vendredi 16 octobre 2026

Escapade en Grèce, Athènes et l'Agora grecque

 Avant de reprendre l'avion, je disposais de la matinée et j'avais envie de revoir l'Agora grecque pour, peut-être, rencontrer Socrate et ses confrères philosophes... Cette ancienne place publique, située au pied de l'Acropole, construite au VIe siècle av. J.-C., accueillait les édifices politiques, les temples, les commerces et autres habitations. Ce centre aux multiples fonctions formait "une petite ville dans la grande, plantée de platanes et de peupliers, avec des constructions (palais du sénat, etc.), divisée en quartiers assignés à chaque corporation de marchands". J'imaginais facilement l'agitation sociale, la fébrilité des échanges dans ce lieu où se rencontraient les citoyens grecs, en particulier les philosophes déambulant dans la stoa, d''où le nom des stoïciens. Quand je me suis baladée dans cet espace assez peu fréquenté, je me suis tout de suite dirigée vers le temple d'Héphaïstéion, de style dorique et il a servi d'église orthodoxe du VIIe au XIXe siècle. Dédié au dieu de la métallurgie, Héphaïstos et à Athéna Ergané, déesse de la poterie et de l'artisanat, ce temple sacré conserve toute sa splendeur antique. Les archéologues ont retrouvé le nom de l'architecte, Ictinos, le même que celui du Parthénon. Avec ces six colonnes en façades sur treize en longueur, cet édifice religieux en marbre a traversé les siècles sans trop de dommages. Un musée attenant au site propose de très belles vitrines sur les vases grecs, les objets du quotidien, des pièces retrouvées lors des fouilles qui ont commencé au milieu du XIXe siècle. J'ai donc achevé mon escapade à l'Agora avant de quitter la ville pour rejoindre l'aéroport. Je suis partie avec, chevillé au corps et mon âme, le miracle grec, ce temps historique où des valeurs essentielles sont nées : la Démocratie, la Philosophie, l'Art, l'Histoire, la Politique, etc. Je n'oublie pas les zones sombres de l'Antiquité surtout la condition des femmes à cette époque et l'esclavage. J'avais épousé l'identité grecque pendant une semaine et j'avoue qu'à Kéa, j'avais perçu un air de paradis. En revenant dans notre pays si fracturé, j'avais la nostalgie des plages, du ciel bleu profond, de la mer, d'Athènes, de la beauté de l'art antique. Il faut bien revenir sur terre mais, heureusement, je sais qu'il existe des lieux  où règnent la paix, la sérénité et la beauté... Décidément, deux pays m'habitent sans cesse par leur culture et leur identité: l'Italie et la Grèce !

mercredi 14 octobre 2026

Escapade en Grèce, le Musée archéologique d'Athènes

 Mon escapade à Athènes s'est poursuivie en visitant la veille de mon départ deux musées, le Musée national archéologique et la Fondation Goulandris. Comme celui de l'Acropole, ce vieux musée est incontournable pour tous les amoureux et amoureuses de la Grèce antique. Il possède plus de 20 000 pièces datant de la Préhistoire à la fin de l'Antiquité. L'espace le plus spectaculaire concerne la collection des sculptures du VIIe au Ve siècle av. J.-C.  et aussi la collection de céramiques. J'ai surtout revu avec un grand plaisir la salle consacrée à l'art cycladique avec ses idoles d'une modernité surprenante dans sa sobriété. L'Idole d'Amorgos date de 2 800 av. J.-C. et mesure 1,50 m, ce qui est rarissime. J'ai retrouvé les musiciens si touchants, le joueur de harpe et le flûtiste, des personnages uniques dans cet art. Au premier étage, les fresques d'Akrotiri de Santorin sont exposées à notre admiration d'autant plus que j'avais visité ce site antique lors de mon escapade dans les Cyclades. Cette Pompéi de l'Egée a été détruite en 1600 av. J.-C. et ces traces artistiques d'influence minoenne montrent des enfants boxeurs, des paysages printaniers, des portraits de femmes. Je n'ai pas oublié le masque en or d'Agamemnon, découvert par Heinrich Schliemann à Mycènes. La salle des Kouroi est particulièrement passionnante avec mon préféré, le "Kouros de Sounion" du temple de Poséidon mesurant trois mètres de haut. Son pied gauche est avancé et sur son visage, l'homme dieu dessine son sourire archaïque. Un signe de son bonheur terrestre. Une autre statue en bronze attire l'intérêt des visiteurs, le Zeus ou le Poséidon, trouvée au fond de la mer au large de l'île d'Eubée. Ce chef d'oeuvre de l'art antique est un des rares bronzes grecs originaux du Ve siècle av. J.-C. et quand je tournais autour de ce dieu en bronze, j'étais plongée dans une rêverie marine. Des pêcheurs l'ont découverte en 1926 dans un navire échouée qui le transportait. Cette statue a donc été sauvée car à la fin de l'Antiquité, le bronze était fondu pour récupérer ce métal. Chaque trouvaille archéologique pourrait faire l'objet d'un récit passionnant ! J'ai consacré quelques heures pour admirer toutes ces pièces archéologiques, d'une pièce de monnaie à un vase grec, d'une idole cycladique à un kouros, d'une portrait en feuille d'or à une fresque géante. J'avais l'impression que je ne vivais plus au XXIe siècle mais dans la Grèce antique ! En quittant le bâtiment, j'ai repris le bus et là, le rêve grec dans ce musée s'est logé dans mon esprit pour toujours. 

mardi 13 octobre 2026

Escapade en Grèce, Athènes, l'Acropole

 Pour visiter l'Acropole, il vaut mieux choisir un créneau favorable pour éviter les milliers de touristes qui se bousculent dans cet espace limité. Dès cinq heures de l'après-midi, je me suis présentée devant le portail avec mon billet. L'administration a inauguré le filtrage horaire et malgré mes précautions, il fallait attendre une heure pour pénétrer dans ce rocher sacré. J'ai eu de la chance avec la météo, la canicule s'étant évanouie depuis quinze jours. Quelle émotion de grimper au sommet de la citadelle de 156 mètres de haut en longeant le théâtre de Dionysos, l'Odéon d'Hérode Atticus, les Propylées, le temple d'Athéna, l'Erechthéion et le clou du spectacle, le Parthénon ! Ah, ce Parthénon majestueux, solide, fier, malgré ses blessures nombreuses au fil du temps. Les Perses, les Ottomans, les Vénitiens ont attaqué ce prestigieux édifice. Mais, il a tenu bon, il est resté debout même s'il est endommagé et a perdu quelques bouts de colonnes. Au temps de la Grèce antique, cette partie la plus élevée d'Athènes servait aussi de refuge à la population lors des attaques ennemies. Quels sont ces hommes -malheureusement pas les femmes- qui ont construit cet édifice ? Périclès l'a décidé, Phidias, le sculpteur l'a imaginé, les architectes Ictinos et Callicratès l'ont dessiné. Dédié à Athena Parthénos, ce temple de l'art classique grec est célèbre pour ses proportions harmonieuses et ses sculptures. Quand je me suis retrouvée pour la cinquième fois devant ce monument enraciné dans le temps depuis 2500 ans, j'étais toujours impressionnée par la beauté de ce temple admirable. Une image extraordinaire, un symbole essentiel de la Grèce antique. En 2021, l'Etat grec a amélioré la circulation sur l'Acropole avec un revêtement en béton pour éviter les accidents et pour permettre l'accès aux personnes handicapés. Cette nouveauté ne m'a pas contrariée. Bien au contraire et ce circuit plus sûr ne gâche pas le site. Et au loin, à l'horizon la mer, d'un bleu profond, la même que contemplaient ces milliers de Grecs anciens. 

lundi 12 octobre 2026

Escapade en Grèce, Athènes, le Musée de l'Acropole

 J'ai consacré ma deuxième journée au Musée de l'Acropole dès neuf heures du matin. Il faut fuir le créneau entre 11h et 17h pour éviter la foule des touristes des "Tours operators". Une fois pris les billets sans attendre, j'ai pénétré dans mon "sanctuaire muséal" avec une certaine émotion. Pourtant, je le visitais pour la quatrième fois mais ma curiosité admirative demeurait intacte. Le musée est en lui-même un chef d'oeuvre architectural avec ses baies vitrées et ses larges fenêtres sur l'Acropole. Ce bâtiment de 25 000 mètres carrés dont 14 000 d'exposition a  été inauguré en 2009 pour réunir tous les bas-reliefs, statues, céramiques et autres objets retrouvés sur le site. Construit sur pilotis, son sous-sol intègre des vestiges récemment mis au jour. Le musée accueille 10 000 visiteurs par jour ! Mais, à l'heure où j'ai posé mes pieds dans la montée du musée, j'ai vu mes merveilleux vases grecs des périodes mycénienne, géométrique et classique dans les vitrines et d'autres objets du quotidien. Puis au premier étage, les statues en marbre défiant le temps depuis des millénaires : les koré et les kouroi, avec leur sourire énigmatique. J'ai revu ces statues si spectaculaires et j'aime surtout la déesse Athéna qui se distingue de autres statues. "L'Athena pensive", une stèle de 54 centimètres me touche particulièrement et cela fait quelques années que sa reproduction en marbre (en petit format) décore ma bibliothèque. Avant de visiter ces oeuvres uniques au monde, il faut absolument préparer sa visite pour repèrer dans cet espace les pièces les plus marquantes du musée. Au premier étage se situe les Caryatides, ces célèvres statues féminines, qui soutenaient le temple de l'Erechthéion sur l'Acropole. Au troisième étage, les métopes, frises et frontons se déroulent sous nos yeux ébahis : scènes de guerre, cavaliers triomphants, dieux grecs, centaures, amazones, cérémonies religieuses. Un panorama complet et fabuleux de la Grèce antique. Plus j'observe ces témoins d'un passé mythologique, plus cette vision me fait rêver sur ce monde antique grec que Jacqueline de Romilly définissait ainsi : "Car ce que nous aimons en elle (la Grèce), c'est cet effort incroyable pour faire triompher la lumière sur les ombres". Des retrouvailles heureuses avec un des plus beaux musées archéologiques du monde ! 

vendredi 9 octobre 2026

Escapade en Grèce, Athènes

 Après Brauron, Athènes a surgi devant mon regard avec son architecture anarchique, son flux incessant de voitures, de taxis jaunes, de bus et de trams. J'ai reconnu tout de suite cette ambiance à la napolitaine. Comme c'était l'heure du déjeuner, j'ai retrouvé un restaurant d'antan, le Kalimari, près de notre location. J'ai savouré ses fameuses "souvlaki", des petites brochettes de viandes diverses cuites au feu de bois. Quand je suis rentrée dans l'appartement situé dans le quartier de l'Acropole, j'ai vu, de ma terrasse au dernier étage, le Parthénon dans sa majesté somptueuse. Je l'avais là devant mes yeux, de jour comme de nuit et je pouvais l'observer de mon lit... Ma première balade dans la ville m'a remis en mémoire les lieux que j'avais déjà visités à plusieurs reprises : l'Olympion, la Porte d'Hadrien, l'Agora romaine avec la Tour des Quatre Vents, l'Athènes antique. L'Athènes contemporaine nous donnait une autre vision  : des rues animées, la foule urbaine, le bruit et la fureur des métropoles. J'étais passée d'un monde calme, serein à Kea et dans l'Attique à un univers électrique, bouillant d'énergie avec ses nombreux commerces, restaurants, boutiques diverses souvent vintages. En fin d'après-midi, j'ai arpenté la rue pavée la plus fréquentée par les touristes, Dionysiou Aeropagitou. Ce chemin de pierre brute longe d'un côté les monuments les plus fabuleux d'Athènes : l'Acropole, le théâtre de Dionysos, l'Odéon d'Hérode Atticus et de l'autre côté, des immeubles cossus de style néoclassique. En fin de journée, cette avenue piétonne semble retrouver sa sérénité. Ce jour-là, j'ai entendu une soprano avec une voix merveilleuse. Elle chantait des airs de Haendel et de Vivaldi. J'étais sous son charme. Cette jeune femme s'appelait Elena, une muse chantante pour m'accueillir aux pieds de l'Acropole. Décidément, les dieux grecs n'ont jamais quitté la cité antique car ils m'ont envoyé une de leurs messagères. Dans la Grèce antique, la musique avait une place essentielle dans tous les événements de la vie. Un moment de grâce après ma déambulation dans les quartiers bruyants d'Athènes. 

jeudi 8 octobre 2026

Escapade en Grèce, le sanctuaire de Brauron

 J'ai loué un appartement à Porto Rafti avant de partir à Athènes car je voulais visiter Brauron, Vravrona en grec. Ce site se mérite vraiment car, situé hors des sentiers battus. A une quarantaine de kilomètres d'Athènes, dans une nature préservée, les vestiges d'un sanctuaire dédié à la déesse Artémis s'étalaient sous un soleil magnifique et j'ai assisté en même temps à un ballet d'hirondelles fendant le ciel d'une allure folle. Je n'ai vu aucun touriste malgré la réputation du lieu dans la Grèce antique. J'étais donc très agréablement surprise de me balader dans cet espace archéologique, datant de 420 av. J.-C., niché dans un cadre bucolique au milieu des vignes et des figuiers. J'ai appris lors de ma déambulation qu'Iphigénie, la fille d'Agamemnon, avait édifié ce temple pour Artémis, la déesse de la nature sauvage, de la chasse, protectrice des futures mères. Elle a fini sa vie dans ce sanctuaire et sa tombe est proche du temple. Les jeunes prêtresses, gardiennes du sanctuaire, appelées "les Petites Ourses",  étaient âgées de cinq à dix ans. Elles effectuaient la danse de l'ours et cet animal était sacrifié pour les dieux. Il reste douze colonnes du temple, les fondations et un rocher identifié comme étant la tombe d'Iphigénie. Le temple dorique mesure 20 mètres sur 10 et présente des colonnes en très bon état. Ce site si peu fréquenté conserve son mystère et son aura magique. Quand je me baladais au milieu du temple, je voyais ces petites filles en train de danser et d'honorer la déesse. Une petite chapelle de Saint Georges est fermée au public. Le musée attenant au site présente de très belles pièces : des vases, des offrandes, des bijoux, des bas-reliefs, des objets du quotidien. Des statues émouvantes représentent les petites Ourses. Dans un bas-relief, une famille de fidèles offre une chèvre à Artémis, la déesse, assise sur un rocher, vêtue d'un long chiton. J'ai vécu à Brauron un grand moment de la mythologie grecque : Artémis, Iphigénie, les petites Ourses, les cérémonies religieuses, le sanctuaire, les figures votives, les vases... Quand on vient en Grèce, la mythologie se lit dans la pierre et dans les livres, évidemment. Brauron, une étape insolite et fascinante 

mercredi 7 octobre 2026

Escapade en Grèce, du temple de Poséidon au théâtre de Thoricos en Attique

 Dès que je suis sortie du ferry, j'ai pris la direction du Cap Sounion pour, enfin, arpenter le site du temple de Poséidon. Le meltem soufflait fort, très fort mais cette météo ne m'a pas découragée. Ce temple grec classique date du Ve siècle av. J.-C. et domine la mer à l'extrémité du cap Sounion en Attique à une hauteur de 60 mètres. Bati sur un ancien temple détruit par les Perses, Périclès a reconstruit cet édifice en même temps que le Parthénon. De type dorique, quinze colonnes en marbre sur trente-huit restent encore debout pour défier le temps. Une statue en bronze de Poséidon, haute de six mètres, était située dans le naos, le centre du temple. Je revoyais ce joyau de la Grèce antique et mon admiration avait conservé toute sa force. L'emplacement du temple face à la mer Egée permettait aussi aux marins de les guider dans leur approche de la côte. Le cap Sounion se situe à 70 kilomètres d'Athènes et attire des milliers de visiteurs, surtout en fin de soirée pendant le coucher du soleil. J'ai tout de même réussi à me garer près de ce temple sacré et j'ai pensé à Marguerite Yourcenar qui adorait ce lieu dans les années 30. Mais, dans ces années-là, les touristes ne stationnaient pas dans le bar-restaurant, n'achetaient pas des souvenirs made in China... Elle considérait ce temple devant la mer comme "un paysage métaphysique faisant écho à sa propre recherche de dépouillement et de communion avec la nature". Sculptées par l'air marin et par le temps, ces ruines antiques demeurent pour l'écrivaine "l'un des sommets de la beauté terrestre". J'imaginais ce paysage antique cent ans avant et j'effaçais dans ma tête les voitures et les bus touristiques pour rejoindre la vision de Marguerite Yourcenar. Après cette étape essentielle dans mon escapade, j'ai visité sur mon parcours vers Porto Rafti un ancien théâtre, celui de Thoricos, construit entre 525 et 480 av. J.-C. près de Lavrio. Ce monument isolé dans la nature est accessible au bout d'un chemin. De forme allongée, presque ovale, il comporte 21 rangées de gradins en pierre pour accueillir  4 000 spectateurs. Il servait de lieu de rassemblement civique et de lieu de représentation. Quand je voyage dans la Grèce antique, je m'envole mentalement dans cette réalité parallèle, un rêve éveillé sur les gradins très inconfortables. Il fallait que les Grecs anciens apprécient les tragédies pour supporter cet inconfort physique ! Les temples, des lieux sacrés. Les théâtres, des lieux sacrés. La dimension religieuse de la Grèce antique se vérifie sans cesse au fil de mes visites archéologiques. 

mardi 6 octobre 2026

Escapade en Grèce, l'île de Kea

 Kéa, appelée aussi Tzia, authentique et préservée du tourisme de masse, possède une particularité architecturale : l'existence des maisons cubiques en pierre locale. Sur les zones montagneuses que j'ai traversées, ces habitats de couleur bronze, harmonieux et discrets, s'intègrent dans la beauté des paysages. La ville principale, Ioulida, est accrochéee à la montagne et combine des maisons blanches cycladiques avec des églises aux toits de tuiles rouges. Un paysage qui me rappelait Santorin et Naxos. Quelques moulins sont transformés en maisons de vacances. Comme dans toutes les Cyclades, j'ai retrouvé à Korissia, l'ambiance d'un port traditionnel avec les tavernes de poissons frais, les bars branchés et les boutiques traditionnelles. La marina de Vourkari abrite de très beaux voiliers. A la fin de ce mois de septembre, l'ambiance était sereine, calme car les plages étaient redevenues sauvages. J'ai rencontré dans la taverne d'Otzia deux femmes grecques retraitées qui, en entendant parler le français, nous ont adressé la parole. Elles avaient appris notre langue dans leur jeunesse. Ces deux soeurs adorables s'étaient réfugiées à Kea pour fuir leur île natale, Santorin. Elles ont raconté les dégâts du surtourisme et nous ont parlé d'un site à voir avant de partir. J'ai donc vu ce site archéologique, Agia Irini, à Varkouri, derrière des grilles car il est fermé au public. Ce site majeur de l'Age du Bronze abrite des vestiges d'une ancienne cité fortifiée préhistorique avec des structures de temples antiques. Ce temps si lointain de nos ancêtres me fascine toujours. Comme ma maison de location se situait devant la plage, je me promenais souvent sur le sable à la recherche de coquillages. J'arpentais aussi un sentier qui me menait sur les collines environnantes parsemées de maisons cubiques. La mer Egée d'un bleu profond me mettait en mémoire les Grecs anciens, des marins émérites et courageux. Je m'attendais à rencontrer Ulysse qui me hélait pour que je le rejoigne... Sur cette côte, le meltem, ce vent si homérique, soufflait fort. Je suis restée quelques jours dans ce lieu mythique et magique entre balades et baignades, la mer et la montagne, les maisons cubiques et les petites chapelles orthodoxes blanches et bleues. Le dimanche, la météo a changé, le vent a agité la mer, et le ferry que j'ai pris m'a provoqué quelques frayeurs. Les vagues se frottaient avec énergie sur la coque du bateau. Une traversée délicate car le capitaine conseillait de ne pas rester sur les coursives extérieures. Je me suis bien gardée de mettre le nez dehors sauf en fin de parcours pour filmer ce terrible vent de Poséidon. Ce séjour pourtant assez bref m'a pourtant donné un gout d'éternité. 

lundi 5 octobre 2026

Escapade en Grèce, du Cap Sounion à l'île de Kéa

 Quand j'ai posé mes pieds sur le sol de l'aéroport d'Athènes, j'ai ressenti une émotion certaine. Mon dernier voyage datait de 2019 et quelques années plus tard, le visage du pays a un peu changé avec un surtourisme que l'on remarque immédiatement. J'avais loué une voiture et en attendant la remise des clés, j'ai croisé des Africains du Sud, des Allemands, des Anglais, des compatriotes, etc. La planète entiere avait envoyé des représentants pour admirer ce pays, berceau de la civilisation occidentale et peut-être tout simplement, l'attraction du soleil et des plages... Comme le vol durait trois heures et que l'attente pour récupérer la voiture était longue, je n'ai pas eu la satisfaction de visiter le temple de Poséidon mais ce n'était que partie remise. J'ai apercu le temple de mon hôtel, une image déjà fabuleuse, accompagné d'un coucher de soleil somptueux. La Grèce culturelle se niche aussi dans sa gastronomie et le restaurant attenant à l'hôtel nous a servi un excellent souper ! Le lendemain matin, j'ai repris la route pour Lavrio, un port qui donne accès à quelques îles dont celle que j'avais choisi : Kéa. Cette île appartient aux Cyclades et très peu fréquentée. J'ai donc pris le ferry, toujours aussi imposant dans sa structure et mon frère a vraiment vécu un moment difficile en garant la voiture dans la carcasse du bateau. La météo s'est avérée calme et une heure après, je suis arrivée à Korissia où nous attendait notre hôtesse charmante. On l'a suivie jusqu'à la baie d'Otzia où j'avais loué une maison sur la plage. Quel bonheur de se retrouver dans cette maisonnette cycladique située au bout d'une plage de sable ! Un vrai petit paradis secret et caché... Des dindons amusants nous ont accueillis dans le terrain voisin et notre hôtesse nous avait préparé un plateau de fruits, des oeufs, du miel, de la confiture, etc. Cette attention nous a vraiment touchés car dans mon séjour, je n'ai rencontré que des Grecs adorables de gentillesse. La mer me tendait ses bras et j'ai pris ma première baignade avec un plaisir jubilatoire dans une eau assez chaude pour la saison. J'ai apprécié le calme et la quiétude de ce lieu merveilleusement grec. En fin septembre, la nature respire et retourne à son silence primordial. Un première étape sereine et dépaysante dans une île authentique. 

mercredi 23 septembre 2026

Mes lectures grecques

 Je m'envole bientôt vers la Grèce revoir le pays des dieux, ces dieux à visage humain. Avant de revisiter Athènes, je vais contempler la mer au Cap Sounion devant le temple de Poséidon. Ce lieu magique demeure ma première étape et je vais penser à Marguerite Yourcenar qui, dans une lettre, voulait revoir ce temple avant de mourir. Puis, je m'embarque pour une île très peu connue, Kéa, au nord de l'archipel des Cyclades, la plus proche de l'Attique. Mais, avant de goûter l'air marin, la feta et les olives, j'ai voyagé grâce aux livres de ma bibliothèque. Je remets mon "cerveau" en mode grec et avant de retrouver l'Acropole, l'Agora, les musées, je ressens un besoin de me plonger dans cette période antique. J'ai donc lu "La vie quotidienne des Grecs au siècle de Périclès" de Robert Flacelière, paru chez Hachette en 1978. Cette collection, "La Vie quotidienne" était une excellente introduction pédagogique et culturelle avec une rigueur académique. J'ai appris beaucoup d'informations sur un grand nombre de sujets : de la famille à la politique, de la maison aux rituels religieux, de la littérature à l'art, etc. Une mine d'or. Une fresque vivante et passionnante. Il n'oublie pas la place restreinte des femmes dans la cité et surtout la misère des esclaves. J'ai feuilleté des livres d'art dont le catalogue du musée de l'Acropole, ce fabuleux musée, un trésor national précieux et indispensable pour voir des pièces uniques. J'ai relu un ouvrage d'une très belle collection d'art chez Hazan, "La Grèce antique", dont l'iconographie est remarquable. Quel plaisir de relire tous ces livres qui se reposaient sagement dans ma bibliothèque ! Que vais-je glisser dans mon sac ? J'abandonne les guides traditionnels car, sur Internet et avec l'IA, l'usage des guides s'avère moins essentiel. J'ai choisi comme compagnons de voyage deux livres de poche dont "La Civilisation et l'art de la Grèce ancienne" de Kostas Papaioannou, paru en 1989. Une synthèse bien écrite d'un grand spécialiste de l'art antique. Et pour la fiction, un roman de Sandor Marai, "La Paix à Ithaque", paru en 1952. Quand un grand écrivain rend un hommage vibrant à Homère...

lundi 21 septembre 2026

Atelier Littérature, les coups de coeur, 3

 Danièle a évoqué un deuxième coup de coeur, "Il neige sur le pianiste" de Claudie Hunziger, paru en livre de poche. Une romancière vit dans une maison en pleine forêt et elle reçoit la visite d'un pianiste, un spécialiste de Bach. Il ne devait rester qu'une nuit mais la neige tombe et son séjour se prolonge dix jours de plus. Un renard blessé est recueilli et la romancière le sauve. Une allégorie du soin, "prendre soin du monde" surtout quand il ne se porte pas à merveille. Un roman "enchanteur" selon Danièle à découvrir. Marie-Christine a apprécié un récit de vie d'une femme iranienne : "La Joueuse d'échecs" de Mitra Hejazipour, championne d'Asie. Elle a osé enlever son voile à Moscou devant les caméras du monde entier. La France l'a accueillie et elle raconte dans cet ouvrage son enfance à Téhéran, son ascension grâce aux échecs et son exil dans notre pays. Un parcours exemplaire pour conquérir la liberté. Régine a présenté une nouveauté de la rentrée littéraire : "La solitude des professeurs est infinie" de Yannick Haenel, paru chez Gallimard. Jean Deichel, jeune professeur de français, effectue un stage au sein d'un collège de la banlieue parisienne. Il découvre les difficultés du métier mais aussi ses joies. Comme il est aussi poète, il cherche aussi "la lumière de la vraie vie" au coeur d'un quotidien bien morose. Régine était attirée par ce roman mais, elle semblait un peu déçue par cette nouveauté de la rentrée, connaissant le monde de l'éducation sur le bout des doigts. Elle a évoqué son grand coup de coeur : "Le ciel est immense" de Feurat Alani, auteur français d'origine irakienne. Adel, pilote de guerre, est envoyé par l'armée pour un stage en URSS mais il disparaît en 1974 entre Bagdad er Krasnodar. Trente ans plus tard, son neveu mène une enquête sur sa disparition non élucidée. Un roman formidable selon Régine et un voyage labyrinthique sur un secret de famille dérangeant. Véronique a présenté deux coups de coeur : "Tous les hommes doivent savoir" de Nina Bouraoui et "La Confrérie des moines volants" de Metin Arditi. Nina Bouraoui raconte sa vie dans ses contradictions. Elevée dans la culture musulmane, son homosexualité pose problème pour elle et pour les autres. Une écrivaine courageuse et très attachante. Le roman de Metin Arditi : quand des moines orthodoxes sauve des trésors artistiques dans les églises dans une Russie stalinienne anti-religieuse. Voilà pour les coups de coeur de l'été et merci aux amies lectrices de nous avoir donné de très bonnes idées de lecture !

vendredi 18 septembre 2026

Atelier Littérature, les coups de coeur, 2

 Janelou et Odile ont lu le premier roman de Thélyson Orélien, "C'était ça ou mourir", paru chez Grasset. Cette nouveauté de la rentrée littéraire attire déjà beaucoup l'attention du lectorat et des critiques. Ce "phénomène" obtiendra certainement un prix cet automne. Le héros, Jonas Dorléon, professeur d'histoire, quitte son pays, Haïti, après l'embrasement de son quartier de Port-au-Prince. Il emporte avec lui un sac en plastique avec son diplôme, un cahier de poèmes et la photo de sa mère. Sa migration démarre en République dominicaine, puis au Brésil et au Mexique. Il traverse souvent des enfers mais aussi des instants de solidarité. Il est pourchassé par les agents de l'ICE aux Etats-Unis, mais, il parvient à trouver l'asile au Canada. Il dénonce dans ce roman la trajectoire d'un migrant sur le plan physique : la marche, la faim, la soif, le froid. Mais, sa force morale lui permet de tenir debout. Odile a été conquise par ce roman très contemporain avec un style imagé. Janelou a émis quelques critiques sur ce texte trop long à son goût. J'ai retenu son commentaire : "Il en fait trop". Une nouveauté à découvrir sur un sujet universel. Geneviève a présenté son coup de coeur avec "Clément" de Romain Lemire, publié au Cherche-midi. Le narrateur relate l'histoire de sa famille dans la France des années quatre-vingt. Le père est professeur de lettres, sa mère, éditrice. Classe moyenne supérieure et dans ce milieu privilégié, règne un silence assourdissant et le crime terrible de l'inceste au sein de la famille. Sur France Culture, l'auteur explique sa démarche : "Les viols, c'étaient les viols, mais avant et après la vie reprenait son cours et j'avais une enfance (...) heureuse, joyeuse et c'est ça aussi que j'ai voulu montrer dans ce livre. Et c'est pour ça aussi que c'est difficile à déceler". Un roman indispensable pour dénoncer ce fléau social, ce crime familial qui condamne des milliers d'enfants par an. Danièle a choisi un roman de Jenni Fagan, écrivaine écossaise, "Les buveurs de lumière", paru dans la collection Points Seuil. Un roman dystopique qui raconte l'attente de la fin du monde avec des personnages attachants comme Stella, l'adolescente, sa mère, Constance, Dylan et Bernache. Une nouvelle ére glaciaire s'annonce et comment vivre sur la Terre ? Danièle a lu ce roman pour préparer son futur voyage en Ecosse. Rien ne vaut un roman pour connaître un pays et son atmosphère. (La suite, lundi)

jeudi 17 septembre 2026

Atelier Littérature, les coups de coeur, 1

 La rentrée de l'Atelier Littérature a eu lieu ce jeudi 17 septembre dans le bar-salon, "Jetez l'ancre". J'étais heureuse de revoir mes amies lectrices en bonne forme et toujours motivées pour démarrer une nouvelle saison avec un rythme d'une rencontre mensuelle. J'ai présenté le programme des deux ateliers d'octobre et de novembre : le thème du rêve dans les romans et l'écrivain anglais, Julian Barnes. J'ai préparé quelques bibliographies cet été et ce thème du rêve m'a particulièrement attirée car, dans la littérature, la fiction n'est-elle pas un rêve réalisé dans les mots ? J'ai aussi beaucoup apprécié le dernier ouvrage de Julian Barnes, "Départ(s)", et je propose quelques romans de cet auteur pour novembre. Nous étions presque au complet cet après-midi pour évoquer les coups de coeur de l'été. Odile Ba a démarré la séquence avec "Herbier du souvenir" de Jean-François Beauchemin, un grand écrivain du Québec. Il faut lire avant "Le Roitelet", paru en Folio (un coup de coeur de Régine) où l'auteur racontait l'histoire de son frère schizophrène. Deux ans après la mort de ce frère malade, le narrateur revisite cette histoire commune sans misérabilisme : "La mort d'un être aimé est presque toujours un éboulement. Mais cette dégringolade de pierres favorise sur la pente dévalée, labourée par le mouvement impétueux du matériau, la poussée prochaine de nouvelles fleurs". Dans cet herbier, les souvenirs d'un quotidien partagé remplacent les plantes et grâce à l'amour de sa femme, Livia, le narrateur reprend goût à la vie. Odile nous a donné envie de découvrir cet écrivain francophone venu du Québec. Agnès a presenté "Une pension en Italie" de Philippe Besson, paru en janvier de cette année chez Juillard. Ce beau roman dévoile un secret de famille sur le grand-père du narrateur qu'il n'a pas connu. En 1964, Paul (le grand-père), sa femme Gaby et leurs deux filles, Suzanne (la mère de l'auteur) et Colette, passent des vacances dans une pension en Toscane. Dans ce séjour, un imprévu surgit qui va bouleverser la vie de cette famille. Un roman à découvrir pour passer quelques jours dans ce merveilleux pays et se plonger dans une Italie des années 60 où la tolérance n'était pas une attitude courante comme aujourd'hui. (La suite, demain)

mercredi 16 septembre 2026

"Un coeur simple", Gustave Flaubert, 2

 Gustave Flaubert avait destiné ce conte à sa chère amie, George Sand, pour lui montrer qu'il avait du coeur : "Je veux apitoyer, faire pleurer les âmes sensibles, en étant une moi-même". Avec ce personnage emblématique, une domestique,  l'écrivain évoque la souffrance du peuple à son époque. Il écrit en une phrase le destin de Félicité : "Alors, une faiblesse l'arrêta ; et la misère de son enfance, la déception du premier amour, le départ de son neveu, la mort de Virginie, comme les flots d'une marée, revinrent à la fois, et, lui montant à la gorge, l'étouffaient". La fin de vie de cette femme pieuse se termine dans une vision : "Les mouvements de son coeur se ralentirent un à un et quand elle exhala son dernier souffle, elle crut voir, dans les cieux entrouverts, un perroquet gigantesque, planant au-dessus de sa tête". Félicité est submergée par sa foi et pour elle, se sachant malheureuse, croire la sauve du désespoir. Gustave Flaubert la décrit comme une "sainte femme" : "L'histoire d'un "coeur simple" est le récit "d'une vie obscure, celle d'une pauvre fille de campagne, dévote mais mystique, dévouée sans exaltation et tendre comme du pain frais". Cette nouvelle est intégrée dans le recueil "Trois contes" avec "La Légende de Saint Julien l'Hospitalier" et "Hérodias". Marie-Hélène Lafon a toujours déclaré son admiration totale pour "Un coeur simple". Dans son roman, "Des pays", une fille de paysans s'arrache à sa région natale, le Cantal, pour faire des études de lettres à Paris. Elle pleure en lisant ce conte flaubertien qu'elle considère comme son "bréviaire absolu". Pour ma part, je n'avais pas relu ce texte depuis des années et quand je l'ai redécouvert récemment, j'ai été émue par Félicité, une femme incroyablement digne dans ses malheurs successifs. Mais, pourtant, malgré la dureté de sa vie, elle a connu quelques répits en aimant les enfants de sa maîtresse, son neveu, et même, à la fin de sa vie son perroquet Loulou. Un personnage inoubliable de la littérature française. 

mardi 15 septembre 2026

"Un coeur simple", Gustave Flaubert, 1

 Pendant l'été, j'aime revenir vers les classiques qui nous ont formé l'esprit et enrichi notre culture depuis notre adolescence. Comment ne pas apprécier le conte de Gustave Flaubert, "Un coeur simple" ? Ecrite en 1876, cette longue nouvelle est inspirée de "Mademoiselle Julie", la servante de ses parents qui, pendant cinquante ans, s'est mis ensuite à son service jusqu'à sa mort. Félicité, orpheline, a eu une enfance misérable et a été placée dans une ferme normande. Elle rencontre un jeune homme dans un bal qui la demande en mariage. Mais, ce projet ne se réalisera pas car il se marie avec une femme riche pour payer un "homme" qui le remplace dans la conscription. Adieu le mariage pour Félicité. Ensuite, elle quitte la ferme et elle est employée par Madame Aubain, une jeune veuve avec ses deux enfants, Paul et Virginie (d'après le roman de Bernardin de Saint Pierre) : "Pour cent francs par an, elle faisait la cuisine et le ménage, cousait, lavait, repassait, savait brider un cheval, engraisser les volailles, battre le beurre, et resta fidèle à sa maîtresse qui n'était pas une personne agréable". Félicité s'attache à ses deux enfants mais le temps passe et devenus adultes, ils quittent leur foyer. Un neveu de la servante effectue quelques visites et, comme il s'engage dans la marine marchande, il meurt à Cuba des suites de la fièvre jaune. Plus tard, Virginie meurt d'une affection pulmonaire. La servante, figée dans ses pertes successives, s'occupe toujours de Madame Aubin par fidélité et par loyauté. Un jour, un sous-préfet nommé à Pont-l'Evêque, est invité chez elle et un domestique l'accompagne avec un perroquet. Félicité est fascinée par le volatile d'Amérique. En fait, elle hérite de l'oiseau qu'elle nomme Loulou et elle lui offre tout l'amour qu'elle a en elle. Cet oiseau exotique comble sa solitude. Mais, son destin de malheur se confirme avec la mort de son Loulou. Et comble de l'ironie, Flaubert invente sa "sacralisation" car Félicité le fait empailler. Sa croyance chrétienne se transforme en mystique. Pour Flaubert, cette femme du peuple atteint une sorte de sainteté.  (La suite, demain)

lundi 14 septembre 2026

"Le pays des étés", Pierre Adrian

 Cette rentrée littéraire de 2026 présente encore quelques centaines de nouveautés. Comment choisir les titres les plus prometteurs ? Voilà ma méthode : voir les sites internet des éditeurs, puis lire les critiques littéraires dans les journaux et dans les hebdos, découvrir les listes des auteurs et autrices selectionnés pour les nombreux prix de l'automne et dernière étape, suivre les écrivains que l'on aime bien. J'ai donc lu récemment le dernier récit de Pierre Adrian, "Le pays des étés", publié chez Gallimard. Cet écrivain m'avait vraiment intéressé quand il a écrit sur Cesare Pavese, "Hôtel Roma" et aussi "Que reviennent ceux qui sont loin". Il poursuit l'évocation de cette maison de famille en Bretagne dans "Le Pays des étés", son septième ouvrage. Dans le Finistère, au pays des Abers, le narrateur consacre le début de son récit avec la mort de sa grand-mère : "Je disais adieu à une génération qui avait connu la guerre et nous avait vus grandir". Mais, la mort de cette aïeule coïncide avec la vente de la maison de famille. Le narrateur se rassure en écrivant : "Il faut accepter que tout passe, renoncer au privilège de ce qui a toujours été". Dans cette maison aux volets blancs et en granit, des vacances familiales ont réuni des générations d'enfants qui ont passé des étés fabuleux entre la plage, les jeux, la pèche et autres activités ludiques : "Je ne faisais qu'un avec l'été". Il décrit des moments de bonheur à tous les âges et intègre dans son récit nostalgique des membres de sa grande famille. Il excelle dans l'art de raconter la banalité de ces instants entre les soirées au bar du village et les longs moments de repos dans la journée. Cette maison du bonheur devient un point d'ancrage pour le narrateur : "Les lieux que nous aimons nous aident à supporter un grand chagrin". Mais, la vente de la maison va bouleverser l'ambiance heureuse au sein de cette famille si unie. Les nouveaux propriétaires vont transformer la maison pour des locations touristiques. La modernité agressive va envahir les plages avec les scooters de mer, le bruit, le surtourisme. Mais, le narrateur accepte avec philosophie ces changements inévitables. Le passé de la maison restera dans la mémoire de la famille. C'est la seule consolation possible. Ce récit tout en finesse rappelle les étés de toutes les enfances en bord de mer quand on a eu la chance de vivre cette expérience. 

vendredi 11 septembre 2026

"Cinq femmes", Marcel Cohen, 2

 Après l'émouvante Annette, le petit garçon apprend qu'il est orphelin. Son oncle maternel et sa femme, Lilly, modiste, le recueillent malgré leurs difficultés financières. Ils confient alors leur neveu à Raymonde à Vaujours en Seine-Saint-Denis. Il va enfin fréquenter l'école pour la première fois. Une voisine, Madame Gobin, institutrice à la retraite, le prend un an en pension pour qu'il réussisse son exament d'entrée en sixième. Cette enseignante le sauve et lui montre le chemin de la réussite scolaire. Une étape cruciale dans son enfance. Après ces femmes si aimantes de son enfance, il évoque Gabrielle Bertrand, un temps secrétaire d'Albert Einstein. Devenue grand reporter et exploratrice, elle devient un modèle pour le narrateur dans son futur métier de journaliste. Daus un article sur lui, le critique résume bien la démarche de Marcel Cohen : "Tout en faisant revivre cinq personnes admirables, dont, par quelques détails, l'existence est rendue sensible, le livre de Marcel Cohen nous enseigne quelque chose de très rare : la beauté de la dette". Ces femmes l'ont éduqué, guidé, inspiré car "rien n'allait de soi". Pourtant cet enfant orphelin, abandonné et victime de l'Histoire, aurait pu s'effondrer. Mais, il a ouvert des livres, a consulté des encyclopédies, a écouté des pièces de théâtre à la radio, a récité La Fontaine. Il a surtout rencontré ces cinq femmes traversant sa vie qui lui ont offert des boussoles mentales pour grandir. J.-B. Pontalis, ami et éditeur de l'écrivain, a écrit dans la préface du récit : "Les uns et les autres : aussi bien ceux qui ont occupé avec éclat le devant de la scène que ceux qui ne sont présents que sur notre scène intérieure". La vie de ce petit garçon d'une famille parisienne d'origine juive aurait pu basculer dans l'horreur la plus absolue car ses parents, ses grands-parents, une tante ont été exterminés par les nazis. La force de ce livre demeure dans cette restitution des souvenirs de l'enfance aux années 60. Ces femmes racontées partagent un sentiment souvent moqué aujourd'hui : la bonté des gens simples, la beauté de leurs gestes gratuits pour sauver Marcel Cohen. Un très beau récit d'une sobriété bouleversante. Un "grand écrivain de la mémoire" à découvrir sans tarder. 

jeudi 10 septembre 2026

"Cinq femmes", Marcel Cohen, 1

 Marcel Cohen, écrivain important mais peu connu, est mort en juillet dernier à l'âge de 88 ans. Je n'avais rien lu de lui et j'ai découvert récemment "Cinq femmes", paru chez Gallimard en 2023. Enfant durant la Seconde Guerre mondiale, huit personnes de sa famille ont été arrêtées lors d'un repas et déportées dans les camps nazis. Le petit Marcel était parti en promenade avec Annette, la femme de ménage. Cette femme l'a ainsi sauvé et elle va le recueillir pendant deux ans à Messac en Bretagne. Il est élévé ensuite par sa grand-mère. Il suit des études de journalisme et va voyager dans le monde entier grâce à son métier. Il écrit de nombreux articles sur l'art, sur les galeries et sur les musées. Il a publié son premier roman en 1969. Dans ce texte, "Cinq femmes", le troisième tome des "Faits", il décrit sa démarche : "C'est le propre de la petite enfance que de laisser des images d'une précision absolue, mais dont l'adulte ne sait que faire : elles n'éclairent rien et font figure d'ornement littéraire dès qu'on les pose sur le papier". Ce texte autobiographique est centré exclusivement sur les cinq femmes qui lui ont donné "la vie" : "J'écris en mon nom, mais je ne me regarde pas dans un miroir". Une question morale où la fidélité, la gratitude et l'admiration prennent tout leur sens. Le narrateur s'attache tout particulièrement aux détails, aux objets et à tous les instants de la vie quotidienne. Il doit sa vie à Annette, la première de ses héroïnes. Sa mère, Marie, dans sa dernière lettre envoyée de Drancy, avait écrit : "Dites à Annette qu'elle me le garde comme son fils". Après la guerre, Marcel Cohen n'a jamais revu sa "mère nourricière" et grâce à un historien local, il reconstitue la vie d'Annette. Elle s'appelait Anne-Marie Voland, s'est mariée avec Mathurin et le petit garçon a vécu dans leur ferme sous la protection bienveillante de sa famille d'accueil. Elle lui a épargné l'école pour ne pas le mettre en danger. Ce destin d'une femme humble et modeste d'un courage exemplaire revit grâce aux souvenirs de cet enfant, devenu un écrivain. (La suite, demain)

mercredi 9 septembre 2026

"La Guerre par d'autres moyens", Karine Tuil

 J'ai lu le dernier roman de Karine Tuil, "La Guerre par d'autres moyens", paru en 2025 et disponible en Folio. Comme dans ses précédents romans, l'écrivaine se plonge dans un milieu social et politique de nos jours. Dan, un ancien président socialiste de la République, n'a fait qu'un quinquennat. Il a perdu les élections et se retrouve dans le trou noir de la dépression. Lors de son mandat, il a quitté sa femme pour Hilda, une célèbre actrice d'origine allemande et surtout, beaucoup plus jeune que lui. L'intrigue se complique quand Hilda va tourner un film avec Romain, un cinéaste en vogue. Son projet est une adaptation d'un roman de Marianne, l'ex-femme de Dan et autrice d'un roman sur les violences conjugales. Un casting romanesque un peu trop attendu. Mais, Karine Tuil impose son rythme haletant à travers ses personnages en traitant des thèmes sociétaux facilement reconnaissables : le vertige d'avoir perdu le pouvoir politique, la condition des femmes après MeToo, le monde du cinéma, l'alcoolisme mondain, la famille éclatée, etc. Fine observatrice de notre société contemporaine, elle semble bien connaître ce milieu des médias lié à l'univers impitoyable de la politique. Son roman choral donne la parole à chaque personnage. Les points de vue différents démontrent la complexité des relations, voire les "duplicités" des uns et des autres. Certains dialogues révèlent aussi un conformisme social comme l'éternelle féministe, la fille de Marianne, qui veut quand même séduire le cinéaste réputé beaucoup plus âgé qu'elle. Au fond, tous ces personnages remplissent un rôle attendu. Un ex-président narcissique, privé de son pouvoir, s'effondre et se noie dans l'alcool. Des femmes ambitieuses et peu empathiques, prennent leur revanche sociale. Je ne veux pas résumer davantage ce roman foisonnant, d'une écriture journalistique. Parfois, dans un roman, le lecteur peut chercher des "résonances" intimes. Pour ma part, ces milieux bobos et branchés du cinéma, des médias et de la politique me laissent dubitative. Ce roman "comédie de moeurs contemporaines" raconte un univers superficiel et artificiel bien parisien, trop parisien pour une lectrice "de province". 

mardi 8 septembre 2026

"Départ(s), Julian Barnes, 2

 Ce quinzième roman de Julian Barnes démontre son talent incontestable dans le mélange des genres comme son collègue si génial, Milan Kundera. Son roman ressemble aussi à une autobiographie déguisée, à une fiction réaliste et aussi à un essai sur la mémoire, la maladie et la vieillesse. Sa réputation littéraire s'est toujours manifestée pour son audace dans la construction de son texte, prenant des libertés dans sa tradition linéaire. Il interroge les pièges de la mémoire, mais aussi, les effets du vieillessement, en ajoutant l'analyse du sentiment amoureux dans une parenthèse temporelle de quarante ans. Ce roman si original résume l'expérience humaine avec un regard lucide et ironique. Pour Julian Barnes, ce dernier opus résume aussi sa vie d'écrivain : "L'art est à la fois un jeu et la chose la plus sérieuse qui soit". Dans un entretion qu'il a donné au quotidien Le Monde, il déclare : "Je trouve que la vie est riche, compliquée et fascinante, tout comme l'écriture de fictions. La plupart des romans parlent des relations entre les personnes, de la façon dont les gens se comportent les uns envers les autres, dont ils s'aiment ou se détestent". Depuis son troisième livre, "Le Perroquet de Flaubert", publié en 1984, il prône "l'expérimentation dans la forme romanesque" en intégrant dans sa narration des réflexions et des méditations. Il revendique l'art de la conversation avec son lecteur : "Nous sommes comme deux amis, assis côte à côte à la terrasse d'un café, qui regardent le monde et qui en discutent". Dans ce dernier opus hybride, il évoque le surgissement fatal de la maladie et de la mort  sans se lamenter ni se plaindre. Pour cet écrivain aussi sage, il faut accepter le "verdict" : "Nous n'y sommes pour rien et nous n'y pouvons rien". En conclusion, Julian Barnes peine à définir son humeur du moment : "Je ne suis jamais parvenu à décider si je suis un pessimiste joyeux ou un optimiste mélancolique". Sur son métier d'écrivain, il se dit heureux : "J'ai adoré l'écriture, la solitude et la concentration qu'elle suppose". Après avoir lu "Départ(s), j'avais envie de découvrir l'ensemble de ses oeuvres et j'espère que ce roman ne sera pas son dernier. 

lundi 7 septembre 2026

"Départ(s)", Julian Barnes, 1

 Julian Barnes vient de publier son dernier livre, "Départ(s), chez Stock dans la très bonne collection, "La Cosmopolite". J'ai dit "dernier livre" car l'écrivain anglais a déclaré dans la presse que, vraiment, cet ouvrage serait son chant du cygne. Philip Roth avait agi de même quand il avait atteint ses 80 ans. Ce texte mêle la fiction et la non-fiction. Le narrateur ressemble évidemment à Julian Barnes et relate avec un flegme très "britannique" sa maladie, un cancer du sang, "pas curable, mais gérable" et il écrit aussi : "Eh bien, comme la vie elle-même, non ?". Il raconte sa maladie à la manière d'un Marc Aurèle, cet empereur stoïcien. Il n'omet aucun détail technique et médical avec un courage immense. Au commencement de ce roman hybride, il évoque Marcel Proust et le phénomène de la mémoire involontaire grâce à sa madeleine chérie et ce commentaire érudit donne le ton au récit. Il écrit : "Je me suis contenté de dures biscottes de la mémoire involontaire". Le narrateur s'interroge sur les mystères de la mémoire avec des souvenirs parfois vrais, parfois imaginés, comme des flux réels ou fictifs. Comment fonctionne le cerveau ? Peut-on se fier à la mémoire volontaire et involontaire ?  Il intègre aussi dans son texte autofictionnel une histoire concernant un ancien couple d'amis, Jean (prénom féminin) et Stephen. Quarante ans ont passé depuis la rupture du couple et chacun a fait sa vie entre mariages et divorces. Mais, la retraite leur donne une deuxième chance pour se retrouver. Le narrateur organise une rencontre des deux compères et cette romance redémarre à merveille. Les deux ex-amoureux racontent à tour de rôle les impressions de leurs retrouvailles. Cette histoire d'amour entre deux septuagénaires tourne assez vite à l'échec et chacun repart de son côté. Quelle leçon en tirer pour le narrateur ? Le passé ne peut pas se transformer en présent... La malice de Julian Barnes, son esprit d'ironie se manifestent dans ce vaudeville amoureux. (La suite, demain)

jeudi 3 septembre 2026

Atelier Littérature, saison 2025-2026, bilan, 3

 Au mois de mai, à l'approche des vacances estivales, nous avons pris le large vers l'horizon marin avec quelques ouvrages sur la mer. Les lectrices ont donc lu Joseph Conrad, Pierre Loti, Hélène Gestern, Jules Verne, Roy Jacobsen, Sigridur Hagalin Bjornsdottir, Stefan Zweig. De Magellan au Capitaine Nemo, de Saint-Malo en Islande, des personnages et des lieux symbolisent l'univers marin et ces lectures ont permis une évasion salutaire avant l'été. La mer et l'océan ont toujours inspiré la littérature. Comme je ne vis pas en bord de mer, les livres atténuent mon manque d'écume, de vagues, de couchers de soleil et de mouettes. En juin, j'ai choisi le genre littéraire des nouvelles. L'avantage des nouvelles est évident car elles se lisent dans un laps de temps court. Au menu de ce dernier atelier de la saison : Virginia Woolf, Henry James, Katherine Mansfield, Sylvain Tesson, Cesare Pavese, Elsa Morante. J'aurais pu aussi intégrer Tchekhov, Maupassant, et bien d'autres écrivains, mais, je limite ma liste à huit références. Pour résumer la saison, j'ai donc retenu deux écrivains (Emmanuel Carrère et Marie-Hélène Lafon), deux genres littéraires (le roman historique et les nouvelles), trois thèmes (l'héritage, le bonheur et la mer), une ville (Venise). La partie "coups de coeur" me semble un moment important dans l'Atelier et je ne peux pas citer la trentaine de livres recommandés par les lectrices. Deux romans me reviennent en mémoire : "Les Buddenbrook"  de Thomas Mann, proposé par Danièle et "La Maison vide" de Laurent Mauvignier, coup de coeur enthousiasmant de Janelou. Dans cette nouvelle saison, j'espère que ces coups de coeur seront nombreux ! Rendez-vous le jeudi 17 septembre dans le même lieu, "Jetez l'ancre". 

mercredi 2 septembre 2026

"Atelier Littérature, saison 2025-2026, bilan, 2

 L'année 2026 a démarré en fanfare avec le thème de la musique dans l'Atelier de janvier. J'ai mis à l'honneur dans ma liste quelques écrivains réputés pour leur goût de cet art si précieux dans nos vies. Mais, en ce mois de froid hivernal, la fréquentation de l'Atelier s'est avérée faible. Les lectrices présentes ont présenté "Reine de coeur" d'Akira Mizubayashi, "Le dernier mouvement" de Robert Seethaler, "Le fracas du temps" de Julian Barnes et "Tous les matins du monde" de Pascal Quignard. Ces quatre excellents romans donnent envie de se plonger dans un bain musical bénéfique. Pascal Quignard a écrit : "La musique est simplement là pour parler de ce dont la parole ne peut parler".  En février, j'ai proposé un sujet important, essentiel dans la société : l'héritage. Une transmission familiale de génération en génération ou un phénomène d'inégalité ? Ce thème traverse la littérature depuis des siècles en particulier chez Balzac. De Vita Sackville-West à Richard Russo, de Miguel Bonnefoy à François Mauriac, de Sandor Marai à Elena Piacentini, les lectrices ont manifesté un intérêt certain pour ce sujet résolument intemporel. En mars, nous sommes parties à Venise car je tiens à évoquer une ville inspirante pour les écrivains. Comme je suis une "fan" de cette ville envoûtante, je n'ai pas hésité à intégrer dans ma liste Claudie Gallay avec "Seule à Venise", Thomas Mann et sa "Mort à Venise", "La Fileuse de verre" de Tracy Chevalier, "Le Naufrage de Venise" d'Isabelle Autissier, "Le Grand feu" de Leonor Recondo sans oublier Donna Leon et son commissaire Brunetti. Une rencontre où soufflait l'air marin du Canal Grande. En avril, pour fêter le printemps, j'ai pensé au bonheur. Vaste question, vaste problème. Que peut apporter la littérature au bonheur de vivre ? Jean Giono avec "Que ma joie demeure" tente une réponse ainsi que François Cheng, Erri de Luca, Catherine Cusset et même Emile Zola avec "La Joie de vivre". Un sujet délicat, intimiste et, évidemment, souvent traité dans l'univers des livres comme le malheur aussi... (La suite, demain)

mardi 1 septembre 2026

Atelier Littérature, saison 2025-2026, bilan, 1

 Avant d'entamer la nouvelle saison 2026-2027 de l'Atelier Littérature dès le jeudi 17 septembre, je tiens à établir le bilan de l'année. En septembre 2025, nous avons évoqué les coups de coeur de l'été avec un choix éclectique des lectrices qui ont cité Doris Lessing, Louise Erdrich, Anne Tyler, Pablo Neruda, Leonor Recondo et d'autres auteurs. L'automne est alors arrivé avec son bouquet des prix littéraires et je savoure toujours ce moment en tant que lectrice boulimique. Parfois, quelques titres se détachent dès octobre et l'année dernière, la presse et les médias ont beaucoup évoqué Emmanuel Carrère avec son excellent récit autobiographique, "Kolkhoze", dont on parlait pour le Goncourt mais, il a obtenu le prix Médicis. Comme tous les ans, je propose deux écrivains, un homme et une femme, Emmanuel Carrère a donc été retenu et ses romans ont été bien appréciés surtout "D'autres vies que la mienne", "Un roman russe" et "V13". Une voix originale et percutante de la littérature française contemporaine. En novembre, j'ai opté pour un genre littéraire très prisé des lecteurs et des lectrices, les romans historiques. Au menu : Alice Ferney, Anna Enquist, Chantal Thomas, Emile Zola, Amélie de Bourbon-Parme, Pierre Lemaître et Henry Bauchau. Lire un roman historique est un plaisir de lecture associant la Grande Histoire avec les destins individuels. En décembre, j'ai choisi Marie-Hélène Lafon pour toute son oeuvre si particulière, enracinée dans la paysannerie du Massif Central. Son univers souvent sombre est décrit magnifiquement avec l'un des plus beaux styles de la langue française. Ses romans courts et profonds  dont "Les Sources" ont intéressés les lectrices tout en regrettant que l'écrivaine se cantonne seulement dans son pays d'origine. Dans les "femmes de lettres", son nom m'est venu tout de suite car je pense que dans vingt ans ou cinquante ans, Marie-Hélène Lafon, une grande admiratrice de Flaubert, sera lue car les générations suivantes découvriront comment on vivait en France dans le Massif central au XXe siècle... Une littérature de témoignage hautement littéraire. (La suite, demain)

jeudi 27 août 2026

"Quelque part en mer", Dörte Hansen

 J'ai découvert un roman attachant, traduit de l'allemand, "Quelque part en mer", de l'écrivaine Dörte Hansen. Quelque part entre Zélande, Frise et Jutland, au large de la péninsule danoise, un homme avec sa barbe de pirate et un petit anneau à l'oreille, largue les amarres de son bateau. Sa mère l'attend dans sa voiture sur le port. Cet homme, Ryckmer Sander, a perdu sa licence de capitaine à cause de son alcoolisme. Il s'amuse à plaire aux touristes avec son apparence de loup de mer. Sa mère le ramène chez elle en traversant la ville avec ses restaurants en cabines de bateau. Le tourisme a triomphé dans cette île qui ressemble à une île bretonne dans le Morbihan. Comment concilier la vie authentique de l'île avec l'afflux permanent de touristes ? Hanne Sander accueillait les continentaux dans sa maison transformée en chambres d'hôtes. Ce travail la rendait heureuse. La famille Sander se compose aussi de la fille, Eske, infirmière rebelle, qui aime les couchers de soleil et qui déteste les touristes envahisseurs. Henrik, le benjamin, n'a jamais quitté l'île et se consacre à créer des oeuvres d'art à partir de bois flotté, d'os d'oiseaux, de filets de pêche et d'autres éléments échoués sur les plages. Le père a choisi de vivre dans une cabane de pêcheurs et il se consacre à la naturalisation des oiseaux. Hanne s'occupe du musée ethnographique de la ville. L'écrivaine s'attache aussi à la vie du pasteur de l'île, doutant de son sacerdoce et étant separé de sa femme et de ses filles. Un événement va bousculer tous ces personnages : l'échouage d'une baleine sur une plage de l'île. Une métaphore de la vie des îliens. Ces habitants sont attachés à leur île malgré une vie souvent difficile. Dans ce roman, la mer magnifiquement décrite, berce leurs espoirs et aussi leurs angoisses. Ces habitants souvent taiseux se battent pour leur survie dans cet espace si convoité par les urbains et par les touristes de passage. Comme j'ai passé quelques jours sur la merveilleuse île d'Arz en juin dernier, cette lecture a revivifié mes souvenirs car j'imaginais la vie de ces hommes et de ces femmes, leurs liens familiaux, leurs relations sociales assez limitées, leur travail. Dans ce livre, j'avais l'impression de pénétrer dans ces petites maisons parfois cachées, entourées de rangées d'hortensias. Une immersion rafraîchissante, balayée par l'écume marine et l'odeur salée de la mer. Avec ce livre, j'ai prolongé mon été dans cette île de la Mer du Nord.   

mardi 25 août 2026

"Mer intérieure", Christophe Ono-dit-Biot, 2

La passion de Christophe Ono-dit-Biot pour la mer ne connait pas de limite. Nageur émérite, il pratique  aussi la plongée sous-marine car, "S'immerger, c'est renaître" pour revivre "la bienfaisante tiédeur du ventre maternel". Son exploration des eaux marines lui apporte des connaissances incomparables : "Je tiens la mer pour une bibliothèque liquide à en feuilleter les pages d'écume, peuplées de créatures fascinantes, nous devenons année après année plus sages et plus heureux". Ces voyages en profondeur lui apportent une "expérience religieuse de communion avec le monde". La mer offre alors pour l'auteur une certaine idée de l'infini, ce sentiment océanique si bien décrit par Romain Rolland. Evidemment, il évoque le héros par excellence de la Méditerranée, Ulysse, incontournable marin odysséen, qui domine les épreuves de la vie en donnant l'exemple du courage humain face à l'adversité. Les références littéraires parsèment le texte avec le capitaine Achab, l'inoubliable personnage de Moby Dick, l'Atlantide de Pierre Benoit, le capitaine Nemo, etc. L'auteur consacre des chapitres aux créatures marines fascinantes comme les baleines, les poulpes, les dauphins et il n'oublie pas le dieu grec, le terrible Poséidon. Le saccage de l'univers marin est dénoncé aussi avec l'empoisonnement par le plastique et par d'autres déchets toxiques, provoqués par la pêche intensive. Si la "mer meurt, c'est aussi un imaginaire qui meurt", et Christophe Ono-dit-Biot désire protéger la mer, considérée comme un sanctuaire, un "refuge des grands secrets du monde". Un critique littéraire a proposé les termes "intime et cosmique" pour qualifier la démarche poétique et documentée de l'auteur au sujet de l'univers marin. "Mer intérieure" ne peut que procurer un grand plaisir de lecture à savourer avant la rentrée et ses turbulences habituelles. Prendre le large sans bouger de chez soi, une aubaine à saisir. 

lundi 24 août 2026

"Mer intérieure", Christophe Ono-dit-Biot, 1

 Christophe Ono-dit-Biot vient de publier une histoire commentée de l'Odyssée, un ouvrage intelligent "romanesque en diable" pour tous ceux et celles qui n'ont pas lu le texte original d'Homère, composé de 12 000 vers. Comme le film de Christopher Nolan est un grand succès auprès du public, ce livre ne peut que compléter la séance de cinéma. Et après, se lancer dans la lecture de l'Odyssée dans la version de Victor Bérard. Cet écrivain, passionné par la Grèce, voue aussi un culte à la mer et son essai, "Mer intérieure", publié chez l'Observatoire en 2025, se lit avec un très grand plaisir, surtout dans cette période estivale. L'essai se compose de chapitres brefs et percutants sur l'univers marin vu sous de nombreux angles. Il écrit la raison de cet ouvrage : "Tout le monde sait, aujourd'hui, combien la mer nous est essentielle. Essentielle, même, à notre survie. Mais sait-on que si la mer meurt, c'est aussi un imaginaire qui meurt ? Un immense réservoir de connaissances mais aussi de rêves, d'aventures, d'émerveillements, de littérature, d'oeuvres d'art, d'expériences fondatrices qui ont toujours permis aux êtres humains de donner corps à leurs désirs d'ailleurs, de recommencement, de sagesse ?'. Cette déclaration d'amour à la mer m'a particulièrement touchée car je partage avec lui cette fascination marine. J'ai vécu dans mon enfance jusqu'à mes trente ans en côte basque et ces paysages sublimes m'ont marquée à vie et m'ont donnée ce sentiment océanique si heureux dès que l'on aperçoit un bout de mer, une vague biarrotte ou le lac si paisible. Je me suis retrouvée dans cette phrase : "La proximité avec les vagues vous engage pour le reste de la vie". Souvent j'éprouve de la nostalgie loin de la mer et je ressens un besoin vital d'aller voir l'océan, "mon océan Atlantique", un appel irrésistible. Le lac du Bourget s'est transformé pour moi en "mer intérieure" ! Cet ouvrage ressemble à un "cabinet de curiosités personnel et nomade" où les images aquatiques prennent une place prépondérante. L'auteur a collecté de très beaux souvenirs personnels liés à la mer : son enfance au Havre, un grand-oncle imprimeur sur le paquebot "France", la cueillette des fossiles en Normandie, ses voyages divers en Grèce et ailleurs, des anecdotes sur des sites prestigieux. (La suite, demain) 

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vendredi 21 août 2026

"La Prisonnière", Marcel Proust, 2

Le narrateur veut empêcher Albertine d'aller à une soirée chez les Verdurin car il craint la présence de la fille de Vinteuil, le compositeur de la sonate célèbre. Il la dissuade et il se rend lui-même dans le salon des Verdurin où il rencontre le baron de Charlus, un personnage emblématique de la Recherche. Dans cette soirée où il entend pour la première fois un sextuor de Vinteuil, il donne la parole au baron et à sa relation tumultueuse avec Morel, le musicien dont il est amoureux. Le narrateur apprend aussi la mort de Swann, de Cottard et de Madame de Villeparisis. Dans la scène du salon, Charlus règne en maître alors qu'il est l'hôte de Madame Verdurin et celle-ci colporte des ragots mensongers sur son compte pour se venger de son humiliation mondaine. Elle arrive à convaincre Morel de quitter le baron. Marcel Proust connaissait à merveille l'ambiance de ces salons parisiens, leur comédie humaine, leur cruauté sociale et leur snobisme insupportable. A son retour chez lui, il se fâche avec Albertine qui lui avoue ses mensonges récurrents. Il tente de se réconcilier avec elle en la couvrant de cadeaux au désarroi de Françoise qui nomme Albertine la "Princesse". Un matin, il décide de rompre mais Albertine l'a devancé en s'éclipsant sans le prévenir. Cet événement surprenant sera le thème du sixième tome de la Recherche avec "La Fugitive".  Dans ce roman, Marcel Proust évoque l'amour imparfait, destructeur : "J'appelle ici amour une torture réciproque". Les mensonges perpétuels d'Albertine fragilisent le narrateur qui ressent sa solitude encore plus profonde : "Car, aucun être ne veut livrer son âme". Pour Marcel Proust, seul l'art peut apporter un sentiment de plénitude : "Y avait-il dans l'art une réalité plus profonde où notre personnalité véritable trouve une expression que ne lui donnent pas les activités de la vie ?". Plus loin, il approfondit le thème de l'art si essentiel dans la Recherche : "Le seul véritable voyage, le seul bain de Jouvence, ce ne serait pas d'aller vers de nouveaux paysages, mais d'avoir d'autres yeux, de voir l'univers avec les yeux d'un autre, de cent autres, de voir les cent univers que chacun d'eux voit, que chacun d'eux est (...) Nous volons d'étoiles en étoiles". Je relis Marcel Proust pour ces pensées si profondes sur la vie, sur la mémoire, sur les relations humaines en société et aussi sur sa propre solitude. Son oeuvre entière déploie toujours cette vision esthétique de la vie car pour ce génie de la littérature, "La vérité suprême de la vie est dans l'art". Marcel Proust me touche toujours autant depuis ma jeunesse où je l'ai étudié à l'université jusqu'a mes années de "maturité", car, le relire aujourd'hui, c'est admirer sans cesse la beauté de la langue francaise et d'adhérer à sa vision artistique !

jeudi 20 août 2026

"La Prisonnière", Marcel Proust, 1

 Comme tous les étés, je relis un "Proust" et je viens de terminer le cinquième tome de la Recherche, "La Prisonnière", publié en 1923. Cette deuxième lecture s'apparente toutefois à une première tellement ma mémoire ne peut conserver les détails multiples d'un tel ouvrage. Subsistent des impressions, des "réminiscences" de certains passages. Il est très périlleux de résumer un ouvrage proustien mais, je vais tenter l'expérience en toute modestie. Le narrateur entretient une relation amoureuse possessive avec Albertine. Pourtant le narrateur semble vraiment malheureux car il dissèque surtout le sentiment de jalousie qu'il éprouve à l'égard de cette jeune femme insaisissable. Il est rentré de Balbec avec elle et elle occupe une chambre dans l'appartement de ses parents. Sa mère ne considère pas cette relation d'un bon oeil, ni Françoise, sa fidèle servante qui voit dans Albertine, une profiteuse et une fille peu sérieuse. Le narrateur pathologiquement jaloux fait surveiller sa compagne dans ses sorties à Paris avec une de ses amies, Andrée. Il est tiraillé par sa méfiance car il la soupçonne d'être homosexuelle en préferant les jeunes filles. Il souhaite souvent rompre mais son caractère velléitaire l'empêche de passer à l'acte. Comme le narrateur possède une fortune, il offre à sa "fiancée" des robes de luxe, signées du couturier Fortuny sur les conseils de la Duchesse de Guermantes. Albertine cultive l'art du mensonge et elle est, presque malgré elle, "prisonnière" de son système. Malgré cette relation orageuse, ils partagent quelques moments de bonheur dans des soirées de lecture et de musique. Dans ce tome, le lecteur apprend la mort de l'écrivain Bergotte dans un malaise alors qu'il admirait dans un musée un tableau de Vermeer, "La Vue de Delf". Cette scène est une des plus connus avec ce "petit pan de mur jaune".  Proust raconte avec un scalpel de chirurgien sa relation avec Albertine mais parfois, en grand philosophe de l'intimité, il libère des pensées profondes comme celle-ci alors qu'il analyse sa fascination amoureuse : "Quand nous avons dépassé un certain âge, l'âme de l'enfant que nous fûmes et l'âme des morts dont nous sommes sortis, viennent nous jeter à poignée leurs richesses et leurs mauvais sorts (...) Nous devons recevoir, dès une certaine heure, tous nos parents arrivés de si loin et assemblés autour de nous". (La suite, demain)

mercredi 19 août 2026

"Pathologies livresques", Jean-Paul Champseix

 L'excellent site littéraire, "En attendand Nadeau", propose cet été un dossier très intéressant autour des livres en tant qu'objet concret et aussi symbolique. Ces "Etats du livre" comportent un grand nombre d'articles dont celui de Jean-Paul Champseix, "Pathologies livresques". Dans la présentation de cette série d'été, l'équipe du journal littéraire numérique observe le phénomène du "désamour" de livres : 'Rien ne va plus, l'eau du déluge monte jusqu'aux genoux. Les téléphones devenus des écrans ont kidnappé notre attention, le dernier lecteur a quitté Anna Karénine au profit de la série, le dernier libraire est devenu maréchal-ferrant". Mais, il reste un espoir : "Et pourtant, le livre continue d'exister, les bibliothèques de quartier se remplissent y compris le dimanche, la poésie se perpétue, nécessaire comme le souffle. On dresse des étagères servant de barricades et on se plonge dans les livres pour éviter de se noyer". Les articles traitent de plusieurs thémes : "Que faisons-nous des livres ?", "L'amour et la haine des livres", "Traîner chez Gibert", etc. Marie-Hélène Lafon s'exprime aussi sur son amour de l'écriture. J'ai retenu l'article sur les "Pathologies livresques" qui provoquent des "amours excessifs, des intoxications livresques, des détestations morbides, le délire de la possession, l'angoisse de la perte". L'auteur évoque l'invasion des livres dans l'espace privé avec des étagères trop remplies. Il se souvient de ses études et des "devoirs de lecture" avec le qualicatif "Livre-boulet", tous ces ouvrages que l'on conserve sans les avoir lus comme le roman de Joyce, "Ulysse". Illisible chef d'oeuvre. Il aborde dans son texte les boîtes à livres, une nouveauté formidable pour se "débarrasser" des encombrants en papier. L'auteur rappelle le contenu nostalgique de ces mini-cimetières des livres où resurgissent des Cesbron, des Guy Des Cars, des Maurois, des 0SS 117 et quelquefois, des pépites comme une Pléiade ! Pour conclure son article teinté d'un humour ironique, il révèle cette vérité : "Incontestablement, ce mur de petites briquettes que sont les livres forme un rempart contre la mort. Comment disparaître si l'on n'a pas lu tel ouvrage indispensable ?". Comme il me reste beaucoup de livres à livre et à relire dans ma bibliothèque, je demande un bail d'éternité pour m'adonner à ce plaisir si singulier et si intime : la lecture !

lundi 17 août 2026

"La Soeur", Sandor Marai

Je poursuis ma connaissance de Sandor Marai (1900-1989) avec "La Soeur", publié en 1946 chez Albin Michel. Le roman démarre dans un hôtel de montagne, la veille de Noël en 1939, où quelques personnages vivent en huis clos car la neige les isole de la vallée. Un drame prémonitoire surgit dans cette petite communauté car un couple d'amants se suicide dans leur chambre. Le narrateur va rencontrer un pianiste hongrois avec lequel, il va nouer une relation de confiance. Le musicien lui confie alors son histoire intime et lui donne un manuscrit, son journal intime, où il raconte sa maladie. Il a été brusquement hospitalisé après un concert à Florence. Il va passer trois mois dans cet hôpital, victime d'un mal mystérieux. Quatre infirmières, des religieuses, se relayent à son chevet pour le soigner et lui dispensent un soulagement à base de morphine. Le patient attend avec impatience ses piqûres pour sombrer dans l'oubli, des "rendez-vous chimiques" pour éradiquer sa maladie "nerveuse". Tandis que la guerre éclate en Europe, il mène la sienne contre un mal intérieur qui le ronge et malmène son corps. L'écrivain hongrois évoque à travers le personnage central la maladie provoquée par une relation amoureuse qu'il entretient avec une femme mariée depuis des années. Elle est belle mais refuse de vivre un amour total avec lui. En fait, elle vit dans le mensonge et ne veut pas quitter son mari. Le pianiste analyse sa maladie d'amour avec lucidité et il comprend qu'il s'est complètement fourvoyé en espèrant un retour qui ne viendra jamais. A cette époque, la médecine ne parlait pas de maladies psychosomatiques, de relations entre l'âme et le corps. La maladie du pianiste le dépossède de cet amour addictif et lui redonne une seconde chance comme une reconstruction de soi, une rédemption après cette crise existentielle marquée par la douleur. Un roman très particulier d'une lecture un peu difficile surtout en plein été,  sur la rédemption d'un homme en pleine crise existentielle. Sandor Marai ne laisse jamais son lectorat indifférent comme son frère de coeur, Stefan Zweig. 

vendredi 14 août 2026

"Nuit et jour", Virginia Woolf, 2

 Virginia Woolf dissèque avec maestria le sentiment amoureux dans un ballet incessant de tergiversations et de doutes. Mais, à travers ces histoires sentimentales, l'écrivaine distille quelques "messages" souterrains. Elle évoque une "nouvelle société" anglaise s'éloignant de la raideur victorienne pour dénouer quelques situations rétrogrades, surtout celle de la condition féminine, assujetie au patriarcat traditionnel. Le thème du vote pour les femmes s'incarne dans le personnage de Mary Datchett, une militante dynamique et déterminée sacrifiant sa vie privée pour la cause des femmes. Une femme étonnante, une battante et à cette époque, il en fallait du courage pour s'attaquer aux privilèges masculins comme l'accession aux études, le droit à l'héritage, l'argent, le mariage, le droit d'une vie à soi. L'écrivaine se décrit dans ce personnage féminin et elle était absolument convaincue qu'une femme devait travailler pour être indépendante. Son essai, "Une chambre à soi", sera publié dix ans plus tard. Le mariage est-il aussi une obligation pour les femmes ? Peut-il se conjuguer avec la liberté ? Katherine se pose la question d'un mariage sans amour, ce qu'elle semble vivre avec William car elle ne ressent pas ce "grand frisson" avec lui, bien au contraire : "La conviction qu'il était ainsi un étranger pour elle la déprima fortement et lui parut illustrer sans doute possible la solitude infinie des êtres humains". Une clé de lecture, envisagée par la critique littéraire, propose une similitude psychologique entre Katherine et Virginia. L'héroïne appartient à une classe intellectuelle prestigieuse car son père, un tyran domestique,  avait conçu une encyclopédie d'hommes illustres en Angleterre. L'histoire amoureuse de Katherine ressemble étrangement à celle de Virginia avec Leonard Woolf. Les désirs, les terreurs, les hésitations de Katherine sont celles de Virginia. Et Raplh, un sosie de Leonard, écrivain prometteur, la séduit par son charisme politique et par son intelligence. En tant que lectrice passionnée par l'oeuvre woolfienne, j'ai évidemment préféré "Vers le phare" ou "Mrs Dalloway" mais j'ai aimé ce roman encore traditionnel dans sa forme mais déjà expérimental dans ses idées. L'univers littéraire si féminin, si subtil de Virginia Woolf,  demeure pour moi un "phare" lumineux dans un monde de plus en plus complexe. Un grand roman à découvrir.  

mercredi 12 août 2026

"Nuit et jour", Virginia Woolf, 1

 Je découvre avec plaisir des romans de mes écrivains préférés. Je possède une manie boulimique : lire l'oeuvre entière de mes auteurs chéris. J'ai donc repris le tome 1 de la pléiade Virginia Woolf et je me suis rendue compte que je n'avais pas encore lu "Nuit et jour", le deuxième roman de l'écrivaine après "La Traversée des apparences". Publié en 1919, ce roman n'a pas convaincu le lectorat anglais et pourtant, il détient des qualités intrinsèques à la littérature anglaise, héritées de Jane Austen et George Eliot. J'ai retrouvé dans ce texte l'humour ironique de Virginia Woolf envers ses personnages et envers les traditions de ce pays si singulier entre réceptions et réunions autour d'une tasse de thé. Le personnage principal, Katherine, vit chez ses parents dans une grande maison bourgeoise. Elle travaille avec sa mère sur une biographie du grand-père, un poéte célèbre. Mais, elle préfère les mathématiques à la littérature, une forme de rébellion contre son monde. De plus, elle doit se marier mais elle hésite entre deux hommes, William, un poète reconnu et Ralph, un avocat ambitieux, issu d'une classe sociale plus modeste. Ralph travaille dans le cabinet du père de Katherine et prend sa famille en charge.  Par tradition et par fidélité à son milieu, elle est vouée à William mais elle est attirée aussi par l'air du temps, symbolisé par Ralph. Deux autres personnages complètent ce trio : Cassandra, cousine de Katherine et Mary, féministe et amoureuse de Ralph. Déjà dans ce texte, apparaissent les "impressions et les instants de vie", des particularités de l'univers woolfien. Des relations complexes se nouent entre ces cinq protagonistes. Un jeu amoureux va alors rythmer le roman : Katherine et William se fiancent mais Katherine hésite et tombe vraiment amoureuse de Ralph. Puis, Cassandra surgit dans le trio et William la remarque trop et enfin, Mary, une grande amie de Ralph, souhaiterait basculer dans l'amour. La valse hésitation de tous ces amours naissants va contraindre les protagonistes à des choix définitifs. Virginia Woolf analyse les sentiments des uns et des autres en s'engouffrant dans ce labyrinthe à la Marivaux. (La suite, demain)

mardi 11 août 2026

"De mère inconnue", Pascal Bruckner

 Le récit autobiographique de Pascal Bruckner, "De mère inconnue", vient de paraître chez Grasset. Ce philosophe écrivain, est connu pour ses essais percutants dont "Le Sanglot de l'homme blanc" et aussi par sa collaboration avec Alain Finkielkraut avec lequel il a cosigné le fameux "Le Nouveau désordre amoureux" dans les années 70. En 2006, il a consacré un livre sur son père, un homme peu "respectable", pro-nazi, antisémite, violent envers sa mère et lui. Comment comprendre cette femme qui est restée jusqu'à la fin de sa vie avec cet homme terriblement néfaste ? Dans son nouveau texte, il cherche des réponses à ce comportement victimaire, masochiste et soumis de cette "mère inconnue", morte en 1999. L'écrivain a retrouvé des archives, des lettres que cette mère lui avait adressées. Il s'est replongé dans ces années en voulant jeter un regard plus juste sur elle. Il la nomme "M" comme maman ou Monique, son prénom pour garder une certaine distance. L'ouvrage revient sur le passé de ses parents qui formaient un couple vraiment problématique tellement ils vivaient dans une logique d'autodestruction. Elle était son "esclave" et ne s'est jamais révoltée comme beaucoup de femmes battues qui ne quittent pas leur bourreau. Son fils lui conseillait de partir, de divorcer. Pascal Bruckner évoque la vie de lectrice de sa mère qui aimait Colette, Simone de Beauvoir et malgré ses lectures féministes, elle ne voulait pas rompre avec cet homme en plus infidèle. Il révèle à la fin de son récit son secret : elle s'était portée volontaire pour le STO, service de travail obligatoire, qui organisait le transfert de centaines de milliers de travailleurs français vers l'Allemagne. L'auteur a mené sa propre enquête et l'usine Siemens a confirmé ses doutes. Un lourd héritage moral pour Pascal Bruckner. Mais, ses études et sa vocation d'écrivain et d'essayiste l'ont sauvé de ses parents, empoisonnés par l'idéologie nazie. Quant à sa mère, il éprouve une certaine compassion, un sentiment qu'il récuse pour son père. Ce récit évoque aussi et pour une large part son parcours de vie et d'écrivain avec ses rencontres amicales dont le philosophe Vladimir Jankélévitch, ses voyages, ses livres, sa passion pour l'Inde. Pascal Bruckner représente un pan de l'histoire intellectuelle du pays avec ses noirceurs et ses lumières. Un témoignage intime et culturel d'une écriture fluide à découvrir. 

vendredi 7 août 2026

"Patinir, Paysage avec Saint-Christophe", Sylvie Germain

J'ai trouvé par hasard dans la bibliographie de Sylvie Germain un ouvrage singulier sur un peintre flamand très peu connu, Joachim Patinier que certains écrivent Patinir, né à Dinant en Haute-Meuse vers l'an 1480. Sa vie de peintre reste un mystère. Il est arrivé à Anvers vers 1515 et a connu Dürer. Il est célèbre pour son "bleu" dans les paysages qu'il a peints dans des scènes bibliques. Quand j'ai vu mon premier "Patinir" au Louvre, "Paysage avec Saint Jérôme", j'étais fascinée par cette toile fabuleuse comme au Prado à Madrid, devant "Passage du Styx". Il serait le premier paysagiste de la peinture occidentale.  Sylvie Germain décrit un de ses tableaux, "Paysage avec Saint-Christophe" que l'on peut voir au musée départemental de Flandre à Cassel : "Il a peint avec du silence, avec la transparence de l'air, avec la luminosité de l'espace, et avec l'âme du Bleu, même". Elle propose une lecture fantastique de cet univers singulier : "Certains nuages se minéralisent tandis que des roches se vaporisent, des vaguelettes autant que de fortes houles parcourent le ciel". Le Saint gigantesque porte l'Enfant Jésus, une scène emblématique que l'écrivaine raconte en puisant ses références dans "La Légende dorée" de Jacques de Voragine.: "Porteur du Christ, portefaix du monde si pesant de peines et de ténèbres, et du Sauveur du monde". Cet opuscule si bref d'une densité étonnante résume l'art de ce peintre exceptionnel. Sylvie Germain analyse ce tableau ainsi : "Ce moment où la puissance, presque animale, de l'homme, est mise à l'épreuve, vacille et se retourne, déjouée par la fragilité et la candeur d'un petit enfant venu proposer une toute autre idée de la force et de la grandeur que celle à laquelle les hommes sont habitués". Quand la littétature et l'art se complètent, se mélangent, le résultat est une réussite et Sylvie Germain avec cette analyse subtile d'un tableau unique, conservé depuis plusieurs siècles, surprend agréablement avec son opuscule si discret. Avant le bleu de Geneviève Asse, le bleu Patinir. Décidèment, cette couleur m'enchante toujours. 

jeudi 6 août 2026

"Ghost stories", Siri Hustvedt, 2

Siri Hustvedt intègre dans son récit sept longues lettres de Paul Auster, adressées à son petit-fils, né en janvier 2024. Il sait qu'il ne verra pas grandir le fils de Sophie, Miles, et il rédige ces messages émouvants quelques semaines avant sa mort. Le désespoir de sa femme se manifeste sans cesse : "Vivre sans le toucher de Paul est une privation qui est devenue plus douloureuse au fil du temps". Parfois, son chagrin s'atténue : "Il arrive que l'instant présent étouffe le chagrin : la chaleur du soleil sur mon visage, le rouge d'une tomate au marché fermier, le son des chaussures frappant le pavé du trottoir, le très mutique Miles qui s'efforce d'attraper mon visage". Mais, malgré ces instants de grâce, elle entend son "hurlement étouffé". Son "veuvage" inacceptable à ses yeux la fragilise, la déboussole et elle ressent "comme un trou béant dans mon torse, de la nuque aux intestins, comme si des parties de moi-même avaient été enlevées". Elle se pose la question de son avenir sans lui et mène des réflexions profondes en tant qu'analyste. Ce texte ne ressemble en aucun cas à un exercice narcissique, mais à une volonté "de connaissance de soi à la Montaigne" afin d'appréhender sur le plan psychologique l'expérience fondamentale du deuil sur le psychisme. Quand son compagnon vivait, elle se sentait "plus présente à moi-même. Je vivais dans le temps, je ne flottais pas à l'extérieur du temps". Ce livre rend un hommage vibrant à Paul Auster, mari, père, écrivain, penseur, amoureux fou de sa femme, amoureux fou de la vie, amoureux fou de la littérature. Siri Hustvedt écrit :" Août a laissé place à septembre. Paul est mort au printemps. Est-ce possible ? Il y a deux saisons ? Je continue de dessiner autour de sa mort des cercles concentriques. Encore et encore, je le regarde mourir". Ce texte autobiographie soulève une émotion certaine et une véritable empathie pour ce couple magnifique de la littérature américaine. Un des meilleurs livres de l'année sans aucun doute. 

mercredi 5 août 2026

"Ghost stories", Siri Hustvedt, 1

Je viens de terminer le témoignage poignant de Siri Hustvedt, "Ghost stories", publié chez Gallimard. Cette écrivaine américaine a partagé sa vie avec Paul Auster, mort d'un cancer du poumon en 2024 à l'âge de 77 ans. Le cri déchirant de sa femme, "Où es-tu, Paul ?", symbolise ce récit de deuil d'une précision quasi chirurgicale. Deux semaines après la disparition de son mari, elle entame l'écriture de ce texte d'une densité permanente. Paul et Siri ont vécu quarante ans ensemble : un couple fusionnel et complice. La passion de la littérature a consolidé à tout moment leur amour profond et rare. Ils se lisaient leurs romans et essais, se corrigeaient, s'inspiraient, se complétaient. Alors, Siri, pour conjurer l'absence sidérante de son amour, convoque sa mémoire et ses archives pour conserver les traces les plus profondes de leur histoire commune. Cette autobiographie relate aussi bien la maladie terrible de Paul Auster avec ses hauts et ses bas jusqu'à la nouvelle décisive, édictée par son oncologue : il ne pouvait pas subir d'opération pour extraire la tumeur. Siri expose tous les documents médicaux, les rendez-vous de ses chimiothérapies, mais surtout le courage extraordinaire de l'homme Auster face à son déclin physique. Dans cette période douloureuse, elle est dotée elle-même d'un courage surhumain pour affronter cette épreuve. Pour faire revivre leur couple, elle raconte leur première rencontre en 1981 lors d'une lecture de poésie à New York, la naissance de leur fille, Sophie, devenue chanteuse aujourd'hui. L'entourage familial de Siri et Paul Auster ressemble à une tribu heureuse et solidaire malgré un grand malheur qui les a frappés quand le fils de Paul Auster est mort d'une overdose. Ce garçon instable et perturbé, toxicomane depuis sa jeunesse, a souvent chagriné son père et sa belle-mère. Siri révèle plusieurs faits de sa part comme les vols, les mensonges, etc. Un tourment permanent dans cette famille très unie. Une épreuve existentielle comme cela arrive parfois dans un parcours de vie. Ce texte hybride mêlant sans cesse le passé et le présent, les documents divers, les histoires de famille, la littérature, l'engagement politique, tend un miroir aux lecteurs et lectrices. (La suite, demain)

mardi 4 août 2026

"Un été avec Geneviève Asse", Silvia Baron Supervielle, 2

 A la fin de la guerre, l'artiste peintre dessine des projets pour des tissus de haute couture en recherchant toujours la sobriété. Elle rencontre Giorgio Morandi en Italie dont ses toiles célèbrent les objets les plus simples de la vie quotidienne. Geneviève Asse reconnaît en lui une démarche artistique similaire : "Chez Morandi, il y a un côté heureux, imprégné de la douceur d'Italie et cette grâce des couleurs qui n'appartient qu'à lui. J'eus le sentiment d'entrer dans la cellule d'un moine franciscain. La contemplation nous lie, et bien sûr, la lumière, le silence". Elle s'intéresse alors à la gravure et au dessin. Comment a-t-elle cultivé ce "bleu Asse" ? Elle répond : "La peinture est mystérieuse, inexplicable. Il y a le geste et un combat entre les couleurs et la toile". Sa carrière d'artiste se diversifie aussi avec l'illustration de livres. Elle évoque Beckett, Bonnefoy, Borgès, Frénaud. Geneviève Asse a aussi exploré l'art du vitrail, de la tapisserie. Pour son bleu si doux, si profond, elle se confie : "Je voyage avec mes bleus où je retrouve la transparence. Il y a des bleus cristallins, nacrés, et des bleus pour le bleu : outremer, cobatt. Je ne fais qu'un avec cette couleur". Elle considère cette couleur comme un langage qui signifie un sentiment de liberté, l'espace de l'infini. Quand j'ai découvert cette artiste au musée des Beaux Arts de Rennes, j'ai eu tout de suite le projet d'aller à Vannes, puis dans le golfe du Morbihan, un des lieux les plus magiques que j'ai visités. Devant ces tableaux bleus avec parfois des traits blancs verticaux ou des traits rouges, je ressens un "sentiment océanique" comme le définissait Romain Rolland dans une lettre adressée à Freud. L'univers du "bleu Asse" procure cet instant de sérénité, un accord avec l'univers, car il évoque la mer bretonne, le ciel et l'horizon dans ces tons de gris, de bleu, de blanc. Moment d'apaisement, de méditation et de silence. Ce petit livre de Silvia Baron Supervielle, la compagne de l'artiste, m'a vraiment éclairée sur sa vie consacrée à l'art. Elle aimait Chardin, Cezanne, Morandi, Vieira da Silva. Tous mes peintres préférés. J'aurais vraiment aimé la connaître bien avant. Mais j'ai rattrapé le temps perdu avec mon "pélerinage" à Vannes. 

lundi 3 août 2026

"Un été avec Geneviève Asse", Sylvie Baron-Supervielle, 1

 Quand j'ai visité la ville de Vannes au mois de juin, je n'ai pas manqué le musée des Beaux Arts et dans ce vieux bâtiment, une grande salle au dernier étage au plafond voûté accueille plusieurs oeuvres de Geneviève Asse (1923-2021). J'ai, évidemment, beaucoup apprécié cet espace consacré à l'artiste et quand je suis sortie, je me suis dirigée vers la belle librairie à deux pas du musée. J'ai trouvé un petit ouvrage, "Un été avec Geneviève Asse", écrit par Silvia Baron Supervielle et publié chez un petit éditeur, L'Echoppe" en 1996. Il existe des livres "intemporels", qui n'accusent aucun poids des ans et celui-ci appartient à cette catégorie avec un trait particulier : le découpage des pages car il faut s'armer d'un coupe-papier avant de le lire. Une marque de l'ancien temps au parfum incomparable. Geneviève Asse vivait sur l'Ile aux Moines, un lieu enchanteur qui l'inspirait à tout moment : "C'était revenir à cette lumière qui m'a entourée et qui a nourri mon travail". Elle raconte sa vie et son art. Elle est élevée par sa grand-mère, une femme très cultivée avec "une grande ouverture d'esprit", déjà féministe pour son époque. Elle n'a pas connu son père et sa mère divorcée avait trouvé un travail à Paris dans une maison d'édition. Sa passion de la lecture est née dans la bibliothèque très riche de ses grands-parents. Cette femme indépendante lui inculque un art de vivre dans la solitude : "Ce fut ainsi toute ma vie. C'est dans la solitude (...) au fond de moi, que se forgea mon désir de peindre". L'artiste rejoint sa mère à Paris et elle a soif de culture en parcourant les musées, les expositions. Sa vocation se confirme quand elle admire les natures mortes de Chardin et les peintres de l'Ecole de Paris. Elle évoque sa décision : "J'ai toujours pensé qu'il me fallait être heureuse avec le monde que j'avais en moi. Peindre, c'est comme boire, dormir ou manger". Entrée à l'Ecole Nationale des Arts Décoratifs en 1940, elle entre aussi en résistance contre l'occupant nazi. Geneviève Asse expose ses premières toiles au salon des moins de trente ans. Le collectionneur, Jean Bauret, la remarque et l'introduit dans le milieu artistique et littéraire. Sa vie prend un tournant quand elle s'engage comme conductrice-ambulancière à la Croix-Rouge. Elle découvre alors l'horreur de la guerre en Allemagne et au camp de Terezin en Tchécoslovaquie où le poète Robert Desnos vient de mourir. (La suite, demain)

mercredi 29 juillet 2026

"Tout passe", Vassili Grossman, 2

Vassili Grossman tente une explication sur le totalitarisme : comment des hommes et des femmes ont-ils subi des décennies de soumission, "de servitude volontaire" à un ordre politique abominable, le stalinisme à l'égal du nazisme ? Il établit une liste de "Judas", ceux qui ont dénoncé, trahi leurs proches et leurs amis pour plaire au régime. Des complices impardonnables. Peut-être, suggère l'auteur, n'avaient-ils pas le choix car ils étaient en danger de mort. Il évoque tous "ces hommes qui ne souhaitaient de faire de mal à personne, mais toute leur vie avaient fait du mal". Il s'interroge sur la relation entre le servage sous les Tsars et le fanatisme politique comme si le peuple russe était condamné à la dictature autoritaire et ne vivrait jamais dans une démocratie. Son personnage principal, Yvan, traverse le pays, de Leningrad à Moscou. Il espérait revoir sa fiancée mais, il passe devant chez elle sans la rencontrer. Elle a refait sa vie et n'a plus donné de ses nouvelles. Quand il arrive à Kiev, il se souvient de la famine qui régnait dans la ville pendant la chasse aux "Koulaks", ces paysans aisés, tous déportés dans les goulags. Les pages consacrées à cette famine terrible démontrent l'horreur du régime soviétique : "L'histoire de la vie, c'est l'histoire de la violence invaincue, insurmontée. La violence est éternelle et indestructible". A partir de ce constat lucide et pessimiste, l'auteur dresse un portrait du père fondateur, Lenine, un homme pourtant cultivé, aimant la littérature et la musique. Comment a-t-il provoqué ce tsunami de malheurs ? Vassili Grossman analyse cette obsession du Bien qui se termine par la manifestation du Mal quand on compte les millions de victimes d'un "idéal" politique. Il évoque son modèle en la personne de Tchekhov : "Il a fait entrer dans nos consciences toute la Russie dans son énormité : des hommes de toutes les classes, de toutes couches sociales, de tous les âges. Il a dit que nous sommes avant tout des êtres humains". Pour l'écrivain, "seule la bonté individuelle est possible". Ce roman testamentaire d'une lucidité implacable se lit avec une gravité certaine mais pour comprendre notre monde contemporain, il faut ouvrir des livres éclairants, des livres profonds, qui stimulent notre curiosité intellectuelle. Je retiens de cette lecture une leçon de vie car sans liberté, sans courage et sans héroïsme, la soumission provoque des catastrophes humaines. Un livre à découvrir, un chef d'oeuvre. 

lundi 27 juillet 2026

"Tout passe", Vassili Grossman, 1

 Je n'avais jamais lu Vassili Grossman (1905-1964) et en découvrant un article sur lui, signé d'Alain Finkielkraut dans son essai littéraire, "Un coeur intelligent", j'ai ouvert son roman "Tout passe", publié en 1970 et disponible en livre de poche. Une amie lectrice de l'Atelier, Odile, avait évoqué avec enthousiasme son oeuvre majeure, "Vie et destin", son chef d'oeuvre absolu. Le roman, "Tout passe" est le dernier texte de l'écrivain russe, mort d'un cancer en 1964. Le KGB a détruit tous ses écrits dès 1960. Ce texte est considéré comme son testament, un testament humaniste et politique car le mot qui revient sans cesse dans ce roman, ce mot si essentiel dans notre vie, c'est la liberté : "Et pourtant, au milieu des tourments et des affres, dans la vase et dans la boue de la vie concentrationnaire, la liberté était la lumière et la force des âmes captives. La liberté était immortelle". Le personnage central, Ivan Grigoriévitch a passé trente ans dans les goulags et retourne dans sa ville natale dans une Russie poststalinienne de Kroutchtchev. Les camps se sont plus ou moins ouverts et les détenus rentrent chez eux. Lors de son périple de retour, Ivan croise des paysans, des soldats, des inconnus qui lui racontent la vie souvent chaotique et tragique qu'ils ont menée au temps de la dictature stalinienne. Ce brillant étudiant en mathématiques remarque déjà dans le train les nouveaux technocrates, les privilégiés du régime communiste et il ressent un "sentiment de solitude sans remède". Il retrouve un cousin germain, Nicolaï, biologiste reconnu, un des complices du stalinisme. Yvan est troublé par cet accueil hypocrite : "Les vieux brodequins de l'homme qui surgissait du royaume des camps tranchaient avec le monde des parquets cirés, des tableaux, des lustres et des bibliothèques". Dans leurs retrouvailles décevantes, il est question de la lamentable affaire des blouses blanches en 1953 quand Staline a déporté des médecins juifs innocents, accusés des pires crimes. De l'antisémitisme effroyable du totalitarisme stalinien. Le cousin d'Yvan a complaisamment accepté ce mensonge politique et ne peut pas avouer sa lâcheté. Refusant l'hospitalité de son cousin, Yvan repart sur les routes. (La suite, demain)

mercredi 22 juillet 2026

"Le système de l'argent", Daniel Rondeau, 2

Ce roman mondialiste et au parfum balzacien révèle des vérités incommodantes sur la rapacité des uns et sur la générosité des autres. La société fonctionne toujours ainsi depuis des millénaires et ce phénomène ne cessera jamais. Sigmund Freud dans son "Malaise dans la civilisation" démontrait que l'humain était doté d'une agressivité native et que, seule, la civilisation permet de juguler. Quand Daniel Rondeau dénonce avec finesse les dégâts des prédateurs financiers, il évoque aussi dans ce roman-fleuve, la faiblesse des Etats, les trafics de drogue, la caste des privilégiés, la perte de l'identité européenne face aux blocs impérialistes. Une glissade entropique, subie par nos sociétés occidentales. Le projet de ce Christian Alexander Smith, un leader de la Silicon Valley, un "techno fasciste", ressemble à un hold-up d'un territoire qui lutte pour conserver sa culture et son patrimoine. Il songe aussi à acquérir des terrains en Lybie. Le roman prend de l'ampleur quand la machine infernale se délite grâce à la résistance de la population locale. L'écrivain établit un bilan noir de notre présent avec l'échec de la globalisation quand les citoyens sont interchangeables, déracinés, identiques et forment une armée de consommateurs sans idéal. Luc Desanges, notre révolutionnaire reconverti au "système de l'argent" orchestre cette comédie humaine affligeante : "J'étais devenu le commentateur de l'Evangile. L'Evangile de la vision globale, de l'audace, de l'intelligence suprême du "big business", Evangile de la multiplication de l'argent qui rentre". Ce personnage d'un cynisme redoutable sera quand même ébranlé par l'amour pour une jeune femme de vingt ans, mais, qui finira par le quitter. Daniel Rondeau offre aux lecteurs un roman-monde où se mêlent l'Histoire et des destins individuels dans une "vigoureuse trame romanesque, porté par de solides personnages". Une question surgit à la fin de cette lecture : "Dans quel monde vivons-nous ?".