lundi 4 août 2014

"Une ethnologie de soi"

J'aime lire, de temps en temps, des essais... Cela me permet une respiration dans la réflexion entre deux romans et je recommande cette gymnastique douce de l'esprit. J'ai donc emprunté à la bibliothèque un ouvrage sur l'âge, "Une ethnologie de soi ou le temps sans âge" de Marc Augé, édité en 2014 dans la très bonne collection "La librairie du XXIè siècle" au Seuil. Je cite quelques lignes pour montrer la simplicité du style, mille fois moins alambiqué que celui de Pierre Bourdieu : "La question de l'âge est une expérience humaine essentielle, le lieu de rencontre, entre soi et les autres, commun à toutes les cultures, un lieu complexe et contradictoire dans lequel chacun d'entre nous pourrait, s'il en avait la patience et le courage, prendre la mesure des demi-mensonges et des demi-vérités, dont sa vie est encombrée. Chacun est amené un jour ou l'autre à s'interroger sur son âge, d'un point de vue ou d'un autre, et à devenir l'ethnologue de sa propre vie."  Marc Augé parle de son expérience de l'âge : à quarante ans, en Afrique, on le prenait pour un vieillard ! Dans le métro, il a senti son âge quand un jeune lui a cédé sa place. Il dénonce l'attitude des soignants quand les personnes âgées se font appeler mamie et papy, une habitude débilitante... Il évoque aussi quelques écrivains (Simone de Beauvoir, Michel Leiris et Jean-Jacques Rousseau) et leur rapport à cette tyrannie des années. Et il élabore une intuition sur la relation au temps avec celle de l'âge.  Notre rapport au temps lui semble le bon angle de vue car l'âge au fond nous réduit, nous encage et nous enferme dans un carcan conformiste. Qui n'a pas ressenti ce sentiment de ne pas se voir vieillir ? Qui n'a pas ressenti la morsure de l'âge quand on se retrouve devant un lycée ? Ce livre apporte quelques réponses à cette question essentielle. Ce sociologue-ethnologue met à la portée des lecteurs(trices) une prose simple et élégante au service de la réflexion. Tous ces titres sortis au Seuil dans cette collection sont vraiment à découvrir... Pour ne pas "bronzer" idiot à la plage ou à la montagne...

mercredi 30 juillet 2014

"Contrecoup"

Ce roman de Rachel Cusk porte un sous-titre évocateur  : "Sur le mariage et la séparation". Je le conseillerai à toutes les lectrices qui ont vécu une histoire difficile dans leur vie... Il vient de sortir dans la collection Points au Seuil.  La littérature anglaise possède souvent un charme indéfinissable du côté des femmes. Et Rachel Cusk appartient à cette catégorie d'écrivains sensibles et intimistes. Ce roman ressemble à un journal, un récit autobiographique, tenu par une femme blessée dès les premières lignes : "Mon mari et moi, nous sommes séparés il y a peu, et en quelques semaines, la vie que nous avions construite a été brisée, tel un puzzle réduit à un tas de pièces aux formes irrégulières." La narratrice relate cette rupture avec un florilège de détails, digne d'un traité de sociologie familiale. Le couple se sépare par lassitude et incompréhension. Leurs deux petites filles vont et viennent et chez la mère, et chez le père avec fatalisme et innocence enfantine. Mais ce qui semble vraiment original dans cette histoire éternellement banale d'une famille désunie,  c'est le point de vue de Rachel Cusk sur l'effet "contrecoup" de cette séparation-divorce. Cette faillite morale de deux adultes, pourtant parents responsables de deux adorables fillettes, provoque une marginalisation sociale. La mère évoque ce sentiment de ne "plus appartenir" au mythe social et éminemment conformiste, confortable et réconfortant de la famille "idéale", unie, aimante, solidaire et salutaire.  Les observations sur le quotidien après la rupture sont vraiment pertinentes et Rachel Cusk compare le désordre qu'elle vit avec la vie tumultueuse des figures tourmentées de la mythologie grecque.  Ce livre aborde avec originalité un sujet contemporain : le rapport souvent complexe homme-femme dans une relation égalitaire et solidaire, symbolisé par le mariage et la famille. Mais quand la rupture intervient, Rachel Cusk répond par l'analyse, la lucidité et l'envie de reconstruire une réalité moins conflictuelle... Un bon roman féminin et "féministe", peut-être... Et pas du tout déprimant !

mardi 29 juillet 2014

La librairie d'Emmaüs

Ma passion des livres me pousse à fréquenter tous les lieux où on trouve ces objets en papier si attirants... Je vais régulièrement dans les librairies de Chambéry, de la plus petite à la plus grande et je furète sur les tables pour examiner les nouveautés en littérature, art, sciences humaines et voyages. J'adore cette ambiance feutrée, calme, intelligente de ces "commerces" qui ne sont pas à mes yeux des espaces de vente (et pourtant, il faut bien vivre). Les mairies devraient subventionner ces mètres carrés culturels (cela existe peut-être dans certaines villes...). Comme j'aime tous les livres dans tous les états, je vais aussi farfouiller chez les bouquinistes, souvent d'excellents libraires, cultivés et motivés par leur travail. Je pense à la librairie de Michel Latour, rue Métropole, une institution au sein de la cité savoyarde. Il faut se faufiler entre les étagères et les tables, envahies par des beaux ouvrages, anciens, brochés, cartonnés, reliés. On trouve des piles sur le sol, des murs entiers peuplés de livres dans tous les domaines : littérature, sciences humaines, art, régionalisme, etc. Une caverne, un antre, une niche, un grenier, un petit paradis pour les dénicheurs de raretés. Le bouquiniste dispose d'un site internet, "La Tour infernale", où il dépose une petite partie de son fonds. Il existe aussi un lieu à visiter et assez incontournable pour les passionné(e)s de lecture, je veux parler de l'espace librairie d'Emmaüs à La Motte-Servolex. J'y vais quelques fois pour débusquer des livres d'art, de voyages et surtout des romans. Les "poche" valent 50 centimes d'euros, et les autres formats ne dépassent pas 10 euros ! C'est peut-être une concurrence déloyale pour les libraires et les bouquinistes mais plus il y a des espaces consacrés à la lecture, mieux c'est ! Beaucoup de familles achètent des piles de livres pour la jeunesse à des prix imbattables. J'ai acheté pour 20 euros : un guide sur Prague, un sur Sienne, deux romans de Sébastien Labaque, un ouvrage de philosophie de François Roustang, un Danièle Sallenave, deux plaquettes sur Rome et Florence dans la collection Autrement (je les collectionne), et un guide historique sur le Péloponnèse. Qui dit mieux ? Une mine d'or, cette librairie, par ailleurs, bien aménagée et bien rangée. Une visite s'impose pendant les temps "creux" de l'été...

mercredi 23 juillet 2014

Rubrique cinéma

Temps plus que maussade à Chambéry : on se croirait en novembre... Je suis allée au cinéma l'Astrée pour fuir ce ciel gris et pluvieux. Et j'ai vu "Palerme" d'Emma Dante. Ce film est un OVNI dans les productions d'aujourd'hui. Le sujet déroute : un combat mental et cocasse entre deux femmes dans une Sicile traditionnelle et machiste avec des personnages colorés et bruyants. Samira, une vieille femme, habillée de noir, nettoie une tombe et jette des morceaux de pain à des chiens abandonnés. Elle se couche sur le marbre et on apprend que sa fille a disparu à l'âge de 38 ans. Cette scène révèle la nature quelque peu "tragique" de cette mère, broyée par la mort. Elle rejoint sa tribu familiale devant la plage au volant de sa voiture. La deuxième séquence concerne une femme et sa compagne en pleine discussion orageuse. Elles vont peut-être se quitter mais quand elles arrivent dans une rue étroite, elles tombent sur Samira et sa famille. Aucune des deux conductrices ne veut reculer... Et la confrontation démarre dans le tohu-bohu des voisins et des automobilistes. Le duel sans pitié entre les deux femmes dépasse l'entendement.  Il faut dire que Samira appartient à une famille à la réputation douteuse, les Calafiore, qui organisent des paris d'argent sur Samira, la plus têtue des deux. Rosa et Clara, dans ce temps suspendu, vivent un moment capital pour leur couple. Rosa ne parle plus, refuse de boire, observe avec défi le regard haineux de Samira. Sa compagne attend avec patience, puis s'éloigne et elle finit par soutenir la lutte de Rosa contre l'obstination mortifère de la vieille dame. Laquelle des deux va flancher, céder, renoncer ? Ce film recèle des scènes de références dignes d'un western contemporain. Ce duel va finir mal et le message d'Emma Dante est-il dans ce portrait d'une Sicile traditionnelle et tragique, jouée par Samira face à Rosa, une femme moderne, audacieuse, qui ne plie pas devant son droit de "circuler" ou de vivre sa liberté ? Ce très bon film italien pose des questions sans en "avoir l'air", dans une tonalité de comédie tragico-comique... Et quel duo-duel entre femmes !

lundi 21 juillet 2014

"Excursions dans la zone intérieure"

J'avais mentionné dans ce blog, le récit autobiographique de Paul Auster, "Chronique d'hiver", paru en 2013 chez Actes Sud. Il renouvelle cette expérience littéraire particulièrement originale avec son dernier ouvrage, "Excursions dans la zone intérieure". Comment devient-on écrivain ? Quels sont les signes de cette vocation si singulière et si rare ? Comment analyser le changement de personnalité entre l'enfant du passé et l'adulte en devenir ? Paul Auster prend de nouveau sa plume pour la tremper dans sa vie antérieure (son enfance et sa jeunesse) et dans sa vie intérieure (ses rêves, ses phobies) en nous dévoilant sa formation intellectuelle, son environnement culturel, ses influences littéraires, ses passions de cinéphile, ses héritages familiaux.  Je vous cite ce passage : "Il t'est venu à l'esprit que la plupart des gens avaient des secrets, peut-être tout le monde, peut-être  l'univers entier est-il composé de gens qui foulaient le sol de cette terre, avec dans le cœur, des épines de culpabilité et de honte, tous obligés de dissimuler, de présenter un visage qui n'était pas le vrai visage. Qu'est-ce que cela nous disait sur le monde ? (...) Il est pratiquement impossible de connaître quiconque. Tu te demandes maintenant si ce sentiment de connaissance impossible n'a pas été ce qui a nourri ta passion pour les livres - car les secrets des personnages qui vivent dans les romans, finissent toujours par être révélés." Paul Auster fait partie de la génération des années 50 et 60 et il fait œuvre de sociologue en décrivant une Amérique avec ses yeux d'enfant, en intégrant des informations politiques et historiques, des faits sportifs (il adore le base-ball). Un dossier de photographies complète à bon escient ce récit autobiographique, bien loin des textes nombrilistes et linéaires que l'on trouve dans cette catégorie. Paul Auster continue de nous surprendre avec son œuvre, une œuvre d'une importance capitale dans la littérature mondiale. J'apprécie son rapport au monde, teinté de lucidité et de sagesse, et son amour  de l'écriture est contagieux. Quel grand écrivain !   

jeudi 17 juillet 2014

"Au lieu-dit Noir-Etang"

Je lis peu de romans policiers à part quelques "scandinaves", souvent issus de la collection Noir d'Actes Sud. Dans l'atelier de lectures, une amie-lectrice avait mentionné un bon roman, "Au lieu-dit Noir-Etang" de l'américain Thomas H. Cook. Publié en 1996, il a été édité en 2012 dans la collection Points du Seuil (gage de qualité). Je m'étais donnée une cinquantaine de pages pour passer le cap de la lecture et j'ai lu ce livre avec plaisir dans un moment estival de détente. Je regrette souvent le manque de style dans la littérature policière, et aussi la présence de personnages déjantés, violents, meurtriers et autres. Dans ce policier, pas de faits sordides, pas de disparitions glauques, pas de meurtres horribles, mais une ambiance noire tout à fait prenante. L'action se déroule dans une petite ville américaine de la Nouvelle Angleterre en 1926.  Cette petite ville ennuyeuse abrite une école, dirigée par le père du narrateur. Une jeune enseignante en arts plastiques vient prendre son poste  et elle va loger dans un cottage près de l'Etang-Noir. Le jeune Henry raconte sa fascination pour cette femme qui ne ressemble ni à sa mère, ni aux autres femmes du village. Elle est mystérieuse. Elle a voyagé en Afrique avec son père, et revendique une liberté peu commune à cette époque. Tout est relaté selon la mémoire du jeune narrateur car on sait d'emblée qu'un drame a eu lieu entre Mademoiselle Channing, et Monsieur Reed, tous les deux professeurs dans l'école. Lui est marié, père de famille et tombe amoureux de la nouvelle recrue. Leur relation contrarie l'ambiance stricte du village et leur histoire étrange est reconstruite selon les témoins du drame. Je ne vais pas livrer la fin du roman policier, bien que l'on devine au fil des pages que cette histoire d'amour, impossible, sombre et invivable se termine mal, comme il se doit. Thomas H. Cook est salué comme un des plus grands de sa génération... Un bon roman policier, assez atypique, très fin sur le plan psychologique,  bien écrit (bien traduit)... Un portrait de l' Amérique des années 20 reconstituée à travers les personnages.  A découvrir ainsi que les autres titres de Thomas H. Cook.

mercredi 16 juillet 2014

"Un homme disparaît"

Il m'arrive de "succomber" au charme d'un écrivain et je ressens le besoin de "tout lire" comme un devoir de mémoire et de respect pour ces hommes et ces femmes qui consacrent leur vie à l'écriture. J'ai donc acquis une dizaine de folios de J.-B. Pontalis et ma "mission" de lectrice assidue et motivée consiste à les lire cet été. J'avais beaucoup aimé ces derniers ouvrages, en particulier "Marée haute, marée basse" et "Le dormeur éveillé". que je considère comme des livres "accompagnateurs".  "Un homme disparaît", publié en 1996, a confirmé mon attirance pour cet écrivain-psychanalyste. Il a choisi en exergue un extrait d'un poème de Claude Roy que je vous livre :
 "On ne sait plus qui sont ces passants de l'automne,
Mais sais-tu qui tu es ?  Mais sais-tu d'où tu viens ?
Es-tu vraiment toi-même ? Quelqu'un qui serait toi ?
Es-tu le souvenir d'un autre que tu fus ?
Es-tu sûr d'être là ? Et si tu n'es pas là
qui est cet étranger qui parle avec ta voix ?"
J.-B. Pontalis raconte donc l'histoire d'un inconnu à qui il donne un nom, Julien Beaune, (le double de l'écrivain ?). Son père est mort pendant la guerre de 14, il vit avec sa mère et se lie à un ami, Samuel qui l'initie à la littérature. Il suit des études de philosophie à Paris, vit une histoire d'amour à trois, devient secrétaire d'un écrivain. Mais sa vie bifurque quand il décide de devenir médecin. Il se consacre entièrement à sa nouvelle vocation. J.-B. Pontalis décrit avec un esprit complice le destin de cet homme entre amour et travail. L'auteur et son personnage vont finir par se rencontrer et pratiquement fusionner. Ce récit est parsemé de réflexions sur la vie, sur la perte, sur la mémoire et sur l'éternelle question que pose souvent la littérature : comment vivre ? Que faire de ma vie ? J.-B. Pontalis essaie d'apporter quelques réponses en s'appuyant sur sa double identité d'écrivain et de psychanalyste. Un récit imprégné d'empathie et de philosophie...