Vassili Grossman tente une explication sur le totalitarisme : comment des hommes et des femmes ont-ils subi des décennies de soumission, "de servitude volontaire" à un ordre politique abominable, le stalinisme à l'égal du nazisme ? Il établit une liste de "Judas", ceux qui ont dénoncé, trahi leurs proches et leurs amis pour plaire au régime. Des complices impardonnables. Peut-être, suggère l'auteur, n'avaient-ils pas le choix car ils étaient en danger de mort. Il évoque tous "ces hommes qui ne souhaitaient de faire de mal à personne, mais toute leur vie avaient fait du mal". Il s'interroge sur la relation entre le servage sous les Tsars et le fanatisme politique comme si le peuple russe était condamné à la dictature autoritaire et ne vivrait jamais dans une démocratie. Son personnage principal, Yvan, traverse le pays, de Leningrad à Moscou. Il espérait revoir sa fiancée mais, il passe devant chez elle sans la rencontrer. Elle a refait sa vie et n'a plus donné de ses nouvelles. Quand il arrive à Kiev, il se souvient de la famine qui régnait dans la ville pendant la chasse aux "Koulaks", ces paysans aisés, tous déportés dans les goulags. Les pages consacrées à cette famine terrible démontrent l'horreur du régime soviétique : "L'histoire de la vie, c'est l'histoire de la violence invaincue, insurmontée. La violence est éternelle et indestructible". A partir de ce constat lucide et pessimiste, l'auteur dresse un portrait du père fondateur, Lenine, un homme pourtant cultivé, aimant la littérature et la musique. Comment a-t-il provoqué ce tsunami de malheurs ? Vassili Grossman analyse cette obsession du Bien qui se termine par la manifestation du Mal quand on compte les millions de victimes d'un "idéal" politique. Il évoque son modèle en la personne de Tchekhov : "Il a fait entrer dans nos consciences toute la Russie dans son énormité : des hommes de toutes les classes, de toutes couches sociales, de tous les âges. Il a dit que nous sommes avant tout des êtres humains". Pour l'écrivain, "seule la bonté individuelle est possible". Ce roman testamentaire d'une lucidité implacable se lit avec une gravité certaine mais pour comprendre notre monde contemporain, il faut ouvrir des livres éclairants, des livres profonds, qui stimulent notre curiosité intellectuelle. Je retiens de cette lecture une leçon de vie car sans liberté, sans courage et sans héroïsme, la soumission provoque des catastrophes humaines. Un livre à découvrir, un chef d'oeuvre.