Le dernier livre de Maylis de Kerangal est tout simplement un grand et beau roman ! Comment la littérature, incarnée par cette écrivaine originale, traite un sujet médical austère et délicat, la transplantation cardiaque ? Maylis de Kerangal choisit un personnage central, un jeune homme héroïque, surfant une vague, symbole de la vie remuante, et se retrouve allongé sur un lit d'hôpital en coma dépassé. Le premier chapitre raconte cette épopée, cette équipée sauvage de trois jeunes gens jusqu'au drame final, un accident de la route. Unité de temps : une journée, unité de lieu : l'hôpital, unité d'action : le corps réparateur. Ces trois unités sont orchestrées par un chœur de voix : les soignants, véritables héros de cette Odyssée médicale. Les parents de Simon hésitent à faire le don d'organes, mais ils acceptent à condition que les yeux de leur fils ne soient pas donnés. Leur réaction face à ce drame est analysée avec une profondeur psychologique que j'ai rarement rencontrée dans la littérature. Les médecins qui, malgré la mort de leur patient, n'ont qu'un objectif majeur : sauver d'autres vies grâce aux dons d'organes. Leur professionnalisme, leur génie du métier, leur empathie envers leurs patients les éloignent de la caricature des techniciens froids et distants. Le cœur de Simon migrera vers un autre corps ainsi que ses reins, son foie et ses poumons. Les receveurs deviennent aussi des personnages du roman et le lecteur(trice) partage avec émotion les angoisses de l'enjeu vital que représentent les transplantations. Ce roman nous plonge dans la maladie, la mort, l'hôpital mais aussi dans l'amour, l'espoir, la renaissance... Je n'ai eu aucune difficulté dans la lecture d'un langage parfois médicalisé pour expliquer les opérations techniques, l'état comateux de Simon, les descriptions du milieu hospitalier, le circuit ultra organisé des dons d'organes. Maylis de Kerangal nous offre un style exceptionnel, utilise une langue française claire et belle, forte et franche. J'ai lu un entretien dans la revue Page où elle évoquait la genèse de ce roman : "Je crois que c'est le cœur, cette expression de cœur humain qui a déclenché l'écriture. Cœur-muscle et cœur-symbole, organe et boîte noire, pompe et siège des affects. Cette double dimension du cœur a instauré la possibilité du roman". Un coup de "cœur" majeur de la rentrée littéraire en ce début d'année...
des critiques de livres, des romans, des moments de lectures, des idées de lecture, lecture-partage, lecture-rencontre, lectures
mardi 25 février 2014
lundi 24 février 2014
Rubrique Cinéma
Enfin un film jubilatoire avec un mélange d'humour, d'ironie, de charme, je veux parler de "Viva la liberta !" du réalisateur Roberto Ando, servi par des comédiens doués d'empathie dont le délicieux Toni Servillo. A l'aube des élections, Enrico Oliveri, chef du parti d'une gauche en perdition, voit ses sondages sombrer et ne supporte plus cette ambiance délétère et déprimante. Il décide de tout laisser tomber et fugue à Paris chez une ancienne amante qui travaille dans le cinéma. Elle est mariée à un réalisateur d'avant-garde. Pendant qu'il se laisse vivre dans ce milieu artistique, la panique règne dans son parti. Son assistant essaie de calmer la fébrilité des cadres politiques qui se posent tous des questions sur cette absence prolongée. Avec la complicité de la femme du "fugueur", l'assistant pense au frère jumeau de son "patron" et va lui demander de remplacer son frère dans les réunions publiques et dans les médias. Or, le frère jumeau, philosophe excentrique, a séjourné à l'hôpital psychiatrique et il accepte de remplacer son frère. Le film montre le délitement de la classe politique, l'impuissance des militants, le cynisme des cadres. Ce frère se situe du côté de la passion et en citant Brecht devant une foule en attente, il crée l'espoir retrouvé dans un monde meilleur. Le vrai frère de gauche reprend des forces à Paris, accompagne son amie sur un plateau de cinéma et s'improvise accessoiriste. La comédie va-t-elle durer longtemps ? Ce film évoque l'épuisement démocratique, la trahison des politiques qui ne font plus rêver, la perte des repères, la fin d'un cycle. Le comédien Toni Servillo joue deux rôles à la fois et cette composition donne au film un goût savoureux, que l'on trouve dans les comédies italiennes que j'ai toujours appréciées... Un film d'un charme incomparable.
vendredi 21 février 2014
"La grâce des brigands"
Dans la revue Lire de septembre 2013, j'avais lu un entretien avec Véronique Ovaldé, "l'une des voix les singulières des lettres françaises"... Elle a déjà conquis un public de fidèles avec les succès de "Ce que je sais de Vera Candida" et "Des vies d'oiseaux", romans d'une invention imaginative, fantaisiste et onirique. J'ai fini de lire récemment son huitième opus, "La grâce des brigands" et c'est d'ailleurs une heureuse découverte car je n'avais pas encore ouvert un de ses livres. Le personnage principal, Maria Cristina Väätonen, romancière célèbre, vit à Santa Monica quand le téléphone sonne. Sa mère avec laquelle elle est fâchée depuis dix ans, veut la revoir. La romancière, en rupture avec son passé, se remémore ce temps familial asphyxiant qu'elle a fui pour les Etats Unis. Les souvenirs affluent : la chute de sa sœur quand elles étaient enfants, le rôle étouffant d'une mère bigote, la lâcheté de son père, l'enfermement, la solitude, l'ennui de ce village sans charme. Un passé douloureux en ce début des années 80... Mais Maria Cristina rêve d'une autre vie et quitte ce milieu confiné pour Los Angeles. Elle rencontre le "grand écrivain" en répondant à une annonce de secrétaire. Ce Rafael Claramunt est un excentrique et un séducteur. Il prend sa protégée sous son aile (et dans son lit). Le portrait de cet homme, un "vrai brigand", un imposteur littéraire, est fort savoureux dans ce roman et on subodore que Véronique Ovaldé aime ses personnages "à la marge", des marginaux sympathiques et inoffensifs, cultivant amoureusement la liberté. Le téléphone sonne donc et sa mère lui demande de prendre en charge le fils de sa sœur. Maria Cristina va-t-elle retourner au Canada ? Mystère... Dans l'entretien de la revue Lire, l'écrivaine confie sa conception de la littérature : "Nous sommes nombreux à avoir modifié le cours de notre existence, à avoir reporté à demain le fait de se pendre parce qu'on lisait un bon bouquin. C'est une ambition petite, mais essentielle. (...) Le roman offre une connaissance du monde. Il permet d'approcher l'expérience intime que chacun se fait de la réalité." Un très bon roman avec un style "ovaldien", (exubérant, vivant) de la rentrée littéraire de septembre, un rattrapage pour moi...
mardi 18 février 2014
Atelier d'écriture
Marie-Christine nous a proposé un exercice d'écriture sur les tissus. Elle nous a lu des passages du roman de Carole Martinez, "Le cœur cousu" et nous a demandé de récolter des mots concernant le tissu, la couture, les travaux d'aiguille, etc. Je n'étais pas très inspirée sur l'histoire d'un tissu mais j'ai pensé à ma mère, disparue en 2010, qui avait une passion dans sa vie après l'amour de sa famille, cette passion, c'était la broderie... Voici mon texte :
"Broder, dit-elle,
J'ai toujours vu ma mère broder des dizaines d'abécédaires, des paysages du Pays Basque, des coussins, des nappes, des napperons. Elle a consacré des milliers d'heures pour réaliser ses œuvres de tissu, des œuvres d'art. Sagesse des femmes, prouesse des femmes, quel étrange amour pour ces pièces de coton blanc, ces aiguilles, ces fils de couleurs, ces boîtes à couture ! Pourquoi as-tu passé tant de temps à broder ? Et la couture ? Ah non, rapiécer, raccourcir, rallonger, couper, assembler, tous ces actes lui semblaient d'une banalité rare, d'une utilité sinistre et d'un ennui mortel. Elle avait l'impression de créer avec ses broderies toujours en chantier dans son panier. Elle se sentait une artiste de l'aiguille, du fil et des cotons de couleurs. Elle se réfugiait dans ces moments de silence et de concentration, un zen de l'esprit et un repos du corps. Ses escapades de broderies dans l'après-midi ressemblaient aux parties de pêche à la truite de mon oncle ou aux milliers de matchs de rugby de mon père. C'était sa "chambre à soi", son monde intime, doux et soyeux, elle incarnait une Pénélope des temps modernes. Elle vivait son heure de gloire quand on la félicitait d'avoir accompli un travail de titan à l'assaut des pièces à broder. Chacun de nous cherche son heure de gloire : pourquoi pas un tissu brodé pour une femme ? Je n'ai en aucun cas hérité des dons de brodeuse de ma mère et je me suis tournée très tôt vers les textes, la lecture, ce sont mes broderies de mots. Tissus ou textes, à broder ou à lire, à chacune sa passion."
lundi 17 février 2014
Rubrique cinéma
J'ai toujours eu un "petit faible" pour Nicole Garcia, une actrice émouvante et une réalisatrice sensible. J'ai donc vu et beaucoup apprécié son dernier film "Un beau dimanche". Son personnage central, Baptiste, est un jeune homme silencieux, solitaire et mystérieux. Instituteur itinérant dans le Sud de la France, il fuit les relations sociales et ce statut lui convient très bien. Un jour, il recueille un élève oublié par un père négligent à la sortie de l'école. Ce père irresponsable lui laisse la garde de l'enfant et Baptiste le conduit vers sa mère, serveuse dans un restaurant en bord de mer. Sandra décide de garder son petit garçon. Mais, elle a des problèmes de dette à régler, une somme importante qu'elle est loin de détenir. Un trio familial commence à se former : Baptiste s'occupe de l'enfant et commence à aimer Sandra. La jeune femme observe avec étonnement cet homme discret, distant et tellement différent des hommes qu'elle côtoie. Elle découvre qu'il prend des cachets antidépressifs et quand il lui propose de l'aider à rembourser cette dette empoisonnante, elle accepte de partir avec lui. Baptiste traverse la France pour rejoindre sa famille, une grande famille bourgeoise et riche, avec laquelle il a rompu tous liens depuis 10 ans. C'est le moment le plus fort, le plus intense et le plus intéressant du film. Baptiste, un jeune homme brillant, programmé pour les grandes écoles et une carrière d'industriel, a tout lâché en interrompant ses études. Sa famille n'a rien compris à ce renoncement et l'ont enfermé dans une institution psychiatrique. Baptiste s'est ensuite marginalisé et a rompu avec les siens. Il retourne chez eux pour sauver Sandra, et leur demander une part de son héritage. Nicole Garcia décrit le fossé infranchissable qui s'est creusé entre le fils déclassé et le clan de ceux qui forment l'élite financière du pays, les grands décideurs économiques... Baptiste a trop changé pour supporter ce monde éternellement gagnant et arrogant. Il choisit Sandra et sa simplicité, Sandra et son innocence, Sandra qui le sauve de sa dépression chronique par l'amour retrouvé. La belle présence de Louise Bourgoin, le mal-être de Pierre Rochefort, la candeur du petit garçon servent au mieux ce beau film qui fait le procès de la famille, une famille intolérante, étouffante et clanique à l'excès...
vendredi 14 février 2014
"Le détour"
Je connais peu la littérature hollandaise, et comme je prépare un séjour à Amsterdam pour la fin mars, j'éprouve une curiosité aigue pour découvrir "l'âme" de ce pays, si tolérant et si fascinant pour sa culture, sa peinture, sa géographie maritime et tant d'autres richesses. Je préfère me rendre dans les pays du Sud, et je vous avoue mon quatuor préféré : Espagne-Italie-Grèce-Portugal... Mais, pour une fois, j'ai envie de la lumière du Nord, du Siècle d'Or de la peinture hollandaise, des clair-obscur de Rembrandt, des natures mortes, des maisons sur les canaux, de Van Gogh, des péniches sur l'eau... En dehors des guides touristiques, j'aime établir un programme littéraire à suivre et j'ai commencé par un roman de Gerbrand Bakker, "Le détour", publié chez Gallimard en 2013. Le personnage principal, une femme d'une quarantaine d'années fuit Amsterdam pour le pays de Galles. Elle fuit surtout un scandale lié à une liaison avec un étudiant à l'université où elle enseigne. Cette fugue s'accompagne d'une rupture avec son mari et ses parents, car elle se cache dans une petite maison qu'elle loue près d'un village. Commence pour elle une vie quotidienne, bercée par la lecture des poèmes d'Emily Dickinson (elle prépare une thèse sur la poétesse américaine) et par des balades dans la campagne galloise. Elle observe les oies qui vivent dans un pré, jardine, bricole, améliore son habitat quand, un jour, un jeune homme fait irruption et s'installe chez elle. Ils vont se découvrir et s'apprivoiser au fil des jours et partager leur malaise existentiel. Ce roman n'est pas un roman d'aventures, ni un roman social ou politique. Il prend ses racines dans l'étrangeté, dans une ambiance tendue de thriller nordique. Le lecteur(trice) se laissera séduire par cette femme qui se dérobe, lâche prise, et essaie de survivre dans un environnement rude, hostile et inhospitalier. Un roman néerlandais vraiment surprenant et original à découvrir.
mercredi 12 février 2014
Atelier de lecture, 2
Dans la deuxième partie de l'atelier, nous avons abordé les romans tirés au sort en janvier. Janine a évoqué le recueil de François Cheng, "A l'orient de tout", publié dans la collection Poésie/Gallimard en 2005. Elle a beaucoup apprécié la place centrale de la nature dans les poèmes, en particulier celle des arbres et elle a lu à voix haute un texte sur le printemps. Ensuite, plusieurs romans concernaient l'Afrique du Sud. Janelou a découvert l'univers romanesque de Nadine Gordimer avec "L'arme domestique", édité en 1998. Malgré un style qui l'a un peu gênée, elle a relaté l'histoire d'un jeune Afrikaner blanc, issu d'une famille bourgeoise et ayant commis un meurtre passionnel. Ses parents sont abasourdis par le geste de leur fils et comprennent que la violence règne dans la société. L'avocat noir de leur fils les soutient dans leur cauchemar. Un roman fort, qui "remue" le lecteur(trice). Geneviève a aimé le deuxième livre de Nadine Gordimer, "Bouge-toi", un roman qui brasse peut-être un peu trop de sujets comme l'écologie, le racisme, la solitude, le couple, le sida, l'adoption, les droits de l'homme. Evelyne a présenté "Des vies sans couleur" de Zoé Wicomb, publié en 2006. En résumant l'intrigue, une histoire de mensonge sur les origines du personnage central, elle a parlé de "malaise" en le lisant. La littérature peut aussi provoquer un certain rejet quand le sujet "dérange". Danièle avait tiré au sort le roman de Doris Lessing, "Le monde de Ben", ou l'histoire d'un être hors du commun, un jeune homme de 18 ans qui sera victime d'un puissant directeur de laboratoire. Ce roman traite de la différence, du handicap et de l'anormalité, un sujet fort et troublant dans l'œuvre de Doris Lessing. Dany a lu avec intérêt "Home" de Toni Morrison, une histoire d'un frère et d'une sœur dans l'Amérique des années 50, une Amérique raciste et intolérante. Véronique a choisi "Lambeaux" de Charles Juliet, un récit autobiographique sur la mort de sa mère dans une institution psychiatrique et sur son expérience d'enfant de troupe. Elle a trouvé ce texte très dur mais très vrai, servi par une langue française remarquable. Nicole a peu aimé l'essai pourtant très intéressant d'Agnès Desarthe, "Comment j'ai appris à lire" paru en 2013 et Régine a clôturé la séance en évoquant le recueil de nouvelles d'Alice Munro, "Un peu, beaucoup... pas du tout", neuf histoires de femmes, neuf histoires d'amour mais, Régine ressent une frustration quand elle lit ce type de textes, trop courts pour elle... Les livres tirés au sort sont parfois appréciés, parfois dépréciés, ainsi va le monde des livres et des lecteurs...
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