Le dernier Houellebecq, son septième roman, "Sérotonine" ressemble comme un petit frère à tous les aînés de la fratrie. Le narrateur, Florent-Claude Labrouste, âgé de 46 ans, survit grâce à un antidépresseur, le Captorix, basé sur la sérotonine, l'hormone dite du bonheur. Très déprimé, cet ingénieur agronome parcourt une certaine France, oubliée par la mondialisation. Le narrateur décide de quitter son travail et entame une déambulation à travers le pays pour trouver peut-être une issue à sa crise existentielle. Entre son ami agriculteur qui subit de plein fouet la faillite de son entreprise agricole et sa relation amoureuse avec une femme japonaise, Yuzu, le narrateur explore un pays où le bonheur de vivre s'est un peu absenté. Comme dans tous les ouvrages houellebecquiens, la neurasthénie du anti-héros rythme sa vision pessimiste de la vie : amours impossibles, amitiés superficielles, sexualité pornographique, misogynie, naufrage des corps et absence d'espoir. Dès la première page, il dit de lui-même : "Je n'ai jamais été capable de contrôler ma propre vie, bref, il paraissait vraisemblable que la seconde partie de mon existence ne serait, à l'image de la première, qu'un flasque et douloureux effondrement". Mais, pour apprécier cet écrivain iconoclaste, il faut lire ses textes comme une tentative de survie dans un monde complexe où les individus ne maîtrisent plus leur propre destin. Il dénonce la mutation d'un monde paysan en perte d'identité. Son ami agriculteur finira même par se suicider. Un constat glacial et lucide. La seule consolation que le narrateur s'accorderait réside dans une dernière et belle histoire d'amour. Il songe à Camille qu'il a aimée mais il l'a trompée bêtement. La jeune femme l'a quitté et Florent-Claude ne l'a jamais oubliée. Il part à sa recherche. Je ne dévoilerai pas la fin du roman qui se termine comme un thriller. Dans la revue hebdomadaire le Numéro 1, consacré à la France de Houellebecq, Agathe Novack-Lechevalier, responsable d'un Cahier de l'Herne sur l'écrivain, raconte sa fascination : "Chez Houellebecq, l'urgence est du côté de l'écriture, pour se sauver, il faut écrire ; mais, il y a aussi une résonance du côté de la lecture, pour se sauver, il faut lire". "Sérotonine", un grand roman réaliste et j'ose le dire, d'un romantisme échevelé… Au fond, Michel Houellebecq cherche son double à travers une compagne de vie. Mais comme il ne la trouve pas, sa vie est une perpétuelle quête nervalienne. Il paraît que l'écrivain s'est récemment marié. Son prochain livre va peut-être nous donner la clé du bonheur… Je ne le reconnaîtrai plus, Michel Houellebecq…
des critiques de livres, des romans, des moments de lectures, des idées de lecture, lecture-partage, lecture-rencontre, lectures
mardi 5 février 2019
lundi 4 février 2019
"Un fils obéissant"
Laurent Seksik, ancien médecin des Hôpitaux de Paris, s'était intéressé au destin tragique de Stefan Zweig dans son roman biographique, "Les Derniers jours de Stefan Zweig", publié en 2010. Il a rencontré l'estime des lecteurs avec d'autres titres dont "le cas Eduard Einstein" et "Romain Gary s'en va-t-en guerre". La critique littéraire qualifie ses romans d'exofiction, basés sur la vie romancée des écrivains. Son dernier livre, "Un fils obéissant", paru en 2018, évoque son père et les relations étroites qu'il entretenait avec lui. Pour la première fois, il se saisit de son "je" pour retracer sa vocation littéraire. Il se rend en Israël pour assister à la célébration de la mort de son père, homme solaire et bienveillant. Il doit écrire un discours et dans l'avion, il raconte à une femme inconnue, sa famille particulière. Sa mère voulait qu'il devienne médecin et en "fils obéissant", il exerce la médecine tout en ne renonçant pas à l'écriture. Laurent Seksik relate même sa visite à J.M.G Le Clezio à Nice pour lui quémander son avis sur un manuscrit alors qu'il n'avait que vingt deux ans. Son père a toujours manifesté ses encouragements pour sa passion de la littérature : "Tu dois exceller en médecine ; plus tard, tu excelleras en littérature… Chez nous, le devoir passe avant, tu sais". Plus loin, le narrateur écrit : "Nous vivions dans une sorte d'émulation, un peu comme si nous concourions ensemble pour le César du Meilleur rôle dans un film familial, lui dans la catégorie du Père modèle, moi dans celle du Fils parfait". Ce couple, père-fils, ne subit aucune fêlure, aucune contrariété même si l'auteur estime parfois l'amour de ses parents un peu étouffant. Il faut savoir se "délester" d'une partie de ce poids familial pour vivre sa propre vie, celle de l'écriture pour Laurent Seksik. Ce long voyage de deuil abonde d'anecdotes, de rencontres et de légendes familiales. Le narrateur observe le vieillissement de ce père héros du quotidien, charmeur et espiègle. Ce récit sensible et émouvant repose sur des relations assez exceptionnelles au sein d'une famille unie. Laurent Seksik a eu la chance de recevoir cet héritage immatériel, un tremplin essentiel pour réussir sa vie d'adulte. Au fond, ce récit autobiographique donne une leçon d'optimisme sur les relations familiales, qui peuvent se vivre dans la plus belle harmonie à condition d'intégrer l'estime, le respect et l'amour réciproques…
vendredi 1 février 2019
"Gaspard de la nuit"
Elisabeth de Fontenay enseigne la philosophie à la Sorbonne. Elle a publié des ouvrages sur Diderot et surtout sur la cause animale. Son dialogue amical avec Alain Finkielkraut, "En terrain miné" a suscité beaucoup d'intérêt. Dans ce récit autobiographique, "Gaspard de la nuit" , la philosophe révèle l'existence de son frère, handicapé mental, âgé aujourd'hui de 80 ans. Elle n'emploie pas ce terme pour qualifier ce frère, qui "persévère dans une irréversible absence". Son prénom, Gaspard, est un pseudonyme, car elle ne veut pas révéler son vrai prénom qui lui rappelle Gaspard Hauser, ce jeune homme allemand inconnu, hagard et mutique, recueilli à Nuremberg en 1828. Et elle cite aussi deux vers de Verlaine qui se terminent ainsi : "Ô vous tous, ma peine est profonde, priez pour le pauvre Gaspard". Elisabeth de Fontenay écrit : "La nuit de Gaspard évoque un soi qui n'a pas accédé à la condition de sujet, à la possibilité ordinaire et prodigieuse de dire "je". Elle est une énigme humaine supplémentaire, inattendue, impénétrable". Dans un souci de respect profond et de pudeur intime, la vie de son frère n'est pas du tout exposée, mais elle raconte sa colère contre les neuroleptiques qui ont assommé Gaspard dans son enfance. Sa famille a gardé ce secret longtemps et a même occulté la disparition de quelques uns de ses membres à Auschwitz. Cette culture du secret l'encourage à se libérer de ce poids familial en choisissant la philosophie. Dans cet ouvrage qui recèle de références sur le monde de la psychiatrie, elle évoque Michel Foucault et son histoire de la folie, Bruno Bettelheim et "la forteresse vide". Elle interroge les personnages torturés de Dostoïevski, en particulier, "L'Idiot". Son immense culture littéraire, philosophique et sociologique apporte au récit une distance nécessaire pour ne pas sombrer dans le désespoir. Son frère est placé dans une institution en Suisse en pleine nature où il s'occupe des animaux dans une ferme thérapeutique. Il ira plus tard à Toulouse dans une maison de retraite. La vie de ce frère absent l'a fortement influencée dans sa démarche philosophique et dans ses engagements politiques à gauche. Elle a écrit cet ouvrage si sensible pour rendre hommage à ce frère malade et pour "sauver notre minuscule fratrie qui disparaîtra sans descendance". La dernière phrase du livre révèle son projet initial : "Notre nom et nos prénoms, imprimés, sauvegardés, survivront un temps dans le clair-obscur des bibliothèques qui sont les seuls tombeaux d'où il arrive parfois qu'un lecteur vous fasse revenir". Cet essai-témoignage a obtenu le prix Femina des essais à la rentrée littéraire. Une lecture indispensable…
lundi 28 janvier 2019
Rubrique cinéma
J'avais envie de découvrir le dernier Assayas, dont j'avais aimé "L'heure d'été" et "Sils Maria". "Double vies" raconte l'histoire d'un éditeur, Alain, directeur d'une maison d'édition centenaire. Son ami Léonard, écrivain un peu bohème, publie ses livres chez lui. Or, Alain n'a plus envie d'éditer son dernier manuscrit. En fait, il n'est pas convaincu par la qualité du texte. Dans un restaurant où ils déjeunent ensemble, l'éditeur lui annonce son refus de le publier. La femme d'Alain, Selena, tient un rôle dans une série télé populaire et incarne avec lassitude à l'écran une policière. Valérie, la compagne de l'écrivain, est attachée parlementaire et s'investit à fond dans cette relation professionnelle. Cette comédie sentimentale entremêle les relations de ces deux couples dans un Paris de bobos intellos. Les intrigues amoureuses donnent un peu le vertige. Alain trompe sa femme avec sa collaboratrice, une brillante jeune femme, spécialisée dans la numérisation des livres. Selena vit une aventure avec Léonard depuis six ans. Seule, Valérie, la femme de Léonard semble s'adonner à la fidélité, valeur dépassée aux yeux de ces quadragénaires urbanisés. Mais, l'intérêt principal du film se situe dans les dialogues de très bonne qualité sur des sujets liés au monde de l'édition, de la littérature et de la révolution numérique. Tous ces thèmes se télescopent dans les personnages du film. Alain défend une certaine idée de l'édition sans se faire trop d'illusions sur la fin de son monde. Sa jeune maîtresse, obsédée par la réussite, ne jure par les ebook, les liseuses, la disparition des livres en papier. Selena vit mal sa célébrité, provoquée par la mode des séries. Léonard se cantonne à l'autofiction et utilise sa vie pour se raconter, pour dévoiler ses proches, surtout ses amours parallèles. Ce tourbillon de mensonges et de tromperies finit par épuiser les personnages. La valse des sentiments va cesser car les liens se disloquent au fil des images : séparations, abandons, retrouvailles. La vie, selon Olivier Assayas… Des acteurs excellents (Juliette Binoche, Guillaume Canet, Nora Hamzawi et Vincent Macaigne), des dialogues succulents, de l'humour acerbe, une comédie contemporaine, un horizon menaçant sur la culture de l'écrit, tous ces ingrédients forment un film intéressant, drôle et délicieusement français…
vendredi 25 janvier 2019
"Arcadie"
Emmanuelle Bayamack-Tam vient de publier son onzième roman, "Arcadie", aux éditions P.O.L. Le lecteur qui ouvre un livre de ces éditions sait qu'il entre dans une zone littéraire souvent originale, particulière, singulière. "Arcadie" présente donc ces qualités rares dans la production éditoriale. Le personnage principal s'appelle Farah, une jeune adolescente qui vit dans une communauté depuis l'âge de six ans. Une immense bâtisse, un ancien internat de jeunes filles, lovée dans une vallée, près de Nice, accueille des inadaptés sociaux de toutes sortes : les anticonformistes, les écologistes anti-ondes, les végétariens, les phobiques des nouvelles technologies, les handicapés, bref, tous ceux qui rejettent les normes sociales et préfèrent la liberté des mœurs. Un chef charismatique, nommé Arcadie, règne dans cette microsociété paradisiaque. Ce jouisseur bedonnant subjugue tous les membres de ce clan tel un gourou traditionnel. Son grand slogan, "l'amour triomphe de tout", rythme la vie du groupe. La petite Arcadie adopte cette règle car elle veut offrir sa virginité à Arcadie. Mais, Farah n'est pas totalement une femme. Son identité sexuelle, proche de l'androgynat, la magnifie aux yeux d'Arcadie qui l'initie à l'amour physique. A Liberty House, tout est permis. Dans cet Eden d'un autre âge, l'irruption du monde extérieur se manifeste avec l'arrivée clandestine d'un migrant africain. Farah veut l'accueillir, sa générosité débordante l'incite à cacher et à nourrir cet homme esseulé. Comme "l'amour triomphe de tout", la jeune adolescente compte bien intégrer le nouveau venu. Mais, après une délibération du groupe, Arcadie refuse l'aide au migrant. Le dépit de Farah la conduit à quitter la communauté et à rejoindre le monde de la réalité sociale. Elle va rencontrer une amie dans une boite de nuit et entame sa première relation amoureuse. A la fin du roman, Arcadie et les membres de la communauté sont dénoncés par la presse et tout est remis en question. Je ne dirai pas la fin de ce roman étrange et dérangeant. Cette fresque à la Jérôme Bosch, servie par une écriture baroque, n'a pas obtenu de prix littéraire : elle aurait mérité le Prix Médicis…
lundi 21 janvier 2019
Rubrique cinéma
Comme j'aime la littérature, je me précipite dans les salles de cinéma qui diffusent des films inspirés par les écrivains. J'ai donc vu "Colette" du réalisateur britannique Wash Westmoreland. Evidemment, je l'ai vu en version originale et cet effet sonore m'a un peu dérangée. Imaginer notre héroïne en langue anglaise est un peu surprenant et déroutant. Keira Knightley incarne magnifiquement notre écrivaine nationale. Le biopic raconte les débuts de sa carrière dans les lettres quand elle rencontre l'écrivain Willy, pseudonyme de Henry Gauthier-Villars. Elle se marie avec cet homme plus âgé qu'elle pour quitter ses parents et sa campagne bourguignonne. Son mari utilise les talents de jeunes auteurs et ne se gêne pas pour signer les écrits de Colette. Ce macho cynique superbement antipathique gruge cette pauvre jeune femme sans remords. A cette époque, les femmes n'occupaient pas une place privilégiée dans le monde de l'édition et la société ultra patriarcale ne supportait aucune exception. Le film aborde ce problème et à la même époque, ma chère Virginia Woolf dénonçait la mise sous tutelle des femmes dans son œuvre "Une chambre à soi". Pour écrire, il faut être libre et Colette va conquérir au fil des images sa liberté d'écrivain. Quand elle compose les quatre tomes des "Claudine", les textes sont signés de Willy. Le succès immédiat et populaire de "Claudine à l'école" éclate dans cette société corsetée comme les femmes de l'époque. Le film montre bien l'engouement du public pour "Claudine" qui provoque un certain scandale. Colette ose évoquer l'amitié amoureuse entre filles… Son mari, toujours aussi séducteur compulsif, la trompe et l'exploite sans vergogne. Mais, la vie va changer pour elle. La jeune femme rencontre un mime qui l'influence pour monter sur les planches (1906 à 1912) avec une amie, Missy, avec laquelle elle entame une relation amoureuse. Elle s'émancipera de son mari et signera de son nom, sa nouvelle œuvre, "La Vagabonde". Le film évoque la période de sa jeunesse et surtout de sa libération quasi féministe, une attitude avant-gardiste pour cette époque. Le film n'est pas un chef d'œuvre absolu, mais se laisse regarder avec plaisir. Comment ne pas succomber au charme de cette femme rebelle, bisexuelle, à l'accent rocailleux dans un milieu parisien d'un snobisme ridicule ? Colette, une des plus grandes écrivaines françaises, n'a pas inspiré nos réalisateurs(trices) français et il a fallu attendre les Anglais pour lui rendre hommage… Quelle ingratitude pour nos créateurs(trices) ! Film un peu trop académique, mais soigné dans les décors, les costumes, les photos et surtout dans l'évocation de cette écrivaine de génie…
jeudi 17 janvier 2019
Atelier Lectures, 4
Je reprends l'évocation des journaux intimes et récits autobiographiques avec Evelyne qui a relu le "Journal" d'Anne Frank. Ce témoignage unique sur la vie d'une adolescente confinée dans un minuscule appartement a conservé toute sa force littéraire et surtout humaine. En 1942, les Frank s'installent clandestinement dans l'annexe d'un immeuble. Ils sont arrêtés en 1944 sur dénonciation. Déportée à Auschwitz, puis à Bergen-Belsen. Anne Frank meurt du typhus en 1945, peu après sa sœur Margot. Son témoignage sur la vie quotidienne d'une famille juive dans la période nazie a marqué des générations de lecteurs(trices) et continue à émouvoir. A Amsterdam, le musée d'Anne Frank reçoit des visiteurs du monde entier et j'avais remarqué un silence religieux, solennel, respectueux quand nous montions les marches et traversions les petites pièces de l'appartement. Les jeunes qui, par groupes, défilaient dans l'appartement, ne plaisantaient pas, ne jouaient pas avec leurs smartphones… Ce journal restera à tout jamais dans notre mémoire. Odile a lu attentivement un autre journal intime, tenu par Hélène Berr, jeune juive parisienne. Elle commence à écrire en avril 1942 et décrit son quotidien d'étudiante à la Sorbonne, ses lectures, ses balades et sa vie amoureuse. Quand elle doit porter l'étoile jaune, sa vie bascule dans la peur. Elle raconte l'application des lois antijuives de Vichy, la peur des rafles et en 1944, elle est arrêtée. Elle meurt à Bergen-Belsen un an plus tard. Son journal constitue un document exceptionnel sur cette période tragique. Pendant cinquante ans, ce manuscrit était seulement un trésor familial. Consultée par les chercheurs au Mémorial de la Shoah, la famille a publié ce journal qui appartient dorénavant au patrimoine littéraire et à l'Histoire. Janelou a lu et beaucoup apprécié "Mémoire de fille" d'Annie Ernaux. L'écrivaine se souvient de l'été 1958, de sa première nuit avec un homme dans une colonie de vacances. Elle se souvient de sa jeunesse : "J'ai voulu l'oublier cette fille. L'oublier vraiment, c'est-à-dire ne plus avoir envie d'écrire sur elle. Ne plus penser que je dois écrire sur elle, son désir, sa folie, son idiotie et son orgueil, sa faim et son sang tari. Je n'y suis jamais parvenue". L'écrivaine s'appuie sur des souvenirs, des photos et des lettres à ses amies. Au fond, elle ne reconnaît pas cette jeune adolescente. Annie Ernaux ou l'écriture au scalpel, sans concession et sans fioritures. A lire sans tarder. La lecture implique une certaine solitude volontaire, l'atelier permet de nous retrouver autour des livres, des lectures partagées pour notre plus grand plaisir, du moins, je l'espère…
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