Toujours dans le cadre de l'atelier Littérature de janvier sur le thème de la musique, j'ai lu récemment "Le Fracas du temps" de Julian Barnes, publié au Mercure de France en 2016. Le personnage central du roman se nomme Dimitri Chostakovitch, un musicien célèbre dans le monde entier (1906-1975). La question posée par l'écrivain anglais concerne la place des artistes dans un univers totalitaire. Dans la société stalinienne russe, il n'est pas question de contester la politique des gouvernants. Le musicien, l'un des plus grands compositeurs du XXe siècle, a composé un opéra, "Lady Macbeth de Mtsensk", un succès retentissant dans les grandes capitales occidentales. Mais ce succès dérange Staline qui n'a pas du tout apprécié cette oeuvre musicale à Moscou. Le musicien comprend qu'il est rentré en disgrâce et il se prépare à passer le reste de sa vie en prison. On ne plaisante avec la ligne du parti et de sa conception de la culture de classe. La Pravda rejette aussi cette musique nouvelle, considérée comme des divagations tonitruantes de Chostakovitch. Marié, père d'une petite fille, le musicien se poste dans la cage d'escalier pour épargner son arrestation humiliante à sa famille. Par miracle, il échappe au pire car, en pleines purges staliniennes, l'officier qui devait l'arrêter a été exécuté ! Il comprend qu'il doit s'adapter au régime communiste pour survivre. Il se pliera à leurs exigences et composera des musiques de film selon leurs directives. Cet homme, piégé par la terreur communiste, est-il lâche ? Comment un artiste peut-il accepter de telles compromissions ? Julian Barnes ne juge pas le comportement du musicien. En 1960, Kroutchev l'obligera à s'inscrire au Parti. Ce roman décrit un monde absurde, kafkaien, plongé dans une terreur permanente. Le compositeur a vécu avec la peur et il meurt à 69 ans d'épuisement moral, décu de lui-même et de ses angoisses. Julian Barnes décrit un homme brisé par le système soviétique qu'il détestait. Seule, la musique le sauvait : "La musique reste un langage secret qui permet de dire des choses".