Vassili Grossman tente une explication sur le totalitarisme : comment des hommes et des femmes ont-ils subi des décennies de soumission, "de servitude volontaire" à un ordre politique abominable, le stalinisme à l'égal du nazisme ? Il établit une liste de "Judas", ceux qui ont dénoncé, trahi leurs proches et leurs amis pour plaire au régime. Des complices impardonnables. Peut-être, suggère l'auteur, n'avaient-ils pas le choix car ils étaient en danger de mort. Il évoque tous "ces hommes qui ne souhaitaient de faire de mal à personne, mais toute leur vie avaient fait du mal". Il s'interroge sur la relation entre le servage sous les Tsars et le fanatisme politique comme si le peuple russe était condamné à la dictature autoritaire et ne vivrait jamais dans une démocratie. Son personnage principal, Yvan, traverse le pays, de Leningrad à Moscou. Il espérait revoir sa fiancée mais, il passe devant chez elle sans la rencontrer. Elle a refait sa vie et n'a plus donné de ses nouvelles. Quand il arrive à Kiev, il se souvient de la famine qui régnait dans la ville pendant la chasse aux "Koulaks", ces paysans aisés, tous déportés dans les goulags. Les pages consacrées à cette famine terrible démontrent l'horreur du régime soviétique : "L'histoire de la vie, c'est l'histoire de la violence invaincue, insurmontée. La violence est éternelle et indestructible". A partir de ce constat lucide et pessimiste, l'auteur dresse un portrait du père fondateur, Lenine, un homme pourtant cultivé, aimant la littérature et la musique. Comment a-t-il provoqué ce tsunami de malheurs ? Vassili Grossman analyse cette obsession du Bien qui se termine par la manifestation du Mal quand on compte les millions de victimes d'un "idéal" politique. Il évoque son modèle en la personne de Tchekhov : "Il a fait entrer dans nos consciences toute la Russie dans son énormité : des hommes de toutes les classes, de toutes couches sociales, de tous les âges. Il a dit que nous sommes avant tout des êtres humains". Pour l'écrivain, "seule la bonté individuelle est possible". Ce roman testamentaire d'une lucidité implacable se lit avec une gravité certaine mais pour comprendre notre monde contemporain, il faut ouvrir des livres éclairants, des livres profonds, qui stimulent notre curiosité intellectuelle. Je retiens de cette lecture une leçon de vie car sans liberté, sans courage et sans héroïsme, la soumission provoque des catastrophes humaines. Un livre à découvrir, un chef d'oeuvre.
des critiques de livres, des romans, des moments de lectures, des idées de lecture, lecture-partage, lecture-rencontre, lectures
mercredi 29 juillet 2026
lundi 27 juillet 2026
"Tout passe", Vassili Grossman, 1
Je n'avais jamais lu Vassili Grossman (1905-1964) et en découvrant un article sur lui, signé d'Alain Finkielkraut dans son essai littéraire, "Un coeur intelligent", j'ai ouvert son roman "Tout passe", publié en 1970 et disponible en livre de poche. Une amie lectrice de l'Atelier, Odile, avait évoqué avec enthousiasme son oeuvre majeure, "Vie et destin", son chef d'oeuvre absolu. Le roman, "Tout passe" est le dernier texte de l'écrivain russe, mort d'un cancer en 1964. Le KGB a détruit tous ses écrits dès 1960. Ce texte est considéré comme son testament, un testament humaniste et politique car le mot qui revient sans cesse dans ce roman, ce mot si essentiel dans notre vie, c'est la liberté : "Et pourtant, au milieu des tourments et des affres, dans la vase et dans la boue de la vie concentrationnaire, la liberté était la lumière et la force des âmes captives. La liberté était immortelle". Le personnage central, Ivan Grigoriévitch a passé trente ans dans les goulags et retourne dans sa ville natale dans une Russie poststalinienne de Kroutchtchev. Les camps se sont plus ou moins ouverts et les détenus rentrent chez eux. Lors de son périple de retour, Ivan croise des paysans, des soldats, des inconnus qui lui racontent la vie souvent chaotique et tragique qu'ils ont menée au temps de la dictature stalinienne. Ce brillant étudiant en mathématiques remarque déjà dans le train les nouveaux technocrates, les privilégiés du régime communiste et il ressent un "sentiment de solitude sans remède". Il retrouve un cousin germain, Nicolaï, biologiste reconnu, un des complices du stalinisme. Yvan est troublé par cet accueil hypocrite : "Les vieux brodequins de l'homme qui surgissait du royaume des camps tranchaient avec le monde des parquets cirés, des tableaux, des lustres et des bibliothèques". Dans leurs retrouvailles décevantes, il est question de la lamentable affaire des blouses blanches en 1953 quand Staline a déporté des médecins juifs innocents, accusés des pires crimes. De l'antisémitisme effroyable du totalitarisme stalinien. Le cousin d'Yvan a complaisamment accepté ce mensonge politique et ne peut pas avouer sa lâcheté. Refusant l'hospitalité de son cousin, Yvan repart sur les routes. (La suite, demain)
mercredi 22 juillet 2026
"Le système de l'argent", Daniel Rondeau, 2
Ce roman mondialiste et au parfum balzacien révèle des vérités incommodantes sur la rapacité des uns et sur la générosité des autres. La société fonctionne toujours ainsi depuis des millénaires et ce phénomène ne cessera jamais. Sigmund Freud dans son "Malaise dans la civilisation" démontrait que l'humain était doté d'une agressivité native et que, seule, la civilisation permet de juguler. Quand Daniel Rondeau dénonce avec finesse les dégâts des prédateurs financiers, il évoque aussi dans ce roman-fleuve, la faiblesse des Etats, les trafics de drogue, la caste des privilégiés, la perte de l'identité européenne face aux blocs impérialistes. Une glissade entropique, subie par nos sociétés occidentales. Le projet de ce Christian Alexander Smith, un leader de la Silicon Valley, un "techno fasciste", ressemble à un hold-up d'un territoire qui lutte pour conserver sa culture et son patrimoine. Il songe aussi à acquérir des terrains en Lybie. Le roman prend de l'ampleur quand la machine infernale se délite grâce à la résistance de la population locale. L'écrivain établit un bilan noir de notre présent avec l'échec de la globalisation quand les citoyens sont interchangeables, déracinés, identiques et forment une armée de consommateurs sans idéal. Luc Desanges, notre révolutionnaire reconverti au "système de l'argent" orchestre cette comédie humaine affligeante : "J'étais devenu le commentateur de l'Evangile. L'Evangile de la vision globale, de l'audace, de l'intelligence suprême du "big business", Evangile de la multiplication de l'argent qui rentre". Ce personnage d'un cynisme redoutable sera quand même ébranlé par l'amour pour une jeune femme de vingt ans, mais, qui finira par le quitter. Daniel Rondeau offre aux lecteurs un roman-monde où se mêlent l'Histoire et des destins individuels dans une "vigoureuse trame romanesque, porté par de solides personnages". Une question surgit à la fin de cette lecture : "Dans quel monde vivons-nous ?".
lundi 20 juillet 2026
"Le Système de l'argent", Daniel Rondeau, 1
Je viens de terminer la lecture d'un roman "à l'ancienne", "Le système de l'argent" de Daniel Rondeau, publié récemment chez Grasset, romanesque en diable, subtil politiquement et d'une écriture classique élégante. Le personnage principal, Luc Desanges, est un ancien "mao", un militant révolutionnaire dans sa jeunesse. Comme le temps passe, il se retrouve septuagénaire, recasé dans le commerce des livres rares et anciens et le petit livre rouge de son idole Mao est bien oublié. Il a pillé des bibliothèques privées au Portugal pendant la révolution des Oeillets dans les années 70. Cinquante ans plus tard, il a renoncé à tous ses idéaux et ne cultive que le cynisme. Il est approché par un milliardaire, Christian Alexander Smith, un jeune de la Tech, des "startups". Ce self made man insupportable à la trentaine triomphante et méprisante lui présente un projet ambitieux concernant une vallée perdue dans le Sud de la France. Il lui déclare alors : "J'ai besoin d'un vieux, pour inspirer confiance. Des vieux comme toi, je n'en connais qu'un. Pendant toute ta vie, tu as réussi à oublier le petit garde rouge que tu étais dans la jeunesse, le justicier des usines, le casseur de flics, le voleur de bibliothèques, l'ami des pauvres. Et tu as réussi à ne plus croire en rien. C'est très fort. Tu es un monstre, Lux. Quelqu'un qui ne croit en rien est capable de tout". Le narcissique jeune homme se définit comme un progressiste et pour réaliser cette utopie orwellienne, il lui propose le rôle de coordinateur pour acquérir des zones franches pour que les nantis s'y installent hors du contrôle des états en vivant dans leurs domaines dits écologiques protégés par une milice local. Luc est devenu riche en vendant ses livres et il s'est retiré dans une petite île de l'archipel de Malte. Il sort donc de son ermitage de luxe pour piloter un commando d'experts pour faire main basse sur les médias, les hauts fonctionnaires, les instances européennes, les milieux politiques, en bref, le monde d'en haut, des décideurs, des financiers. des influenceurs. Le monde d'en bas regroupe les habitants de la vallée, le maire du village, les citoyens ordinaires. Le "système de l'argent" dans toute son indécence et dans toute son obscénité. (La suite, demain)
vendredi 17 juillet 2026
"Inventer sa chambre à soi", Chantal Thomas, 3
Chantal Thomas consacre la troisième partie de son essai à Patti Smith, une écrivaine américaine et aussi une chanteuse de rock très puissante. Je me souviens encore de son concert à Biarritz dans les années 70 et j'étais captivée par sa fougue vitale et par ses chansons cultes. Evidemment, j'etais dans ma jeunesse et mes goûts ont évolué depuis car je n'écoute plus que du "classique", en particulier du baroque. Patti Smith, au fond, ressemble bien à une soprano rockeuse, une figure vivaldienne d'aujourd'hui. Et, depuis cinquante ans, elle demeure la même icône universelle. Dans l'essai, elle symbolise la liberté dans sa façon d'exister. Elle adore la littérature, surtout Rimbaud car elle a acquis la maison où est né le poète à Charleville-Mézières. Sa prédilection pour les cafés du monde entier appartient à sa légende urbaine : "Les cafés offrent une alternative à la quête d'un lieu où se poser hors environnement quotidien, familial, de couple. (...) Parenthèse essentielle à une souple cohérence avec soi-même, îlot d'une solitude intérieure irréparable du dehors. Plaisir clandestin". Patti Smith a raconté ses cafés dans "Mr Train", à Vienne, à Amsterdam, à Sydney et à travers le monde. Fidèle à sa vie de bohême, la chanteuse aime ses lieux où elle se ressource sans cesse pour "garder son élan". Chantal Thomas a choisi trois femmes dans trois époques différentes et avec trois façons d'exprimer leur sentiment de liberté lié à un lieu, une chambre à soi. La création artistique dépend de ce postulat : avoir son chez soi, cultiver l'esprit de liberté. Chantal Thomas, avec son élégance et sa discrétion, glisse dans ses pages ses propres désirs d'indépendance, et montre aussi son admiration envers ces "soeurs" géniales. Avoir un lieu à soi pour penser, pour écrire, pour rêver, pour lire, un programme d'une infinie bien-être pour cultiver la liberté d'être au monde, menacée par tant de dictatures religieuses et politiques actuelles. Un essai très agréable à lire et qui donne envie redécouvrir Virginia Woolf, Colette et Patti Smith. Des lectures idéales pour cet été.
jeudi 16 juillet 2026
"Inventer sa chambre à soi", Chantal Thomas, 2
Virginia Woolf a évoqué sa maison de St Yves en Cornouailles dans son chef d'oeuvre, "Vers le phare", des années de bonheur en famille au bord de mer. Chantal Thomas relie les deux écrivaines par l'amour de leur enfance ancrée dans une maison de famille : "La maison d'enfance de Colette, à Saint-Sauveur en Puisaye en Bourgogne, brille dans sa mémoire d'une lumière sans équivalent". L'écrivaine a quitté son paradis enfantin sans jamais y revenir mais, l'écriture l'a plongée de nouveau dans ce monde disparu pour elle : sa mère, Sido, règne dans son jardin, entourée de ses enfants et de son mari, des fleurs et des plantes dans un bonheur sensuel et lumineux. Chantal Thomas raconte la vie de Colette dans ses différents appartements à Paris quand elle était "séquestrée" par son mari, Willy, pour l'écriture de ses "Claudine". Elle dépendait de son mari car elle n'avait pas de métier, ni de diplôme. L'écrivaine s'est libérée après treize ans de mariage quand elle a quitté son goujat de mari infidèle et frivole. Ensuite, Colette deviendra indépendante financièrement dans sa vie d'artiste et d'écrivaine. Chantal Thomas décrit la vaillante et sereine vieillesse de Colette dans son appartement du Palais Royal quand elle était immobilisée dans son "divan-radeau", entourée de ses sulfures, de ses livres et de ses bouquets de fleurs. Elle composait sa prose poétique sur son écritoire, avec ses feuilles et ses stylos pour vivre "toutes ses traversées" : "Ainsi, fenêtre ouverte sur le ciel et sur sa mémoire, Colette n'en finit pas de naviguer et, par le lent et délicat, par le subtil tissage de ses mots, nous embarque avec elle". L'essayiste aime se balader dans le jardin du Palais Royal et comme je la comprends ! Dans chacune de mes visites à Paris, je reviens sans cesse dans ce jardin si beau et je m'imagine Colette en compagnie de Jean Cocteau, sur un banc en train de partager un grand moment d'amitié. Un très beau portrait de Colette.
mardi 14 juillet 2026
"Inventer sa chambre à soi", Chantal Thomas, 1
Chantal Thomas, écrivaine et académicienne, consacre son essai éclairant, "Inventer sa chambre à soi" à trois de ses consoeurs : Virginia Woolf, Colette et Patti Smith. Cet essai inédit parait chez Rivages dans la collection "Petite Bibliothèque". Pas d'écriture sans chambre à soi. Cette vérité fondamentale, Virginia Woolf l'a déclarée dans son ouvrage majeur, "Une chambre à soi", publié en 1929. Elle se posait, en pionnière de l'indépendance féminine, des questions essentielles : comment devenir une femme de lettres sans lieu à soi, mais aussi, sans argent et sans reconnaissance. Personne ne peut imaginer que les femmes n'avaient aucun droit jusqu'au début du XXe siècle et surtout aucun accès à l'université et aux études. Chantal Thomas évoque la vie de l'écrivaine anglaise entre un père intellectuel trop centré sur lui-même et une mère aimante, disparue quand la jeune Virginia avait treize ans. Quand elle s'est mariée avec Leonard Woolf, elle a consacré sa vie à la littérature en créant une maison d'édition et en composant son oeuvre géniale. Dans sa maison de campagne de Monk's House, dans le Sussex, elle se mettait en retrait dans un atelier construit dans le jardin : "Un espace idéal, entouré de verdure, apte à procurer la solitude intérieure proprice à la créativité, un lieu aéré " où Virginia écrivait tous les matins. Puis, l'après-midi, elle marchait dans la campagne et écrivait ensuite son journal. Ce temps à soi, dans un lieu à soi, ne signifie pas un geste d'ermite comme le souligne l'essayiste. Virginia Woolf avait aussi besoin de l'agitation de Londres et de ses rencontres amicales très fructueuses pour nourrir ses romans. Chantal Thomas se souvient aussi de ses multiples chambres d'étudiante à Bordeaux et à Paris où elle apprenait la vie en toute liberté, loin du foyer familial. Elle définit son projet ainsi : "J'interroge Virginia Woolf, Colette et Patti Smith sur leur conquête d'un espace à soi qui permette de se réaliser en tant qu'écrivaine et artiste. Mais, plus largement, j'attends de leurs exemples qu'elles nous suggèrent des voies vers la fixation, à chaque fois singulière, d'un point d'ancrage sûr, d'un espace en soi, refuge intérieur, chambre invisible, d'où vivre sa vie".
vendredi 10 juillet 2026
"Murmuration", Sylvie Germain, 2
Dans la deuxième partie du roman, Samuel reprend le chemin de l'écriture en publiant trois romans mais qui ne rencontrent pas l'adhésion espérée d'un large public : "Avec ses histoires de presque-rien à faible teneur en action, en érotisme, en suspense ou en drame, Tarn n'était décidément pas dans l'air du temps". Il s'obstine une nouvelle fois en créant un personnage, Zeno, qui lui ressemble beaucoup : "Il apprenait l'art de la lenteur, de l'ennui et d'une solitude contemplative jusqu'à faire s'épanouir en merveilles les trois fois rien et moins que rien qui jonchent notre quotidien". Son éditrice le congédie et son stock de romans va partir au pilon. Samuel a compris qu'il ne deviendra plus un écrivain reconnu mais cela ne l'empêche pas d'être obsédé par le phénomène de l'écriture. Il dialogue avec ses personnages réels et fictifs, établit un bilan de ses livres et les dernières pages de ce roman aux allures d'un conte ressemblent à une "murmuration", celle des mots de son existence littéraire. Il "voit mots et silhouettes s'emmêler, telle une horde d'étourneaux tourbillonnant dans le ciel". Sylvie Germain avec son style somptueux et poétique compose un portrait d'un écrivain en situation d'échec, mais, ce portrait en négatif se transforme en ode puissante de la littérature. Samuel a tenté, a osé, a essayé et même s'il n'a pas rencontré la reconnaissance, il a consacré sa vie aux mots qui capturent le réel ou l'ombre du réel. Ce roman demande une lecture exigeante et attentive. Il faut même le relire pour appréhender son message : "Cerraines oeuvres sont fortes, mais aucune n'atteint l'os de notre peine, du moins pas sa moelle brûlée et qui continuellement élance, aucune ne suffit à nous apporter vraiment consolation. Un léger apaisement tout au plus, et qui ne dure pas. La brûlure toujours reprend son lancinement". Un très beau roman, singulier, servi par un style inimitable qui met la langue française au sommet digne des plus grands prosateurs.
jeudi 9 juillet 2026
"Murmuration", Sylvie Germain, 1
J'ai lu le dernier roman de Sylvie Germain, "Murmuration', une des voix les plus singulières de notre littérature contemporaine. Elle raconte à sa manière de "conteuse" la vie d'un écrivain raté, Samuel Nart, né dans une famille de taiseux. Il découvre la magie des mots à l'école quand une conteuse leur rend visite. Cette rencontre illumine son enfance : "Il venait d'entrevoir un autre monde fait de mots en fête, d'images extravagantes, de folie douce-acide et d'allègre fantaisie". Il comprend alors que le langage ne se résume pas à échanger que des banalités comme au sein de sa famille. Une deuxième découverte, celle d'un poème de Victor Hugo, lui confirme son émerveillement : "Les mots avaient déboulé en lui ainsi qu'une avalanche de pierres de lave et de fruits d'or". Dans sa jeunesse, il appartient à un groupe, les "rameurs" qui se donne des noms de fleuve et il choisit le Tarn. A l'âge de vingt ans, il publie son premier roman, "Opus incertum" qui atteint un lectorat assez élargi. Son deuxième roman s'avère un échec selon la critique littéraire car trop alambiqué. Son troisième roman retrace l'histoire de sa famille et il dénonce l'ennui, la pauvreté et le manque de curiosité de ses parents. Le jeune écrivain en herbe avait blessé son entourage et après cet épisode malheureux, il abandonne l'écriture : "La vie , la vie comme elle va dans son allant et dans ses méandres, qu'il avait renoncé à mettre en scène dans des proses romanesques". Samuel renonce donc à l'écriture et se consacre à sa "vraie vie", celle de ses amours successifs : Sigrid, une femme fantasque, Mathilde, une mère célibataire et Elsa, une journaliste, reporter de guerre, figure émouvante dans le roman. Elsa se suicidera pour échapper à "la folie humaine", "délivrée du chagrin et de la peur". Chacune de ses compagnes l'incite à se remettre à sa passion des mots mais, il refuse d'écrire. (La suite, demain)
mercredi 8 juillet 2026
"Une vie bouleversée, journal 1941-1943", Etty Hillesum, 2
Dans le journal d'Etty Hillesum, j'ai surtout été frappée par ses notations sur les restrictions des droits et des persécutions des juifs néerlandais. Ils étaient pourchassés par la Gestapo, avaient perdu la liberté de circuler, de travailler, de respirer. Elle raconte ses éternelles marches à pied car le tramway leur était interdit. Les parcs aussi, et bien d'autres lieux de vie. A sa demande, elle travaille dans le camp de regroupement et de transit de Westerbork pour assister les plus démunis d'entre eux. Son témoignage sur la vie de ce camp de transit appartient désormais à l'histoire universelle. Elle aura des permissions pour quitter ce camp mais elle sera arrêtée et déportée à Auschwitz. Sa quête spirituelle en constante évolution occupe une grande place essentielle dans son journal et son amour de la vie malgré le malheur se retrouve dans de nombreuses réflexions : "On est chez soi. Partout où s'étend le ciel on est chez soi. En tout lieu de cette terre on est chez soi, lorsqu'on porte tout en soi". Malgré ses tourments incessants, provoqués par la situation de son pays en guerre, elle reste obsédée par la paix, une condition nécessaite à une vie normale : "Si la paix s'installe un jour, elle ne pourra être authentique que si chaque individu fait d'abord la paix en soi-même". Sa foi la maintient dans un état mental d'une force inouie. Mais aussi, la littérature en la personne de Rilke qu'elle cite très souvent dans son texte. Dans le camp de transit, alors que tout pourrait l'emporter dans un désespoir absolu concernant les humains en proie à la folie meurtrière, elle conserve son amour de la vie, des autres et de Dieu, ce qui la rattache au christianisme : "J'ai rompu mon corps comme le pain et l'ai partagé entre les hommes". Elle meurt à Auschwitz ainsi que ses parents et un de ses frères. Elle aura connu l'horreur du nazisme, de l'antisémitisme, de la guerre mondiale mais, en lisant ce très beau journal poignant, Etty Hillesum écrit : "Je suis une femme heureuse et je chante les louanges de la vie, oui vous avez bien lu, en l'an de grâce 1942, la énième année de guerre".
mardi 7 juillet 2026
"Une vie bouleversée, journal 1941-1943", Etty Hillesum, 1
Cela fait des années que je me devais de lire "Une vie bouleversée" d'Etty Hillesum. J'ai rattrapé cette erreur en me plongeant récemment dans ce journal intime, écrit entre 1941 et 1943. La jeune femme juive, née à Middelbourg dans les Pays-Bas en 1914, évoque son expérience quasi mystique en ces temps sombres, obscurantistes quand son pays subissait le nazisme et appliquait les lois contre les Juifs. Ce document exceptionnel au même titre que celui d'Anne Frank devrait étre lu par la jeunesse d'aujourd'hui. Etty va mourir à Auschwitz le 30 novembre après avoir été enfermée dans le camp de transit de Westerbork d'où elle envoie des lettres émouvantes à ses amis. Son témoignage a connu un succès foudroyant lors de sa publication en 1981. Comment relater cette expérience unique dans son genre d'une femme qui, malgré l'horreur de la Shoah, conserve sa foi en l'homme et en son Dieu ? Au fond, cette femme de vingt-sept ans a montré un héroïsme stoïque en composant un récit sur sa vie "bouleversée". Sa famille juive libérale lui a donné une éducation d'excellence. Son père était docteur en lettres classiques et proviseur. Sa mère d'origine russe, avait fui les pogroms russes en 1907. Ses deux frères deviendront médecin et pianiste. Etty entretient parfois des relations difficiles avec sa mère, réputée dominatrice. Elle découvre l'hébreu au lycée et suit des études de droit public. Mais, elle est surtout douée pour les langues dont le russe et l'allemand. Elle fréquente les milieux progressistes de l'époque et mène une vie amoureuse en toute liberté. Elle cherche aussi un sens à sa vie et bascule parfois dans des périodes dépressives. En 1940, les nazis envahissent les Pays-Bas. Dans son journal, elle raconte sa relation thérapeutique avec Julius Spier, psychologue influencé par Jung qu'Etty considère comme son "accoucheur d'âme". Le psychologue l'incite à écrire un journal pour reprendre confiance en elle car elle ressentait "la pénible sensation d'un désir insatiable devant la beauté des êtres et du monde". Elle entretient une relation complexe avec lui en tant que patiente, élève, secrétaire et amante. (La suite, demain)
lundi 6 juillet 2026
"Pensées collées", Georges Perros, 2
Dans ce recueil, "Pensées collées", Jean-Pierre Siméon a choisi quelques citations significatives qui résument l'art d'écrire de Georges Perros. Dans la préface, l'auteur-cueilleur définit la prise de notes de l'écrivain : "La note à la Perros a pour principe absolu d'être ce qu'elle est, imprévue, inachevée, elliptique, énigmatique parfois, rieuse souvent, autodérision incluse". Ces notes qu'il qualifie "d'inestimables" proposent au fond un mode d'être car ses "pensées traversantes, ses idées surgissantes, ses intuitions fulgurantes" se traduisent dans une prose limpide, lumineuse et percutante. La vie à Douarnenez, une vie intense et libre, l'inspirait et lui accordait un grâce, celle d'incarner une vision poétique du quotidien. Il ne faut pas considérer ce poète comme un maître à penser car il n'assenait pas de vérités absolues, ou de moraliste, lui qui n'a jamais fait la morale à personne. Il détestait les enfermements idéologiques et les systèmes, clés en main. Pour savourer ce poète breton d'adoption, voici mes notes préférées : "J'ai l'esprit de fuite", "Nous sommes des tombeaux. Ceux des êtres qu'on a aimés"; "Le silence est comme un bloc de glace que la parole fait fondre", "On écrit parce que personne n'écoute". Georges Perros comme tous les écrivains a toujours consacré son temps à la lecture, un art de vivre à haute altitude. : "Je ne dirai jamais de mal de la littérature. Aimer lire est une passion, un espoir de vivre davantage, autrement, mais davantage que prévu". Ce recueil permet de découvrir cet auteur trop oublié. J'avais visité Douarnenez et je m'étais rendue devant sa tombe pour lui rendre hommage. Ce Folio m'a donné envie de relire les trois volumes des "Pensées collées" qui m'attendent sagement dans ma bibliothèque. Cette lecture est dans mon programme de l'été.
vendredi 3 juillet 2026
"Pensées collées", Georges Perros, 1
La collection Folio à 3 euros propose des romans courts, des nouvelles, des récits brefs. Chez mon libraire, j'ai trouvé récemment les "Pensées collées" de Georges Perros (1923-1978), une sélection de citations choisies par Jean-Pierre Siméon. Les ouvrages de cet écrivain discret m'accompagnent depuis très longtemps et je pense que je les conserverai toujours comme les oeuvres de Virginia Woolf, de Proust, de Pascal Quignard et de Milan Kundera. J'allais oublier ma Colette et ma Marguerite Yourcenar et les classiques, etc. Georges Perros était un ami de Gérard Philippe et de Jean Vilar. Le monde du théâtre lui a ouvert les portes de la littérature. Poète avant tout, il commence à publier ses "Papiers collés" en 1961 chez Gallimard. Il s'installe à Douarnenez avec son épouse et ses trois enfants. Sa littérature dite "fragmentaire" mélange des notes et des réflexions, des pensées, des études sur des écrivains dont Kafka, Holderlin, Rimbaud. Chez cet écrivain si singulier et si touchant, l'humour et la dérision se nichent dans chacune de ses pensées. Certains critiques littéraires le comparent à Chamfort, Joubert ou Cioran. Le poète de Douarnenez a toujours préféré le grand large breton aux salons parisiens et il a choisi une vie libre, au plus près du réel et au centre d'un quotidien poétisé. Il écrivait : "Ce que j'écris est à lire dans un train, par un voyageur qui s'ennuie, et qui trouve sur la banquette, oublié, un de mes livres". Ik se sentait un peu clandestin dans son milieu des lettres, ne produisant pas de romans ou de nouvelles. Pas de fiction mais du réel réinventé dans ses "Papiers collés". Un critique a qualifié l'acte de lecture perrosien : "Lire Georges Perros, c'est à la fois entendre une voix reconnaissable entre toutes et se laisser emporter par une pensée sans cesse en mouvement, qui se rétracte et se déploie contre le ressac". (La suite, lundi)
jeudi 2 juillet 2026
"Les Etrangers", Sandor Marai
L'été dernier, j'avais lu le journal intime en trois volumes de Sandor Marai que j'avais beaucoup apprécié. J'ai été négligente avec cet écrivain hongrois que j'ai méconnu pendant des années. J'aime découvrir même tardivement des "planètes" littéraires et dans la galaxie des mots, cet écrivain hongrois tient une place conséquente. J'ai donc commencé la lecture de ses romans et j'ai découvert "Les Etrangers", publié en 1926. Un jeune Hongrois de 27 ans dont on ne sait ni son nom, ni son prénom, a passé un doctorat de philosophie. Il quitte son pays pour Paris, la ville-monde, après une année d'études à Berlin. Son séjour en France va durer deux ans entre Paris et la Bretagne. Dans la capitale, le narrateur fréquente les cafés, les hôtels et les cabarets dans une ambiance cosmopolite. Pourtant, il souhaite visiter les grands sites culturels comme le Louvre mais il manque de volonté et choisit une vie de bohème. Il rencontre surtout des étrangers comme lui : un Albanais, un sculpteur russe, une Danoise qui écrit des livres pour enfants. Ils survivent tant bien que mal dans le Paris des Années folles. Le narrateur se laisse porter par les événements, semble plonger dans l'inaction et se sent étranger avec lui-même et ce portrait d'un homme indécis rappelle le héros absurde d'Albert Camus. Il ne donne pas de nouvelles à sa famille et n'envisage pas son retour au pays. Il parvient à établir une relation amoureuse avec une femme qui l'embarque en Bretagne dont elle est originaire. Ce séjour breton donne au roman une "respiration" bienvenue, loin de Paris et de ses mirages. Eva, la jeune femme, quitte le jeune homme, trop étrange à son goût, pour un jeune artiste. A la fin du roman, il quitte la France et retourne dans son pays. Sandor Marai dresse le portrait d'un homme "invisible", fuyant les responsabilités et non engagé dans les relations humaines. Il interroge avec une certaine ironie l'exil, le statut de l'étranger, l'identité, l'Europe. Ce roman profond résonne encore aujourd'hui et l'écrivain d'un esprit "mitteleuropa" si proche de Stefan Zweig, raconte aussi ses années parisiennes qu'il a vécues dans les années 30.
mercredi 1 juillet 2026
"Retour à Balbec', Renaud Meyer
Je viens de lire "Retour à Balbec" de Renaud Meyer, publié chez Buchet-Chastel. Ce texte ressemble à une rêverie charmeuse et charmante. Le personnage principal, Samuel Pakhchelian, un pianiste de renommée mondiale, s'est trouvé un nouveau défi : jouer toute l'oeuvre de piano de Debussy au cours d'un concert de douze heures. Mais, quand il se retrouve au Carnegie Hall de New York, il renonce à son projet et disparaît de la scène musicale. Sa grand-mère, Mayrig, vient de mourir et le jeune virtuose qui lui doit tout, s'effondre moralement. Sa propre mère avait choisi sa carrière d'actrice au détriment de son fils. Dix ans plus tard, il accepte l'invitation d'un festival à Balbec, une station balnéaire où il passait ses étés en compagnie de sa grand-mère. Il adorait cette femme avec laquelle il était très proche. Ce lien d'une intensité profonde revient comme une basse continue dans le roman. Alors qu'il se balade sur la plage, il rencontre sur la terrasse d'un ancien hôtel une vieille dame qui lui rappelle la sienne. Elle aussi, de son côté, croit reconnaître le petit Samuel, cet enfant qui venait à Balbec en colonie de vacances. Ils vont alors revivre la relation première entre l'enfance heureuse de Samuel et l'amour de cette femme pour la musique et pour la mer. Au fil des pages, cette relation réinventée s'installe dans une dimension parallèle, "un espace-temps suspendu". Cette histoire fantasmée évoque Marcel Proust avec la référence de Balbec et Marguerite Duras dans son appartement des Roches Noires de Trouville-sur-mer. Ce roman subtil et délicat se transforme en rêverie littéraire et musicale. Renaud Meyer rend un hommage au pouvoir des livres, de la musique et de la mer. Marguerite Duras a écrit : "Regarder la mer, c'est regarder le tout". Cette quête nervalienne des souvenirs d'enfance possède un charme certain. A lire cet été, à l'ombre dans un jardin ou sur une plage...