 2026

Atelier Littérature, la musique

 L'Atelier Littérature du jeudi 22 janvier s'est déroulé dans le bar-salon "Jetez l'ancre" avec quelques lectrices présentes, un effectif réduit pour cette séance. Heureusement, tout s'est bien passé grâce au sujet du mois : la place de la musique dans la littérature. Odile Bo a présente le roman d'Akira Mizubayashi, "Reine de coeur", publié chez Gallimard, en 2022. Cet écrivain français d'origine japonaise, ayant fait ses études supérieures en France, a enseigné le français à Tokyo pendant quelques années. Le roman démarre par l'évocation de la cruelle guerre sino-japonaise et Jun, étudiant à Paris, est obligé de rentrer au Japon. Il laisse son grand amour, sa "reine de coeur", la jeune Anna. Des années plus tard, Mizuné, une jeune altiste parisienne, découvre un roman qui lui rappelle l'histoire de ses grands-parents. Jun et Anna, qu'elle n'a jamais connus. Dans ce texte, l'écrivain aux deux identités complémentaires, explore l'horreur de la guerre, la folie des hommes et rend un bel hommage à la beauté universelle de la musique, vécue comme la part meilleure de l'humanité. La transmission du passé se glisse dans ses pages malgré les silences familiaux. Odile a beaucoup apprécié ce livre car elle a lu la trilogie : "Ame brisée", "Reine de coeur" et "Suite inoubliable". Un trio muiscal à découvrir sans tarder. Geneviève et Odile ont bien aimé le roman biographique, "Le dernier mouvement", de l'écrivain autrichien, Robert Seethaler. Il s'agit de raconter Gustav Mahler qui, à cinquante ans, cumule l'art de la composition et la direction d'orchestre. En 1911, lors d'une traversée en bateau, il se souvient des moments marquants de sa vie. Ce musicien de génie était un père aussi aimant que tourmenté, à la santé fragile, amoureux fou de sa femme, Alma. Au fil de ses souvenirs, il relate sa rencontre avec Freud et avec Rodin. Il a dirigé et réformé l'Opéra de Vienne. Il aimait aussi la nature, les animaux et les grands espaces. Un musicien à écouter après avoir lu ce roman concis mais d'une densité à la Mahler. Odile Ba a lu aussi "Le Fracas du temps" de Julian Barnes et "Tous les matins du monde". Pour le premier cité, notre amie lectrice a apprécié ce portrait romancé du musicien russe, Chostakovitch, et surtout, l'arrière-plan historique et politique dans un univers communiste stalinien.  J'ai présenté ces deux ouvrages dans mon blog donc, je ne reviens pas sur leurs trames romanesques. Odile Ba a, sans surprise, relu avec plaisir le roman musical de Pascal Quignard en relevant surtout le personnage fascinant de Sainte Colombe. Comme l'Atelier a enregistré une baisse conséquente de lectrices présentes, je ne consacrerai qu'un seul billet au thème de l'atelier. Dans cette rencontre musicale, nous avons parlé de Vivaldi, Mahler, Satie, de la musique baroque et contemporaine. Pour terminer ce billet, je reprends le titre d'une oeuvre de Bach, "L"Offrande musicale", oui, aimer la musique est une offrande !