lundi 14 septembre 2026

"Le pays des étés", Pierre Adrian

 Cette rentrée littéraire de 2026 présente encore quelques centaines de nouveautés. Comment choisir les titres les plus prometteurs ? Voilà ma méthode : voir les sites internet des éditeurs, puis lire les critiques littéraires dans les journaux et dans les hebdos, découvrir les listes des auteurs et autrices selectionnés pour les nombreux prix de l'automne et dernière étape, suivre les écrivains que l'on aime bien. J'ai donc lu récemment le dernier récit de Pierre Adrian, "Le pays des étés", publié chez Gallimard. Cet écrivain m'avait vraiment intéressé quand il a écrit sur Cesare Pavese, "Hôtel Roma" et aussi "Que reviennent ceux qui sont loin". Il poursuit l'évocation de cette maison de famille en Bretagne dans "Le Pays des étés", son septième ouvrage. Dans le Finistère, au pays des Abers, le narrateur consacre le début de son récit avec la mort de sa grand-mère : "Je disais adieu à une génération qui avait connu la guerre et nous avait vus grandir". Mais, la mort de cette aïeule coïncide avec la vente de la maison de famille. Le narrateur se rassure en écrivant : "Il faut accepter que tout passe, renoncer au privilège de ce qui a toujours été". Dans cette maison aux volets blancs et en granit, des vacances familiales ont réuni des générations d'enfants qui ont passé des étés fabuleux entre la plage, les jeux, la pèche et autres activités ludiques : "Je ne faisais qu'un avec l'été". Il décrit des moments de bonheur à tous les âges et intègre dans son récit nostalgique des membres de sa grande famille. Il excelle dans l'art de raconter la banalité de ces instants entre les soirées au bar du village et les longs moments de repos dans la journée. Cette maison du bonheur devient un point d'ancrage pour le narrateur : "Les lieux que nous aimons nous aident à supporter un grand chagrin". Mais, la vente de la maison va bouleverser l'ambiance heureuse au sein de cette famille si unie. Les nouveaux propriétaires vont transformer la maison pour des locations touristiques. La modernité agressive va envahir les plages avec les scooters de mer, le bruit, le surtourisme. Mais, le narrateur accepte avec philosophie ces changements inévitables. Le passé de la maison restera dans la mémoire de la famille. C'est la seule consolation possible. Ce récit tout en finesse rappelle les étés de toutes les enfances en bord de mer quand on a eu la chance de vivre cette expérience. 

vendredi 11 septembre 2026

"Cinq femmes", Marcel Cohen, 2

 Après l'émouvante Annette, le petit garçon apprend qu'il est orphelin. Son oncle maternel et sa femme, Lilly, modiste, le recueillent malgré leurs difficultés financières. Ils confient alors leur neveu à Raymonde à Vaujours en Seine-Saint-Denis. Il va enfin fréquenter l'école pour la première fois. Une voisine, Madame Gobin, institutrice à la retraite, le prend un an en pension pour qu'il réussisse son exament d'entrée en sixième. Cette enseignante le sauve et lui montre le chemin de la réussite scolaire. Une étape cruciale dans son enfance. Après ces femmes si aimantes de son enfance, il évoque Gabrielle Bertrand, un temps secrétaire d'Albert Einstein. Devenue grand reporter et exploratrice, elle devient un modèle pour le narrateur dans son futur métier de journaliste. Daus un article sur lui, le critique résume bien la démarche de Marcel Cohen : "Tout en faisant revivre cinq personnes admirables, dont, par quelques détails, l'existence est rendue sensible, le livre de Marcel Cohen nous enseigne quelque chose de très rare : la beauté de la dette". Ces femmes l'ont éduqué, guidé, inspiré car "rien n'allait de soi". Pourtant cet enfant orphelin, abandonné et victime de l'Histoire, aurait pu s'effondrer. Mais, il a ouvert des livres, a consulté des encyclopédies, a écouté des pièces de théâtre à la radio, a récité La Fontaine. Il a surtout rencontré ces cinq femmes traversant sa vie qui lui ont offert des boussoles mentales pour grandir. J.-B. Pontalis, ami et éditeur de l'écrivain, a écrit dans la préface du récit : "Les uns et les autres : aussi bien ceux qui ont occupé avec éclat le devant de la scène que ceux qui ne sont présents que sur notre scène intérieure". La vie de ce petit garçon d'une famille parisienne d'origine juive aurait pu basculer dans l'horreur la plus absolue car ses parents, ses grands-parents, une tante ont été exterminés par les nazis. La force de ce livre demeure dans cette restitution des souvenirs de l'enfance aux années 60. Ces femmes racontées partagent un sentiment souvent moqué aujourd'hui : la bonté des gens simples, la beauté de leurs gestes gratuits pour sauver Marcel Cohen. Un très beau récit d'une sobriété bouleversante. Un "grand écrivain de la mémoire" à découvrir sans tarder. 

jeudi 10 septembre 2026

"Cinq femmes", Marcel Cohen, 1

 Marcel Cohen, écrivain important mais peu connu, est mort en juillet dernier à l'âge de 88 ans. Je n'avais rien lu de lui et j'ai découvert récemment "Cinq femmes", paru chez Gallimard en 2023. Enfant durant la Seconde Guerre mondiale, huit personnes de sa famille ont été arrêtées lors d'un repas et déportées dans les camps nazis. Le petit Marcel était parti en promenade avec Annette, la femme de ménage. Cette femme l'a ainsi sauvé et elle va le recueillir pendant deux ans à Messac en Bretagne. Il est élévé ensuite par sa grand-mère. Il suit des études de journalisme et va voyager dans le monde entier grâce à son métier. Il écrit de nombreux articles sur l'art, sur les galeries et sur les musées. Il a publié son premier roman en 1969. Dans ce texte, "Cinq femmes", le troisième tome des "Faits", il décrit sa démarche : "C'est le propre de la petite enfance que de laisser des images d'une précision absolue, mais dont l'adulte ne sait que faire : elles n'éclairent rien et font figure d'ornement littéraire dès qu'on les pose sur le papier". Ce texte autobiographique est centré exclusivement sur les cinq femmes qui lui ont donné "la vie" : "J'écris en mon nom, mais je ne me regarde pas dans un miroir". Une question morale où la fidélité, la gratitude et l'admiration prennent tout leur sens. Le narrateur s'attache tout particulièrement aux détails, aux objets et à tous les instants de la vie quotidienne. Il doit sa vie à Annette, la première de ses héroïnes. Sa mère, Marie, dans sa dernière lettre envoyée de Drancy, avait écrit : "Dites à Annette qu'elle me le garde comme son fils". Après la guerre, Marcel Cohen n'a jamais revu sa "mère nourricière" et grâce à un historien local, il reconstitue la vie d'Annette. Elle s'appelait Anne-Marie Voland, s'est mariée avec Mathurin et le petit garçon a vécu dans leur ferme sous la protection bienveillante de sa famille d'accueil. Elle lui a épargné l'école pour ne pas le mettre en danger. Ce destin d'une femme humble et modeste d'un courage exemplaire revit grâce aux souvenirs de cet enfant, devenu un écrivain. (La suite, demain)

mercredi 9 septembre 2026

"La Guerre par d'autres moyens", Karine Tuil

 J'ai lu le dernier roman de Karine Tuil, "La Guerre par d'autres moyens", paru en 2025 et disponible en Folio. Comme dans ses précédents romans, l'écrivaine se plonge dans un milieu social et politique de nos jours. Dan, un ancien président socialiste de la République, n'a fait qu'un quinquennat. Il a perdu les élections et se retrouve dans le trou noir de la dépression. Lors de son mandat, il a quitté sa femme pour Hilda, une célèbre actrice d'origine allemande et surtout, beaucoup plus jeune que lui. L'intrigue se complique quand Hilda va tourner un film avec Romain, un cinéaste en vogue. Son projet est une adaptation d'un roman de Marianne, l'ex-femme de Dan et autrice d'un roman sur les violences conjugales. Un casting romanesque un peu trop attendu. Mais, Karine Tuil impose son rythme haletant à travers ses personnages en traitant des thèmes sociétaux facilement reconnaissables : le vertige d'avoir perdu le pouvoir politique, la condition des femmes après MeToo, le monde du cinéma, l'alcoolisme mondain, la famille éclatée, etc. Fine observatrice de notre société contemporaine, elle semble bien connaître ce milieu des médias lié à l'univers impitoyable de la politique. Son roman choral donne la parole à chaque personnage. Les points de vue différents démontrent la complexité des relations, voire les "duplicités" des uns et des autres. Certains dialogues révèlent aussi un conformisme social comme l'éternelle féministe, la fille de Marianne, qui veut quand même séduire le cinéaste réputé beaucoup plus âgé qu'elle. Au fond, tous ces personnages remplissent un rôle attendu. Un ex-président narcissique, privé de son pouvoir, s'effondre et se noie dans l'alcool. Des femmes ambitieuses et peu empathiques, prennent leur revanche sociale. Je ne veux pas résumer davantage ce roman foisonnant, d'une écriture journalistique. Parfois, dans un roman, le lecteur peut chercher des "résonances" intimes. Pour ma part, ces milieux bobos et branchés du cinéma, des médias et de la politique me laissent dubitative. Ce roman "comédie de moeurs contemporaines" raconte un univers superficiel et artificiel bien parisien, trop parisien pour une lectrice "de province". 

mardi 8 septembre 2026

"Départ(s), Julian Barnes, 2

 Ce quinzième roman de Julian Barnes démontre son talent incontestable dans le mélange des genres comme son collègue si génial, Milan Kundera. Son roman ressemble aussi à une autobiographie déguisée, à une fiction réaliste et aussi à un essai sur la mémoire, la maladie et la vieillesse. Sa réputation littéraire s'est toujours manifestée pour son audace dans la construction de son texte, prenant des libertés dans sa tradition linéaire. Il interroge les pièges de la mémoire, mais aussi, les effets du vieillessement, en ajoutant l'analyse du sentiment amoureux dans une parenthèse temporelle de quarante ans. Ce roman si original résume l'expérience humaine avec un regard lucide et ironique. Pour Julian Barnes, ce dernier opus résume aussi sa vie d'écrivain : "L'art est à la fois un jeu et la chose la plus sérieuse qui soit". Dans un entretion qu'il a donné au quotidien Le Monde, il déclare : "Je trouve que la vie est riche, compliquée et fascinante, tout comme l'écriture de fictions. La plupart des romans parlent des relations entre les personnes, de la façon dont les gens se comportent les uns envers les autres, dont ils s'aiment ou se détestent". Depuis son troisième livre, "Le Perroquet de Flaubert", publié en 1984, il prône "l'expérimentation dans la forme romanesque" en intégrant dans sa narration des réflexions et des méditations. Il revendique l'art de la conversation avec son lecteur : "Nous sommes comme deux amis, assis côte à côte à la terrasse d'un café, qui regardent le monde et qui en discutent". Dans ce dernier opus hybride, il évoque le surgissement fatal de la maladie et de la mort  sans se lamenter ni se plaindre. Pour cet écrivain aussi sage, il faut accepter le "verdict" : "Nous n'y sommes pour rien et nous n'y pouvons rien". En conclusion, Julian Barnes peine à définir son humeur du moment : "Je ne suis jamais parvenu à décider si je suis un pessimiste joyeux ou un optimiste mélancolique". Sur son métier d'écrivain, il se dit heureux : "J'ai adoré l'écriture, la solitude et la concentration qu'elle suppose". Après avoir lu "Départ(s), j'avais envie de découvrir l'ensemble de ses oeuvres et j'espère que ce roman ne sera pas son dernier. 

lundi 7 septembre 2026

"Départ(s)", Julian Barnes, 1

 Julian Barnes vient de publier son dernier livre, "Départ(s), chez Stock dans la très bonne collection, "La Cosmopolite". J'ai dit "dernier livre" car l'écrivain anglais a déclaré dans la presse que, vraiment, cet ouvrage serait son chant du cygne. Philip Roth avait agi de même quand il avait atteint ses 80 ans. Ce texte mêle la fiction et la non-fiction. Le narrateur ressemble évidemment à Julian Barnes et relate avec un flegme très "britannique" sa maladie, un cancer du sang, "pas curable, mais gérable" et il écrit aussi : "Eh bien, comme la vie elle-même, non ?". Il raconte sa maladie à la manière d'un Marc Aurèle, cet empereur stoïcien. Il n'omet aucun détail technique et médical avec un courage immense. Au commencement de ce roman hybride, il évoque Marcel Proust et le phénomène de la mémoire involontaire grâce à sa madeleine chérie et ce commentaire érudit donne le ton au récit. Il écrit : "Je me suis contenté de dures biscottes de la mémoire involontaire". Le narrateur s'interroge sur les mystères de la mémoire avec des souvenirs parfois vrais, parfois imaginés, comme des flux réels ou fictifs. Comment fonctionne le cerveau ? Peut-on se fier à la mémoire volontaire et involontaire ?  Il intègre aussi dans son texte autofictionnel une histoire concernant un ancien couple d'amis, Jean (prénom féminin) et Stephen. Quarante ans ont passé depuis la rupture du couple et chacun a fait sa vie entre mariages et divorces. Mais, la retraite leur donne une deuxième chance pour se retrouver. Le narrateur organise une rencontre des deux compères et cette romance redémarre à merveille. Les deux ex-amoureux racontent à tour de rôle les impressions de leurs retrouvailles. Cette histoire d'amour entre deux septuagénaires tourne assez vite à l'échec et chacun repart de son côté. Quelle leçon en tirer pour le narrateur ? Le passé ne peut pas se transformer en présent... La malice de Julian Barnes, son esprit d'ironie se manifestent dans ce vaudeville amoureux. (La suite, demain)

jeudi 3 septembre 2026

Atelier Littérature, saison 2025-2026, bilan, 3

 Au mois de mai, à l'approche des vacances estivales, nous avons pris le large vers l'horizon marin avec quelques ouvrages sur la mer. Les lectrices ont donc lu Joseph Conrad, Pierre Loti, Hélène Gestern, Jules Verne, Roy Jacobsen, Sigridur Hagalin Bjornsdottir, Stefan Zweig. De Magellan au Capitaine Nemo, de Saint-Malo en Islande, des personnages et des lieux symbolisent l'univers marin et ces lectures ont permis une évasion salutaire avant l'été. La mer et l'océan ont toujours inspiré la littérature. Comme je ne vis pas en bord de mer, les livres atténuent mon manque d'écume, de vagues, de couchers de soleil et de mouettes. En juin, j'ai choisi le genre littéraire des nouvelles. L'avantage des nouvelles est évident car elles se lisent dans un laps de temps court. Au menu de ce dernier atelier de la saison : Virginia Woolf, Henry James, Katherine Mansfield, Sylvain Tesson, Cesare Pavese, Elsa Morante. J'aurais pu aussi intégrer Tchekhov, Maupassant, et bien d'autres écrivains, mais, je limite ma liste à huit références. Pour résumer la saison, j'ai donc retenu deux écrivains (Emmanuel Carrère et Marie-Hélène Lafon), deux genres littéraires (le roman historique et les nouvelles), trois thèmes (l'héritage, le bonheur et la mer), une ville (Venise). La partie "coups de coeur" me semble un moment important dans l'Atelier et je ne peux pas citer la trentaine de livres recommandés par les lectrices. Deux romans me reviennent en mémoire : "Les Buddenbrook"  de Thomas Mann, proposé par Danièle et "La Maison vide" de Laurent Mauvignier, coup de coeur enthousiasmant de Janelou. Dans cette nouvelle saison, j'espère que ces coups de coeur seront nombreux ! Rendez-vous le jeudi 17 septembre dans le même lieu, "Jetez l'ancre". 

mercredi 2 septembre 2026

"Atelier Littérature, saison 2025-2026, bilan, 2

 L'année 2026 a démarré en fanfare avec le thème de la musique dans l'Atelier de janvier. J'ai mis à l'honneur dans ma liste quelques écrivains réputés pour leur goût de cet art si précieux dans nos vies. Mais, en ce mois de froid hivernal, la fréquentation de l'Atelier s'est avérée faible. Les lectrices présentes ont présenté "Reine de coeur" d'Akira Mizubayashi, "Le dernier mouvement" de Robert Seethaler, "Le fracas du temps" de Julian Barnes et "Tous les matins du monde" de Pascal Quignard. Ces quatre excellents romans donnent envie de se plonger dans un bain musical bénéfique. Pascal Quignard a écrit : "La musique est simplement là pour parler de ce dont la parole ne peut parler".  En février, j'ai proposé un sujet important, essentiel dans la société : l'héritage. Une transmission familiale de génération en génération ou un phénomène d'inégalité ? Ce thème traverse la littérature depuis des siècles en particulier chez Balzac. De Vita Sackville-West à Richard Russo, de Miguel Bonnefoy à François Mauriac, de Sandor Marai à Elena Piacentini, les lectrices ont manifesté un intérêt certain pour ce sujet résolument intemporel. En mars, nous sommes parties à Venise car je tiens à évoquer une ville inspirante pour les écrivains. Comme je suis une "fan" de cette ville envoûtante, je n'ai pas hésité à intégrer dans ma liste Claudie Gallay avec "Seule à Venise", Thomas Mann et sa "Mort à Venise", "La Fileuse de verre" de Tracy Chevalier, "Le Naufrage de Venise" d'Isabelle Autissier, "Le Grand feu" de Leonor Recondo sans oublier Donna Leon et son commissaire Brunetti. Une rencontre où soufflait l'air marin du Canal Grande. En avril, pour fêter le printemps, j'ai pensé au bonheur. Vaste question, vaste problème. Que peut apporter la littérature au bonheur de vivre ? Jean Giono avec "Que ma joie demeure" tente une réponse ainsi que François Cheng, Erri de Luca, Catherine Cusset et même Emile Zola avec "La Joie de vivre". Un sujet délicat, intimiste et, évidemment, souvent traité dans l'univers des livres comme le malheur aussi... (La suite, demain)

mardi 1 septembre 2026

Atelier Littérature, saison 2025-2026, bilan, 1

 Avant d'entamer la nouvelle saison 2026-2027 de l'Atelier Littérature dès le jeudi 17 septembre, je tiens à établir le bilan de l'année. En septembre 2025, nous avons évoqué les coups de coeur de l'été avec un choix éclectique des lectrices qui ont cité Doris Lessing, Louise Erdrich, Anne Tyler, Pablo Neruda, Leonor Recondo et d'autres auteurs. L'automne est alors arrivé avec son bouquet des prix littéraires et je savoure toujours ce moment en tant que lectrice boulimique. Parfois, quelques titres se détachent dès octobre et l'année dernière, la presse et les médias ont beaucoup évoqué Emmanuel Carrère avec son excellent récit autobiographique, "Kolkhoze", dont on parlait pour le Goncourt mais, il a obtenu le prix Médicis. Comme tous les ans, je propose deux écrivains, un homme et une femme, Emmanuel Carrère a donc été retenu et ses romans ont été bien appréciés surtout "D'autres vies que la mienne", "Un roman russe" et "V13". Une voix originale et percutante de la littérature française contemporaine. En novembre, j'ai opté pour un genre littéraire très prisé des lecteurs et des lectrices, les romans historiques. Au menu : Alice Ferney, Anna Enquist, Chantal Thomas, Emile Zola, Amélie de Bourbon-Parme, Pierre Lemaître et Henry Bauchau. Lire un roman historique est un plaisir de lecture associant la Grande Histoire avec les destins individuels. En décembre, j'ai choisi Marie-Hélène Lafon pour toute son oeuvre si particulière, enracinée dans la paysannerie du Massif Central. Son univers souvent sombre est décrit magnifiquement avec l'un des plus beaux styles de la langue française. Ses romans courts et profonds  dont "Les Sources" ont intéressés les lectrices tout en regrettant que l'écrivaine se cantonne seulement dans son pays d'origine. Dans les "femmes de lettres", son nom m'est venu tout de suite car je pense que dans vingt ans ou cinquante ans, Marie-Hélène Lafon, une grande admiratrice de Flaubert, sera lue car les générations suivantes découvriront comment on vivait en France dans le Massif central au XXe siècle... Une littérature de témoignage hautement littéraire. (La suite, demain)

jeudi 27 août 2026

"Quelque part en mer", Dörte Hansen

 J'ai découvert un roman attachant, traduit de l'allemand, "Quelque part en mer", de l'écrivaine Dörte Hansen. Quelque part entre Zélande, Frise et Jutland, au large de la péninsule danoise, un homme avec sa barbe de pirate et un petit anneau à l'oreille, largue les amarres de son bateau. Sa mère l'attend dans sa voiture sur le port. Cet homme, Ryckmer Sander, a perdu sa licence de capitaine à cause de son alcoolisme. Il s'amuse à plaire aux touristes avec son apparence de loup de mer. Sa mère le ramène chez elle en traversant la ville avec ses restaurants en cabines de bateau. Le tourisme a triomphé dans cette île qui ressemble à une île bretonne dans le Morbihan. Comment concilier la vie authentique de l'île avec l'afflux permanent de touristes ? Hanne Sander accueillait les continentaux dans sa maison transformée en chambres d'hôtes. Ce travail la rendait heureuse. La famille Sander se compose aussi de la fille, Eske, infirmière rebelle, qui aime les couchers de soleil et qui déteste les touristes envahisseurs. Henrik, le benjamin, n'a jamais quitté l'île et se consacre à créer des oeuvres d'art à partir de bois flotté, d'os d'oiseaux, de filets de pêche et d'autres éléments échoués sur les plages. Le père a choisi de vivre dans une cabane de pêcheurs et il se consacre à la naturalisation des oiseaux. Hanne s'occupe du musée ethnographique de la ville. L'écrivaine s'attache aussi à la vie du pasteur de l'île, doutant de son sacerdoce et étant separé de sa femme et de ses filles. Un événement va bousculer tous ces personnages : l'échouage d'une baleine sur une plage de l'île. Une métaphore de la vie des îliens. Ces habitants sont attachés à leur île malgré une vie souvent difficile. Dans ce roman, la mer magnifiquement décrite, berce leurs espoirs et aussi leurs angoisses. Ces habitants souvent taiseux se battent pour leur survie dans cet espace si convoité par les urbains et par les touristes de passage. Comme j'ai passé quelques jours sur la merveilleuse île d'Arz en juin dernier, cette lecture a revivifié mes souvenirs car j'imaginais la vie de ces hommes et de ces femmes, leurs liens familiaux, leurs relations sociales assez limitées, leur travail. Dans ce livre, j'avais l'impression de pénétrer dans ces petites maisons parfois cachées, entourées de rangées d'hortensias. Une immersion rafraîchissante, balayée par l'écume marine et l'odeur salée de la mer. Avec ce livre, j'ai prolongé mon été dans cette île de la Mer du Nord.   

mardi 25 août 2026

"Mer intérieure", Christophe Ono-dit-Biot, 2

La passion de Christophe Ono-dit-Biot pour la mer ne connait pas de limite. Nageur émérite, il pratique  aussi la plongée sous-marine car, "S'immerger, c'est renaître" pour revivre "la bienfaisante tiédeur du ventre maternel". Son exploration des eaux marines lui apporte des connaissances incomparables : "Je tiens la mer pour une bibliothèque liquide à en feuilleter les pages d'écume, peuplées de créatures fascinantes, nous devenons année après année plus sages et plus heureux". Ces voyages en profondeur lui apportent une "expérience religieuse de communion avec le monde". La mer offre alors pour l'auteur une certaine idée de l'infini, ce sentiment océanique si bien décrit par Romain Rolland. Evidemment, il évoque le héros par excellence de la Méditerranée, Ulysse, incontournable marin odysséen, qui domine les épreuves de la vie en donnant l'exemple du courage humain face à l'adversité. Les références littéraires parsèment le texte avec le capitaine Achab, l'inoubliable personnage de Moby Dick, l'Atlantide de Pierre Benoit, le capitaine Nemo, etc. L'auteur consacre des chapitres aux créatures marines fascinantes comme les baleines, les poulpes, les dauphins et il n'oublie pas le dieu grec, le terrible Poséidon. Le saccage de l'univers marin est dénoncé aussi avec l'empoisonnement par le plastique et par d'autres déchets toxiques, provoqués par la pêche intensive. Si la "mer meurt, c'est aussi un imaginaire qui meurt", et Christophe Ono-dit-Biot désire protéger la mer, considérée comme un sanctuaire, un "refuge des grands secrets du monde". Un critique littéraire a proposé les termes "intime et cosmique" pour qualifier la démarche poétique et documentée de l'auteur au sujet de l'univers marin. "Mer intérieure" ne peut que procurer un grand plaisir de lecture à savourer avant la rentrée et ses turbulences habituelles. Prendre le large sans bouger de chez soi, une aubaine à saisir. 

lundi 24 août 2026

"Mer intérieure", Christophe Ono-dit-Biot, 1

 Christophe Ono-dit-Biot vient de publier une histoire commentée de l'Odyssée, un ouvrage intelligent "romanesque en diable" pour tous ceux et celles qui n'ont pas lu le texte original d'Homère, composé de 12 000 vers. Comme le film de Christopher Nolan est un grand succès auprès du public, ce livre ne peut que compléter la séance de cinéma. Et après, se lancer dans la lecture de l'Odyssée dans la version de Victor Bérard. Cet écrivain, passionné par la Grèce, voue aussi un culte à la mer et son essai, "Mer intérieure", publié chez l'Observatoire en 2025, se lit avec un très grand plaisir, surtout dans cette période estivale. L'essai se compose de chapitres brefs et percutants sur l'univers marin vu sous de nombreux angles. Il écrit la raison de cet ouvrage : "Tout le monde sait, aujourd'hui, combien la mer nous est essentielle. Essentielle, même, à notre survie. Mais sait-on que si la mer meurt, c'est aussi un imaginaire qui meurt ? Un immense réservoir de connaissances mais aussi de rêves, d'aventures, d'émerveillements, de littérature, d'oeuvres d'art, d'expériences fondatrices qui ont toujours permis aux êtres humains de donner corps à leurs désirs d'ailleurs, de recommencement, de sagesse ?'. Cette déclaration d'amour à la mer m'a particulièrement touchée car je partage avec lui cette fascination marine. J'ai vécu dans mon enfance jusqu'à mes trente ans en côte basque et ces paysages sublimes m'ont marquée à vie et m'ont donnée ce sentiment océanique si heureux dès que l'on aperçoit un bout de mer, une vague biarrotte ou le lac si paisible. Je me suis retrouvée dans cette phrase : "La proximité avec les vagues vous engage pour le reste de la vie". Souvent j'éprouve de la nostalgie loin de la mer et je ressens un besoin vital d'aller voir l'océan, "mon océan Atlantique", un appel irrésistible. Le lac du Bourget s'est transformé pour moi en "mer intérieure" ! Cet ouvrage ressemble à un "cabinet de curiosités personnel et nomade" où les images aquatiques prennent une place prépondérante. L'auteur a collecté de très beaux souvenirs personnels liés à la mer : son enfance au Havre, un grand-oncle imprimeur sur le paquebot "France", la cueillette des fossiles en Normandie, ses voyages divers en Grèce et ailleurs, des anecdotes sur des sites prestigieux. (La suite, demain) 

Passer la publici

vendredi 21 août 2026

"La Prisonnière", Marcel Proust, 2

Le narrateur veut empêcher Albertine d'aller à une soirée chez les Verdurin car il craint la présence de la fille de Vinteuil, le compositeur de la sonate célèbre. Il la dissuade et il se rend lui-même dans le salon des Verdurin où il rencontre le baron de Charlus, un personnage emblématique de la Recherche. Dans cette soirée où il entend pour la première fois un sextuor de Vinteuil, il donne la parole au baron et à sa relation tumultueuse avec Morel, le musicien dont il est amoureux. Le narrateur apprend aussi la mort de Swann, de Cottard et de Madame de Villeparisis. Dans la scène du salon, Charlus règne en maître alors qu'il est l'hôte de Madame Verdurin et celle-ci colporte des ragots mensongers sur son compte pour se venger de son humiliation mondaine. Elle arrive à convaincre Morel de quitter le baron. Marcel Proust connaissait à merveille l'ambiance de ces salons parisiens, leur comédie humaine, leur cruauté sociale et leur snobisme insupportable. A son retour chez lui, il se fâche avec Albertine qui lui avoue ses mensonges récurrents. Il tente de se réconcilier avec elle en la couvrant de cadeaux au désarroi de Françoise qui nomme Albertine la "Princesse". Un matin, il décide de rompre mais Albertine l'a devancé en s'éclipsant sans le prévenir. Cet événement surprenant sera le thème du sixième tome de la Recherche avec "La Fugitive".  Dans ce roman, Marcel Proust évoque l'amour imparfait, destructeur : "J'appelle ici amour une torture réciproque". Les mensonges perpétuels d'Albertine fragilisent le narrateur qui ressent sa solitude encore plus profonde : "Car, aucun être ne veut livrer son âme". Pour Marcel Proust, seul l'art peut apporter un sentiment de plénitude : "Y avait-il dans l'art une réalité plus profonde où notre personnalité véritable trouve une expression que ne lui donnent pas les activités de la vie ?". Plus loin, il approfondit le thème de l'art si essentiel dans la Recherche : "Le seul véritable voyage, le seul bain de Jouvence, ce ne serait pas d'aller vers de nouveaux paysages, mais d'avoir d'autres yeux, de voir l'univers avec les yeux d'un autre, de cent autres, de voir les cent univers que chacun d'eux voit, que chacun d'eux est (...) Nous volons d'étoiles en étoiles". Je relis Marcel Proust pour ces pensées si profondes sur la vie, sur la mémoire, sur les relations humaines en société et aussi sur sa propre solitude. Son oeuvre entière déploie toujours cette vision esthétique de la vie car pour ce génie de la littérature, "La vérité suprême de la vie est dans l'art". Marcel Proust me touche toujours autant depuis ma jeunesse où je l'ai étudié à l'université jusqu'a mes années de "maturité", car, le relire aujourd'hui, c'est admirer sans cesse la beauté de la langue francaise et d'adhérer à sa vision artistique !

jeudi 20 août 2026

"La Prisonnière", Marcel Proust, 1

 Comme tous les étés, je relis un "Proust" et je viens de terminer le cinquième tome de la Recherche, "La Prisonnière", publié en 1923. Cette deuxième lecture s'apparente toutefois à une première tellement ma mémoire ne peut conserver les détails multiples d'un tel ouvrage. Subsistent des impressions, des "réminiscences" de certains passages. Il est très périlleux de résumer un ouvrage proustien mais, je vais tenter l'expérience en toute modestie. Le narrateur entretient une relation amoureuse possessive avec Albertine. Pourtant le narrateur semble vraiment malheureux car il dissèque surtout le sentiment de jalousie qu'il éprouve à l'égard de cette jeune femme insaisissable. Il est rentré de Balbec avec elle et elle occupe une chambre dans l'appartement de ses parents. Sa mère ne considère pas cette relation d'un bon oeil, ni Françoise, sa fidèle servante qui voit dans Albertine, une profiteuse et une fille peu sérieuse. Le narrateur pathologiquement jaloux fait surveiller sa compagne dans ses sorties à Paris avec une de ses amies, Andrée. Il est tiraillé par sa méfiance car il la soupçonne d'être homosexuelle en préferant les jeunes filles. Il souhaite souvent rompre mais son caractère velléitaire l'empêche de passer à l'acte. Comme le narrateur possède une fortune, il offre à sa "fiancée" des robes de luxe, signées du couturier Fortuny sur les conseils de la Duchesse de Guermantes. Albertine cultive l'art du mensonge et elle est, presque malgré elle, "prisonnière" de son système. Malgré cette relation orageuse, ils partagent quelques moments de bonheur dans des soirées de lecture et de musique. Dans ce tome, le lecteur apprend la mort de l'écrivain Bergotte dans un malaise alors qu'il admirait dans un musée un tableau de Vermeer, "La Vue de Delf". Cette scène est une des plus connus avec ce "petit pan de mur jaune".  Proust raconte avec un scalpel de chirurgien sa relation avec Albertine mais parfois, en grand philosophe de l'intimité, il libère des pensées profondes comme celle-ci alors qu'il analyse sa fascination amoureuse : "Quand nous avons dépassé un certain âge, l'âme de l'enfant que nous fûmes et l'âme des morts dont nous sommes sortis, viennent nous jeter à poignée leurs richesses et leurs mauvais sorts (...) Nous devons recevoir, dès une certaine heure, tous nos parents arrivés de si loin et assemblés autour de nous". (La suite, demain)

mercredi 19 août 2026

"Pathologies livresques", Jean-Paul Champseix

 L'excellent site littéraire, "En attendand Nadeau", propose cet été un dossier très intéressant autour des livres en tant qu'objet concret et aussi symbolique. Ces "Etats du livre" comportent un grand nombre d'articles dont celui de Jean-Paul Champseix, "Pathologies livresques". Dans la présentation de cette série d'été, l'équipe du journal littéraire numérique observe le phénomène du "désamour" de livres : 'Rien ne va plus, l'eau du déluge monte jusqu'aux genoux. Les téléphones devenus des écrans ont kidnappé notre attention, le dernier lecteur a quitté Anna Karénine au profit de la série, le dernier libraire est devenu maréchal-ferrant". Mais, il reste un espoir : "Et pourtant, le livre continue d'exister, les bibliothèques de quartier se remplissent y compris le dimanche, la poésie se perpétue, nécessaire comme le souffle. On dresse des étagères servant de barricades et on se plonge dans les livres pour éviter de se noyer". Les articles traitent de plusieurs thémes : "Que faisons-nous des livres ?", "L'amour et la haine des livres", "Traîner chez Gibert", etc. Marie-Hélène Lafon s'exprime aussi sur son amour de l'écriture. J'ai retenu l'article sur les "Pathologies livresques" qui provoquent des "amours excessifs, des intoxications livresques, des détestations morbides, le délire de la possession, l'angoisse de la perte". L'auteur évoque l'invasion des livres dans l'espace privé avec des étagères trop remplies. Il se souvient de ses études et des "devoirs de lecture" avec le qualicatif "Livre-boulet", tous ces ouvrages que l'on conserve sans les avoir lus comme le roman de Joyce, "Ulysse". Illisible chef d'oeuvre. Il aborde dans son texte les boîtes à livres, une nouveauté formidable pour se "débarrasser" des encombrants en papier. L'auteur rappelle le contenu nostalgique de ces mini-cimetières des livres où resurgissent des Cesbron, des Guy Des Cars, des Maurois, des 0SS 117 et quelquefois, des pépites comme une Pléiade ! Pour conclure son article teinté d'un humour ironique, il révèle cette vérité : "Incontestablement, ce mur de petites briquettes que sont les livres forme un rempart contre la mort. Comment disparaître si l'on n'a pas lu tel ouvrage indispensable ?". Comme il me reste beaucoup de livres à livre et à relire dans ma bibliothèque, je demande un bail d'éternité pour m'adonner à ce plaisir si singulier et si intime : la lecture !

lundi 17 août 2026

"La Soeur", Sandor Marai

Je poursuis ma connaissance de Sandor Marai (1900-1989) avec "La Soeur", publié en 1946 chez Albin Michel. Le roman démarre dans un hôtel de montagne, la veille de Noël en 1939, où quelques personnages vivent en huis clos car la neige les isole de la vallée. Un drame prémonitoire surgit dans cette petite communauté car un couple d'amants se suicide dans leur chambre. Le narrateur va rencontrer un pianiste hongrois avec lequel, il va nouer une relation de confiance. Le musicien lui confie alors son histoire intime et lui donne un manuscrit, son journal intime, où il raconte sa maladie. Il a été brusquement hospitalisé après un concert à Florence. Il va passer trois mois dans cet hôpital, victime d'un mal mystérieux. Quatre infirmières, des religieuses, se relayent à son chevet pour le soigner et lui dispensent un soulagement à base de morphine. Le patient attend avec impatience ses piqûres pour sombrer dans l'oubli, des "rendez-vous chimiques" pour éradiquer sa maladie "nerveuse". Tandis que la guerre éclate en Europe, il mène la sienne contre un mal intérieur qui le ronge et malmène son corps. L'écrivain hongrois évoque à travers le personnage central la maladie provoquée par une relation amoureuse qu'il entretient avec une femme mariée depuis des années. Elle est belle mais refuse de vivre un amour total avec lui. En fait, elle vit dans le mensonge et ne veut pas quitter son mari. Le pianiste analyse sa maladie d'amour avec lucidité et il comprend qu'il s'est complètement fourvoyé en espèrant un retour qui ne viendra jamais. A cette époque, la médecine ne parlait pas de maladies psychosomatiques, de relations entre l'âme et le corps. La maladie du pianiste le dépossède de cet amour addictif et lui redonne une seconde chance comme une reconstruction de soi, une rédemption après cette crise existentielle marquée par la douleur. Un roman très particulier d'une lecture un peu difficile surtout en plein été,  sur la rédemption d'un homme en pleine crise existentielle. Sandor Marai ne laisse jamais son lectorat indifférent comme son frère de coeur, Stefan Zweig. 

vendredi 14 août 2026

"Nuit et jour", Virginia Woolf, 2

 Virginia Woolf dissèque avec maestria le sentiment amoureux dans un ballet incessant de tergiversations et de doutes. Mais, à travers ces histoires sentimentales, l'écrivaine distille quelques "messages" souterrains. Elle évoque une "nouvelle société" anglaise s'éloignant de la raideur victorienne pour dénouer quelques situations rétrogrades, surtout celle de la condition féminine, assujetie au patriarcat traditionnel. Le thème du vote pour les femmes s'incarne dans le personnage de Mary Datchett, une militante dynamique et déterminée sacrifiant sa vie privée pour la cause des femmes. Une femme étonnante, une battante et à cette époque, il en fallait du courage pour s'attaquer aux privilèges masculins comme l'accession aux études, le droit à l'héritage, l'argent, le mariage, le droit d'une vie à soi. L'écrivaine se décrit dans ce personnage féminin et elle était absolument convaincue qu'une femme devait travailler pour être indépendante. Son essai, "Une chambre à soi", sera publié dix ans plus tard. Le mariage est-il aussi une obligation pour les femmes ? Peut-il se conjuguer avec la liberté ? Katherine se pose la question d'un mariage sans amour, ce qu'elle semble vivre avec William car elle ne ressent pas ce "grand frisson" avec lui, bien au contraire : "La conviction qu'il était ainsi un étranger pour elle la déprima fortement et lui parut illustrer sans doute possible la solitude infinie des êtres humains". Une clé de lecture, envisagée par la critique littéraire, propose une similitude psychologique entre Katherine et Virginia. L'héroïne appartient à une classe intellectuelle prestigieuse car son père, un tyran domestique,  avait conçu une encyclopédie d'hommes illustres en Angleterre. L'histoire amoureuse de Katherine ressemble étrangement à celle de Virginia avec Leonard Woolf. Les désirs, les terreurs, les hésitations de Katherine sont celles de Virginia. Et Raplh, un sosie de Leonard, écrivain prometteur, la séduit par son charisme politique et par son intelligence. En tant que lectrice passionnée par l'oeuvre woolfienne, j'ai évidemment préféré "Vers le phare" ou "Mrs Dalloway" mais j'ai aimé ce roman encore traditionnel dans sa forme mais déjà expérimental dans ses idées. L'univers littéraire si féminin, si subtil de Virginia Woolf,  demeure pour moi un "phare" lumineux dans un monde de plus en plus complexe. Un grand roman à découvrir.  

mercredi 12 août 2026

"Nuit et jour", Virginia Woolf, 1

 Je découvre avec plaisir des romans de mes écrivains préférés. Je possède une manie boulimique : lire l'oeuvre entière de mes auteurs chéris. J'ai donc repris le tome 1 de la pléiade Virginia Woolf et je me suis rendue compte que je n'avais pas encore lu "Nuit et jour", le deuxième roman de l'écrivaine après "La Traversée des apparences". Publié en 1919, ce roman n'a pas convaincu le lectorat anglais et pourtant, il détient des qualités intrinsèques à la littérature anglaise, héritées de Jane Austen et George Eliot. J'ai retrouvé dans ce texte l'humour ironique de Virginia Woolf envers ses personnages et envers les traditions de ce pays si singulier entre réceptions et réunions autour d'une tasse de thé. Le personnage principal, Katherine, vit chez ses parents dans une grande maison bourgeoise. Elle travaille avec sa mère sur une biographie du grand-père, un poéte célèbre. Mais, elle préfère les mathématiques à la littérature, une forme de rébellion contre son monde. De plus, elle doit se marier mais elle hésite entre deux hommes, William, un poète reconnu et Ralph, un avocat ambitieux, issu d'une classe sociale plus modeste. Ralph travaille dans le cabinet du père de Katherine et prend sa famille en charge.  Par tradition et par fidélité à son milieu, elle est vouée à William mais elle est attirée aussi par l'air du temps, symbolisé par Ralph. Deux autres personnages complètent ce trio : Cassandra, cousine de Katherine et Mary, féministe et amoureuse de Ralph. Déjà dans ce texte, apparaissent les "impressions et les instants de vie", des particularités de l'univers woolfien. Des relations complexes se nouent entre ces cinq protagonistes. Un jeu amoureux va alors rythmer le roman : Katherine et William se fiancent mais Katherine hésite et tombe vraiment amoureuse de Ralph. Puis, Cassandra surgit dans le trio et William la remarque trop et enfin, Mary, une grande amie de Ralph, souhaiterait basculer dans l'amour. La valse hésitation de tous ces amours naissants va contraindre les protagonistes à des choix définitifs. Virginia Woolf analyse les sentiments des uns et des autres en s'engouffrant dans ce labyrinthe à la Marivaux. (La suite, demain)

mardi 11 août 2026

"De mère inconnue", Pascal Bruckner

 Le récit autobiographique de Pascal Bruckner, "De mère inconnue", vient de paraître chez Grasset. Ce philosophe écrivain, est connu pour ses essais percutants dont "Le Sanglot de l'homme blanc" et aussi par sa collaboration avec Alain Finkielkraut avec lequel il a cosigné le fameux "Le Nouveau désordre amoureux" dans les années 70. En 2006, il a consacré un livre sur son père, un homme peu "respectable", pro-nazi, antisémite, violent envers sa mère et lui. Comment comprendre cette femme qui est restée jusqu'à la fin de sa vie avec cet homme terriblement néfaste ? Dans son nouveau texte, il cherche des réponses à ce comportement victimaire, masochiste et soumis de cette "mère inconnue", morte en 1999. L'écrivain a retrouvé des archives, des lettres que cette mère lui avait adressées. Il s'est replongé dans ces années en voulant jeter un regard plus juste sur elle. Il la nomme "M" comme maman ou Monique, son prénom pour garder une certaine distance. L'ouvrage revient sur le passé de ses parents qui formaient un couple vraiment problématique tellement ils vivaient dans une logique d'autodestruction. Elle était son "esclave" et ne s'est jamais révoltée comme beaucoup de femmes battues qui ne quittent pas leur bourreau. Son fils lui conseillait de partir, de divorcer. Pascal Bruckner évoque la vie de lectrice de sa mère qui aimait Colette, Simone de Beauvoir et malgré ses lectures féministes, elle ne voulait pas rompre avec cet homme en plus infidèle. Il révèle à la fin de son récit son secret : elle s'était portée volontaire pour le STO, service de travail obligatoire, qui organisait le transfert de centaines de milliers de travailleurs français vers l'Allemagne. L'auteur a mené sa propre enquête et l'usine Siemens a confirmé ses doutes. Un lourd héritage moral pour Pascal Bruckner. Mais, ses études et sa vocation d'écrivain et d'essayiste l'ont sauvé de ses parents, empoisonnés par l'idéologie nazie. Quant à sa mère, il éprouve une certaine compassion, un sentiment qu'il récuse pour son père. Ce récit évoque aussi et pour une large part son parcours de vie et d'écrivain avec ses rencontres amicales dont le philosophe Vladimir Jankélévitch, ses voyages, ses livres, sa passion pour l'Inde. Pascal Bruckner représente un pan de l'histoire intellectuelle du pays avec ses noirceurs et ses lumières. Un témoignage intime et culturel d'une écriture fluide à découvrir. 

vendredi 7 août 2026

"Patinir, Paysage avec Saint-Christophe", Sylvie Germain

J'ai trouvé par hasard dans la bibliographie de Sylvie Germain un ouvrage singulier sur un peintre flamand très peu connu, Joachim Patinier que certains écrivent Patinir, né à Dinant en Haute-Meuse vers l'an 1480. Sa vie de peintre reste un mystère. Il est arrivé à Anvers vers 1515 et a connu Dürer. Il est célèbre pour son "bleu" dans les paysages qu'il a peints dans des scènes bibliques. Quand j'ai vu mon premier "Patinir" au Louvre, "Paysage avec Saint Jérôme", j'étais fascinée par cette toile fabuleuse comme au Prado à Madrid, devant "Passage du Styx". Il serait le premier paysagiste de la peinture occidentale.  Sylvie Germain décrit un de ses tableaux, "Paysage avec Saint-Christophe" que l'on peut voir au musée départemental de Flandre à Cassel : "Il a peint avec du silence, avec la transparence de l'air, avec la luminosité de l'espace, et avec l'âme du Bleu, même". Elle propose une lecture fantastique de cet univers singulier : "Certains nuages se minéralisent tandis que des roches se vaporisent, des vaguelettes autant que de fortes houles parcourent le ciel". Le Saint gigantesque porte l'Enfant Jésus, une scène emblématique que l'écrivaine raconte en puisant ses références dans "La Légende dorée" de Jacques de Voragine.: "Porteur du Christ, portefaix du monde si pesant de peines et de ténèbres, et du Sauveur du monde". Cet opuscule si bref d'une densité étonnante résume l'art de ce peintre exceptionnel. Sylvie Germain analyse ce tableau ainsi : "Ce moment où la puissance, presque animale, de l'homme, est mise à l'épreuve, vacille et se retourne, déjouée par la fragilité et la candeur d'un petit enfant venu proposer une toute autre idée de la force et de la grandeur que celle à laquelle les hommes sont habitués". Quand la littétature et l'art se complètent, se mélangent, le résultat est une réussite et Sylvie Germain avec cette analyse subtile d'un tableau unique, conservé depuis plusieurs siècles, surprend agréablement avec son opuscule si discret. Avant le bleu de Geneviève Asse, le bleu Patinir. Décidèment, cette couleur m'enchante toujours.