Depuis que Patrick Modiano a reçu le Prix Nobel de littérature, il figure sur les listes des meilleures ventes en librairie. J'ai lu son discours dans le Monde du mardi 9 décembre et je ne résiste pas à mentionner quelques phrases emblématiques de ce grand écrivain français, si modeste, si hésitant et l'on ressent immédiatement une empathie à son égard. Ses maladresses d'élocution, ses doutes, ses interrogations sur la littérature, sur ses propres ouvrages font de lui un homme particulièrement attachant, authentique et proche de ses lecteurs(trices). Dans ce discours, Patrick Modiano éclaire son œuvre qui prend ses racines dans son enfance, "Je me trouvais le plus souvent loin de mes parents, chez des amis auxquels ils me confiaient et dont je ne savais rien, (...). C'est beaucoup plus tard que mon enfance m'a paru énigmatique et que j'ai essayé d'en savoir plus" . En vivant une enfance où il se sent abandonné dans un Paris de l'après-Occupation (il est né en 1945), ses romans vont devenir pour lui un ensemble d'enquêtes quasi policières pour découvrir tous ces adultes mystérieux, opaques que l'écrivain transformera en personnages romanesques. Il dit plus loin : "Cette volonté de résoudre des énigmes sans y réussir vraiment et de tenter de percer un mystère m'a donné l'envie d'écrire". Il évoque longuement le rôle essentiel de Paris dans ses romans et des bottins téléphoniques où il avait l'impression "d'avoir sous les yeux une radiographie de la ville, mais d'une ville engloutie, comme l'Atlantide, et de respirer l'odeur du temps." Et il termine son magnifique discours avec ces mots : "A cause de cette couche, de cette masse d'oubli qui recouvre tout, on ne parvient à capter que des fragments du passé, des traces interrompues, des destinées humaines fuyantes et presque insaisissables. Mais c'est sans doute la vocation du romancier, devant cette grande page blanche de l'oubli, de faire ressurgir quelques mots à moitié effacés, comme ces icebergs perdus qui dérivent à la surface de l'océan." Après Marcel Proust et sa recherche "éperdue" de la mémoire, Patrick Modiano et son œuvre-mosaïque mémorielle, la littérature ne peut que nous enchanter...
des critiques de livres, des romans, des moments de lectures, des idées de lecture, lecture-partage, lecture-rencontre, lectures
lundi 15 décembre 2014
vendredi 12 décembre 2014
"Sauve qui peut Madrid !"
Je ne connaissais absolument pas cet auteur, Kiko Herrero, mais le titre du livre m'a convaincue de le choisir. Comme je viens de faire une escapade dans la capitale espagnole, j'avais envie de me replonger dans cette ambiance. Quand on ne trouve aucune critique dans les médias littéraires (papier et Internet), il reste une solution : aller chercher des informations précieuses chez l'éditeur de l'écrivain, la célèbre et exigeante maison, P.O.L.. J'ai donc parcouru la notice biographique de Kiko Herrero et j'ai appris qu'il était né en Espagne en 1962, s'est installé à Paris dans les années 80 et a monté une galerie d'art. "Sauve qui peut Madrid !" est son unique récit autofictionnel et dès les premières lignes, j'ai été embarquée dans cette prose fiévreuse, atypique et drôle. Les petits chapitres forment des mini-nouvelles souvent percutantes sur des événements que l'écrivain a vécus dans une Espagne franquiste des années 60. Le narrateur évoque une enfance entre un père, spécialiste des rats et une mère à la maison. Il raconte sa famille élargie, ses voisins, ses copains. Il fréquente le lycée français de Madrid où il apprend des références culturelles teintées de liberté. Et s'enchaînent à un rythme endiablé des micro-histoires drôles et pittoresques : celles de la baleine morte, de la sierra de Madrid, des forains, de la mort, de la Cruz de los Caidos, des rats et d'un gorille, d'un exhibitionniste, d'une source miraculeuse, du Caudillo, du lycée, d'un arc de triomphe, et de bien d'autres sujets saugrenus, loufoques et tous marqués par une culture à la Almodovar... Il est certain que ce type d'ouvrage concernera les lecteurs(trices) imbibé(e)s de culture espagnole. Un premier récit vraiment original, servi par une écriture électrisante. Les éditions P.O.L. proposent des livres souvent taxés de "littéraires", avec une exigence qui déroute paradoxalement les amateurs de littérature... Je crois que la curiosité est une très belle qualité pour découvrir des chemins d'écriture hors circuit médiatique...
jeudi 11 décembre 2014
Atelier de lectures, 2
Je poursuis mon compte-rendu des coups de cœur avec Sylvie qui a lu "Au revoir, là-haut" de Pierre Lemaître, prix Goncourt 2013. Elle a surtout apprécié le contexte historique du roman, quand l'après-guerre devient un commerce honteux. Les soldats survivants sont même devenus encombrants dans le pays. Janine a évoqué une écrivaine italienne, Silvia Avallone et son deuxième roman "Marina Belleza" (son premier roman, "D'acier" a reçu les faveurs de nombreux lecteurs). La romancière possède un talent remarquable quand elle décrit le monde des adolescents. L'un, Andrea rêve de fuir sa famille bourgeoise pour élever des vaches dans la ferme de son grand-père et elle, Marina, veut devenir une star de la chanson. Ces jeunes se sentent rejetés et marginalisés par la société et décident de "prendre le large". A découvrir sans tarder... Evelyne a cité des ouvrages d'Henriette Walter et d'Alain Rey car elle aime la langue française (pour un professeur de lettres classiques, cela semble plus que normal...). Régine a mentionné le roman très intéressant de Laurent Seksik, "Le cas Eduard Einstein", paru chez Flammarion en 2013. Le grand savant, Albert Einstein, disait de son fils Eduard, schizophrène, "Mon fils est le seul problème qui demeure sans solution". Pour se détendre, elle a proposé "Les femmes de ses fils" de Joanna Trollope, une romancière qui possède l'art "anglais" pour dresser un portrait savoureux des liens familiaux en particulier ceux d'une mère avec ses belles-filles. Geneviève a trouvé à la médiathèque le roman de Jeanne Benameur, "Les demeurées", qui l'a beaucoup touchée par son sujet sur la découverte de l'écriture dans un milieu très défavorisé. Elle a aussi présenté "Eldorado" de Laurent Gaudé, un livre d'actualité sur l'immigration clandestine en Méditerranée. Place maintenant aux ouvrages tirés au sort mais la "pioche" n'a pas été très fructueuse à part quatre rescapés. Janine a bien aimé le récit de Jean-Christophe Rufin, "Immortelle randonnée" sur les chemins de Compostelle. Dany a bien apprécié "Cyanure" de Camilla Lackberg , un polar très bien ficelé à la manière d'Agatha Christie. Régine a été la seule lectrice à communiquer sa "ferveur" envers le roman d'Anna Enquist, "Les Endormeurs", un grand roman d'une écrivaine néerlandaise, subtile, profonde et lucide qui raconte une histoire de sœur et de frère. La sœur est anesthésiste, spécialiste de la médecine des corps, le frère est psychiatre, spécialiste de la médecine de l'âme. Geneviève a conclu la séance en résumant le très bon roman-thriller d'Hermann Koch (un néerlandais, lui aussi), "Villa avec piscine", sur l'histoire d'un médecin-vengeur... Prochain rendez-vous en janvier 2015...
mercredi 10 décembre 2014
Atelier de lectures, 1
Mardi 9 décembre, dernier rendez-vous de l'année pour partager nos lectures... Nous avons démarré par un premier tour de table concernant les coups de cœur. Mylène nous a présenté un tout petit livre au titre évocateur : "Pourquoi notre futur dépend des bibliothèques, de la lecture et de l'imagination" de Neil Gaiman, paru chez l'éditeur Au Diable Vauvert. Un bel hommage à la lecture et j'en parlerai plus tard dans un billet. Mylène a aussi lu la biographie d'une grande dame du théâtre, Gisèle Casadesus qui vient de fêter son centenaire, "Cent ans, c'est passé si vite". Elle raconte dans un abécédaire, sa vie intense de comédienne, des anecdotes sur sa famille, sa foi protestante qui l'a rendue sereine. Mylène nous a lu deux pages pour montrer le charme de cette vieille dame délicieuse. Danièle s'est plongée dans la littérature américaine avec James Salter en lisant deux de ses romans, "L'homme des hautes solitudes" et "Et rien d'autre". Elle a préféré le premier cité tout en appréciant le dernier mais elle a trouvé le personnage central un peu trop cynique. Elle a aussi évoqué un roman de Dona Tartt, "Le Maître des illusions", une histoire d'étudiants dans une université du Vermont où la perversité et la manipulation règnent au sein d'un groupe. Danièle a rappelé un bonheur de lecture avec le livre de Gabriel Garcia Marquez, "L'amour au temps du choléra". Dany a beaucoup aimé "Charlotte" de David Foenkinos et un roman de Michelle Tourneur, "La beauté m'assassine" ou comment une jeune femme passionnée par la peinture s'introduit dans l'intimité de Delacroix dans un Paris de 1830. Dany a aussi mentionné un livre d'Ernest J. Gaines, "Le nom du fils", sur la honte, le pardon et la faute, dans les années soixante aux Etats-Unis. Le révérend Martin milite pour les droits civiques mais son passé le rattrape quand un inconnu arrive dans la ville. Janelou apprécie beaucoup Noëlle Châtelet et sa "Femme coquelicot".Marthe, 70 ans, s'autorise une histoire d'amour avec Félix sous les regards interrogateurs et désapprobateurs de sa propre famille. Elle a évoqué une biographie d'Aude Yung de Prévaux, "Un amour dans la tempête de l'histoire", une chronique historique sur la vie de son père résistant qu'elle n'a jamais connu car il est mort en 1943 et la narratrice, sa fille, s'est fait adoptée par son oncle. Elle a appris la vérité de son adoption à l'âge de 22 ans. Demain, deuxième billet sur l'atelier de lectures.
lundi 8 décembre 2014
Rubrique cinéma
Si on aime l'art et la peinture en particulier, il faut aller voir le film de Mike Leigh, "Mr Turner". Ce peintre anglais, né en 1775 et mort en 1851, ressemble à un homme vraiment ordinaire avec un physique "ingrat" et un comportement parfois surprenant. On le voit souvent grogner au lieu de parler, et son obsession première reste par dessus tout le dessin et la peinture. Il vit avec son père, qui devient son assistant en mélangeant les couleurs et en montant les toiles sur les châssis. Sa relation avec son fils ressemble à une prise en charge totale. Turner est déjà reconnu dans le milieu des marchands mais il se moque des critiques sur son œuvre. Il voyage beaucoup et se rend un jour au bord de la mer. Il s'installe dans une pension de famille, tenue par un vieux couple qui le reçoit sans le reconnaître. Son père meurt subitement et Turner le pleure comme un enfant orphelin. On apprend sur le lit de mort que sa mère était atteinte de folie. Turner retourne régulièrement dans l'hôtel en bord de mer et quand il apprend que son hôtesse perd son mari, il lie une relation avec elle. On le voit souvent peindre ses marines et se consacrait entièrement à son art. Ce personnage bougon et silencieux attire aussi l'amour inconditionnel de sa domestique, atteinte d'une maladie de la peau. En 2h29, Mike Leigh a rempli son objectif : raconter avec des beaux décors dans une Angleterre du XIXe siècle, la vie d'un peintre très original, précurseur de "l'abstraction lyrique" même s'il utilise le style figuratif. J'étais loin d'imaginer un personnage semblable quand je voyais ses peintures. J'aime bien le cinéma qui s'intéresse aux créateurs. Un critique de cinéma a écrit dans la revue Première : ce film "est un hommage à la condition d'artiste, par essence solitaire et sans compromis." Un film un peu long mais qui vaut le détour.
vendredi 5 décembre 2014
"L'Amour et les forêts"
Eric Reinhardt raconte dans son roman autofictif, la vie de Bénédicte Ombredanne, 36 ans, professeur de lettres, mariée, deux enfants, femme "invisible" sur le plan physique, Elle habite à Metz et décide de contacter l'écrivain pour le rencontrer à Paris. Elle a admiré son roman "Cendrillon"et recherche comme lui une "enclave d'émerveillement" dans la vie quotidienne et monotone qu'elle mène. Ils partagent la même passion littéraire pour Villiers de l'Isle-Adam et leurs affinités littéraires les rapprochent. Lasse du harcèlement qu'elle subit, elle s'est un jour libérée du carcan familial en recherchant sur un site de rencontres un amant qu'elle a retrouvé lors d'une seule après-midi qui sera pour elle une enclave enchantée entre une initiation au tir à l'arc et une relation amoureuse réussie. Pourtant, elle retourne chez elle sous l'emprise de son mari, fou de jalousie quand elle lui révèle son aventure avec cet homme. Eric Reinhardt fait aussi le portrait d'un homme profondément malade, un harceleur démoniaque, un "ogre" dévorant et suffoquant. Bénédicte finit par prendre trop de médicaments et séjournera dans un hôpital psychiatrique où elle écrira et rencontrera un communauté de blessés de la vie. Et la question que je me posais tout au long de ce roman intense et excessif, mais pourquoi, mais comment cette femme éduquée, cultivée, peut-elle supporter un manipulateur de cette espèce ? Elle accepte cette situation pathétique pour ses enfants et pour son idéal de famille. Le narrateur apprend le décès de Bénédicte par hasard, car ils ne sont pas revus et il part pour Metz pour découvrir la vérité sur cette femme. Sa sœur jumelle lui raconte sa fin de vie (elle meurt d'un cancer) et sur l'attitude de son mari, toujours aussi cruel, aussi possessif. Le roman prend un tour insupportable quand il relate le séjour en hôpital de Bénédicte avec la présence constante de son mari. Son enfer conjugal se poursuit jusqu'à sa dernière minute. Cette héroïne aux accents bovariens rêve d'amour absolu, d'incandescence, de passion comme l'indique le titre "l'amour et les forêts" mais elle s'enferme dans un réel trivial et décevant. Un critique de la revue Lire parle de conte cruel contemporain avec l'ogre (le mari), le Prince charmant (l'amant), et la femme ingénue, naïve et victime de son idéologie "familiale". Un roman puissant et éprouvant et qui a marqué la rentrée littéraire.
mercredi 3 décembre 2014
Rubrique presse
Le Magazine littéraire propose dans le numéro de décembre une enquête sur l'emballement médiatique d'Emmanuel Carrère avec son roman "Le Royaume" qui n'a d'ailleurs obtenu aucun prix littéraire. J'ai retrouvé avec un grand plaisir le dossier central sur Marguerite Yourcenar, considérée comme "vraiment immortelle". La revue signale qu'elle est au programme de l'agrégation de lettres en 2015, marque de reconnaissance pour cette femme-écrivain du XXe siècle. J'ai commencé à aimer l'Antiquité avec son roman, "Les mémoires d"Hadrien", et son œuvre est intemporelle. De nombreux colloques sont organisés partout dans le monde. Des écrivains s'effacent, sont oubliés même ceux qui ont marqué leur époque mais, Marguerite Yourcenar ne cesse de nous surprendre et pour moi, elle représente une voix singulière, originale, d'avant-garde, une œuvre solide et érudite, un personnage dont j'aime l'esprit de solitude. La revue évoque aussi Charles Péguy, la littérature punk, etc. Un très bon numéro à lire au coin du feu (du poêle, pour ma part). Lire offre le palmarès des vingt meilleurs livres de l'année dans plusieurs catégories. La palme d'or est attribuée à... "Le Royaume" , encore lui... Puis, le meilleur roman étranger revient à James Salter, "Et rien d'autre" (billet dans ce blog), les meilleurs romans français à la formidable Maylis de Kerangal, "Réparer les vivants" et ex-aequo, avec Eric Reinhardt, "L'amour et les forêts". J'ai noté la meilleure autobiographie pour Paul Veyne, "Et, dans l'éternité, je ne m'ennuierai jamais". En ces temps de cadeaux, la revue n'a pas oublié comme tous les ans le traditionnel guide des beaux livres. La rentrée de janvier nous réservera des nouveautés intéressantes et la revue termine son numéro par un entretien avec le philosophe Nicolas Grimaldi qui vient d'écrire un "abécédaire philosophique, les idées en place". Un ouvrage que je vais lire pour découvrir les thématiques de son œuvre, teintée de pessimisme revigorant. Il vit à Socoa dans une maison face à l'océan, et il confie cette pensée : "Je ne suis ici qu'en sachant que rien ne viendra, que je n'ai rien à attendre, que je ne remporterai aucune victoire et que tout ce qui risque de m'arriver, c'est d'assister d'un peu loin à l'effondrement de la culture." Et il précise que "Nous sommes tous des éclopés" et seuls, les livres arrivent à nous consoler, les livres et l'océan pour ce philosophe "marin"... Bientôt j'irai me promener du côté de son sémaphore et je rencontrerai ce solitaire mélancolique pour parler de son abécédaire.
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