jeudi 27 août 2026

"Quelque part en mer", Dörte Hansen

 J'ai découvert un roman attachant, traduit de l'allemand, "Quelque part en mer", de l'écrivaine Dörte Hansen. Quelque part entre Zélande, Frise et Jutland, au large de la péninsule danoise, un homme avec sa barbe de pirate et un petit anneau à l'oreille, largue les amarres de son bateau. Sa mère l'attend dans sa voiture sur le port. Cet homme, Ryckmer Sander, a perdu sa licence de capitaine à cause de son alcoolisme. Il s'amuse à plaire aux touristes avec son apparence de loup de mer. Sa mère le ramène chez elle en traversant la ville avec ses restaurants en cabines de bateau. Le tourisme a triomphé dans cette île qui ressemble à une île bretonne dans le Morbihan. Comment concilier la vie authentique de l'île avec l'afflux permanent de touristes ? Hanne Sander accueillait les continentaux dans sa maison transformée en chambres d'hôtes. Ce travail la rendait heureuse. La famille Sander se compose aussi de la fille, Eske, infirmière rebelle, qui aime les couchers de soleil et qui déteste les touristes envahisseurs. Henrik, le benjamin, n'a jamais quitté l'île et se consacre à créer des oeuvres d'art à partir de bois flotté, d'os d'oiseaux, de filets de pêche et d'autres éléments échoués sur les plages. Le père a choisi de vivre dans une cabane de pêcheurs et il se consacre à la naturalisation des oiseaux. Hanne s'occupe du musée ethnographique de la ville. L'écrivaine s'attache aussi à la vie du pasteur de l'île, doutant de son sacerdoce et étant separé de sa femme et de ses filles. Un événement va bousculer tous ces personnages : l'échouage d'une baleine sur une plage de l'île. Une métaphore de la vie des îliens. Ces habitants sont attachés à leur île malgré une vie souvent difficile. Dans ce roman, la mer magnifiquement décrite, berce leurs espoirs et aussi leurs angoisses. Ces habitants souvent taiseux se battent pour leur survie dans cet espace si convoité par les urbains et par les touristes de passage. Comme j'ai passé quelques jours sur la merveilleuse île d'Arz en juin dernier, cette lecture a revivifié mes souvenirs car j'imaginais la vie de ces hommes et de ces femmes, leurs liens familiaux, leurs relations sociales assez limitées, leur travail. Dans ce livre, j'avais l'impression de pénétrer dans ces petites maisons parfois cachées, entourées de rangées d'hortensias. Une immersion rafraîchissante, balayée par l'écume marine et l'odeur salée de la mer. Avec ce livre, j'ai prolongé mon été dans cette île de la Mer du Nord.   

mardi 25 août 2026

"Mer intérieure", Christophe Ono-dit-Biot, 2

La passion de Christophe Ono-dit-Biot pour la mer ne connait pas de limite. Nageur émérite, il pratique  aussi la plongée sous-marine car, "S'immerger, c'est renaître" pour revivre "la bienfaisante tiédeur du ventre maternel". Son exploration des eaux marines lui apporte des connaissances incomparables : "Je tiens la mer pour une bibliothèque liquide à en feuilleter les pages d'écume, peuplées de créatures fascinantes, nous devenons année après année plus sages et plus heureux". Ces voyages en profondeur lui apportent une "expérience religieuse de communion avec le monde". La mer offre alors pour l'auteur une certaine idée de l'infini, ce sentiment océanique si bien décrit par Romain Rolland. Evidemment, il évoque le héros par excellence de la Méditerranée, Ulysse, incontournable marin odysséen, qui domine les épreuves de la vie en donnant l'exemple du courage humain face à l'adversité. Les références littéraires parsèment le texte avec le capitaine Achab, l'inoubliable personnage de Moby Dick, l'Atlantide de Pierre Benoit, le capitaine Nemo, etc. L'auteur consacre des chapitres aux créatures marines fascinantes comme les baleines, les poulpes, les dauphins et il n'oublie pas le dieu grec, le terrible Poséidon. Le saccage de l'univers marin est dénoncé aussi avec l'empoisonnement par le plastique et par d'autres déchets toxiques, provoqués par la pêche intensive. Si la "mer meurt, c'est aussi un imaginaire qui meurt", et Christophe Ono-dit-Biot désire protéger la mer, considérée comme un sanctuaire, un "refuge des grands secrets du monde". Un critique littéraire a proposé les termes "intime et cosmique" pour qualifier la démarche poétique et documentée de l'auteur au sujet de l'univers marin. "Mer intérieure" ne peut que procurer un grand plaisir de lecture à savourer avant la rentrée et ses turbulences habituelles. Prendre le large sans bouger de chez soi, une aubaine à saisir. 

lundi 24 août 2026

"Mer intérieure", Christophe Ono-dit-Biot, 1

 Christophe Ono-dit-Biot vient de publier une histoire commentée de l'Odyssée, un ouvrage intelligent "romanesque en diable" pour tous ceux et celles qui n'ont pas lu le texte original d'Homère, composé de 12 000 vers. Comme le film de Christopher Nolan est un grand succès auprès du public, ce livre ne peut que compléter la séance de cinéma. Et après, se lancer dans la lecture de l'Odyssée dans la version de Victor Bérard. Cet écrivain, passionné par la Grèce, voue aussi un culte à la mer et son essai, "Mer intérieure", publié chez l'Observatoire en 2025, se lit avec un très grand plaisir, surtout dans cette période estivale. L'essai se compose de chapitres brefs et percutants sur l'univers marin vu sous de nombreux angles. Il écrit la raison de cet ouvrage : "Tout le monde sait, aujourd'hui, combien la mer nous est essentielle. Essentielle, même, à notre survie. Mais sait-on que si la mer meurt, c'est aussi un imaginaire qui meurt ? Un immense réservoir de connaissances mais aussi de rêves, d'aventures, d'émerveillements, de littérature, d'oeuvres d'art, d'expériences fondatrices qui ont toujours permis aux êtres humains de donner corps à leurs désirs d'ailleurs, de recommencement, de sagesse ?'. Cette déclaration d'amour à la mer m'a particulièrement touchée car je partage avec lui cette fascination marine. J'ai vécu dans mon enfance jusqu'à mes trente ans en côte basque et ces paysages sublimes m'ont marquée à vie et m'ont donnée ce sentiment océanique si heureux dès que l'on aperçoit un bout de mer, une vague biarrotte ou le lac si paisible. Je me suis retrouvée dans cette phrase : "La proximité avec les vagues vous engage pour le reste de la vie". Souvent j'éprouve de la nostalgie loin de la mer et je ressens un besoin vital d'aller voir l'océan, "mon océan Atlantique", un appel irrésistible. Le lac du Bourget s'est transformé pour moi en "mer intérieure" ! Cet ouvrage ressemble à un "cabinet de curiosités personnel et nomade" où les images aquatiques prennent une place prépondérante. L'auteur a collecté de très beaux souvenirs personnels liés à la mer : son enfance au Havre, un grand-oncle imprimeur sur le paquebot "France", la cueillette des fossiles en Normandie, ses voyages divers en Grèce et ailleurs, des anecdotes sur des sites prestigieux. (La suite, demain) 

Passer la publici

vendredi 21 août 2026

"La Prisonnière", Marcel Proust, 2

Le narrateur veut empêcher Albertine d'aller à une soirée chez les Verdurin car il craint la présence de la fille de Vinteuil, le compositeur de la sonate célèbre. Il la dissuade et il se rend lui-même dans le salon des Verdurin où il rencontre le baron de Charlus, un personnage emblématique de la Recherche. Dans cette soirée où il entend pour la première fois un sextuor de Vinteuil, il donne la parole au baron et à sa relation tumultueuse avec Morel, le musicien dont il est amoureux. Le narrateur apprend aussi la mort de Swann, de Cottard et de Madame de Villeparisis. Dans la scène du salon, Charlus règne en maître alors qu'il est l'hôte de Madame Verdurin et celle-ci colporte des ragots mensongers sur son compte pour se venger de son humiliation mondaine. Elle arrive à convaincre Morel de quitter le baron. Marcel Proust connaissait à merveille l'ambiance de ces salons parisiens, leur comédie humaine, leur cruauté sociale et leur snobisme insupportable. A son retour chez lui, il se fâche avec Albertine qui lui avoue ses mensonges récurrents. Il tente de se réconcilier avec elle en la couvrant de cadeaux au désarroi de Françoise qui nomme Albertine la "Princesse". Un matin, il décide de rompre mais Albertine l'a devancé en s'éclipsant sans le prévenir. Cet événement surprenant sera le thème du sixième tome de la Recherche avec "La Fugitive".  Dans ce roman, Marcel Proust évoque l'amour imparfait, destructeur : "J'appelle ici amour une torture réciproque". Les mensonges perpétuels d'Albertine fragilisent le narrateur qui ressent sa solitude encore plus profonde : "Car, aucun être ne veut livrer son âme". Pour Marcel Proust, seul l'art peut apporter un sentiment de plénitude : "Y avait-il dans l'art une réalité plus profonde où notre personnalité véritable trouve une expression que ne lui donnent pas les activités de la vie ?". Plus loin, il approfondit le thème de l'art si essentiel dans la Recherche : "Le seul véritable voyage, le seul bain de Jouvence, ce ne serait pas d'aller vers de nouveaux paysages, mais d'avoir d'autres yeux, de voir l'univers avec les yeux d'un autre, de cent autres, de voir les cent univers que chacun d'eux voit, que chacun d'eux est (...) Nous volons d'étoiles en étoiles". Je relis Marcel Proust pour ces pensées si profondes sur la vie, sur la mémoire, sur les relations humaines en société et aussi sur sa propre solitude. Son oeuvre entière déploie toujours cette vision esthétique de la vie car pour ce génie de la littérature, "La vérité suprême de la vie est dans l'art". Marcel Proust me touche toujours autant depuis ma jeunesse où je l'ai étudié à l'université jusqu'a mes années de "maturité", car, le relire aujourd'hui, c'est admirer sans cesse la beauté de la langue francaise et d'adhérer à sa vision artistique !

jeudi 20 août 2026

"La Prisonnière", Marcel Proust, 1

 Comme tous les étés, je relis un "Proust" et je viens de terminer le cinquième tome de la Recherche, "La Prisonnière", publié en 1923. Cette deuxième lecture s'apparente toutefois à une première tellement ma mémoire ne peut conserver les détails multiples d'un tel ouvrage. Subsistent des impressions, des "réminiscences" de certains passages. Il est très périlleux de résumer un ouvrage proustien mais, je vais tenter l'expérience en toute modestie. Le narrateur entretient une relation amoureuse possessive avec Albertine. Pourtant le narrateur semble vraiment malheureux car il dissèque surtout le sentiment de jalousie qu'il éprouve à l'égard de cette jeune femme insaisissable. Il est rentré de Balbec avec elle et elle occupe une chambre dans l'appartement de ses parents. Sa mère ne considère pas cette relation d'un bon oeil, ni Françoise, sa fidèle servante qui voit dans Albertine, une profiteuse et une fille peu sérieuse. Le narrateur pathologiquement jaloux fait surveiller sa compagne dans ses sorties à Paris avec une de ses amies, Andrée. Il est tiraillé par sa méfiance car il la soupçonne d'être homosexuelle en préferant les jeunes filles. Il souhaite souvent rompre mais son caractère velléitaire l'empêche de passer à l'acte. Comme le narrateur possède une fortune, il offre à sa "fiancée" des robes de luxe, signées du couturier Fortuny sur les conseils de la Duchesse de Guermantes. Albertine cultive l'art du mensonge et elle est, presque malgré elle, "prisonnière" de son système. Malgré cette relation orageuse, ils partagent quelques moments de bonheur dans des soirées de lecture et de musique. Dans ce tome, le lecteur apprend la mort de l'écrivain Bergotte dans un malaise alors qu'il admirait dans un musée un tableau de Vermeer, "La Vue de Delf". Cette scène est une des plus connus avec ce "petit pan de mur jaune".  Proust raconte avec un scalpel de chirurgien sa relation avec Albertine mais parfois, en grand philosophe de l'intimité, il libère des pensées profondes comme celle-ci alors qu'il analyse sa fascination amoureuse : "Quand nous avons dépassé un certain âge, l'âme de l'enfant que nous fûmes et l'âme des morts dont nous sommes sortis, viennent nous jeter à poignée leurs richesses et leurs mauvais sorts (...) Nous devons recevoir, dès une certaine heure, tous nos parents arrivés de si loin et assemblés autour de nous". (La suite, demain)

mercredi 19 août 2026

"Pathologies livresques", Jean-Paul Champseix

 L'excellent site littéraire, "En attendand Nadeau", propose cet été un dossier très intéressant autour des livres en tant qu'objet concret et aussi symbolique. Ces "Etats du livre" comportent un grand nombre d'articles dont celui de Jean-Paul Champseix, "Pathologies livresques". Dans la présentation de cette série d'été, l'équipe du journal littéraire numérique observe le phénomène du "désamour" de livres : 'Rien ne va plus, l'eau du déluge monte jusqu'aux genoux. Les téléphones devenus des écrans ont kidnappé notre attention, le dernier lecteur a quitté Anna Karénine au profit de la série, le dernier libraire est devenu maréchal-ferrant". Mais, il reste un espoir : "Et pourtant, le livre continue d'exister, les bibliothèques de quartier se remplissent y compris le dimanche, la poésie se perpétue, nécessaire comme le souffle. On dresse des étagères servant de barricades et on se plonge dans les livres pour éviter de se noyer". Les articles traitent de plusieurs thémes : "Que faisons-nous des livres ?", "L'amour et la haine des livres", "Traîner chez Gibert", etc. Marie-Hélène Lafon s'exprime aussi sur son amour de l'écriture. J'ai retenu l'article sur les "Pathologies livresques" qui provoquent des "amours excessifs, des intoxications livresques, des détestations morbides, le délire de la possession, l'angoisse de la perte". L'auteur évoque l'invasion des livres dans l'espace privé avec des étagères trop remplies. Il se souvient de ses études et des "devoirs de lecture" avec le qualicatif "Livre-boulet", tous ces ouvrages que l'on conserve sans les avoir lus comme le roman de Joyce, "Ulysse". Illisible chef d'oeuvre. Il aborde dans son texte les boîtes à livres, une nouveauté formidable pour se "débarrasser" des encombrants en papier. L'auteur rappelle le contenu nostalgique de ces mini-cimetières des livres où resurgissent des Cesbron, des Guy Des Cars, des Maurois, des 0SS 117 et quelquefois, des pépites comme une Pléiade ! Pour conclure son article teinté d'un humour ironique, il révèle cette vérité : "Incontestablement, ce mur de petites briquettes que sont les livres forme un rempart contre la mort. Comment disparaître si l'on n'a pas lu tel ouvrage indispensable ?". Comme il me reste beaucoup de livres à livre et à relire dans ma bibliothèque, je demande un bail d'éternité pour m'adonner à ce plaisir si singulier et si intime : la lecture !

lundi 17 août 2026

"La Soeur", Sandor Marai

Je poursuis ma connaissance de Sandor Marai (1900-1989) avec "La Soeur", publié en 1946 chez Albin Michel. Le roman démarre dans un hôtel de montagne, la veille de Noël en 1939, où quelques personnages vivent en huis clos car la neige les isole de la vallée. Un drame prémonitoire surgit dans cette petite communauté car un couple d'amants se suicide dans leur chambre. Le narrateur va rencontrer un pianiste hongrois avec lequel, il va nouer une relation de confiance. Le musicien lui confie alors son histoire intime et lui donne un manuscrit, son journal intime, où il raconte sa maladie. Il a été brusquement hospitalisé après un concert à Florence. Il va passer trois mois dans cet hôpital, victime d'un mal mystérieux. Quatre infirmières, des religieuses, se relayent à son chevet pour le soigner et lui dispensent un soulagement à base de morphine. Le patient attend avec impatience ses piqûres pour sombrer dans l'oubli, des "rendez-vous chimiques" pour éradiquer sa maladie "nerveuse". Tandis que la guerre éclate en Europe, il mène la sienne contre un mal intérieur qui le ronge et malmène son corps. L'écrivain hongrois évoque à travers le personnage central la maladie provoquée par une relation amoureuse qu'il entretient avec une femme mariée depuis des années. Elle est belle mais refuse de vivre un amour total avec lui. En fait, elle vit dans le mensonge et ne veut pas quitter son mari. Le pianiste analyse sa maladie d'amour avec lucidité et il comprend qu'il s'est complètement fourvoyé en espèrant un retour qui ne viendra jamais. A cette époque, la médecine ne parlait pas de maladies psychosomatiques, de relations entre l'âme et le corps. La maladie du pianiste le dépossède de cet amour addictif et lui redonne une seconde chance comme une reconstruction de soi, une rédemption après cette crise existentielle marquée par la douleur. Un roman très particulier d'une lecture un peu difficile surtout en plein été,  sur la rédemption d'un homme en pleine crise existentielle. Sandor Marai ne laisse jamais son lectorat indifférent comme son frère de coeur, Stefan Zweig. 

vendredi 14 août 2026

"Nuit et jour", Virginia Woolf, 2

 Virginia Woolf dissèque avec maestria le sentiment amoureux dans un ballet incessant de tergiversations et de doutes. Mais, à travers ces histoires sentimentales, l'écrivaine distille quelques "messages" souterrains. Elle évoque une "nouvelle société" anglaise s'éloignant de la raideur victorienne pour dénouer quelques situations rétrogrades, surtout celle de la condition féminine, assujetie au patriarcat traditionnel. Le thème du vote pour les femmes s'incarne dans le personnage de Mary Datchett, une militante dynamique et déterminée sacrifiant sa vie privée pour la cause des femmes. Une femme étonnante, une battante et à cette époque, il en fallait du courage pour s'attaquer aux privilèges masculins comme l'accession aux études, le droit à l'héritage, l'argent, le mariage, le droit d'une vie à soi. L'écrivaine se décrit dans ce personnage féminin et elle était absolument convaincue qu'une femme devait travailler pour être indépendante. Son essai, "Une chambre à soi", sera publié dix ans plus tard. Le mariage est-il aussi une obligation pour les femmes ? Peut-il se conjuguer avec la liberté ? Katherine se pose la question d'un mariage sans amour, ce qu'elle semble vivre avec William car elle ne ressent pas ce "grand frisson" avec lui, bien au contraire : "La conviction qu'il était ainsi un étranger pour elle la déprima fortement et lui parut illustrer sans doute possible la solitude infinie des êtres humains". Une clé de lecture, envisagée par la critique littéraire, propose une similitude psychologique entre Katherine et Virginia. L'héroïne appartient à une classe intellectuelle prestigieuse car son père, un tyran domestique,  avait conçu une encyclopédie d'hommes illustres en Angleterre. L'histoire amoureuse de Katherine ressemble étrangement à celle de Virginia avec Leonard Woolf. Les désirs, les terreurs, les hésitations de Katherine sont celles de Virginia. Et Raplh, un sosie de Leonard, écrivain prometteur, la séduit par son charisme politique et par son intelligence. En tant que lectrice passionnée par l'oeuvre woolfienne, j'ai évidemment préféré "Vers le phare" ou "Mrs Dalloway" mais j'ai aimé ce roman encore traditionnel dans sa forme mais déjà expérimental dans ses idées. L'univers littéraire si féminin, si subtil de Virginia Woolf,  demeure pour moi un "phare" lumineux dans un monde de plus en plus complexe. Un grand roman à découvrir.  

mercredi 12 août 2026

"Nuit et jour", Virginia Woolf, 1

 Je découvre avec plaisir des romans de mes écrivains préférés. Je possède une manie boulimique : lire l'oeuvre entière de mes auteurs chéris. J'ai donc repris le tome 1 de la pléiade Virginia Woolf et je me suis rendue compte que je n'avais pas encore lu "Nuit et jour", le deuxième roman de l'écrivaine après "La Traversée des apparences". Publié en 1919, ce roman n'a pas convaincu le lectorat anglais et pourtant, il détient des qualités intrinsèques à la littérature anglaise, héritées de Jane Austen et George Eliot. J'ai retrouvé dans ce texte l'humour ironique de Virginia Woolf envers ses personnages et envers les traditions de ce pays si singulier entre réceptions et réunions autour d'une tasse de thé. Le personnage principal, Katherine, vit chez ses parents dans une grande maison bourgeoise. Elle travaille avec sa mère sur une biographie du grand-père, un poéte célèbre. Mais, elle préfère les mathématiques à la littérature, une forme de rébellion contre son monde. De plus, elle doit se marier mais elle hésite entre deux hommes, William, un poète reconnu et Ralph, un avocat ambitieux, issu d'une classe sociale plus modeste. Ralph travaille dans le cabinet du père de Katherine et prend sa famille en charge.  Par tradition et par fidélité à son milieu, elle est vouée à William mais elle est attirée aussi par l'air du temps, symbolisé par Ralph. Deux autres personnages complètent ce trio : Cassandra, cousine de Katherine et Mary, féministe et amoureuse de Ralph. Déjà dans ce texte, apparaissent les "impressions et les instants de vie", des particularités de l'univers woolfien. Des relations complexes se nouent entre ces cinq protagonistes. Un jeu amoureux va alors rythmer le roman : Katherine et William se fiancent mais Katherine hésite et tombe vraiment amoureuse de Ralph. Puis, Cassandra surgit dans le trio et William la remarque trop et enfin, Mary, une grande amie de Ralph, souhaiterait basculer dans l'amour. La valse hésitation de tous ces amours naissants va contraindre les protagonistes à des choix définitifs. Virginia Woolf analyse les sentiments des uns et des autres en s'engouffrant dans ce labyrinthe à la Marivaux. (La suite, demain)

mardi 11 août 2026

"De mère inconnue", Pascal Bruckner

 Le récit autobiographique de Pascal Bruckner, "De mère inconnue", vient de paraître chez Grasset. Ce philosophe écrivain, est connu pour ses essais percutants dont "Le Sanglot de l'homme blanc" et aussi par sa collaboration avec Alain Finkielkraut avec lequel il a cosigné le fameux "Le Nouveau désordre amoureux" dans les années 70. En 2006, il a consacré un livre sur son père, un homme peu "respectable", pro-nazi, antisémite, violent envers sa mère et lui. Comment comprendre cette femme qui est restée jusqu'à la fin de sa vie avec cet homme terriblement néfaste ? Dans son nouveau texte, il cherche des réponses à ce comportement victimaire, masochiste et soumis de cette "mère inconnue", morte en 1999. L'écrivain a retrouvé des archives, des lettres que cette mère lui avait adressées. Il s'est replongé dans ces années en voulant jeter un regard plus juste sur elle. Il la nomme "M" comme maman ou Monique, son prénom pour garder une certaine distance. L'ouvrage revient sur le passé de ses parents qui formaient un couple vraiment problématique tellement ils vivaient dans une logique d'autodestruction. Elle était son "esclave" et ne s'est jamais révoltée comme beaucoup de femmes battues qui ne quittent pas leur bourreau. Son fils lui conseillait de partir, de divorcer. Pascal Bruckner évoque la vie de lectrice de sa mère qui aimait Colette, Simone de Beauvoir et malgré ses lectures féministes, elle ne voulait pas rompre avec cet homme en plus infidèle. Il révèle à la fin de son récit son secret : elle s'était portée volontaire pour le STO, service de travail obligatoire, qui organisait le transfert de centaines de milliers de travailleurs français vers l'Allemagne. L'auteur a mené sa propre enquête et l'usine Siemens a confirmé ses doutes. Un lourd héritage moral pour Pascal Bruckner. Mais, ses études et sa vocation d'écrivain et d'essayiste l'ont sauvé de ses parents, empoisonnés par l'idéologie nazie. Quant à sa mère, il éprouve une certaine compassion, un sentiment qu'il récuse pour son père. Ce récit évoque aussi et pour une large part son parcours de vie et d'écrivain avec ses rencontres amicales dont le philosophe Vladimir Jankélévitch, ses voyages, ses livres, sa passion pour l'Inde. Pascal Bruckner représente un pan de l'histoire intellectuelle du pays avec ses noirceurs et ses lumières. Un témoignage intime et culturel d'une écriture fluide à découvrir. 

vendredi 7 août 2026

"Patinir, Paysage avec Saint-Christophe", Sylvie Germain

J'ai trouvé par hasard dans la bibliographie de Sylvie Germain un ouvrage singulier sur un peintre flamand très peu connu, Joachim Patinier que certains écrivent Patinir, né à Dinant en Haute-Meuse vers l'an 1480. Sa vie de peintre reste un mystère. Il est arrivé à Anvers vers 1515 et a connu Dürer. Il est célèbre pour son "bleu" dans les paysages qu'il a peints dans des scènes bibliques. Quand j'ai vu mon premier "Patinir" au Louvre, "Paysage avec Saint Jérôme", j'étais fascinée par cette toile fabuleuse comme au Prado à Madrid, devant "Passage du Styx". Il serait le premier paysagiste de la peinture occidentale.  Sylvie Germain décrit un de ses tableaux, "Paysage avec Saint-Christophe" que l'on peut voir au musée départemental de Flandre à Cassel : "Il a peint avec du silence, avec la transparence de l'air, avec la luminosité de l'espace, et avec l'âme du Bleu, même". Elle propose une lecture fantastique de cet univers singulier : "Certains nuages se minéralisent tandis que des roches se vaporisent, des vaguelettes autant que de fortes houles parcourent le ciel". Le Saint gigantesque porte l'Enfant Jésus, une scène emblématique que l'écrivaine raconte en puisant ses références dans "La Légende dorée" de Jacques de Voragine.: "Porteur du Christ, portefaix du monde si pesant de peines et de ténèbres, et du Sauveur du monde". Cet opuscule si bref d'une densité étonnante résume l'art de ce peintre exceptionnel. Sylvie Germain analyse ce tableau ainsi : "Ce moment où la puissance, presque animale, de l'homme, est mise à l'épreuve, vacille et se retourne, déjouée par la fragilité et la candeur d'un petit enfant venu proposer une toute autre idée de la force et de la grandeur que celle à laquelle les hommes sont habitués". Quand la littétature et l'art se complètent, se mélangent, le résultat est une réussite et Sylvie Germain avec cette analyse subtile d'un tableau unique, conservé depuis plusieurs siècles, surprend agréablement avec son opuscule si discret. Avant le bleu de Geneviève Asse, le bleu Patinir. Décidèment, cette couleur m'enchante toujours. 

jeudi 6 août 2026

"Ghost stories", Siri Hustvedt, 2

Siri Hustvedt intègre dans son récit sept longues lettres de Paul Auster, adressées à son petit-fils, né en janvier 2024. Il sait qu'il ne verra pas grandir le fils de Sophie, Miles, et il rédige ces messages émouvants quelques semaines avant sa mort. Le désespoir de sa femme se manifeste sans cesse : "Vivre sans le toucher de Paul est une privation qui est devenue plus douloureuse au fil du temps". Parfois, son chagrin s'atténue : "Il arrive que l'instant présent étouffe le chagrin : la chaleur du soleil sur mon visage, le rouge d'une tomate au marché fermier, le son des chaussures frappant le pavé du trottoir, le très mutique Miles qui s'efforce d'attraper mon visage". Mais, malgré ces instants de grâce, elle entend son "hurlement étouffé". Son "veuvage" inacceptable à ses yeux la fragilise, la déboussole et elle ressent "comme un trou béant dans mon torse, de la nuque aux intestins, comme si des parties de moi-même avaient été enlevées". Elle se pose la question de son avenir sans lui et mène des réflexions profondes en tant qu'analyste. Ce texte ne ressemble en aucun cas à un exercice narcissique, mais à une volonté "de connaissance de soi à la Montaigne" afin d'appréhender sur le plan psychologique l'expérience fondamentale du deuil sur le psychisme. Quand son compagnon vivait, elle se sentait "plus présente à moi-même. Je vivais dans le temps, je ne flottais pas à l'extérieur du temps". Ce livre rend un hommage vibrant à Paul Auster, mari, père, écrivain, penseur, amoureux fou de sa femme, amoureux fou de la vie, amoureux fou de la littérature. Siri Hustvedt écrit :" Août a laissé place à septembre. Paul est mort au printemps. Est-ce possible ? Il y a deux saisons ? Je continue de dessiner autour de sa mort des cercles concentriques. Encore et encore, je le regarde mourir". Ce texte autobiographie soulève une émotion certaine et une véritable empathie pour ce couple magnifique de la littérature américaine. Un des meilleurs livres de l'année sans aucun doute. 

mercredi 5 août 2026

"Ghost stories", Siri Hustvedt, 1

Je viens de terminer le témoignage poignant de Siri Hustvedt, "Ghost stories", publié chez Gallimard. Cette écrivaine américaine a partagé sa vie avec Paul Auster, mort d'un cancer du poumon en 2024 à l'âge de 77 ans. Le cri déchirant de sa femme, "Où es-tu, Paul ?", symbolise ce récit de deuil d'une précision quasi chirurgicale. Deux semaines après la disparition de son mari, elle entame l'écriture de ce texte d'une densité permanente. Paul et Siri ont vécu quarante ans ensemble : un couple fusionnel et complice. La passion de la littérature a consolidé à tout moment leur amour profond et rare. Ils se lisaient leurs romans et essais, se corrigeaient, s'inspiraient, se complétaient. Alors, Siri, pour conjurer l'absence sidérante de son amour, convoque sa mémoire et ses archives pour conserver les traces les plus profondes de leur histoire commune. Cette autobiographie relate aussi bien la maladie terrible de Paul Auster avec ses hauts et ses bas jusqu'à la nouvelle décisive, édictée par son oncologue : il ne pouvait pas subir d'opération pour extraire la tumeur. Siri expose tous les documents médicaux, les rendez-vous de ses chimiothérapies, mais surtout le courage extraordinaire de l'homme Auster face à son déclin physique. Dans cette période douloureuse, elle est dotée elle-même d'un courage surhumain pour affronter cette épreuve. Pour faire revivre leur couple, elle raconte leur première rencontre en 1981 lors d'une lecture de poésie à New York, la naissance de leur fille, Sophie, devenue chanteuse aujourd'hui. L'entourage familial de Siri et Paul Auster ressemble à une tribu heureuse et solidaire malgré un grand malheur qui les a frappés quand le fils de Paul Auster est mort d'une overdose. Ce garçon instable et perturbé, toxicomane depuis sa jeunesse, a souvent chagriné son père et sa belle-mère. Siri révèle plusieurs faits de sa part comme les vols, les mensonges, etc. Un tourment permanent dans cette famille très unie. Une épreuve existentielle comme cela arrive parfois dans un parcours de vie. Ce texte hybride mêlant sans cesse le passé et le présent, les documents divers, les histoires de famille, la littérature, l'engagement politique, tend un miroir aux lecteurs et lectrices. (La suite, demain)

mardi 4 août 2026

"Un été avec Geneviève Asse", Silvia Baron Supervielle, 2

 A la fin de la guerre, l'artiste peintre dessine des projets pour des tissus de haute couture en recherchant toujours la sobriété. Elle rencontre Giorgio Morandi en Italie dont ses toiles célèbrent les objets les plus simples de la vie quotidienne. Geneviève Asse reconnaît en lui une démarche artistique similaire : "Chez Morandi, il y a un côté heureux, imprégné de la douceur d'Italie et cette grâce des couleurs qui n'appartient qu'à lui. J'eus le sentiment d'entrer dans la cellule d'un moine franciscain. La contemplation nous lie, et bien sûr, la lumière, le silence". Elle s'intéresse alors à la gravure et au dessin. Comment a-t-elle cultivé ce "bleu Asse" ? Elle répond : "La peinture est mystérieuse, inexplicable. Il y a le geste et un combat entre les couleurs et la toile". Sa carrière d'artiste se diversifie aussi avec l'illustration de livres. Elle évoque Beckett, Bonnefoy, Borgès, Frénaud. Geneviève Asse a aussi exploré l'art du vitrail, de la tapisserie. Pour son bleu si doux, si profond, elle se confie : "Je voyage avec mes bleus où je retrouve la transparence. Il y a des bleus cristallins, nacrés, et des bleus pour le bleu : outremer, cobatt. Je ne fais qu'un avec cette couleur". Elle considère cette couleur comme un langage qui signifie un sentiment de liberté, l'espace de l'infini. Quand j'ai découvert cette artiste au musée des Beaux Arts de Rennes, j'ai eu tout de suite le projet d'aller à Vannes, puis dans le golfe du Morbihan, un des lieux les plus magiques que j'ai visités. Devant ces tableaux bleus avec parfois des traits blancs verticaux ou des traits rouges, je ressens un "sentiment océanique" comme le définissait Romain Rolland dans une lettre adressée à Freud. L'univers du "bleu Asse" procure cet instant de sérénité, un accord avec l'univers, car il évoque la mer bretonne, le ciel et l'horizon dans ces tons de gris, de bleu, de blanc. Moment d'apaisement, de méditation et de silence. Ce petit livre de Silvia Baron Supervielle, la compagne de l'artiste, m'a vraiment éclairée sur sa vie consacrée à l'art. Elle aimait Chardin, Cezanne, Morandi, Vieira da Silva. Tous mes peintres préférés. J'aurais vraiment aimé la connaître bien avant. Mais j'ai rattrapé le temps perdu avec mon "pélerinage" à Vannes. 

lundi 3 août 2026

"Un été avec Geneviève Asse", Sylvie Baron-Supervielle, 1

 Quand j'ai visité la ville de Vannes au mois de juin, je n'ai pas manqué le musée des Beaux Arts et dans ce vieux bâtiment, une grande salle au dernier étage au plafond voûté accueille plusieurs oeuvres de Geneviève Asse (1923-2021). J'ai, évidemment, beaucoup apprécié cet espace consacré à l'artiste et quand je suis sortie, je me suis dirigée vers la belle librairie à deux pas du musée. J'ai trouvé un petit ouvrage, "Un été avec Geneviève Asse", écrit par Silvia Baron Supervielle et publié chez un petit éditeur, L'Echoppe" en 1996. Il existe des livres "intemporels", qui n'accusent aucun poids des ans et celui-ci appartient à cette catégorie avec un trait particulier : le découpage des pages car il faut s'armer d'un coupe-papier avant de le lire. Une marque de l'ancien temps au parfum incomparable. Geneviève Asse vivait sur l'Ile aux Moines, un lieu enchanteur qui l'inspirait à tout moment : "C'était revenir à cette lumière qui m'a entourée et qui a nourri mon travail". Elle raconte sa vie et son art. Elle est élevée par sa grand-mère, une femme très cultivée avec "une grande ouverture d'esprit", déjà féministe pour son époque. Elle n'a pas connu son père et sa mère divorcée avait trouvé un travail à Paris dans une maison d'édition. Sa passion de la lecture est née dans la bibliothèque très riche de ses grands-parents. Cette femme indépendante lui inculque un art de vivre dans la solitude : "Ce fut ainsi toute ma vie. C'est dans la solitude (...) au fond de moi, que se forgea mon désir de peindre". L'artiste rejoint sa mère à Paris et elle a soif de culture en parcourant les musées, les expositions. Sa vocation se confirme quand elle admire les natures mortes de Chardin et les peintres de l'Ecole de Paris. Elle évoque sa décision : "J'ai toujours pensé qu'il me fallait être heureuse avec le monde que j'avais en moi. Peindre, c'est comme boire, dormir ou manger". Entrée à l'Ecole Nationale des Arts Décoratifs en 1940, elle entre aussi en résistance contre l'occupant nazi. Geneviève Asse expose ses premières toiles au salon des moins de trente ans. Le collectionneur, Jean Bauret, la remarque et l'introduit dans le milieu artistique et littéraire. Sa vie prend un tournant quand elle s'engage comme conductrice-ambulancière à la Croix-Rouge. Elle découvre alors l'horreur de la guerre en Allemagne et au camp de Terezin en Tchécoslovaquie où le poète Robert Desnos vient de mourir. (La suite, demain)