Odile a présenté son grand coup de coeur : "La chorale des Maîtres Bouchers" de Louise Erdrich, publié en 2005 chez Albin Michel. En 1918, Fidelis Waldvogel, un jeune soldat allemand, part en Amérique pour tenter sa chance. Il a hérité d'une valise de couteaux de boucherie. Il s'installe dans le Dakota où sa femme et son fils le rejoignent. Il travaille beaucoup et le soir, il chante dans un choeur d'hommes, "la chorale des maîtres bouchers". Les Waldvogel rencontrent un couple lui aussi émigré. Des années 20 aux années 50, l'écrivaine raconte le rêve américain de ces émigrés européens à la frontière du réalisme et de la magie. Louise Erdrich, une grande dame des lettres américaines. Véronique a beaucoup aimé "Badjens" de Delphine Minoui, publié au Seuil. En 2022, Chiraz, une iranienne de 16 ans, escalade une benne à ordures pour brûler son foulard. L'adolescente raconte aussi sa naissance indésirée, son père autoritaire, ses copines, ses premières amours. Sa révolte légitime et héroïque pour vivre libre a inspiré la journaliste, Delphine Minoui d'origine iranienne, spécialiste du Proche et du Moyen Orient. Un roman coup de poing et un éloge de la liberté. Régine a présenté un roman de Sandrine Collette, "Ces orages-là", publié en 2021. Clémence, jeune femme trentenaire, parvient à s'échapper d'une relation toxique après trois ans où elle a cru à l'amour. Après cette rupture, elle vit recluse, solitaire dans une petite maison, Comment résister à la tentation de faire marche arrière ? Régine a beaucoup aimé ce roman d'une intensité particulière. Elle a cité un deuxième coup de coeur, une biographie romancée, "Femme debout" de Catherine Bardon, publiée en janvier dernier. Cet ouvrage raconte le destin hors du commun de Sonia Pierre, fille de coupeurs de canne dans la République dominicaine. Elle deviendra avocate pour combattre l'injustice et consacrera sa vie pour les droits humains. Féministe, distinguée par de nombreuses récompenses, elle demeure auprès des siens parfois au péril de sa santé et de sa sécurité. Nous avons reçu la visite de Dany, une "ancienne" de l'Atelier. Elle a aussi proposé un coup de coeur, "Madame Hayat" de Ahmet Altan. Fazil, étudiant boursier, gagne sa vie en tant que figurant à la télévision. Il tombe amoureux de cette Madame Hayat, une femme plus âgée que lui. Il aime aussi la jeune Sila. Situation complexe et romanesque. Un écrivain turc à découvrir. La séquence "coups de coeur" a le mérite de donner envie de découvrir des écrivains et des livres que les lectrices ont aimés. Des lectures pour cet été.
des critiques de livres, des romans, des moments de lectures, des idées de lecture, lecture-partage, lecture-rencontre, lectures
lundi 5 mai 2025
samedi 3 mai 2025
Atelier Littérature, les coups de coeur, 1
Mylène a présenté deux coups de coeur : un essai et un roman. Elle nous a recommandé un roman de Dorothy West, "Le mariage", publié en 1995 et disponible en poche. En 1953, Shelby Coles, issue de la bourgeoisie noire de Boston, va épouser Meade, un musicien de jazz, blanc. Autour de ce mariage mixte, des rancoeurs et des désirs se cristallisent et font remonter des souvenirs de la difficile intégration des noirs américains dans la société américaine. Dorothy West, (1907-1998), est une figure mythique de la culture américaine avec ses compagnons de lutte antiraciste, James Baldwin et de Richard Wright. Un roman à découvrir. L'essai concerne le philosophe Harmut Rosa, "Remèdes à l'accélaration", publié en 2021. Le philosophe analyse le système de la performance, de l'accélaration de nos sociétés dans sa frénésie consumériste. Il relate son voyage en Chine, un pays qui est passé de la féodalité au capitalisme le plus débridé. Une solution existe pour le philosophe : entrer en résonance avec le monde, "nouer un autre rapport au monde, se reconnecter à autrui". Harmut Rosa résume sa pensée ainsi "Nous sommes non aliénés là où et lorsque nous entrons en résonance avec le monde. Là où les choses, les lieux, les gens que nous rencontrons nous touchent, nous saisissent ou nous émeuvent, là où nous avons la capacité de leur répondre avec toute notre existence". Danièle a découvert avec un certain émerveillement l'immense "Mémoires d'Hadrien" de Marguerite Yourcenar, publié en 1951. Elle a même prononcé le terme, "lecture extatique". J'en suis ravie car cette biographie romancée est un chef d'oeuvre absolu. L'Empereur Hadrien, Publius Aelius Hadrianus, né en l'an 76 et mort en 138, succède à Trajan en 117. L'écrivaine raconte avec son style somptueux la vie de cet homme, amoureux de la Grèce, penseur et humaniste. Sa vie amoureuse avec le jeune Antinoüs est devenue une légende car son jeune amant s'est noyé à l'âge de vingt ans. Marguerite Yourcenar admire cet homme si extraordinaire et lui prête cette phrase : "Je me sentais responsable de la beauté du monde". Avant d'entreprendre la lecture de ce roman culte, il vaut mieux se renseigner sur le règne de cet Empereur. Un roman poétique, philosophique, historique, un roman inoubliable et inépuisable...
vendredi 2 mai 2025
Atelier Littérature, les romans dystopiques, 2
Régine et Véronique ont choisi le roman de Sophie Divry, "Trois fois la fin du monde", publié en 2018. Ce livre n'appartient pas à la catégorie des dystopies mais plutôt au genre romanesque post-apocalyptique. Le narrateur, Joseph Kamal, est condamné pour sa complicité dans un braquage au cours duquel son frère a trouvé la mort. Il raconte l'enfer de la prison avec ses humiliations, la violence, la saleté. Puis, intervient un événement impensable : une catastrophe nucléaire détruit la moitié de la France. La prison est évacuée et Joseph en profite pour s'évader. Le roman bascule alors sur la renaissance du narrateur au milieu de la nature dont il a été privé. Il reconstruit sa vie avec un mouton et un chat. Pour ce nouveau Robinson, la vie n'est pas toujours facile pour se nourrir et pour affronter les orages. La première fin du monde se matérialise dans la prison, la seconde dans l'explosion nucléaire et la troisième dans la solitude extrême du narrateur. "Trois fois la fin du monde" raconte une histoire de rédemption à la Giono. Régine et Véronique ont beaucoup apprécié ce roman original. Dans ma liste sur les romans dystopiques, seuls trois romans sur huit ont été lus. Je m'interroge sur mon choix peut-être trop ambitieux sur ces titres délaissés : "2084" de Boualem Sansal, "Le Meilleur des mondes" d'Aldous Huxley, "Le mur invisible" de Marlen Haushofer, "Ravage" de René Barjavel et "Le dernier homme" de Margaret Atwood. Ces romans d'anticipation et de science-fiction explorent les angoisses des humains devant les transformations technologiques et les changements sociétaux. En voulant découvrir ce genre littéraire, je ne pensais pas qu'il était aussi éminement politique. Mais j'ai compris que ces ouvrages évoquant des "catastrophes" pouvaient décourager les lectrices. Je retiens tout de même l'intéret qu'ont soulevé George Orwell et Philip Roth sans oublier le roman de Sophie Divry. Mon dernier atelier de la saison se tiendra le lundi 26 mai à la Base avec un sujet plus intime et plus serein, la nostalgie...
jeudi 1 mai 2025
Atelier Littérature, les romans dystopiques, 1
Le jeudi 24 avril, j'ai retrouvé avec plaisir les amies lectrices à la Base pour commenter les romans dystopiques dans la première heure et les coups de coeur dans la deuxième heure. J'avoue que j'ai choisi un thème assez sombre en ce mois d'avril car le thème des dystopies comporte une vision pessimiste de la condition humaine. Je remercie d'emblée mes amies lectrices pour avoir accepté de lire ces romans "difficiles". Danièle a donc démarré la séance avec le terrible "1984" de George Orwell, publié en 1948. Je ne résumerai pas l'univers orwellien car j'ai consacré deux billets dans ce blog sur cette dystopie effroyable. Même sans avoir lu ce livre, le terme orwellien concerne le totalitarisme politique où le pouvoir écrase la moindre parcelle de liberté : une langue unique abrégée, un contrôle sans fin des individus par des écrans omniprésents, absence de sentiments, robotisation des humains. Un enfer sur terre, une déshumanisation complète et irréversible. Danièle a trouvé ce roman éprouvant, glaçant mais, elle n'a pas regretté cette lecture, considérant "1984" comme un chef d'oeuvre incontournable, un classique contemporain. Ce livre-alerte tient lieu de bible à tous ceux qui aiment la liberté, l'individu, la culture, la beauté, l'amour et tous les sentiments qui nous rendent humains. Un grand livre de réflexion philosophique sur le cancer du totalitarisme, de l'intolérance, du fanatisme. Trois lectrices, les deux Odile et Geneviève, ont choisi "Le complot contre l'Amérique" de Philip Roth. Ce grand roman de l'écrivain américain a conquis les trois lectrices même si les pages finales sont plus difficiles à lire. Odile a résumé l'ouvrage avec une grande précision en insistant sur les actes antisémites que subissent les juifs américains quand le nouveau président, l'aviateur Lindbergh, ami d'Hitler, est élu "démocratiquement". Philip Roth, avec son imagination flamboyante, propose une Amérique en proie à un antisémitisme d'état pour éliminer l'identité juive comme dans l'Allemange nazie. Les trois amies lectrices ont beaucoup apprécié ce roman très singulier dans les oeuvres de Philip Roth. (La suite, demain)
lundi 28 avril 2025
"Complot contre l'Amérique", Philip Roth
Philip Roth a écrit en 2004 une uchronie (récit d'événements fictifs à partir d'un point de départ historique), "Complot contre l'Amérique", se déroulant dans les années 40 aux Etats-Unis. Le narrateur, qui porte le nom de Philip Roth, raconte ses souvenirs d'enfance au sein d'une famille juive dans le New Jersey. En 1940, le président Roosevelt n'est pas réélu et c'est l'aviateur Charles Lindbergh, sympathisant du régime hitlérien, isolationniste et antisémite, qui devient président après une campagne imprégnée d'un pacifisme défaitiste et d'un antisémitisme rampant. A partir de ce changement historique imaginaire, l'écrivain américain brode avec son génie habituel une histoire passionnante. La montée de l'antisémitisme est décrite d'une façon subtile et la famille du narrateur subit des actes insupportables comme leur rejet d'un hôtel parce que juifs. Des personnages contrastés traversent cette uchronie. Il met en scène sa propre famille : Herman, son père lucide et courageux, Bess, sa mère généreuse, Sandy, son frère aîné naif et passionné de dessin. Pour compléter le tableau, il faut ajouter un neveu délinquant, une tante et son rabbin collaborateurs, des voisins, un journaliste troublion. L'écrivain imagine l'esprit de résistance de ses parents qui, depuis le début, ont compris le danger mortel de Lindbergh alors qu'il dénonce la lâcheté d'une partie de sa famille. Dans un article du Monde des Livres, Josyane Savigneau, amie de l'écrivain, dévoile la matrice du roman : "Pourquoi et comment, avons-nous échappé au sort des Juifs d'Europe ?". Malgré la présence de l'antisémitisme en Amérique, Philip Roth rend hommage à la démocratie qui a empêché l'effroyable Holocauste sur le continent américain. Ma deuxième lecture du roman, quinze après, m'a semblé plus percutante, plus sensible que dans le passé. Je pensais que l'antisémitisme était moins prégnant dans notre société mais, l'actualité depuis le 7 octobre montre le contraire. Ce livre salutaire et décapant conserve toute sa force de conviction sur les faiblesses de la démocratie et sur l'avénement du totalitarisme. Ce vingt-sixième roman de Philip Roth mêle la petite histoire familiale à la grande et comment les individus réagissent face au chaos. Un grand roman à découvrir.
vendredi 25 avril 2025
"2084 : la fin du monde", Boualem Sansal
Toujours dans le cadre de l'Atelier, j'ai lu la dystopie de Boualem Sansal, "2084 : la fin du monde", publié chez Gallimard en 2015. Ce roman a reçu le Grand prix du roman de l'Académie française et le magazine Lire l'avait choisi comme le meilleur livre de l'année. Boualem Sansal situe son roman en Abistan, un royaume immense du prophète Abi, le représentant de Yölah sur terre. Le peuple est devenu amnésique et soumis à ce dieu unique. Comme dans le livre de George Orwel, "1984", le système surveille et contrôle tous les habitants qui parlent une langue unique, l'abiland dont le vocabulaire a été fortement allégé. Le personnage principal, Ati, sent l'appel de la liberté, se met à douter et cherche à comprendre son pays en proie au totalitarisme religieux qui ressemble évidemment à l'islamisme intégriste actuel. Il découvre l'existence d'un peuple de renégats, vivant dans des ghettos sans références religieuses. L'intrigue se concentre sur la découverte d'un village ancien par un archéologue, Nas. Cette découverte mettrait en question l'existence d'Abistan. Mais, la dictature religieuse veut s'approprier le village pour en faire un lieu de pélerinage. Ati, accompagné de son ami Koa, va entreprendre un voyage dans le pays en quête de la vérité historique. Je ne dévoilerai pas la fin de cette dystopie religieuse pour conserver son intérêt. Fable, parabole, ce texte dénonce le cauchemar totalitataire islamiste et il a fallu un courage incroyable à Boualem Sansal pour écrire ce pamphlet glaçant qui met en garde toutes les démocraties du danger d'un totalitarisme politico-religieux. En exergue, il faut retenir cette réflexion : "La religion fait peut-être aimer Dieu mais rien n'est plus fort qu'elle pour faire détester l'homme et haïr l'humanité". L'obscurantisme règne dans ce pays conquis par les "croyants", des croyants aveugles. Ati soupçonne qu'il existe un autre monde : "Il vivait dans un monde mort, et c'était au coeur du drame, au fond de la solitude, qu'il avait eu la vision bouleversante d'un autre monde, définitivement inaccessible". Ce roman dystopique puissant, d'une actualité brûlante, n'est pas dépourvu d'humour et d'ironie malgré la noirceur abyssale de ce pays effrayant. Servi par un style somptueux, "2084" est un classique contemporain, un des plus grands romans du XXIe siècle à découvrir de toute urgence. Et Boualem Sansal est toujours en prison à l'heure où j'écris ce billet...
mercredi 23 avril 2025
"Le Meilleur des Mondes", 2, Aldous Huxley
John, le Sauvage, vit un choc culturel dans ce "meilleur des mondes". Le Directeur du Centre d'Incubation tente de confondre Bernard devant tous les travailleurs du Centre. Mais, il contre-attaque en présentant John comme le fils du directeur qu'il a eu avec Linda de manière "vivipare". Le Directeur finit par démissionner et Bernard triomphe en utilisant John dans ses soirées comme un animal de foire. Linda, l'amante de Bernard, tombe amoureuse du jeune homme mais leurs différences de comportement aboutissent à une mésentente inévitable. Beaucoup d'incidents surgissent dans le parcours de ce personnage, le seul humain émotif du roman : la mort de sa mère, sa lutte contre la drogue, le soma, son exil dans une île. Comment Aldous Huxley le définit dans son humanité ? Il lui donne "une forte conscience du tragique de la vie", des épreuves à surmonter. Il ressent l'amour comme la tristesse, et contrairement aux "fordistes" figés dans leur drogue, le soma, sa capacité émotive lui sert de guide. Cet homme de l'ancien temps contrôle sa violence, ce qui le différencie de la barbarie et son surnom de Sauvage montre l'ironie de l'écrivain comme le titre du livre, le Pire des Mondes. Ce roman de science-fiction propose une "contre-utopie" où le progrès scientifique détruit moralement l'humanité. L'horreur de l'eugénisme se manifeste dans la classification des membres de la société en castes supérieures et inférieures. La nouvelle humanité s'est affranchie des liens fraternels et familiaux, et le bonheur artificiel circule dans les veines des individus par un psychotrope. Cette société totalitaire et inhumaine nie l'individualisme et la liberté. Aldous Huxley dénonce davantage la prise de pouvoir des machines et de la technologie sur les esprits alors qu'Orwell appuyait son texte sur le totalitarisme politique. Pour ma part, j'ai préféré "1984" au "Meilleur des Mondes". J'ai trouvé le premier plus lisible, plus fort, plus émouvant. J'avoue que je me suis perdue dans le texte touffu, dense, complexe d'Aldous Huxley même si j'ai trouvé des résonances avec notre monde contemporain comme l'emprise d'Internet et des réseaux sur les citoyens, de la consommation des drogues, du communautarisme. Aldous Huxley a publié en 1948, "Temps futurs", encore plus apocalyptique que le "Meilleur des Mondes"... Je crois que je vais m'abstenir de le lire !