J'ai déjà signalé le roman de Serge Joncour, "Chien-loup", adopté par Mylène comme coup de cœur dans l'atelier lectures de février. J'ai donc voulu plonger dans l'univers de cet écrivain. Dès les premières pages, la magie opère et les heures de lecture forment une bulle temporelle à deux temps. Les chapitres se succèdent sur deux époques : la Première Guerre Mondiale et la France de 2017. Franck et Lise, parisiens fatigués, partent en vacances pour trois semaines et choisissent une maison ancienne en plein Quercy, entourée d'hectares inhabités, dans un cadre bucolique. Cette mise au vert enchante Lise mais effraye Franck, addict à son smartphone qui ne capte plus la Wi-Fi. Il travaille dans le milieu du cinéma comme producteur et commence à ressentir un certain malaise pour sa carrière finissante. Lise, comédienne, ne reçoit plus d'appels pour jouer des rôles. Leur maison de campagne a abrité, durant la Première Guerre Mondiale, un dompteur allemand et ses fauves. Il les cache pour leur épargner un massacre certain. Cet Allemand fuit la guerre et vit isolé. Les villageois se méfient de cet ennemi avec ses lions qui pourraient quitter la colline et envahir le village. Le couple apprivoise leur maison et les environs. Lise s'adapte parfaitement au silence, à la solitude et se voue à la peinture. Franck lui reproche cette sérénité alors qu'il descend au village pour capter ses messages et ses méls tellement il est en manque du Net. Un évènement va colmater son angoisse par la présence d'un chien-loup, à demi-sauvage. Le citadin commence alors sa mutation : il oublie peu à peu la civilisation moderne en apprivoisant le chien-loup. Leur complicité se manifeste dans les longues randonnées. Il découvre en pleine forêt une grande cage abandonnée. Le lien passé-présent surgit dans le récit et Franck se demande à quoi servait ce piège. En fait, le dompteur piégeait du gros gibier pour nourrir ses bêtes. Les villageois avaient peur que les lions dévorent leurs brebis cachées dans la montagne. En 1915, la peur en fait règne partout : peur de la guerre, des lions, de la nature sauvage. En 2017, la peur a changé de nature mais elle est bien là : Franck craint ses deux jeunes collègues qui admirent les dévoreurs du net, les GAFA, qui mettent en péril sa carrière professionnelle. Le chien-loup va apprendre à Franck qu'il faut se défendre des prédateurs. Je ne vais pas raconter tous les détails romanesques de ce roman-conte fabuleux, composé comme une symphonie de couleurs, de sons, d'odeurs à la manière d'un Giono. Sylvain Tesson a salué le livre de Serge Joncour, la comparant à une fable écolo-philosophique lucide : "Il n'est pas de paix possible en ce monde, pas de vie paisible". Un des plus beaux romans de la rentrée sur la relation aux animaux, à la nature et à la liberté. A lire sans tarder.
des critiques de livres, des romans, des moments de lectures, des idées de lecture, lecture-partage, lecture-rencontre, lectures
lundi 18 février 2019
vendredi 15 février 2019
Rubrique cinéma
Je suis allée voir "La Favorite" du réalisateur grec, Yorgos Lanthimos, film coproduit par les Etats Unis, l'Angleterre et l'Irlande. Au château de la Reine Anne, la dernière de la lignée des Stuart, le pouvoir se conjugue au féminin. De 1702 à 1707, la souveraine ne s'intéresse guère aux affaires du royaume. Elle souffre de la goutte, maladie handicapante. Sa vie confinée dans ses appartements ne semble pas si royale alors que son pays est en guerre contre la France. Son caractère de petite fille, entourée de ses lapins, dans son immense chambre démontre sa futilité et son instabilité. Sa favorite, la duchesse de Marlborough, a pris les reines du pouvoir et gère avec une main de maître la multitude de courtisans de la cour. Elle a aussi la charge de prodiguer du plaisir à la Reine. Ses fonctions de maîtresse, conseillère et nounou lui donnent un statut indéfectible. Un jour, une cousine de la duchesse, arrive à la cour pour lui demander du travail. Cette jeune femme a perdu son rang à cause de son père, ruiné par le jeu. La Favorite a pitié d'elle et l'engage au sein de la cuisine. Mais, Abigail ne manque pas d'ambition. Elle concocte une mixture d'herbes pour la Reine qui souffre le martyr avec sa goutte. En lui donnant des soins, la Reine se sent tellement soulagée qu'elle va regarder attentivement cette jolie femme et la nomme femme de chambre. La bataille commence entre la Duchesse et Abigail. Pendant que les hommes de la cour s'adonnent à des jeux absurdes (courses d'oie, lancers d'oranges), les deux femmes se livrent à des intrigues dont dépend leur survie. Abigail empoisonne la Favorite à petites doses. Celle-ci tombe d'un cheval en se blessant le visage. En se retirant dans son domaine, elle laisse sa place à Abigail qui devient la nouvelle Favorite. Mais, la Reine prend conscience au fil du temps que la Duchesse lui manque. Elle reçoit une lettre de son ancienne Favorite. Mais, la jeune intrigante l'intercepte et la brûle pour évincer sa concurrente. Le réalisateur décrit un monde raffiné mais trivial, au fond, un milieu théâtral où l'artifice et la vacuité règnent entre la comédie et la tragédie. Ce film historique à costumes et avec une bande son baroque dénonce le pouvoir monarchique, ses mirages et ses mensonges et seule, la relation de la Reine et de sa Favorite, même si elle se termine dans la tristesse, est vraie dans ce décor somptueux et sulfureux… Un film à voir, étonnant, détonant, original…
jeudi 14 février 2019
Atelier Lectures, 5
Je poursuis dans ce dernier billet le compte-rendu des romans de Shalev Zeruya. En 2014, le roman "Ce qu'il reste de nos vies", a reçu le prix Femina étranger. Ce récit de famille conte la saga d'une grand-mère, Hemda, qui se meurt dans son lit d'hôpital à Jérusalem. Sa fille, Dina, et son fils cadet, Avner, lui rendent visite et entament un bilan de leur propre vie. Les personnages, dans de longs monologues introspectifs, s'interrogent sur leurs blessures, leurs ressentiments et leurs frustations. Dina ne supporte pas la désertion de sa fille adolescente et à 45 ans, elle songe fortement à adopter un enfant pour prolonger cet amour si profond. Le frère aussi se lamente sur ses échecs amoureux. Leur mère se souvient de ces années au Kibboutz, son mariage raté, ses parents trop exigeants. Ce huis clos familial évoque les moments les plus paroxystiques de toute vie d'adulte. Chacun prendra une décision au fil des pages dans un maelstrom de pensées, de sensations, d'intuitions. La grand-mère veut partir avec plus de sérénité. Au fond, le titre du roman résume le sujet essentiel du texte : que reste-t-il d'une vie ? La réponse de l'écrivaine se tient dans un seul mot : l'amour, malgré les non-dits, les malentendus, les maladresses. Ce livre me semble le meilleur de Zeruya Shalev car il condense tous ces thèmes de prédilection. La famille multi-générationnelle devient grâce à sa magie de l'écriture un champ antique, une tragédie et une comédie, liées par la recherche de l'amour dans toutes ses dimensions. Je terminerai par l'évocation de son dernier roman, "Douleur", paru en 2017 chez Gallimard. Iris, la narratrice a été victime d'un attentat, dix ans avant. Malgré des douleurs persistantes sur le plan physique, elle souffre aussi moralement. Sa relation avec son mari se dégrade, son fils va quitter le foyer pour l'armée afin d'effectuer son service militaire et sa fille la rejette et rejoint une sorte de secte. Son travail de directrice d'école dévore son temps. Alors qu'elle passe une visite médicale, elle reconnaît sous les traits d'un médecin son premier amour, Ethan. Elle l'avait quitté lorsqu'elle avait dix sept ans. Iris plonge à nouveau dans ce passé amoureux qu'elle a envie de revivre, car sa vie actuelle la déçoit amèrement. Cette passion qu'elle croyait éteinte va-t-elle renaître ? Je ne dirai pas la fin du roman car il vaut mieux ouvrir ces pages et le dévorer. Zeruya Shalev poursuit son parcours de psychanalyste familiale. Les séquelles du passé laissent des traces indélébiles qu'il faut bien accepter. La narratrice comme dans tous les précédents romans se heurte à la dure réalité et traverse une crise existentielle. Elle doit faire un choix… Et toutes les questions qu'elle se pose trouveront peut-être des réponses… Lire Zeruya Shalev n'est pas reposant, ni plaisant, mais c'est ressentir des émotions denses et retrouver le goût d'une littérature très épicée…
mercredi 13 février 2019
Atelier Lectures, 4
Quatre romans ont été lus au sein de l'atelier et je les évoquerai par ordre chronologique. "Mari et femme" (2004) raconte l'histoire d'un couple en faillite. Naama et son mari Oudi se sont aimés très jeunes au lycée et ont donné naissance à une petite fille. Il est guide touristique dans le désert et elle, assistante sociale. Un matin, Oudi ne peut plus se lever, ses membres se paralysent. A l'hôpital, les médecins déclarent cette maladie neurologique, psychosomatique. Naama ramène son mari à la maison et lui, s'enferme dans le silence et la dépression. Leur fille de dix ans ne comprend pas la situation et reproche à sa mère d'être responsable de la situation. La narratrice décortique au scalpel son couple. Elle était attirée par un peintre sans tromper son mari, d'une jalousie féroce. Les relations entre eux deviennent orageuses, inquiétantes et sombrent dans un malentendu indémêlable. Naama se refugie dans son travail d'assistante sociale où elle s'occupe des mères célibataires qui abandonnent leur bébé pour l'adoption. Son mari s'enfonce tellement dans la paralysie corporelle et mentale qu'elle fait appel à une guérisseuse bouddhiste. Le destin frappe alors à sa porte… Son mari guérit et quitte Naama en tombant amoureux de la jeune femme soignante. Naama comprend que sa vie de couple se fracasse sur le rocher de l'infidélité. La voilà libérée et seule, et une nouvelle page s'ouvre pour elle. Dans le deuxième roman, "Théra", l'écrivaine utilise la trame romanesque du couple, sujet essentiel et indémodable… La narratrice met fin à l'aventure maritale et se retrouve seule avec son fils de six ans. Ses parents ne comprennent pas cette décision et elle ressent de la culpabilité pour son enfant. Elle rencontre un ami, lui aussi, en instance de divorce. Les deux esseulés vont s'unir et réunir leurs enfants en une seule famille. Mais, ce projet heureux ne se passe pas comme prévu. Zeruya Shalev pose le problème délicat et complexe de la famille recomposée. Dans ces deux romans, des points communs relient ces deux histoires : un monologue intérieur féminin, des relations difficiles entre hommes et femmes, entre parents et enfants, une vision lucide voire pessimiste de la famille, lieu pathologique par excellence. Rien n'est simple et serein dans les œuvres de Zeruya Shalev… La suite, demain.
mardi 12 février 2019
Atelier Lectures, 3
Après les coups de cœur, nous avons évoqué l'écrivaine israélienne, Zeruya Shalev. J'ai proposé les romans "volcaniques" de cette femme courage, née en 1959 dans un kibboutz en Israël. Chaque fois que j'ouvrais une de ses œuvres, je ne pouvais plus la lâcher. Comme ses romans m'avaient particulièrement frappée, je me suis demandée si ses livres toucheraient les lectrices de l'atelier. En trois mots, j'adopterai ces expressions pour qualifier les œuvres de Zeruya Shalev : tempête psychologique, ouragan narratif, vents furieux relationnels. Les amies lectrices ont succombé à leur tour au charme indescriptible de l'écrivaine israélienne. Je commencerai par quelques éléments biographiques. Elle a grandi dans un milieu familial où l'écrit et la littérature tenaient une place exceptionnelle. Père, critique littéraire connu, oncle écrivain, cousin poète, la jeune Zeruya a baigné dans une atmosphère propice à la création. Elle pousse même son amour de la littérature en épousant un romancier… En 2004, elle est victime d'un attentat suicide, suite à l'explosion d'un bus. Dix personnes meurent dans cet attentat et elle est très gravement blessée. Elle restera immobilisée pendant plusieurs mois. L'écrivaine explique dans Libération : "Mais vivre en Israël, c'est comme vivre sous un volcan, ça rend créatif, c'est une inspiration. En ce sens, la réalité israélienne influence mes livres, ne serait-ce que parce que je vis dans une ambiance très tendue, chaque jour est plein de peurs et de dangers, à tout moment, tout peut arriver". Cette tension permanente qu'elle décrit dans cet entretien se retrouve dans ses cinq romans, de "Vie amoureuse" à "Douleur". Dans son œuvre, les femmes vivent souvent une vie sentimentale compliquée, prises dans les mailles de l'amour, des mailles serrées ou lâches, entre mari, amant, parents, enfants et adolescents sans oublier la présence essentielle des grands-parents. Lire Zeruya Shalev, c'est entrer par effraction dans un monologue intérieur fulgurant où le rythme de la phrase souvent longue nous entraîne dans une folle sarabande. Comme dans toute œuvre, lire, c'est se lire… Son lectorat se retrouve dans ses textes où les "femmes sont au bord de la crise de nerfs" comme le dirait Almodovar… La suite, demain.
lundi 11 février 2019
"Olga"
Bernhard Schlink, écrivain allemand, a écrit en 1995, "Le liseur", un succès remarqué et remarquable. Fils de pasteur antinazi, l'écrivain né en 1944, aborde souvent le problème de la culpabilité du peuple allemand après la guerre. Dans cette œuvre la plus célèbre, traduite en 37 langues et adaptée au cinéma, le narrateur découvre l'implication de sa maîtresse plus âgée dans un camp de concentration où elle était gardienne. Ce passé lourd et impardonnable ne cesse d'obséder l'univers fictionnel de Schlink. Dans son dernier opus, "Olga", il renouvelle son art du récit en racontant le destin singulier d'une jeune allemande de la fin du XIXe siècle au milieu du XXe. Olga perd ses parents très tôt et sa grand-mère l'élève dans un village de la Prusse orientale. Enfant, elle fréquente une frère et une sœur de la haute société bourgeoise de l'époque. Une relation privilégiée va naître entre Olga et Herbert, le fils du riche industriel. Ce garçon n'a qu'un rêve : courir, partir, fuir, voyager. Il rejette son rôle d'héritier et affirme son amour pour Olga. Mais, la famille du garçon désapprouve cette relation illégitime à leurs yeux. A cause de sa condition sociale, Olga ne peut pas entrer à l'université interdite aux femmes mais elle accède au statut d'institutrice dans son village. Herbert choisit l'armée, grisé par le patriotisme de Bismarck. L'esprit de l'aventure le conduit en Namibie et il participe au massacre des Héréros en 1904. Quand il revient en Allemagne, il retrouve Olga mais ne pense qu'à repartir. Il veut atteindre l'Arctique et réaliser un exploit digne d'Amundsen. Il disparaît dans une de ses expéditions et ne donne plus de nouvelles à Olga. Au fil du récit, la jeune femme ne veut pas se résigner à la mort d'Herbert. La Première Guerre mondiale éclate, puis la Deuxième. Olga raconte ensuite sa vie à un jeune homme qu'elle considère comme son fils. Lui même va découvrir le secret d'Olga dans des lettres qu'un antiquaire a récupérées dans un grenier. Je ne dévoilerai pas la fin de ce beau roman qui couvre des décennies en Allemagne et des espaces divers. L'amour total et sacrificiel d'Olga pour Herbert, son aventurier fugueur, ne constitue pas le seul sujet du livre. Bernhard Schlink évoque la pesanteur tragique de l'Histoire dans les destins individuels. Le patriotisme excessif de l'époque a préparé le terreau du nazisme et l'écrivain montre ces racines du mal dans la société allemande, ivre de conquêtes et de revanches. Ce portrait d'une femme anonyme et modeste mais généreuse et solitaire réserve des surprises à la fin du livre. A lire pour l'infinie patience d'Olga, la qualité de l'écriture, l'arrière plan historique et le rebondissement final…
vendredi 8 février 2019
Rubrique cinéma
Ce premier film de David Roux, "L'ordre des médecins", montre le milieu hospitalier avec une vérité remarquable. Un pneumologue reconnu doit garder toujours son calme pour soigner des malades atteints de maladies très graves. Mais, quand il voit sa mère dans un couloir de l'hôpital, il commence à paniquer. Admise dans un service voisin, le médecin se transforme en fils éperdu de chagrin pour la sauver car elle souffre d'un cancer incurable. Le réalisateur connait cet univers par son frère médecin et il décrit ce monde à la manière d'un film réaliste et documentaire. La trame romanesque repose sur la famille du médecin : sa mère lucide et courageuse (interprétée par Marthe Keller), sa sœur dévouée, son père, effondré sous le choc de la nouvelle. La maladie resserre les liens familiaux, les renforce inévitablement. Le jeune médecin trentenaire n'accepte pas le verdict terrible de son confrère qui ne veut pas opérer sa mère. Son quotidien au sein de l'établissement montre le courage, l'abnégation du personnel soignant. Le réalisateur a suivi lui-même le rythme infernal du quotidien hospitalier pour montrer que ces soignants vivent un stress permanent en côtoyant la maladie, l'angoisse des soignés, la présence permanente de la mort. Dans un interview, David Roux évoque cette expérience : "C'est fou, une journée dans un hôpital. (…) On comprend très vite pourquoi leur métier nécessite une certaine distance : elle est nécessaire pour rester lucide, pour prendre les bonnes décisions". Le film met l'accent sur les relations entre médecins, parfois concurrents, parfois solidaires, sur la vie d'un service entre fêtes délirantes pour décompresser et repas pris en commun. Le jeune médecin (le meilleur rôle de Jérémie Renier) ne pourra pas lutter contre l'inévitable malgré ses compétences, son savoir médical et son amour filial. Ce film raconte cette défaite annoncée et malgré ce désastre, il faut continuer, reprendre le chemin de la vie, sauver des malades. Ce film juste, honnête, sobre et vrai parle de courage, d'empathie et de solidarité et surtout, rend un hommage fraternel à tout le personnel soignant des hôpitaux…
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