jeudi 3 septembre 2026

Atelier Littérature, saison 2025-2026, bilan, 3

 Au mois de mai, à l'approche des vacances estivales, nous avons pris le large vers l'horizon marin avec quelques ouvrages sur la mer. Les lectrices ont donc lu Joseph Conrad, Pierre Loti, Hélène Gestern, Jules Verne, Roy Jacobsen, Sigridur Hagalin Bjornsdottir, Stefan Zweig. De Magellan au Capitaine Nemo, de Saint-Malo en Islande, des personnages et des lieux symbolisent l'univers marin et ces lectures ont permis une évasion salutaire avant l'été. La mer et l'océan ont toujours inspiré la littérature. Comme je ne vis pas en bord de mer, les livres atténuent mon manque d'écume, de vagues, de couchers de soleil et de mouettes. En juin, j'ai choisi le genre littéraire des nouvelles. L'avantage des nouvelles est évident car elles se lisent dans un laps de temps court. Au menu de ce dernier atelier de la saison : Virginia Woolf, Henry James, Katherine Mansfield, Sylvain Tesson, Cesare Pavese, Elsa Morante. J'aurais pu aussi intégrer Tchekhov, Maupassant, et bien d'autres écrivains, mais, je limite ma liste à huit références. Pour résumer la saison, j'ai donc retenu deux écrivains (Emmanuel Carrère et Marie-Hélène Lafon), deux genres littéraires (le roman historique et les nouvelles), trois thèmes (l'héritage, le bonheur et la mer), une ville (Venise). La partie "coups de coeur" me semble un moment important dans l'Atelier et je ne peux pas citer la trentaine de livres recommandés par les lectrices. Deux romans me reviennent en mémoire : "Les Buddenbrook"  de Thomas Mann, proposé par Danièle et "La Maison vide" de Laurent Mauvignier, coup de coeur enthousiasmant de Janelou. Dans cette nouvelle saison, j'espère que ces coups de coeur seront nombreux ! Rendez-vous le jeudi 17 septembre dans le même lieu, "Jetez l'ancre". 

mercredi 2 septembre 2026

"Atelier Littérature, saison 2025-2026, bilan, 2

 L'année 2026 a démarré en fanfare avec le thème de la musique dans l'Atelier de janvier. J'ai mis à l'honneur dans ma liste quelques écrivains réputés pour leur goût de cet art si précieux dans nos vies. Mais, en ce mois de froid hivernal, la fréquentation de l'Atelier s'est avérée faible. Les lectrices présentes ont présenté "Reine de coeur" d'Akira Mizubayashi, "Le dernier mouvement" de Robert Seethaler, "Le fracas du temps" de Julian Barnes et "Tous les matins du monde" de Pascal Quignard. Ces quatre excellents romans donnent envie de se plonger dans un bain musical bénéfique. Pascal Quignard a écrit : "La musique est simplement là pour parler de ce dont la parole ne peut parler".  En février, j'ai proposé un sujet important, essentiel dans la société : l'héritage. Une transmission familiale de génération en génération ou un phénomène d'inégalité ? Ce thème traverse la littérature depuis des siècles en particulier chez Balzac. De Vita Sackville-West à Richard Russo, de Miguel Bonnefoy à François Mauriac, de Sandor Marai à Elena Piacentini, les lectrices ont manifesté un intérêt certain pour ce sujet résolument intemporel. En mars, nous sommes parties à Venise car je tiens à évoquer une ville inspirante pour les écrivains. Comme je suis une "fan" de cette ville envoûtante, je n'ai pas hésité à intégrer dans ma liste Claudie Gallay avec "Seule à Venise", Thomas Mann et sa "Mort à Venise", "La Fileuse de verre" de Tracy Chevalier, "Le Naufrage de Venise" d'Isabelle Autissier, "Le Grand feu" de Leonor Recondo sans oublier Donna Leon et son commissaire Brunetti. Une rencontre où soufflait l'air marin du Canal Grande. En avril, pour fêter le printemps, j'ai pensé au bonheur. Vaste question, vaste problème. Que peut apporter la littérature au bonheur de vivre ? Jean Giono avec "Que ma joie demeure" tente une réponse ainsi que François Cheng, Erri de Luca, Catherine Cusset et même Emile Zola avec "La Joie de vivre". Un sujet délicat, intimiste et, évidemment, souvent traité dans l'univers des livres comme le malheur aussi... (La suite, demain)

mardi 1 septembre 2026

Atelier Littérature, saison 2025-2026, bilan, 1

 Avant d'entamer la nouvelle saison 2026-2027 de l'Atelier Littérature dès le jeudi 17 septembre, je tiens à établir le bilan de l'année. En septembre 2025, nous avons évoqué les coups de coeur de l'été avec un choix éclectique des lectrices qui ont cité Doris Lessing, Louise Erdrich, Anne Tyler, Pablo Neruda, Leonor Recondo et d'autres auteurs. L'automne est alors arrivé avec son bouquet des prix littéraires et je savoure toujours ce moment en tant que lectrice boulimique. Parfois, quelques titres se détachent dès octobre et l'année dernière, la presse et les médias ont beaucoup évoqué Emmanuel Carrère avec son excellent récit autobiographique, "Kolkhoze", dont on parlait pour le Goncourt mais, il a obtenu le prix Médicis. Comme tous les ans, je propose deux écrivains, un homme et une femme, Emmanuel Carrère a donc été retenu et ses romans ont été bien appréciés surtout "D'autres vies que la mienne", "Un roman russe" et "V13". Une voix originale et percutante de la littérature française contemporaine. En novembre, j'ai opté pour un genre littéraire très prisé des lecteurs et des lectrices, les romans historiques. Au menu : Alice Ferney, Anna Enquist, Chantal Thomas, Emile Zola, Amélie de Bourbon-Parme, Pierre Lemaître et Henry Bauchau. Lire un roman historique est un plaisir de lecture associant la Grande Histoire avec les destins individuels. En décembre, j'ai choisi Marie-Hélène Lafon pour toute son oeuvre si particulière, enracinée dans la paysannerie du Massif Central. Son univers souvent sombre est décrit magnifiquement avec l'un des plus beaux styles de la langue française. Ses romans courts et profonds  dont "Les Sources" ont intéressés les lectrices tout en regrettant que l'écrivaine se cantonne seulement dans son pays d'origine. Dans les "femmes de lettres", son nom m'est venu tout de suite car je pense que dans vingt ans ou cinquante ans, Marie-Hélène Lafon, une grande admiratrice de Flaubert, sera lue car les générations suivantes découvriront comment on vivait en France dans le Massif central au XXe siècle... Une littérature de témoignage hautement littéraire. (La suite, demain)

jeudi 27 août 2026

"Quelque part en mer", Dörte Hansen

 J'ai découvert un roman attachant, traduit de l'allemand, "Quelque part en mer", de l'écrivaine Dörte Hansen. Quelque part entre Zélande, Frise et Jutland, au large de la péninsule danoise, un homme avec sa barbe de pirate et un petit anneau à l'oreille, largue les amarres de son bateau. Sa mère l'attend dans sa voiture sur le port. Cet homme, Ryckmer Sander, a perdu sa licence de capitaine à cause de son alcoolisme. Il s'amuse à plaire aux touristes avec son apparence de loup de mer. Sa mère le ramène chez elle en traversant la ville avec ses restaurants en cabines de bateau. Le tourisme a triomphé dans cette île qui ressemble à une île bretonne dans le Morbihan. Comment concilier la vie authentique de l'île avec l'afflux permanent de touristes ? Hanne Sander accueillait les continentaux dans sa maison transformée en chambres d'hôtes. Ce travail la rendait heureuse. La famille Sander se compose aussi de la fille, Eske, infirmière rebelle, qui aime les couchers de soleil et qui déteste les touristes envahisseurs. Henrik, le benjamin, n'a jamais quitté l'île et se consacre à créer des oeuvres d'art à partir de bois flotté, d'os d'oiseaux, de filets de pêche et d'autres éléments échoués sur les plages. Le père a choisi de vivre dans une cabane de pêcheurs et il se consacre à la naturalisation des oiseaux. Hanne s'occupe du musée ethnographique de la ville. L'écrivaine s'attache aussi à la vie du pasteur de l'île, doutant de son sacerdoce et étant separé de sa femme et de ses filles. Un événement va bousculer tous ces personnages : l'échouage d'une baleine sur une plage de l'île. Une métaphore de la vie des îliens. Ces habitants sont attachés à leur île malgré une vie souvent difficile. Dans ce roman, la mer magnifiquement décrite, berce leurs espoirs et aussi leurs angoisses. Ces habitants souvent taiseux se battent pour leur survie dans cet espace si convoité par les urbains et par les touristes de passage. Comme j'ai passé quelques jours sur la merveilleuse île d'Arz en juin dernier, cette lecture a revivifié mes souvenirs car j'imaginais la vie de ces hommes et de ces femmes, leurs liens familiaux, leurs relations sociales assez limitées, leur travail. Dans ce livre, j'avais l'impression de pénétrer dans ces petites maisons parfois cachées, entourées de rangées d'hortensias. Une immersion rafraîchissante, balayée par l'écume marine et l'odeur salée de la mer. Avec ce livre, j'ai prolongé mon été dans cette île de la Mer du Nord.   

mardi 25 août 2026

"Mer intérieure", Christophe Ono-dit-Biot, 2

La passion de Christophe Ono-dit-Biot pour la mer ne connait pas de limite. Nageur émérite, il pratique  aussi la plongée sous-marine car, "S'immerger, c'est renaître" pour revivre "la bienfaisante tiédeur du ventre maternel". Son exploration des eaux marines lui apporte des connaissances incomparables : "Je tiens la mer pour une bibliothèque liquide à en feuilleter les pages d'écume, peuplées de créatures fascinantes, nous devenons année après année plus sages et plus heureux". Ces voyages en profondeur lui apportent une "expérience religieuse de communion avec le monde". La mer offre alors pour l'auteur une certaine idée de l'infini, ce sentiment océanique si bien décrit par Romain Rolland. Evidemment, il évoque le héros par excellence de la Méditerranée, Ulysse, incontournable marin odysséen, qui domine les épreuves de la vie en donnant l'exemple du courage humain face à l'adversité. Les références littéraires parsèment le texte avec le capitaine Achab, l'inoubliable personnage de Moby Dick, l'Atlantide de Pierre Benoit, le capitaine Nemo, etc. L'auteur consacre des chapitres aux créatures marines fascinantes comme les baleines, les poulpes, les dauphins et il n'oublie pas le dieu grec, le terrible Poséidon. Le saccage de l'univers marin est dénoncé aussi avec l'empoisonnement par le plastique et par d'autres déchets toxiques, provoqués par la pêche intensive. Si la "mer meurt, c'est aussi un imaginaire qui meurt", et Christophe Ono-dit-Biot désire protéger la mer, considérée comme un sanctuaire, un "refuge des grands secrets du monde". Un critique littéraire a proposé les termes "intime et cosmique" pour qualifier la démarche poétique et documentée de l'auteur au sujet de l'univers marin. "Mer intérieure" ne peut que procurer un grand plaisir de lecture à savourer avant la rentrée et ses turbulences habituelles. Prendre le large sans bouger de chez soi, une aubaine à saisir. 

lundi 24 août 2026

"Mer intérieure", Christophe Ono-dit-Biot, 1

 Christophe Ono-dit-Biot vient de publier une histoire commentée de l'Odyssée, un ouvrage intelligent "romanesque en diable" pour tous ceux et celles qui n'ont pas lu le texte original d'Homère, composé de 12 000 vers. Comme le film de Christopher Nolan est un grand succès auprès du public, ce livre ne peut que compléter la séance de cinéma. Et après, se lancer dans la lecture de l'Odyssée dans la version de Victor Bérard. Cet écrivain, passionné par la Grèce, voue aussi un culte à la mer et son essai, "Mer intérieure", publié chez l'Observatoire en 2025, se lit avec un très grand plaisir, surtout dans cette période estivale. L'essai se compose de chapitres brefs et percutants sur l'univers marin vu sous de nombreux angles. Il écrit la raison de cet ouvrage : "Tout le monde sait, aujourd'hui, combien la mer nous est essentielle. Essentielle, même, à notre survie. Mais sait-on que si la mer meurt, c'est aussi un imaginaire qui meurt ? Un immense réservoir de connaissances mais aussi de rêves, d'aventures, d'émerveillements, de littérature, d'oeuvres d'art, d'expériences fondatrices qui ont toujours permis aux êtres humains de donner corps à leurs désirs d'ailleurs, de recommencement, de sagesse ?'. Cette déclaration d'amour à la mer m'a particulièrement touchée car je partage avec lui cette fascination marine. J'ai vécu dans mon enfance jusqu'à mes trente ans en côte basque et ces paysages sublimes m'ont marquée à vie et m'ont donnée ce sentiment océanique si heureux dès que l'on aperçoit un bout de mer, une vague biarrotte ou le lac si paisible. Je me suis retrouvée dans cette phrase : "La proximité avec les vagues vous engage pour le reste de la vie". Souvent j'éprouve de la nostalgie loin de la mer et je ressens un besoin vital d'aller voir l'océan, "mon océan Atlantique", un appel irrésistible. Le lac du Bourget s'est transformé pour moi en "mer intérieure" ! Cet ouvrage ressemble à un "cabinet de curiosités personnel et nomade" où les images aquatiques prennent une place prépondérante. L'auteur a collecté de très beaux souvenirs personnels liés à la mer : son enfance au Havre, un grand-oncle imprimeur sur le paquebot "France", la cueillette des fossiles en Normandie, ses voyages divers en Grèce et ailleurs, des anecdotes sur des sites prestigieux. (La suite, demain) 

Passer la publici

vendredi 21 août 2026

"La Prisonnière", Marcel Proust, 2

Le narrateur veut empêcher Albertine d'aller à une soirée chez les Verdurin car il craint la présence de la fille de Vinteuil, le compositeur de la sonate célèbre. Il la dissuade et il se rend lui-même dans le salon des Verdurin où il rencontre le baron de Charlus, un personnage emblématique de la Recherche. Dans cette soirée où il entend pour la première fois un sextuor de Vinteuil, il donne la parole au baron et à sa relation tumultueuse avec Morel, le musicien dont il est amoureux. Le narrateur apprend aussi la mort de Swann, de Cottard et de Madame de Villeparisis. Dans la scène du salon, Charlus règne en maître alors qu'il est l'hôte de Madame Verdurin et celle-ci colporte des ragots mensongers sur son compte pour se venger de son humiliation mondaine. Elle arrive à convaincre Morel de quitter le baron. Marcel Proust connaissait à merveille l'ambiance de ces salons parisiens, leur comédie humaine, leur cruauté sociale et leur snobisme insupportable. A son retour chez lui, il se fâche avec Albertine qui lui avoue ses mensonges récurrents. Il tente de se réconcilier avec elle en la couvrant de cadeaux au désarroi de Françoise qui nomme Albertine la "Princesse". Un matin, il décide de rompre mais Albertine l'a devancé en s'éclipsant sans le prévenir. Cet événement surprenant sera le thème du sixième tome de la Recherche avec "La Fugitive".  Dans ce roman, Marcel Proust évoque l'amour imparfait, destructeur : "J'appelle ici amour une torture réciproque". Les mensonges perpétuels d'Albertine fragilisent le narrateur qui ressent sa solitude encore plus profonde : "Car, aucun être ne veut livrer son âme". Pour Marcel Proust, seul l'art peut apporter un sentiment de plénitude : "Y avait-il dans l'art une réalité plus profonde où notre personnalité véritable trouve une expression que ne lui donnent pas les activités de la vie ?". Plus loin, il approfondit le thème de l'art si essentiel dans la Recherche : "Le seul véritable voyage, le seul bain de Jouvence, ce ne serait pas d'aller vers de nouveaux paysages, mais d'avoir d'autres yeux, de voir l'univers avec les yeux d'un autre, de cent autres, de voir les cent univers que chacun d'eux voit, que chacun d'eux est (...) Nous volons d'étoiles en étoiles". Je relis Marcel Proust pour ces pensées si profondes sur la vie, sur la mémoire, sur les relations humaines en société et aussi sur sa propre solitude. Son oeuvre entière déploie toujours cette vision esthétique de la vie car pour ce génie de la littérature, "La vérité suprême de la vie est dans l'art". Marcel Proust me touche toujours autant depuis ma jeunesse où je l'ai étudié à l'université jusqu'a mes années de "maturité", car, le relire aujourd'hui, c'est admirer sans cesse la beauté de la langue francaise et d'adhérer à sa vision artistique !

jeudi 20 août 2026

"La Prisonnière", Marcel Proust, 1

 Comme tous les étés, je relis un "Proust" et je viens de terminer le cinquième tome de la Recherche, "La Prisonnière", publié en 1923. Cette deuxième lecture s'apparente toutefois à une première tellement ma mémoire ne peut conserver les détails multiples d'un tel ouvrage. Subsistent des impressions, des "réminiscences" de certains passages. Il est très périlleux de résumer un ouvrage proustien mais, je vais tenter l'expérience en toute modestie. Le narrateur entretient une relation amoureuse possessive avec Albertine. Pourtant le narrateur semble vraiment malheureux car il dissèque surtout le sentiment de jalousie qu'il éprouve à l'égard de cette jeune femme insaisissable. Il est rentré de Balbec avec elle et elle occupe une chambre dans l'appartement de ses parents. Sa mère ne considère pas cette relation d'un bon oeil, ni Françoise, sa fidèle servante qui voit dans Albertine, une profiteuse et une fille peu sérieuse. Le narrateur pathologiquement jaloux fait surveiller sa compagne dans ses sorties à Paris avec une de ses amies, Andrée. Il est tiraillé par sa méfiance car il la soupçonne d'être homosexuelle en préferant les jeunes filles. Il souhaite souvent rompre mais son caractère velléitaire l'empêche de passer à l'acte. Comme le narrateur possède une fortune, il offre à sa "fiancée" des robes de luxe, signées du couturier Fortuny sur les conseils de la Duchesse de Guermantes. Albertine cultive l'art du mensonge et elle est, presque malgré elle, "prisonnière" de son système. Malgré cette relation orageuse, ils partagent quelques moments de bonheur dans des soirées de lecture et de musique. Dans ce tome, le lecteur apprend la mort de l'écrivain Bergotte dans un malaise alors qu'il admirait dans un musée un tableau de Vermeer, "La Vue de Delf". Cette scène est une des plus connus avec ce "petit pan de mur jaune".  Proust raconte avec un scalpel de chirurgien sa relation avec Albertine mais parfois, en grand philosophe de l'intimité, il libère des pensées profondes comme celle-ci alors qu'il analyse sa fascination amoureuse : "Quand nous avons dépassé un certain âge, l'âme de l'enfant que nous fûmes et l'âme des morts dont nous sommes sortis, viennent nous jeter à poignée leurs richesses et leurs mauvais sorts (...) Nous devons recevoir, dès une certaine heure, tous nos parents arrivés de si loin et assemblés autour de nous". (La suite, demain)

mercredi 19 août 2026

"Pathologies livresques", Jean-Paul Champseix

 L'excellent site littéraire, "En attendand Nadeau", propose cet été un dossier très intéressant autour des livres en tant qu'objet concret et aussi symbolique. Ces "Etats du livre" comportent un grand nombre d'articles dont celui de Jean-Paul Champseix, "Pathologies livresques". Dans la présentation de cette série d'été, l'équipe du journal littéraire numérique observe le phénomène du "désamour" de livres : 'Rien ne va plus, l'eau du déluge monte jusqu'aux genoux. Les téléphones devenus des écrans ont kidnappé notre attention, le dernier lecteur a quitté Anna Karénine au profit de la série, le dernier libraire est devenu maréchal-ferrant". Mais, il reste un espoir : "Et pourtant, le livre continue d'exister, les bibliothèques de quartier se remplissent y compris le dimanche, la poésie se perpétue, nécessaire comme le souffle. On dresse des étagères servant de barricades et on se plonge dans les livres pour éviter de se noyer". Les articles traitent de plusieurs thémes : "Que faisons-nous des livres ?", "L'amour et la haine des livres", "Traîner chez Gibert", etc. Marie-Hélène Lafon s'exprime aussi sur son amour de l'écriture. J'ai retenu l'article sur les "Pathologies livresques" qui provoquent des "amours excessifs, des intoxications livresques, des détestations morbides, le délire de la possession, l'angoisse de la perte". L'auteur évoque l'invasion des livres dans l'espace privé avec des étagères trop remplies. Il se souvient de ses études et des "devoirs de lecture" avec le qualicatif "Livre-boulet", tous ces ouvrages que l'on conserve sans les avoir lus comme le roman de Joyce, "Ulysse". Illisible chef d'oeuvre. Il aborde dans son texte les boîtes à livres, une nouveauté formidable pour se "débarrasser" des encombrants en papier. L'auteur rappelle le contenu nostalgique de ces mini-cimetières des livres où resurgissent des Cesbron, des Guy Des Cars, des Maurois, des 0SS 117 et quelquefois, des pépites comme une Pléiade ! Pour conclure son article teinté d'un humour ironique, il révèle cette vérité : "Incontestablement, ce mur de petites briquettes que sont les livres forme un rempart contre la mort. Comment disparaître si l'on n'a pas lu tel ouvrage indispensable ?". Comme il me reste beaucoup de livres à livre et à relire dans ma bibliothèque, je demande un bail d'éternité pour m'adonner à ce plaisir si singulier et si intime : la lecture !

lundi 17 août 2026

"La Soeur", Sandor Marai

Je poursuis ma connaissance de Sandor Marai (1900-1989) avec "La Soeur", publié en 1946 chez Albin Michel. Le roman démarre dans un hôtel de montagne, la veille de Noël en 1939, où quelques personnages vivent en huis clos car la neige les isole de la vallée. Un drame prémonitoire surgit dans cette petite communauté car un couple d'amants se suicide dans leur chambre. Le narrateur va rencontrer un pianiste hongrois avec lequel, il va nouer une relation de confiance. Le musicien lui confie alors son histoire intime et lui donne un manuscrit, son journal intime, où il raconte sa maladie. Il a été brusquement hospitalisé après un concert à Florence. Il va passer trois mois dans cet hôpital, victime d'un mal mystérieux. Quatre infirmières, des religieuses, se relayent à son chevet pour le soigner et lui dispensent un soulagement à base de morphine. Le patient attend avec impatience ses piqûres pour sombrer dans l'oubli, des "rendez-vous chimiques" pour éradiquer sa maladie "nerveuse". Tandis que la guerre éclate en Europe, il mène la sienne contre un mal intérieur qui le ronge et malmène son corps. L'écrivain hongrois évoque à travers le personnage central la maladie provoquée par une relation amoureuse qu'il entretient avec une femme mariée depuis des années. Elle est belle mais refuse de vivre un amour total avec lui. En fait, elle vit dans le mensonge et ne veut pas quitter son mari. Le pianiste analyse sa maladie d'amour avec lucidité et il comprend qu'il s'est complètement fourvoyé en espèrant un retour qui ne viendra jamais. A cette époque, la médecine ne parlait pas de maladies psychosomatiques, de relations entre l'âme et le corps. La maladie du pianiste le dépossède de cet amour addictif et lui redonne une seconde chance comme une reconstruction de soi, une rédemption après cette crise existentielle marquée par la douleur. Un roman très particulier d'une lecture un peu difficile surtout en plein été,  sur la rédemption d'un homme en pleine crise existentielle. Sandor Marai ne laisse jamais son lectorat indifférent comme son frère de coeur, Stefan Zweig. 

vendredi 14 août 2026

"Nuit et jour", Virginia Woolf, 2

 Virginia Woolf dissèque avec maestria le sentiment amoureux dans un ballet incessant de tergiversations et de doutes. Mais, à travers ces histoires sentimentales, l'écrivaine distille quelques "messages" souterrains. Elle évoque une "nouvelle société" anglaise s'éloignant de la raideur victorienne pour dénouer quelques situations rétrogrades, surtout celle de la condition féminine, assujetie au patriarcat traditionnel. Le thème du vote pour les femmes s'incarne dans le personnage de Mary Datchett, une militante dynamique et déterminée sacrifiant sa vie privée pour la cause des femmes. Une femme étonnante, une battante et à cette époque, il en fallait du courage pour s'attaquer aux privilèges masculins comme l'accession aux études, le droit à l'héritage, l'argent, le mariage, le droit d'une vie à soi. L'écrivaine se décrit dans ce personnage féminin et elle était absolument convaincue qu'une femme devait travailler pour être indépendante. Son essai, "Une chambre à soi", sera publié dix ans plus tard. Le mariage est-il aussi une obligation pour les femmes ? Peut-il se conjuguer avec la liberté ? Katherine se pose la question d'un mariage sans amour, ce qu'elle semble vivre avec William car elle ne ressent pas ce "grand frisson" avec lui, bien au contraire : "La conviction qu'il était ainsi un étranger pour elle la déprima fortement et lui parut illustrer sans doute possible la solitude infinie des êtres humains". Une clé de lecture, envisagée par la critique littéraire, propose une similitude psychologique entre Katherine et Virginia. L'héroïne appartient à une classe intellectuelle prestigieuse car son père, un tyran domestique,  avait conçu une encyclopédie d'hommes illustres en Angleterre. L'histoire amoureuse de Katherine ressemble étrangement à celle de Virginia avec Leonard Woolf. Les désirs, les terreurs, les hésitations de Katherine sont celles de Virginia. Et Raplh, un sosie de Leonard, écrivain prometteur, la séduit par son charisme politique et par son intelligence. En tant que lectrice passionnée par l'oeuvre woolfienne, j'ai évidemment préféré "Vers le phare" ou "Mrs Dalloway" mais j'ai aimé ce roman encore traditionnel dans sa forme mais déjà expérimental dans ses idées. L'univers littéraire si féminin, si subtil de Virginia Woolf,  demeure pour moi un "phare" lumineux dans un monde de plus en plus complexe. Un grand roman à découvrir.  

mercredi 12 août 2026

"Nuit et jour", Virginia Woolf, 1

 Je découvre avec plaisir des romans de mes écrivains préférés. Je possède une manie boulimique : lire l'oeuvre entière de mes auteurs chéris. J'ai donc repris le tome 1 de la pléiade Virginia Woolf et je me suis rendue compte que je n'avais pas encore lu "Nuit et jour", le deuxième roman de l'écrivaine après "La Traversée des apparences". Publié en 1919, ce roman n'a pas convaincu le lectorat anglais et pourtant, il détient des qualités intrinsèques à la littérature anglaise, héritées de Jane Austen et George Eliot. J'ai retrouvé dans ce texte l'humour ironique de Virginia Woolf envers ses personnages et envers les traditions de ce pays si singulier entre réceptions et réunions autour d'une tasse de thé. Le personnage principal, Katherine, vit chez ses parents dans une grande maison bourgeoise. Elle travaille avec sa mère sur une biographie du grand-père, un poéte célèbre. Mais, elle préfère les mathématiques à la littérature, une forme de rébellion contre son monde. De plus, elle doit se marier mais elle hésite entre deux hommes, William, un poète reconnu et Ralph, un avocat ambitieux, issu d'une classe sociale plus modeste. Ralph travaille dans le cabinet du père de Katherine et prend sa famille en charge.  Par tradition et par fidélité à son milieu, elle est vouée à William mais elle est attirée aussi par l'air du temps, symbolisé par Ralph. Deux autres personnages complètent ce trio : Cassandra, cousine de Katherine et Mary, féministe et amoureuse de Ralph. Déjà dans ce texte, apparaissent les "impressions et les instants de vie", des particularités de l'univers woolfien. Des relations complexes se nouent entre ces cinq protagonistes. Un jeu amoureux va alors rythmer le roman : Katherine et William se fiancent mais Katherine hésite et tombe vraiment amoureuse de Ralph. Puis, Cassandra surgit dans le trio et William la remarque trop et enfin, Mary, une grande amie de Ralph, souhaiterait basculer dans l'amour. La valse hésitation de tous ces amours naissants va contraindre les protagonistes à des choix définitifs. Virginia Woolf analyse les sentiments des uns et des autres en s'engouffrant dans ce labyrinthe à la Marivaux. (La suite, demain)

mardi 11 août 2026

"De mère inconnue", Pascal Bruckner

 Le récit autobiographique de Pascal Bruckner, "De mère inconnue", vient de paraître chez Grasset. Ce philosophe écrivain, est connu pour ses essais percutants dont "Le Sanglot de l'homme blanc" et aussi par sa collaboration avec Alain Finkielkraut avec lequel il a cosigné le fameux "Le Nouveau désordre amoureux" dans les années 70. En 2006, il a consacré un livre sur son père, un homme peu "respectable", pro-nazi, antisémite, violent envers sa mère et lui. Comment comprendre cette femme qui est restée jusqu'à la fin de sa vie avec cet homme terriblement néfaste ? Dans son nouveau texte, il cherche des réponses à ce comportement victimaire, masochiste et soumis de cette "mère inconnue", morte en 1999. L'écrivain a retrouvé des archives, des lettres que cette mère lui avait adressées. Il s'est replongé dans ces années en voulant jeter un regard plus juste sur elle. Il la nomme "M" comme maman ou Monique, son prénom pour garder une certaine distance. L'ouvrage revient sur le passé de ses parents qui formaient un couple vraiment problématique tellement ils vivaient dans une logique d'autodestruction. Elle était son "esclave" et ne s'est jamais révoltée comme beaucoup de femmes battues qui ne quittent pas leur bourreau. Son fils lui conseillait de partir, de divorcer. Pascal Bruckner évoque la vie de lectrice de sa mère qui aimait Colette, Simone de Beauvoir et malgré ses lectures féministes, elle ne voulait pas rompre avec cet homme en plus infidèle. Il révèle à la fin de son récit son secret : elle s'était portée volontaire pour le STO, service de travail obligatoire, qui organisait le transfert de centaines de milliers de travailleurs français vers l'Allemagne. L'auteur a mené sa propre enquête et l'usine Siemens a confirmé ses doutes. Un lourd héritage moral pour Pascal Bruckner. Mais, ses études et sa vocation d'écrivain et d'essayiste l'ont sauvé de ses parents, empoisonnés par l'idéologie nazie. Quant à sa mère, il éprouve une certaine compassion, un sentiment qu'il récuse pour son père. Ce récit évoque aussi et pour une large part son parcours de vie et d'écrivain avec ses rencontres amicales dont le philosophe Vladimir Jankélévitch, ses voyages, ses livres, sa passion pour l'Inde. Pascal Bruckner représente un pan de l'histoire intellectuelle du pays avec ses noirceurs et ses lumières. Un témoignage intime et culturel d'une écriture fluide à découvrir. 

vendredi 7 août 2026

"Patinir, Paysage avec Saint-Christophe", Sylvie Germain

J'ai trouvé par hasard dans la bibliographie de Sylvie Germain un ouvrage singulier sur un peintre flamand très peu connu, Joachim Patinier que certains écrivent Patinir, né à Dinant en Haute-Meuse vers l'an 1480. Sa vie de peintre reste un mystère. Il est arrivé à Anvers vers 1515 et a connu Dürer. Il est célèbre pour son "bleu" dans les paysages qu'il a peints dans des scènes bibliques. Quand j'ai vu mon premier "Patinir" au Louvre, "Paysage avec Saint Jérôme", j'étais fascinée par cette toile fabuleuse comme au Prado à Madrid, devant "Passage du Styx". Il serait le premier paysagiste de la peinture occidentale.  Sylvie Germain décrit un de ses tableaux, "Paysage avec Saint-Christophe" que l'on peut voir au musée départemental de Flandre à Cassel : "Il a peint avec du silence, avec la transparence de l'air, avec la luminosité de l'espace, et avec l'âme du Bleu, même". Elle propose une lecture fantastique de cet univers singulier : "Certains nuages se minéralisent tandis que des roches se vaporisent, des vaguelettes autant que de fortes houles parcourent le ciel". Le Saint gigantesque porte l'Enfant Jésus, une scène emblématique que l'écrivaine raconte en puisant ses références dans "La Légende dorée" de Jacques de Voragine.: "Porteur du Christ, portefaix du monde si pesant de peines et de ténèbres, et du Sauveur du monde". Cet opuscule si bref d'une densité étonnante résume l'art de ce peintre exceptionnel. Sylvie Germain analyse ce tableau ainsi : "Ce moment où la puissance, presque animale, de l'homme, est mise à l'épreuve, vacille et se retourne, déjouée par la fragilité et la candeur d'un petit enfant venu proposer une toute autre idée de la force et de la grandeur que celle à laquelle les hommes sont habitués". Quand la littétature et l'art se complètent, se mélangent, le résultat est une réussite et Sylvie Germain avec cette analyse subtile d'un tableau unique, conservé depuis plusieurs siècles, surprend agréablement avec son opuscule si discret. Avant le bleu de Geneviève Asse, le bleu Patinir. Décidèment, cette couleur m'enchante toujours. 

jeudi 6 août 2026

"Ghost stories", Siri Hustvedt, 2

Siri Hustvedt intègre dans son récit sept longues lettres de Paul Auster, adressées à son petit-fils, né en janvier 2024. Il sait qu'il ne verra pas grandir le fils de Sophie, Miles, et il rédige ces messages émouvants quelques semaines avant sa mort. Le désespoir de sa femme se manifeste sans cesse : "Vivre sans le toucher de Paul est une privation qui est devenue plus douloureuse au fil du temps". Parfois, son chagrin s'atténue : "Il arrive que l'instant présent étouffe le chagrin : la chaleur du soleil sur mon visage, le rouge d'une tomate au marché fermier, le son des chaussures frappant le pavé du trottoir, le très mutique Miles qui s'efforce d'attraper mon visage". Mais, malgré ces instants de grâce, elle entend son "hurlement étouffé". Son "veuvage" inacceptable à ses yeux la fragilise, la déboussole et elle ressent "comme un trou béant dans mon torse, de la nuque aux intestins, comme si des parties de moi-même avaient été enlevées". Elle se pose la question de son avenir sans lui et mène des réflexions profondes en tant qu'analyste. Ce texte ne ressemble en aucun cas à un exercice narcissique, mais à une volonté "de connaissance de soi à la Montaigne" afin d'appréhender sur le plan psychologique l'expérience fondamentale du deuil sur le psychisme. Quand son compagnon vivait, elle se sentait "plus présente à moi-même. Je vivais dans le temps, je ne flottais pas à l'extérieur du temps". Ce livre rend un hommage vibrant à Paul Auster, mari, père, écrivain, penseur, amoureux fou de sa femme, amoureux fou de la vie, amoureux fou de la littérature. Siri Hustvedt écrit :" Août a laissé place à septembre. Paul est mort au printemps. Est-ce possible ? Il y a deux saisons ? Je continue de dessiner autour de sa mort des cercles concentriques. Encore et encore, je le regarde mourir". Ce texte autobiographie soulève une émotion certaine et une véritable empathie pour ce couple magnifique de la littérature américaine. Un des meilleurs livres de l'année sans aucun doute. 

mercredi 5 août 2026

"Ghost stories", Siri Hustvedt, 1

Je viens de terminer le témoignage poignant de Siri Hustvedt, "Ghost stories", publié chez Gallimard. Cette écrivaine américaine a partagé sa vie avec Paul Auster, mort d'un cancer du poumon en 2024 à l'âge de 77 ans. Le cri déchirant de sa femme, "Où es-tu, Paul ?", symbolise ce récit de deuil d'une précision quasi chirurgicale. Deux semaines après la disparition de son mari, elle entame l'écriture de ce texte d'une densité permanente. Paul et Siri ont vécu quarante ans ensemble : un couple fusionnel et complice. La passion de la littérature a consolidé à tout moment leur amour profond et rare. Ils se lisaient leurs romans et essais, se corrigeaient, s'inspiraient, se complétaient. Alors, Siri, pour conjurer l'absence sidérante de son amour, convoque sa mémoire et ses archives pour conserver les traces les plus profondes de leur histoire commune. Cette autobiographie relate aussi bien la maladie terrible de Paul Auster avec ses hauts et ses bas jusqu'à la nouvelle décisive, édictée par son oncologue : il ne pouvait pas subir d'opération pour extraire la tumeur. Siri expose tous les documents médicaux, les rendez-vous de ses chimiothérapies, mais surtout le courage extraordinaire de l'homme Auster face à son déclin physique. Dans cette période douloureuse, elle est dotée elle-même d'un courage surhumain pour affronter cette épreuve. Pour faire revivre leur couple, elle raconte leur première rencontre en 1981 lors d'une lecture de poésie à New York, la naissance de leur fille, Sophie, devenue chanteuse aujourd'hui. L'entourage familial de Siri et Paul Auster ressemble à une tribu heureuse et solidaire malgré un grand malheur qui les a frappés quand le fils de Paul Auster est mort d'une overdose. Ce garçon instable et perturbé, toxicomane depuis sa jeunesse, a souvent chagriné son père et sa belle-mère. Siri révèle plusieurs faits de sa part comme les vols, les mensonges, etc. Un tourment permanent dans cette famille très unie. Une épreuve existentielle comme cela arrive parfois dans un parcours de vie. Ce texte hybride mêlant sans cesse le passé et le présent, les documents divers, les histoires de famille, la littérature, l'engagement politique, tend un miroir aux lecteurs et lectrices. (La suite, demain)

mardi 4 août 2026

"Un été avec Geneviève Asse", Silvia Baron Supervielle, 2

 A la fin de la guerre, l'artiste peintre dessine des projets pour des tissus de haute couture en recherchant toujours la sobriété. Elle rencontre Giorgio Morandi en Italie dont ses toiles célèbrent les objets les plus simples de la vie quotidienne. Geneviève Asse reconnaît en lui une démarche artistique similaire : "Chez Morandi, il y a un côté heureux, imprégné de la douceur d'Italie et cette grâce des couleurs qui n'appartient qu'à lui. J'eus le sentiment d'entrer dans la cellule d'un moine franciscain. La contemplation nous lie, et bien sûr, la lumière, le silence". Elle s'intéresse alors à la gravure et au dessin. Comment a-t-elle cultivé ce "bleu Asse" ? Elle répond : "La peinture est mystérieuse, inexplicable. Il y a le geste et un combat entre les couleurs et la toile". Sa carrière d'artiste se diversifie aussi avec l'illustration de livres. Elle évoque Beckett, Bonnefoy, Borgès, Frénaud. Geneviève Asse a aussi exploré l'art du vitrail, de la tapisserie. Pour son bleu si doux, si profond, elle se confie : "Je voyage avec mes bleus où je retrouve la transparence. Il y a des bleus cristallins, nacrés, et des bleus pour le bleu : outremer, cobatt. Je ne fais qu'un avec cette couleur". Elle considère cette couleur comme un langage qui signifie un sentiment de liberté, l'espace de l'infini. Quand j'ai découvert cette artiste au musée des Beaux Arts de Rennes, j'ai eu tout de suite le projet d'aller à Vannes, puis dans le golfe du Morbihan, un des lieux les plus magiques que j'ai visités. Devant ces tableaux bleus avec parfois des traits blancs verticaux ou des traits rouges, je ressens un "sentiment océanique" comme le définissait Romain Rolland dans une lettre adressée à Freud. L'univers du "bleu Asse" procure cet instant de sérénité, un accord avec l'univers, car il évoque la mer bretonne, le ciel et l'horizon dans ces tons de gris, de bleu, de blanc. Moment d'apaisement, de méditation et de silence. Ce petit livre de Silvia Baron Supervielle, la compagne de l'artiste, m'a vraiment éclairée sur sa vie consacrée à l'art. Elle aimait Chardin, Cezanne, Morandi, Vieira da Silva. Tous mes peintres préférés. J'aurais vraiment aimé la connaître bien avant. Mais j'ai rattrapé le temps perdu avec mon "pélerinage" à Vannes. 

lundi 3 août 2026

"Un été avec Geneviève Asse", Sylvie Baron-Supervielle, 1

 Quand j'ai visité la ville de Vannes au mois de juin, je n'ai pas manqué le musée des Beaux Arts et dans ce vieux bâtiment, une grande salle au dernier étage au plafond voûté accueille plusieurs oeuvres de Geneviève Asse (1923-2021). J'ai, évidemment, beaucoup apprécié cet espace consacré à l'artiste et quand je suis sortie, je me suis dirigée vers la belle librairie à deux pas du musée. J'ai trouvé un petit ouvrage, "Un été avec Geneviève Asse", écrit par Silvia Baron Supervielle et publié chez un petit éditeur, L'Echoppe" en 1996. Il existe des livres "intemporels", qui n'accusent aucun poids des ans et celui-ci appartient à cette catégorie avec un trait particulier : le découpage des pages car il faut s'armer d'un coupe-papier avant de le lire. Une marque de l'ancien temps au parfum incomparable. Geneviève Asse vivait sur l'Ile aux Moines, un lieu enchanteur qui l'inspirait à tout moment : "C'était revenir à cette lumière qui m'a entourée et qui a nourri mon travail". Elle raconte sa vie et son art. Elle est élevée par sa grand-mère, une femme très cultivée avec "une grande ouverture d'esprit", déjà féministe pour son époque. Elle n'a pas connu son père et sa mère divorcée avait trouvé un travail à Paris dans une maison d'édition. Sa passion de la lecture est née dans la bibliothèque très riche de ses grands-parents. Cette femme indépendante lui inculque un art de vivre dans la solitude : "Ce fut ainsi toute ma vie. C'est dans la solitude (...) au fond de moi, que se forgea mon désir de peindre". L'artiste rejoint sa mère à Paris et elle a soif de culture en parcourant les musées, les expositions. Sa vocation se confirme quand elle admire les natures mortes de Chardin et les peintres de l'Ecole de Paris. Elle évoque sa décision : "J'ai toujours pensé qu'il me fallait être heureuse avec le monde que j'avais en moi. Peindre, c'est comme boire, dormir ou manger". Entrée à l'Ecole Nationale des Arts Décoratifs en 1940, elle entre aussi en résistance contre l'occupant nazi. Geneviève Asse expose ses premières toiles au salon des moins de trente ans. Le collectionneur, Jean Bauret, la remarque et l'introduit dans le milieu artistique et littéraire. Sa vie prend un tournant quand elle s'engage comme conductrice-ambulancière à la Croix-Rouge. Elle découvre alors l'horreur de la guerre en Allemagne et au camp de Terezin en Tchécoslovaquie où le poète Robert Desnos vient de mourir. (La suite, demain)

mercredi 29 juillet 2026

"Tout passe", Vassili Grossman, 2

Vassili Grossman tente une explication sur le totalitarisme : comment des hommes et des femmes ont-ils subi des décennies de soumission, "de servitude volontaire" à un ordre politique abominable, le stalinisme à l'égal du nazisme ? Il établit une liste de "Judas", ceux qui ont dénoncé, trahi leurs proches et leurs amis pour plaire au régime. Des complices impardonnables. Peut-être, suggère l'auteur, n'avaient-ils pas le choix car ils étaient en danger de mort. Il évoque tous "ces hommes qui ne souhaitaient de faire de mal à personne, mais toute leur vie avaient fait du mal". Il s'interroge sur la relation entre le servage sous les Tsars et le fanatisme politique comme si le peuple russe était condamné à la dictature autoritaire et ne vivrait jamais dans une démocratie. Son personnage principal, Yvan, traverse le pays, de Leningrad à Moscou. Il espérait revoir sa fiancée mais, il passe devant chez elle sans la rencontrer. Elle a refait sa vie et n'a plus donné de ses nouvelles. Quand il arrive à Kiev, il se souvient de la famine qui régnait dans la ville pendant la chasse aux "Koulaks", ces paysans aisés, tous déportés dans les goulags. Les pages consacrées à cette famine terrible démontrent l'horreur du régime soviétique : "L'histoire de la vie, c'est l'histoire de la violence invaincue, insurmontée. La violence est éternelle et indestructible". A partir de ce constat lucide et pessimiste, l'auteur dresse un portrait du père fondateur, Lenine, un homme pourtant cultivé, aimant la littérature et la musique. Comment a-t-il provoqué ce tsunami de malheurs ? Vassili Grossman analyse cette obsession du Bien qui se termine par la manifestation du Mal quand on compte les millions de victimes d'un "idéal" politique. Il évoque son modèle en la personne de Tchekhov : "Il a fait entrer dans nos consciences toute la Russie dans son énormité : des hommes de toutes les classes, de toutes couches sociales, de tous les âges. Il a dit que nous sommes avant tout des êtres humains". Pour l'écrivain, "seule la bonté individuelle est possible". Ce roman testamentaire d'une lucidité implacable se lit avec une gravité certaine mais pour comprendre notre monde contemporain, il faut ouvrir des livres éclairants, des livres profonds, qui stimulent notre curiosité intellectuelle. Je retiens de cette lecture une leçon de vie car sans liberté, sans courage et sans héroïsme, la soumission provoque des catastrophes humaines. Un livre à découvrir, un chef d'oeuvre. 

lundi 27 juillet 2026

"Tout passe", Vassili Grossman, 1

 Je n'avais jamais lu Vassili Grossman (1905-1964) et en découvrant un article sur lui, signé d'Alain Finkielkraut dans son essai littéraire, "Un coeur intelligent", j'ai ouvert son roman "Tout passe", publié en 1970 et disponible en livre de poche. Une amie lectrice de l'Atelier, Odile, avait évoqué avec enthousiasme son oeuvre majeure, "Vie et destin", son chef d'oeuvre absolu. Le roman, "Tout passe" est le dernier texte de l'écrivain russe, mort d'un cancer en 1964. Le KGB a détruit tous ses écrits dès 1960. Ce texte est considéré comme son testament, un testament humaniste et politique car le mot qui revient sans cesse dans ce roman, ce mot si essentiel dans notre vie, c'est la liberté : "Et pourtant, au milieu des tourments et des affres, dans la vase et dans la boue de la vie concentrationnaire, la liberté était la lumière et la force des âmes captives. La liberté était immortelle". Le personnage central, Ivan Grigoriévitch a passé trente ans dans les goulags et retourne dans sa ville natale dans une Russie poststalinienne de Kroutchtchev. Les camps se sont plus ou moins ouverts et les détenus rentrent chez eux. Lors de son périple de retour, Ivan croise des paysans, des soldats, des inconnus qui lui racontent la vie souvent chaotique et tragique qu'ils ont menée au temps de la dictature stalinienne. Ce brillant étudiant en mathématiques remarque déjà dans le train les nouveaux technocrates, les privilégiés du régime communiste et il ressent un "sentiment de solitude sans remède". Il retrouve un cousin germain, Nicolaï, biologiste reconnu, un des complices du stalinisme. Yvan est troublé par cet accueil hypocrite : "Les vieux brodequins de l'homme qui surgissait du royaume des camps tranchaient avec le monde des parquets cirés, des tableaux, des lustres et des bibliothèques". Dans leurs retrouvailles décevantes, il est question de la lamentable affaire des blouses blanches en 1953 quand Staline a déporté des médecins juifs innocents, accusés des pires crimes. De l'antisémitisme effroyable du totalitarisme stalinien. Le cousin d'Yvan a complaisamment accepté ce mensonge politique et ne peut pas avouer sa lâcheté. Refusant l'hospitalité de son cousin, Yvan repart sur les routes. (La suite, demain)

mercredi 22 juillet 2026

"Le système de l'argent", Daniel Rondeau, 2

Ce roman mondialiste et au parfum balzacien révèle des vérités incommodantes sur la rapacité des uns et sur la générosité des autres. La société fonctionne toujours ainsi depuis des millénaires et ce phénomène ne cessera jamais. Sigmund Freud dans son "Malaise dans la civilisation" démontrait que l'humain était doté d'une agressivité native et que, seule, la civilisation permet de juguler. Quand Daniel Rondeau dénonce avec finesse les dégâts des prédateurs financiers, il évoque aussi dans ce roman-fleuve, la faiblesse des Etats, les trafics de drogue, la caste des privilégiés, la perte de l'identité européenne face aux blocs impérialistes. Une glissade entropique, subie par nos sociétés occidentales. Le projet de ce Christian Alexander Smith, un leader de la Silicon Valley, un "techno fasciste", ressemble à un hold-up d'un territoire qui lutte pour conserver sa culture et son patrimoine. Il songe aussi à acquérir des terrains en Lybie. Le roman prend de l'ampleur quand la machine infernale se délite grâce à la résistance de la population locale. L'écrivain établit un bilan noir de notre présent avec l'échec de la globalisation quand les citoyens sont interchangeables, déracinés, identiques et forment une armée de consommateurs sans idéal. Luc Desanges, notre révolutionnaire reconverti au "système de l'argent" orchestre cette comédie humaine affligeante : "J'étais devenu le commentateur de l'Evangile. L'Evangile de la vision globale, de l'audace, de l'intelligence suprême du "big business", Evangile de la multiplication de l'argent qui rentre". Ce personnage d'un cynisme redoutable sera quand même ébranlé par l'amour pour une jeune femme de vingt ans, mais, qui finira par le quitter. Daniel Rondeau offre aux lecteurs un roman-monde où se mêlent l'Histoire et des destins individuels dans une "vigoureuse trame romanesque, porté par de solides personnages". Une question surgit à la fin de cette lecture : "Dans quel monde vivons-nous ?".

lundi 20 juillet 2026

"Le Système de l'argent", Daniel Rondeau, 1

 Je viens de terminer la lecture d'un roman "à l'ancienne", "Le système de l'argent" de Daniel Rondeau, publié récemment chez Grasset, romanesque en diable, subtil politiquement et d'une écriture classique élégante. Le personnage principal, Luc Desanges, est un ancien "mao", un militant révolutionnaire dans sa jeunesse. Comme le temps passe, il se retrouve septuagénaire, recasé dans le commerce des livres rares et anciens et le petit livre rouge de son idole Mao est bien oublié. Il a pillé des bibliothèques privées au Portugal pendant la révolution des Oeillets dans les années 70. Cinquante ans plus tard, il a renoncé à tous ses idéaux et ne cultive que le cynisme. Il est approché par un milliardaire, Christian Alexander Smith, un jeune de la Tech, des "startups". Ce self made man insupportable à la trentaine triomphante et méprisante lui présente un projet ambitieux concernant une vallée perdue dans le Sud de la France. Il lui déclare alors : "J'ai besoin d'un vieux, pour inspirer confiance. Des vieux comme toi, je n'en connais qu'un. Pendant toute ta vie, tu as réussi à oublier le petit garde rouge que tu étais dans la jeunesse, le justicier des usines, le casseur de flics, le voleur de bibliothèques, l'ami des pauvres. Et tu as réussi à ne plus croire en rien. C'est très fort. Tu es un monstre, Lux. Quelqu'un qui ne croit en rien est capable de tout". Le narcissique jeune homme se définit comme un progressiste et pour réaliser cette utopie orwellienne, il lui propose le rôle de coordinateur pour acquérir des zones franches pour que les nantis s'y installent hors du contrôle des états en vivant dans leurs domaines dits écologiques protégés par une milice local. Luc est devenu riche en vendant ses livres et il s'est retiré dans une petite île de l'archipel de Malte. Il sort donc de son ermitage de luxe pour piloter un commando d'experts pour faire main basse sur les médias, les hauts fonctionnaires, les instances européennes, les milieux politiques, en bref, le monde d'en haut, des décideurs, des financiers. des influenceurs. Le monde d'en bas regroupe les habitants de la vallée, le maire du village, les citoyens ordinaires. Le "système de l'argent" dans toute son indécence et dans toute son obscénité. (La suite, demain) 

vendredi 17 juillet 2026

"Inventer sa chambre à soi", Chantal Thomas, 3

 Chantal Thomas consacre la troisième partie de son essai à Patti Smith, une écrivaine américaine et aussi une chanteuse de rock très puissante. Je me souviens encore de son concert à Biarritz dans les années 70 et j'étais captivée par sa fougue vitale et par ses chansons cultes. Evidemment, j'etais dans ma jeunesse et mes goûts ont évolué depuis car je n'écoute plus que du "classique", en particulier du baroque. Patti Smith, au fond, ressemble bien à une soprano rockeuse, une figure vivaldienne d'aujourd'hui. Et, depuis cinquante ans, elle demeure la même icône universelle. Dans l'essai, elle symbolise la liberté dans sa façon d'exister. Elle adore la littérature, surtout Rimbaud car elle a acquis la maison où est né le poète à Charleville-Mézières. Sa prédilection pour les cafés du monde entier appartient à sa légende urbaine : "Les cafés offrent une alternative à la quête d'un lieu où se poser hors environnement quotidien, familial, de couple. (...) Parenthèse essentielle à une souple cohérence avec soi-même, îlot d'une solitude intérieure irréparable du dehors. Plaisir clandestin". Patti Smith a raconté ses cafés dans "Mr Train", à Vienne, à Amsterdam, à Sydney et à travers le monde. Fidèle à sa vie de bohême, la chanteuse aime ses lieux où elle se ressource sans cesse pour "garder son élan". Chantal Thomas a choisi trois femmes dans trois époques différentes et avec trois façons d'exprimer leur sentiment de liberté lié à un lieu, une chambre à soi. La création artistique dépend de ce postulat : avoir son chez soi, cultiver l'esprit de liberté. Chantal Thomas, avec son élégance et sa discrétion,  glisse dans ses pages ses propres désirs d'indépendance, et montre aussi son admiration envers ces "soeurs" géniales. Avoir un lieu à soi pour penser, pour écrire, pour rêver, pour lire, un programme d'une infinie bien-être pour cultiver la liberté d'être au monde, menacée par tant de dictatures religieuses et politiques actuelles. Un essai très agréable à lire et qui donne envie redécouvrir Virginia Woolf, Colette et Patti Smith. Des lectures idéales pour cet été. 

jeudi 16 juillet 2026

"Inventer sa chambre à soi", Chantal Thomas, 2

 Virginia Woolf a évoqué sa maison de St Yves en Cornouailles dans son chef d'oeuvre, "Vers le phare", des années de bonheur en famille au bord de mer. Chantal Thomas relie les deux écrivaines par l'amour de leur enfance ancrée dans une maison de famille : "La maison d'enfance de Colette, à Saint-Sauveur en Puisaye en Bourgogne, brille dans sa mémoire d'une lumière sans équivalent". L'écrivaine a quitté son paradis enfantin sans jamais y revenir mais, l'écriture l'a plongée de nouveau dans ce monde disparu pour elle : sa mère, Sido, règne dans son jardin, entourée de ses enfants et de son mari, des fleurs et des plantes dans un bonheur sensuel et lumineux. Chantal Thomas raconte la vie de Colette dans ses différents appartements à Paris quand elle était "séquestrée" par son mari, Willy, pour l'écriture de ses "Claudine". Elle dépendait de son mari car elle n'avait pas de métier, ni de diplôme. L'écrivaine s'est libérée après treize ans de mariage quand elle a quitté son goujat de mari infidèle et frivole. Ensuite, Colette deviendra indépendante financièrement dans sa vie d'artiste et d'écrivaine. Chantal Thomas décrit la vaillante et sereine vieillesse de Colette dans son appartement du Palais Royal quand elle était immobilisée dans son "divan-radeau", entourée de ses sulfures, de ses livres et de ses bouquets de fleurs. Elle composait sa prose poétique sur son écritoire, avec ses feuilles et ses stylos pour vivre "toutes ses traversées" : "Ainsi, fenêtre ouverte sur le ciel et sur sa mémoire, Colette n'en finit pas de naviguer et, par le lent et délicat, par le subtil tissage de ses mots, nous embarque avec elle". L'essayiste aime se balader dans le jardin du Palais Royal et comme je la comprends ! Dans chacune de mes visites à Paris, je reviens sans cesse dans ce jardin si beau et je m'imagine Colette en compagnie de Jean Cocteau, sur un banc en train de partager un grand moment d'amitié. Un très beau portrait de Colette. 

mardi 14 juillet 2026

"Inventer sa chambre à soi", Chantal Thomas, 1

 Chantal Thomas, écrivaine et académicienne, consacre son essai éclairant, "Inventer sa chambre à soi" à trois de ses consoeurs : Virginia Woolf, Colette et Patti Smith. Cet essai inédit parait chez Rivages dans la collection "Petite Bibliothèque". Pas d'écriture sans chambre à soi. Cette vérité fondamentale, Virginia Woolf l'a déclarée dans son ouvrage majeur, "Une chambre à soi", publié en 1929. Elle se posait, en pionnière de l'indépendance féminine, des questions essentielles : comment devenir une femme de lettres sans lieu à soi, mais aussi, sans argent et sans reconnaissance. Personne ne peut imaginer que les femmes n'avaient aucun droit jusqu'au début du XXe siècle et surtout aucun accès à l'université et aux études. Chantal Thomas évoque la vie de l'écrivaine anglaise entre un père intellectuel trop centré sur lui-même et une mère aimante, disparue quand la jeune Virginia avait treize ans. Quand elle s'est mariée avec Leonard Woolf, elle a consacré sa vie à la littérature en créant une maison d'édition et en composant son oeuvre géniale. Dans sa maison de campagne de Monk's House, dans le Sussex, elle se mettait en retrait dans un atelier construit dans le jardin : "Un espace idéal, entouré de verdure, apte à procurer la solitude intérieure proprice à la créativité, un lieu aéré " où Virginia écrivait tous les matins. Puis, l'après-midi, elle marchait dans la campagne et écrivait ensuite son journal. Ce temps à soi, dans un lieu à soi, ne signifie pas un geste d'ermite comme le souligne l'essayiste. Virginia Woolf avait aussi besoin de l'agitation de Londres et de ses rencontres amicales très fructueuses pour nourrir ses romans. Chantal Thomas se souvient aussi de ses multiples chambres d'étudiante à Bordeaux et à Paris où elle apprenait la vie en toute liberté, loin du foyer familial. Elle définit son projet ainsi : "J'interroge Virginia Woolf, Colette et Patti Smith sur leur conquête d'un espace à soi qui permette de se réaliser en tant qu'écrivaine et artiste. Mais, plus largement, j'attends de leurs exemples qu'elles nous suggèrent  des voies vers la fixation, à chaque fois singulière, d'un point d'ancrage sûr, d'un espace en soi, refuge intérieur, chambre invisible, d'où vivre sa vie". 

vendredi 10 juillet 2026

"Murmuration", Sylvie Germain, 2

Dans la deuxième partie du roman, Samuel reprend le chemin de l'écriture en publiant trois romans mais qui ne rencontrent pas l'adhésion espérée d'un large public : "Avec ses histoires de presque-rien à faible teneur en action, en érotisme, en suspense ou en drame, Tarn n'était décidément pas dans l'air du temps". Il s'obstine une nouvelle fois en créant un personnage, Zeno, qui lui ressemble beaucoup : "Il apprenait l'art de la lenteur, de l'ennui et d'une solitude contemplative jusqu'à faire s'épanouir en merveilles les trois fois rien et moins que rien qui jonchent notre quotidien". Son éditrice le congédie et son stock de romans va partir au pilon. Samuel a compris qu'il ne deviendra plus un écrivain reconnu mais cela ne l'empêche pas d'être obsédé par le phénomène de l'écriture. Il dialogue avec ses personnages réels et fictifs, établit un bilan de ses livres et les dernières pages de ce roman aux allures d'un conte ressemblent à une "murmuration", celle des mots de son existence littéraire. Il "voit mots et silhouettes s'emmêler, telle une horde d'étourneaux tourbillonnant dans le ciel". Sylvie Germain avec son style somptueux et poétique compose un portrait d'un écrivain en situation d'échec, mais, ce portrait en négatif se transforme en ode puissante de la littérature. Samuel a tenté, a osé, a essayé et même s'il n'a pas rencontré la reconnaissance, il a consacré sa vie aux mots qui capturent le réel ou l'ombre du réel. Ce roman demande une lecture exigeante et attentive. Il faut même le relire pour appréhender son message : "Cerraines oeuvres sont fortes, mais aucune n'atteint l'os de notre peine, du moins pas sa moelle brûlée et qui continuellement élance, aucune ne suffit à nous apporter vraiment consolation. Un léger apaisement tout au plus, et qui ne dure pas. La brûlure toujours reprend son lancinement". Un très beau roman, singulier, servi par un style inimitable qui met la langue française au sommet digne des plus grands prosateurs. 

jeudi 9 juillet 2026

"Murmuration", Sylvie Germain, 1

 J'ai lu le dernier roman de Sylvie Germain, "Murmuration', une des voix les plus singulières de notre littérature contemporaine. Elle raconte à sa manière de "conteuse" la vie d'un écrivain raté, Samuel Nart, né dans une famille de taiseux. Il découvre la magie des mots à l'école quand une conteuse leur rend visite. Cette rencontre illumine son enfance : "Il venait d'entrevoir un autre monde fait de mots en fête, d'images extravagantes, de folie douce-acide et d'allègre fantaisie". Il comprend alors que le langage ne se résume pas à échanger que des banalités comme au sein de sa famille. Une deuxième découverte, celle d'un poème de Victor Hugo, lui confirme son émerveillement : "Les mots avaient déboulé en lui ainsi qu'une avalanche de pierres de lave et de fruits d'or". Dans sa jeunesse, il appartient à un groupe, les "rameurs" qui se donne des noms de fleuve et il choisit le Tarn. A l'âge de vingt ans, il publie son premier roman, "Opus incertum" qui atteint un lectorat assez élargi. Son deuxième roman s'avère un échec selon la critique littéraire car trop alambiqué. Son troisième roman retrace l'histoire de sa famille et il dénonce l'ennui, la pauvreté et le manque de curiosité de ses parents. Le jeune écrivain en herbe avait blessé son entourage et après cet épisode malheureux, il abandonne l'écriture : "La vie , la vie comme elle va dans son allant et dans ses méandres, qu'il avait renoncé à mettre en scène dans des proses romanesques". Samuel renonce donc à l'écriture et se consacre à sa "vraie vie", celle de ses amours successifs : Sigrid, une femme fantasque, Mathilde, une mère célibataire et Elsa, une journaliste, reporter de guerre, figure émouvante dans le roman. Elsa se suicidera pour échapper à "la folie humaine", "délivrée du chagrin et de la peur". Chacune de ses compagnes l'incite à se remettre à sa passion des mots mais, il refuse d'écrire. (La suite, demain)

mercredi 8 juillet 2026

"Une vie bouleversée, journal 1941-1943", Etty Hillesum, 2

 Dans le journal d'Etty Hillesum, j'ai surtout été frappée par ses notations sur les restrictions des droits et des persécutions des juifs néerlandais. Ils étaient pourchassés par la Gestapo, avaient perdu la liberté de circuler, de travailler, de respirer. Elle raconte ses éternelles marches à pied car le tramway leur était interdit. Les parcs aussi, et bien d'autres lieux de vie. A sa demande, elle travaille dans le camp de regroupement et de transit de Westerbork pour assister les plus démunis d'entre eux. Son témoignage sur la vie de ce camp de transit appartient désormais à l'histoire universelle. Elle aura des permissions pour quitter ce camp mais elle sera arrêtée et déportée à Auschwitz. Sa quête spirituelle en constante évolution occupe une grande place essentielle dans son journal et son amour de la vie malgré le malheur se retrouve dans de nombreuses réflexions : "On est chez soi. Partout où s'étend le ciel on est chez soi. En tout lieu de cette terre on est chez soi, lorsqu'on porte tout en soi". Malgré ses tourments incessants, provoqués par la situation de son pays en guerre, elle reste obsédée par la paix, une condition nécessaite à une vie normale : "Si la paix s'installe un jour, elle ne pourra être authentique que si chaque individu fait d'abord la paix en soi-même". Sa foi la maintient dans un état mental d'une force inouie. Mais aussi, la littérature en la personne de Rilke qu'elle cite très souvent dans son texte. Dans le camp de transit, alors que tout pourrait l'emporter dans un désespoir absolu concernant les humains en proie à la folie meurtrière, elle conserve son amour de la vie, des autres et de Dieu, ce qui la rattache au christianisme : "J'ai rompu mon corps comme le pain et l'ai partagé entre les hommes".  Elle meurt à Auschwitz ainsi que ses parents et un de ses frères. Elle aura connu l'horreur du nazisme, de l'antisémitisme, de la guerre mondiale mais, en lisant ce très beau journal poignant, Etty Hillesum écrit : "Je suis une femme heureuse et je chante les louanges de la vie, oui vous avez bien lu, en l'an de grâce 1942, la énième année de guerre". 

mardi 7 juillet 2026

"Une vie bouleversée, journal 1941-1943", Etty Hillesum, 1

 Cela fait des années que je me devais de lire "Une vie bouleversée" d'Etty Hillesum. J'ai rattrapé cette erreur en me plongeant récemment dans ce journal intime, écrit entre 1941 et 1943. La jeune femme juive, née à Middelbourg dans les Pays-Bas en 1914, évoque son expérience quasi mystique en ces temps sombres, obscurantistes quand son pays subissait le nazisme et appliquait les lois contre les Juifs. Ce document exceptionnel au même titre que celui d'Anne Frank devrait étre lu par la jeunesse d'aujourd'hui. Etty va mourir à Auschwitz le 30 novembre après avoir été enfermée dans le camp de transit de Westerbork d'où elle envoie des lettres émouvantes à ses amis. Son témoignage a connu un succès foudroyant lors de sa publication en 1981. Comment relater cette expérience unique dans son genre d'une femme qui, malgré l'horreur de la Shoah, conserve sa foi en l'homme et en son Dieu ? Au fond, cette femme de vingt-sept ans a montré un héroïsme stoïque en composant un récit sur sa vie "bouleversée". Sa famille juive libérale lui a donné une éducation d'excellence. Son père était docteur en lettres classiques et proviseur. Sa mère d'origine russe, avait fui les pogroms russes en 1907. Ses deux frères deviendront médecin et pianiste. Etty entretient parfois des relations difficiles avec sa mère, réputée dominatrice. Elle découvre l'hébreu au lycée et suit des études de droit public. Mais, elle est surtout douée pour les langues dont le russe et l'allemand. Elle fréquente les milieux progressistes de l'époque et mène une vie amoureuse en toute liberté. Elle cherche aussi un sens à sa vie et bascule parfois dans des périodes dépressives. En 1940, les nazis envahissent les Pays-Bas. Dans son journal, elle raconte sa relation thérapeutique avec Julius Spier, psychologue influencé par Jung qu'Etty considère comme son "accoucheur d'âme". Le psychologue l'incite à écrire un journal pour reprendre confiance en elle car elle ressentait "la pénible sensation d'un désir insatiable devant la beauté des êtres et du monde". Elle entretient une relation complexe avec lui en tant que patiente, élève, secrétaire et amante. (La suite, demain)

lundi 6 juillet 2026

"Pensées collées", Georges Perros, 2

 Dans ce recueil, "Pensées collées", Jean-Pierre Siméon a choisi quelques citations significatives qui résument l'art d'écrire de Georges Perros. Dans la préface, l'auteur-cueilleur définit la prise de notes de l'écrivain : "La note à la Perros a pour principe absolu d'être ce qu'elle est, imprévue, inachevée, elliptique, énigmatique parfois, rieuse souvent, autodérision incluse". Ces notes qu'il qualifie "d'inestimables" proposent au fond un mode d'être car ses "pensées traversantes, ses idées surgissantes, ses intuitions fulgurantes" se traduisent dans une prose limpide, lumineuse et percutante. La vie à Douarnenez, une vie intense et libre, l'inspirait et lui accordait un grâce, celle d'incarner une vision poétique du quotidien. Il ne faut pas considérer ce poète comme un maître à penser car il n'assenait pas de vérités absolues, ou de moraliste, lui qui n'a jamais fait la morale à personne. Il détestait les enfermements idéologiques et les systèmes, clés en main. Pour savourer ce poète breton d'adoption, voici mes notes préférées : "J'ai l'esprit de fuite", "Nous sommes des tombeaux. Ceux des êtres qu'on a aimés"; "Le silence est comme un bloc de glace que la parole fait fondre", "On écrit parce que personne n'écoute". Georges Perros comme tous les écrivains a toujours consacré son temps à la lecture, un art de vivre à haute altitude. : "Je ne dirai jamais de mal de la littérature. Aimer lire est une passion, un espoir de vivre davantage, autrement, mais davantage que prévu". Ce recueil permet de découvrir cet auteur trop oublié. J'avais visité Douarnenez et je m'étais rendue devant sa tombe pour lui rendre hommage. Ce Folio m'a donné envie de relire les trois volumes des "Pensées collées" qui m'attendent sagement dans ma bibliothèque. Cette lecture est dans mon programme de l'été. 

vendredi 3 juillet 2026

"Pensées collées", Georges Perros, 1

 La collection Folio à 3 euros propose des romans courts, des nouvelles, des récits brefs. Chez mon libraire, j'ai trouvé récemment les "Pensées collées" de Georges Perros (1923-1978), une sélection de citations choisies par Jean-Pierre Siméon. Les ouvrages de cet écrivain discret m'accompagnent depuis très longtemps et je pense que je les conserverai toujours comme les oeuvres de Virginia Woolf, de Proust, de Pascal Quignard et de Milan Kundera. J'allais oublier ma Colette et ma Marguerite Yourcenar et les classiques, etc. Georges Perros était un ami de Gérard Philippe et de Jean Vilar.  Le monde du théâtre lui a ouvert les portes de la littérature. Poète avant tout, il commence à publier ses "Papiers collés" en 1961 chez Gallimard. Il s'installe à Douarnenez avec son épouse et ses trois enfants. Sa littérature dite "fragmentaire" mélange des notes et des réflexions, des pensées, des études sur des écrivains dont Kafka, Holderlin, Rimbaud. Chez cet écrivain si singulier et si touchant, l'humour et la dérision se nichent dans chacune de ses pensées. Certains critiques littéraires le comparent à Chamfort, Joubert ou Cioran. Le poète de Douarnenez a toujours préféré le grand large breton aux salons parisiens et il a choisi une vie libre, au plus près du réel et au centre d'un quotidien poétisé. Il écrivait : "Ce que j'écris est à lire dans un train, par un voyageur qui s'ennuie, et qui trouve sur la banquette, oublié, un de mes livres". Ik se sentait un peu clandestin dans son milieu des lettres, ne produisant pas de romans ou de nouvelles. Pas de fiction mais du réel réinventé dans ses "Papiers collés". Un critique a qualifié l'acte de lecture perrosien : "Lire Georges Perros, c'est à la fois entendre une voix reconnaissable entre toutes et se laisser emporter par une pensée sans cesse en mouvement, qui se rétracte et se déploie contre le ressac". (La suite, lundi)

jeudi 2 juillet 2026

"Les Etrangers", Sandor Marai

 L'été dernier, j'avais lu le journal intime en trois volumes de Sandor Marai que j'avais beaucoup apprécié. J'ai été négligente avec cet écrivain hongrois que j'ai méconnu pendant des années. J'aime découvrir même tardivement des "planètes" littéraires et dans la galaxie des mots, cet écrivain hongrois tient une place conséquente. J'ai donc commencé la lecture de ses romans et j'ai découvert "Les Etrangers", publié en 1926. Un jeune Hongrois de 27 ans dont on ne sait ni son nom, ni son prénom, a passé un doctorat de philosophie. Il quitte son pays pour Paris, la ville-monde, après une année d'études à Berlin. Son séjour en France va durer deux ans entre Paris et la Bretagne. Dans la capitale, le narrateur fréquente les cafés, les hôtels et les cabarets dans une ambiance cosmopolite. Pourtant, il souhaite visiter les grands sites culturels comme le Louvre mais il manque de volonté et choisit une vie de bohème. Il rencontre surtout des étrangers comme lui : un Albanais, un sculpteur russe, une Danoise qui écrit des livres pour enfants. Ils survivent tant bien que mal dans le Paris des Années folles. Le narrateur se laisse porter par les événements, semble plonger dans l'inaction et se sent étranger avec lui-même et ce portrait d'un homme indécis rappelle le héros absurde d'Albert Camus. Il ne donne pas de nouvelles à sa famille et n'envisage pas son retour au pays. Il parvient à établir une relation amoureuse avec une femme qui l'embarque en Bretagne dont elle est originaire. Ce séjour breton donne au roman une "respiration" bienvenue, loin de Paris et de ses mirages. Eva, la jeune femme, quitte le jeune homme, trop étrange à son goût, pour un jeune artiste. A la fin du roman, il quitte la France et retourne dans son pays. Sandor Marai dresse le portrait d'un homme "invisible", fuyant les responsabilités et non engagé dans les relations humaines. Il interroge avec une certaine ironie l'exil, le statut de l'étranger, l'identité, l'Europe. Ce roman profond résonne encore aujourd'hui et l'écrivain d'un esprit "mitteleuropa" si proche de Stefan Zweig, raconte aussi ses années parisiennes qu'il a vécues dans les années 30. 

mercredi 1 juillet 2026

"Retour à Balbec', Renaud Meyer

 Je viens de lire "Retour à Balbec" de Renaud Meyer, publié chez Buchet-Chastel. Ce texte ressemble à une rêverie charmeuse et charmante. Le personnage principal, Samuel Pakhchelian, un pianiste de renommée mondiale, s'est trouvé un nouveau défi : jouer toute l'oeuvre de piano de Debussy au cours d'un concert de douze heures. Mais, quand il se retrouve au Carnegie Hall de New York, il renonce à son projet et disparaît de la scène musicale. Sa grand-mère, Mayrig, vient de mourir et le jeune virtuose qui lui doit tout, s'effondre moralement. Sa propre mère avait choisi sa carrière d'actrice au détriment de son fils. Dix ans plus tard, il accepte l'invitation d'un festival à Balbec, une station balnéaire où il passait ses étés en compagnie de sa grand-mère. Il adorait cette femme avec laquelle il était très proche. Ce lien d'une intensité profonde revient comme une  basse continue dans le roman. Alors qu'il se balade sur la plage, il rencontre sur la terrasse d'un ancien hôtel une vieille dame qui lui rappelle la sienne. Elle aussi, de son côté, croit reconnaître le petit Samuel, cet enfant qui venait à Balbec en colonie de vacances. Ils vont alors revivre la relation première entre l'enfance heureuse de Samuel et l'amour de cette femme pour la musique et pour la mer. Au fil des pages, cette relation réinventée s'installe dans une dimension parallèle, "un espace-temps suspendu". Cette histoire fantasmée évoque Marcel Proust avec la référence de Balbec et Marguerite Duras dans son appartement des Roches Noires de Trouville-sur-mer. Ce roman subtil et délicat se transforme en rêverie littéraire et musicale. Renaud Meyer rend un hommage au pouvoir des livres, de la musique et de la mer. Marguerite Duras a écrit : "Regarder la mer, c'est regarder le tout". Cette quête nervalienne des souvenirs d'enfance possède un charme certain. A lire cet été, à l'ombre dans un jardin ou sur une plage... 

lundi 29 juin 2026

"Katherine Mansfield, rester vivante à tout prix", Henriette Levillain

 J'avais lu une très bonne biographie de Marguerite Yourcenar, écrite par Henriette Levillain, professeur émérite de la Sorbonne, et quand j'ai appris qu'elle avait aussi choisi Katherine Mansfield, j'ai acquis son ouvrage, publié en 2023 chez Flammarion. J'ai redécouvert l'écrivaine récemment en proposant aux lectrices de l'Atelier Littérature une liste de recueil de nouvelles. Je connaissais évidemment son talent littéraire dans l'écriture des nouvelles. J'ai donc relu quelques uns de ses textes et je les ai mieux appréciés, un privilège de l'âge, peut-être. Née à Wellington en Nouvelle-Zélande en 1888, elle est morte de la tuberculose à Avon en France à l'âge de 34 ans. Sa vie ressemble à un parcours difficile avec quelques blessures :  une mère froide et distante, une vocation avortée de musicienne, la mort d'un frère pendant la Première Guerre mondiale, ses fausses couches, ses relations compliquées dans ses amours. Et quand elle quitte sa terre natale, elle ressent aussi la piqûre nostalgique de l'exil, son errance et son manque de moyens financiers. Sa vie s'est avérée courte mais elle l'a vécue avec passion entre des amours et des amitiés souvent déçus. Seule l'écriture l'a sauvée de ces scandales divers et de ses échecs amoureux, Elle a composé ses nouvelles dans un état d'urgence car elle savait qu'elle ne connaîtrait pas "le grand âge".  Virginia Woolf l'a rencontrée à plusieurs reprises et elle exprimait sa jalousie : "J'étais jalouse de son écriture. (...) Elle avait la vibration". La biographe analyse quelques nouvelles importantes et évoque son style : "Elle voulait examiner les choses visibles et celles qui ne le sont pas". Femme libre et audacieuse, coiffée à la garçonne, Katherine Mansfield conservait une fragilité profonde, avec un sentiment d'abandon. Henriette Levillain propose un portrait attachant, sensible de cette écrivaine qui a souffert de troubles psychiques passés sous silence. Elle avait inventé avant sa grande soeur géniale, Virginia, le flux dans les consciences. Une biographie passionnante à lire pour découvrir cette jeune femme éternellement jeune qui avait la passion d'une écriture résolument moderne. 

jeudi 25 juin 2026

"Le Livre de Rose", Emmanuelle Favier

 Comme j'aime tout particulièrement les musées, de France et d'ailleurs, j'ai lu avec plaisir le récit romancé d'Emmanuelle Favier, "Le Livre de Rose", publié chez les Editions Les Pérégrines en 2023. L'écrivaine raconte la vie de Rose Valland, née en Isère en 1898 et morte à Ris-Orangis en 1980. Attachée de conservation au musée du Jeu de Paume durant la Deuxième Guerre Mondiale, elle a tenu un rôle majeur au péril de sa vie pour protéger les oeuvres d'art spoliées. Elle notait les milliers de tableaux volés par les nazis, en particulier par Goering et communiquait les listes à la Résistance. Par la suite, elle a poursuivi son travail dans la localisation et la récupération de ces oeuvres spoliées en Allemagne. Emmanuelle Favier se saisit de cette femme courage pour raconter sous la forme d'un journal intime la vie de Rose mêlée à la sienne. La narratrice quadragénaire vit en couple avec un homme, nommé E. et a réalisé quelques documentaires audiovisuels. Elle propose à une amie productrice le sujet de Rose Valland pour un documentaire et se lance sur ses traces en menant une enquête dans tous les lieux possibles : des centres d'archives, l'administration, sa ville de naissance, des témoins de sa vie très peu nombreux. Peu à peu, le portrait de Rose s'affine au fil des pages : sa conscience professionnelle au service de l'art, son courage héroïque face aux nazis, son engagement dans la Résistance. La narratrice évoque aussi sa vie privée car Rose semble avoir vécu une histoire d'amour avec une collègue américaine. Ce roman documentaire met en valeur une femme restée dans l'ombre de l'Histoire. J'aurais bien aimé que Rose Valland entre au Panthéon... Enfin une femme résistante. Mais, personne ne pense à elle et même à Paris, il n'existe qu'une petite rue à son nom. Emmanuelle Favier a composé avec élégance un double portrait : celui de Rose, une héroïne trop méconnue qui consacre sa vie à l'art et le sien, une femme d'aujourd'hui, qui considère la littérature comme une courroie de transmission.  Une excellente lecture pour cet été. Un film, "The Monuments men" relate l'action de Rose et des sauveteurs d'art. 

mercredi 24 juin 2026

Atelier Littérature, les coups de coeur

Dans la deuxième partie consacrée aux coups de coeur, Odile Ba a démarré avec le dernier roman de Jérôme Ferrari, "Très brève théorie de l'enfer", publié chez Actes Sud. Un homme quitte sa Corse natale pour un poste d'enseignant au lycée d'Abu Dhabi. Il s'installe dans ce pays avec sa femme et son enfant. Ils recrutent une employée de maison, originaire du Sri Lanka, Kaveesha. Entre les deux expatriés et leur employée immigrée, deux mondes s'opposent mais ils partagent un même destin, celui d'être étranger, loin de leur pays. L'écrivain interroge avec lucidité notre rapport à l'autre et la complexité des relations humaines. Un roman puissant et percutant à découvrir. Odile, qui aime beaucoup Paul Auster, nous a aussi conseillé vivement le dernier livre de Siri Hustvedt, "Ghost stories". L'écrivaine américaine se livre sur le grand amour de sa vie, son mari et écrivain, Paul Auster, disparu en 2024. Elle raconte leur complicité littéraire et leur vie à deux. Ce livre sur le deuil et sur l'absence ressemble à "une boussole pour que nous restions liés à tous ceux que nous avons perdus trop tôt". Danièle a présenté un recueil de nouvelles d'Alice Renard, "Peaux vives", qui vient de recevoir le prix Goncourt de la Nouvelle. Cette série de portraits à la première personne du singulier rassemble neuf nouvelles sous forme de monologue et parsemées d'illustrations de l'autrice. De l'enfance à la vieillesse, de la Normandie à la Russie, le talent d'Alice Renard se manifeste dans ces textes incandescents. Dans un atelier de la saison, Danièle avait présenté son premier roman très remarqué par la critique, "La colère et l'envie ". Danièle a aussi évoqué un autre recueil de neuf nouvelles de l'écrivaine américaine, Lauren Groff, "La Bagarre", publié chez L'Olivier. Un ouvrage sur l'amour, la famille, l'amitié, mais aussi sur la joie et sur l'adversité. Lauren Groff explore les "chemins accidentés de l'existence, en particulier, celle des femmes". Mylène a choisi un récit de voyage de Charles Juliet, "Au pays du long nuage blanc", publié en Folio en 2004. L'écrivain est resté quelques mois en Nouvelle-Zélande et il évoque Katherine Mansfield, originaire de ce pays si lointain. Voilà les coups de coeur de juin, peu nombreux mais cette cueillette mensuelle comporte de jolies pépites. 

lundi 22 juin 2026

Atelier Littérature, les Nouvelles, 2

 Régine a bien apprécié une nouvelle de Katherine Mansfield, "La Garden party" et elle a tout de suite évoqué l'écriture pointilliste de l'écrivaine néo-zélandaise (1888-1923) à la vie trop brève. Ce dernier recueil, publié du vivant de son auteur, explore son univers poétique et impressionniste. Dans cette nouvelle, la famille Sheridan prépare une soirée entre amis et chaque personnage s'agite pour réussir cette réception. Mais, ils apprennent la mort d'un voisin, un pauvre charretier. La famille se pose tout de même la question de leur soirée. Faut-il l'annuler ? Bien évidemment, ce mort anonyme et modeste ne va pas quand même gâcher leurs réjouissances... L'écrivaine observe la comédie humaine avec une acuité profonde, teintée d'humour et de tendresse. Toutes les nouvelles du recueil comportent cette touche "mansfieldienne", d'un charme parfois suranné mais tellement exquis. Cette grande écrivaine, soeur de coeur de Virginia Woolf, possède un don pour décrire par petites touches délicates des "instants de vie", selon la formule woolfienne. Dans chacune de ses nouvelles, surgissent un sentiment de solitude, une angoisse de la mort, mais aussi et surtout, le goût intense de la vie dans ses manifestations les plus concrètes comme un bouquet de fleurs, un rayon de soleil, un paysage, le sourire d'un bébé, l'odeur de la lavande et tant de sensations à saisir pour les décrire grâce à l'écriture. Il faut vraiment découvrir ou relire Katherine Mansfield dès cet été. Odile Bo a présenté les cinq nouvelles de Sylvain Tesson, "L'éternel retour", publié en Folio. Dans chaque nouvelle, l'écrivain voyageur utilise l'ironie envers notre société. Ces textes ressemblent davantage à des "fables", car le sous-texte suggère des critiques sur le progrès dans "L'asphalte" ou sur l'élevage intensif dans "Les porcs". La nouvelle "Le Lac" avec un personnage touchant change de registre. Ce dernier atelier consacré aux nouvelles a donc mis en valeur Henry James, Virginia Woolf, Katherine Mansfield et Sylvain Tesson. Par contre, d'autres recueils n'ont pas été lus à cause de l'absence de quelques lectrices. Dommage pour Cesare Pavese, Bernhard Schlink, Elsa Morante et Ludmila Oulitskaia. Ce sera pour un prochain atelier;.. 

vendredi 19 juin 2026

Atelier Littérature, les Nouvelles, 1

 Ce jeudi 18 juin, nous étions en effectif réduit mais malgré tout, l'Atelier s'est tenu avec les courageuses lectrices qui ont bravé la chaleur chambérienne. Le bar-salon ne possèdant pas de climatisation, nous étions tout de même à l'ombre, ce qui était supportable. Le thème du mois concernait le genre littéraire des nouvelles. J'avais proposé une liste de recueils allant de Virginia Woolf à Henry James, d'Elsa Morante à Katherine Mansfield en passant par Sylvain Tesson et d'autres auteurs. Odile Ba a démarré avec la grande, la géniale Virginia avec ses "Rêves de femmes", publiés dans la collection Folio. Notre amie lectrice a beaucoup apprécié la préface qui ouvre le recueil sur les femmes et le roman "Nul doute que, dans la vie comme dans l'art, les valeurs des femmes ne sont pas celles des hommes. C'est pourquoi quand une femme en vient à écrire un roman, elle n'a de cesse de modifier les valeurs établies, pour rendre intéressant ce qui semblerait insignifiant à un homme et trivial ce qui lui semblerait important". Virginia Woolf revendique la liberté créatrice, une nouvelle façon de voir le monde d'un point de vue féminin. Les six nouvelles montrent surtout l'écriture impressionniste de l'écrivaine, fascinée par les "moments d'être", des moments sensoriels passagers dans le quotidien. Pour découvrir son oeuvre romanesque, il faut peut-être commencer par lire ses nouvelles, où l'on note son génie littéraire. Je reviendrai sur ces nouvelles dans mon blog. Un grand merci à Odile Ba d'avoir choisi ce recueil de rêves woolfiens. Danièle a choisi "Le Banc de la désolation et autres nouvelles" d'Henry James" publiés en 1910. Elle a surtout évoqué la nouvelle la plus longue, "Le Banc de la désolation", une histoire d'amour singulière entre un homme qui dit non et une femme qui se venge. Elle réclame une somme d'argent comme dédommagement de la rupture des fiançailles. Cet homme faible s'endette et s'appauvrit toute sa vie. Il va perdre sa femme et ses enfants. A la fin de sa vie, la femme délaissée revient et lui déclare qu'elle va lui rendre l'argent qui a fructifié. Va-t-il accepter ou refuser cette manne d'argent ? Il faut lire cette nouvelle pour savourer l'art subtil d'Henry James. J.-B. Pontalis a écrit la préface du recueil et comme il admire cet écrivain profond, il résume la démarche littéraire de l'écrivain anglo-américain : "L'alchimie de l'art ne serait qu'un remède à l'amour impossible ou interdit, une manière de conjurer la désolation dont l'ultime fleuve est la mort". (La suite, lundi)

mercredi 17 juin 2026

"Les couleurs de l'adieu", Bernhard Schlinck

 Le grand écrivain allemand, Bernhard Schlinck, a publié neuf nouvelles dans le recueil, "Les couleurs de l'adieu", paru en 2022 chez Gallimard. Ces textes sont nimbés de regrets, de remords et de souvenirs douloureux. Le point commun de ces nouvelles réside dans un retour sur le passé qui représente un moment charnière dans la vie des personnages. Des paroles non comprises, des gestes maladroits. L'écrivain interroge ces décisions malheureuses qui scellent les destins des uns et des autres. Dans la première nouvelle, un scientifique de la RDA n'a jamais avoué à son ami qu'il l'avait dénoncé aux autorités. Ce secret est divulgué par la fille de cet ami qui entreprend des recherches dans les archives de la STASI. Comment un passé honteux peut revenir dans un présent soi-disant innocent. Dans une autre nouvelle du recueil, un jeune garçon part en vacances dans une île avec sa mère. Il a découvert qu'elle entretenait une liaison avec un homme qu'il avait repéré sur le ferry. Il ne dira rien à son père, encore un secret lourd à porter. Dans la "Fille aimée", un homme couche avec sa belle-fille qui n'arrive pas avoir d'enfant. Une nouvelle évoque un premier flirt et quand le protagoniste retrouve cette femme aimée dans sa jeunesse, le temps a abîmé cet amour et il ne reste que les regrets. Dans un article sur ce recueil, j'ai relevé ce commentaire : "Au fil de neuf nouvelles, Bernhard Schlink nous entraîne dans un scintillant kaléidoscope d'intériorités et nous interroge sur le sens de ces moments où nous congédions une époque, un rêve irréalisable ou un être aimé". Ces textes fourmillent de non-dits, de choses cachées, de comportements inavouables. L'écrivain allemand, toujours aussi subtil, écrit sur le couple, l'enfant, l'amour, mais aussi, la trahison, la perte d'un être cher, le remords, le hasard. J'ai choisi ce recueil qui porte un oeil lucide et cruel sur la condition humaine dans le cadre de l'Atelier Littérature de juin. 

mardi 16 juin 2026

Escapade à l'île d'Arz, 5

 J'ai toujours été attirée par le mythe des îles et je me souviens encore des Cyclades, une escapade fascinante que j'avais effectuée il y a quelques années : Santorin, Naxos, Mykonos. Evidemment, l'île d'Arz ne ressemble en aucun cas à la Gréce mais, quand même, la notion d'un sentiment d'insularité peut se comprendre quand on vit sans liaison avec le continent durant la nuit. Ma cousine me racontait qu'elle avait connu des voisins qui ne supportaient pas l'isolement provoqué par l'absence de navettes régulières à tout moment. Je crois bien que je n'éprouverais pas ce sentiment, bien au contraire. Un matin, j'ai pris le chemin vers la Plage de la Falaise et j'ai longé la mer jusqu'au moulin à marée de Berno au bout d'une digue, datant du XVIe siècle et restauré par une association. Plus loin, j'ai observé le cimetière à bateaux, un panorama d'une poésie totale avec un ciel brouillé de nuages, un soleil blanc sur un ciel bleu gris. Une aigrette est venue se poser au bord d'une mare pour compléter ce paysage marin, habité par un silence impressionnant. Cet oiseau si gracile voulait certainement me faire plaisir. Je me sentais loin d'un monde voué aux bruits agressifs de nos transports comme à Paris d'où je venais. Mon séjour sur l'île malheureusement trop bref m'a vraiment fourni des "vitamines de bonheur" (titre d'un recueil de nouvelles de Raymond Carver). Je me voyais bien rester dans une petite maison bretonne avec des livres, de la musique et la mer devant moi ! La vertu des voyages réside aussi dans le pouvoir de l'imagination. Je m'inventais une vie nouvelle dans cette petite île, réputée austère, mais si harmonieuse. Mais, pour moi, l'austérité reste une valeur essentielle. Quand je suis partie le matin assez tôt, l'île m'a offert un lever de soleil magnifique et je ressentais un sentiment de nostalgie en quittant le golfe. Mais, je suis sûre que j'y retournerai ! 

lundi 15 juin 2026

Escapade à l'île d'Arz, 4

 Après Vannes, j'ai pris le bateau pour l'île d'Arz. Dès que j'ai quitté l'embarcadère, j'ai senti que je prenais la direction d'un petit paradis marin. Devant mes yeux éblouis par cette beauté naturelle, le Golfe du Morbihan brillait de tous ses lamelles d'argent avec des petits ports de plaisance. J'étais conquise d'emblée par ces paysages sereins et apaisants. Le bateau s'est approché du débarcadère et mon hôtel, "L'escale", se situait à cent mètres. Il m'a fallu très peu de temps pour me rendre compte que tout allait me plaire dans ce lieu, béni des dieux : la simplicité, l'authenticité et le silence. Les visiteurs étaient tous munis de sacs à dos pour entreprendre des randonnées car les voitures sont interdites sauf pour les artisans et les métiers médicaux. Le tour de l'île se pratique dans les sentiers côtiers cumulant une vingtaine de kilomètres, un petit ruban pour les marcheurs professionnels, mais pour moi largement suffisant. Dès ma valise posée, je me suis précipitée sur la plage de la Falaise, qui offre des ouvertures magnifiques sur le golfe, parsemé de barques et de voiliers. Je remarquais le sable avec ces millions de coquillages et j'adore ramasser quelques spécimens. Mais, pas de baignade car la mer me proposait un petit quatorze degré. Un minibus électrique permet d'atteindre le bourg et je l'ai pris pour visiter l'église romane, pleine de charme, datant du XIIe siècle et batie par les moines de Rhyus. Je me suis promenée dans les ruelles du bourg pour admirer les petites maisons de poupée avec leur toit en ardoise et leurs hortensias de toutes les couleurs. Ses 257 habitants ont bien de la chance de vivre sur cet île, appelé l'île des Capitaines car sa population a servi dans la marine dès la fin du XVIIIe siècle. Il reste de belles maisons de maître que l'on repère vite. Dans ce bourg, vit une cousine, Brigitte, âgée de 90 ans, dans sa belle maison face à la mer. Alors que je ne l'ai pas vue depuis de nombreuses années, elle m'a reçue avec joie et elle m'a raconté sa vie sur l'île en insistant sur la solidarité essentielle entre voisins. Il faut une sacrée organisation pour les courses malgré la petite épicerie du bourg. Mais, ma cousine (par alliance) m'a donné une leçon d'optimisme car, malgré le fait qu'elle vit seule, elle conserve un amour de la vie indestructible. Je suppose que vivre en bord de mer provoque souvent une euphorie existentielle, ce que je ressens dès que je marche sur une plage. 

vendredi 12 juin 2026

Escapade à Vannes, 3

 J'avais une raison essentielle pour visiter Vannes car je voulais voir son musée, La Cohue, qui expose une femme peintre que j'apprécie beaucoup, Geneviève Asse (1923-2021). Une grande salle en forme de nef en bois réunit une trentaine d'oeuvres de l'artiste, née à Vannes. Diplômée de l'Ecole nationale des Arts décoratifs de Paris, elle s'engage avec courage comme ambulancière pendant la Guerre. Puis, elle découvre le Paris d'après-guerre et partage avec Nicolas de Staël et Vieira da Silva une "vision esthétique" vers l'abstraction lyrique. Elle a commencé à peindre des natures mortes, puis, s'est glissée dans un bleu gris de la mer et ses toiles bleues avec des lignes grises ou rouges plongent le visiteur dans une contemplation sereine. Dès 1955, l'Etat achète quelques toiles et l'artiste est enfin reconnue à l'international. Elle se retire à l'île aux Moines en 1987 et s'inspire des couleurs du Golfe du Morbihan. Le bleu de Geneviève Asse aux cinquante nuances figure la mer et le ciel, dans une union poétique. Les toiles que j'ai vues provoquent un apaisement certain, une quiétude réelle, une méditation profonde. Sur les murs, des citations de l'artiste accompagnent la mise en scène de cette peinture vibrante d'émotion : "L'air possède une couleur. Bleu : il prend tout ce qui passe", "Solitude : meilleur instrument du peintre". Une petite salle audivisuelle propose le film de Florence Camarroque, réalisé en 2014, sur Geneviève Asse. En le regardant, j'ai remarqué une femme magnifique, subtitle, évoquant sa vie en toute simplicité et avec un certain humour. Après avoir admiré ses tableaux, je n'ai pas porté une grande attention aux peintres bretons du XIXe. Mais, un chef d'oeuvre d'Eugène Delacroix illumine le rez de chaussée : un Christ sur la croix. Je suis partie avec un catalogue de toutes les oeuvres de Geneviève Asse pour me replonger dans son bleu infini dès que j'aurai la nostalgie de la mer... 

jeudi 11 juin 2026

Escapade à Vannes, 2

 Après ma journée à Paris, avec la foule pour horizon, j'ai pris le chemin en train pour Vannes où j'ai enfin respiré le bon air marin même si la ville n'est pas exactement située au bord de la mer mais au bout d'un bras de mer, une sorte de canal "ombilical". Quelle belle cité ! J'ai découvert la cité bretonne en me baladant dans les rues pavées. J'ai franchi des portes médiévales, observé les fortifications, admiré les maisons à colombages colorées. Pôle économique et universitaire, Vannes affiche une prospérité que l'on remarque dans le centre ancien, pourvu de nombreux magasins pour touristes. J'ai vite ressenti une qualité de vie très palpable tout au long de ma découverte. Au Moyen Age, Vannes est devenue une grande place marchande. En 1532, l'acte d'adhésion du Duché de Bretagne au Royaume de France est signé à Vannes. Les Vannetais semblent bien heureux de vivre dans cette capitale de la Bretagne Sud. Le port abrite des voiliers qui donnent déjà le goût du large très proche. Quand je me suis retrouvée ce samedi dernier, l'équipe de rugby a gagné sa place dans le Top 14, un événement formidable pour tous les amateurs de ce sport. Je croisais des enfants munis de drapeaux et cette ambiance bon enfant donnait à la ville un air de fête. Dans cette cité de 60 000 habitants, la fête du soir s'est déroulée à merveille sans dommages, ni problèmes. Le monde du foot devrait prendre exemple... J'ai, évidemment, visité le musée des Beaux-Arts et je réserverai un billet complet sur cet espace culturel important. Comment terminer cette journée ? En dégustant de très bonnes crêpes, croquantes et originales à la Crêperie Saint-Guenhaël (merci au Routard sur le Morbihan). Une gourmandise appréciable après une balade intensive. 

mercredi 10 juin 2026

Escapade culturelle à Paris, 1

 Avant de découvrir le Morbihan, je suis passée par Paris pour un bain culturel en visitant le Louvre dans l'après-midi. En novembre dernier, lors de mon séjour parisien, la grève du personnel avait entraîné la fermeture du musée. En juin, je ne m'imaginais pas la masse touristique dans cette institution de prestige mais si mal en point. J'ai quand même franchi les portes sans trop d'attente mais, sous la pyramide, une foule compacte m'a un peu étouffée. J'ai réussi à visiter la belle exposition sur Michel Ange et Rodin, deux génies de la sculpture. Puis, l'aile Denon m'attendait pour revoir avec plaisir la peinture italienne : Botticelli, Léonard de Vinci, Raphaël, Caravage et d'autres artistes et je ne m'en lasserai jamais. La Joconde attirait des centaines de touristes dans cette salle moyenne et il est impossible d'apprécier les oeuvres magnifiques de Veronese, du Tintoret quand on voit tant de touristes réaliser des selfies pour montrer qu'ils ont vu la mythique Mona Lisa. Heureusement, le Louvre a prévu des travaux pour renouveler la présentation de la Joconde dans une salle à part. Pour retrouver un semblant de calme, j'ai fui vers mes "grecs" où je savais que cet espace serait moins envahi. J'ai revu avec plaisir les statues, les vases, les fresques, etc. Je suis restée deux heures au Louvre et j'avoue que je préfère de loin les musées à taille humaine. Un phénomène de saturation opère dans le cerveau qui ne peut plus engranger les images. Ensuite, j'ai traversé les jardins des Tuileries avec la foule habituelle qui recherche la fraicheur sous les arbres du jardin. La Place de la Concorde était accaparée par une "fanzone" de Roland-Garros avec un écran géant ! Ah, le sport est roi dans notre société contemporaine, une nouvelle religion. Le soir, j'ai assisté à un concert sur Haendel au Théâtre des Champs-Elysées. La qualité de l'orchestre et des sopranos est toujours au rendez-vous dans ce théâtre magnifique. Voir Paris en juin ne m'a pas convaincue de revenir à cet époque. Je préfère l'hiver pour savourer la capitale. En revenant vers mon hôtel, j'ai remarqué une "forêt urbaine" étonnante, proche de la gare Montparnasse. Je ne connaissais pas ce concept écologique et je ne parlerai pas de la couverture du Pont-Neuf que j'ai aperçue, une opération artistique vraiment inutile... Le lendemain, je prenais le train pour Vannes, une escapade bien plus respirante que Paris.