mardi 11 février 2014

Atelier de lecture, 1

Nous étions une bonne dizaine de lectrices à nous retrouver ce mardi 11 février à la Maison de Quartier du centre ville de Chambéry où nous sommes toujours très bien accueillies. Dans la première partie de l'atelier, nous avons abordé les coups de cœur en démarrant avec l'intervention d'Evelyne. Elle a lu deux poèmes, l'un de Ronsard, "Bonjour, mon cœur, bonjour ma douce vie" d'une modernité époustouflante et l'autre de Cocteau, très amusant sur l'écriture,  tirés d'une anthologie de poésie de 7 à 77 ans, publié aux éditions Bayard-jeunesse. La lecture à voix haute prend tout son sens pour partager la beauté du langage et nous donner envie de nous plonger à nouveau dans la poésie. Mylène a relaté l'excellent spectacle de Bernard Pivot à Montmélian où il a évoqué son goût des mots, des livres et de la "bonne vie". Nicole a enchaîné avec un coup de cœur pour le roman de la suédoise Katarina Mazetti, "Le mec de la tombe d'à côté" ou l'histoire d'une bibliothécaire, devenue veuve trop jeune et qui rencontre un paysan solitaire... Roman tendre, ébouriffant et plein d'humour. Janelou a présenté "Béton armé" de Philippe Rahmy, un récit de voyage à Shanghai, mais aussi un récit de sa vie, un ouvrage bouleversant. Il est atteint de la maladie des os de verre et malgré ce handicap, il part dans cette ville monstrueuse qui le fascine. Il mêle dans son récit, ses souvenirs d'enfance, ses rêves et ses fantasmes. Janelou nous a lu un passage magnifique sur la découverte de la lecture dans son enfance. Un livre à lire de toute urgence. Régine nous a conseillé deux romans édités en livre de poche : "La petite cloche au son grêle" de Paul Vacca et "Les lisières" d'Olivier Adam. Le premier raconte la vie d'un garçon de 13 ans dans un café familial, et de sa découverte de Marcel Proust, le second dont on a déjà parlé dans l'atelier a déclenché un débat sur le personnage principal, en proie à la dépression et au désenchantement, un héros moderne... Geneviève nous a parlé d'un livre original, "1000 émotions qui n'ont pas de nom" de Mario Giordano aux éditions Stock, un joli petit livre à la Perec, avec des listes de phrases sur ces émotions que l'on éprouve dans son quotidien. Une idée de cadeau à retenir. Danièle a présenté le chef d'œuvre incontournable et intemporel de Gabriel Garcia Marquez, "Cent ans de solitude" dans un format original des éditions Point 2. La vie de six générations dans la ville colombienne de Macondo a réjoui, réjouit et réjouira les amateurs d'une littérature baroque, haute en couleurs et d'une humanité proche d'une certaine folie, une folie sud-américaine au goût universel. Dany a terminé cette première séquence en citant la biographie de Louis Pasteur d'André Besson, un ouvrage très bien documenté sur ce savant à qui on doit tant de découvertes. La suite, demain...

lundi 10 février 2014

"Cinq méditations sur la mort, autrement dit sur la vie"

La notice biographique de François Cheng sur le site Internet de l'Académie française m'a permis de brosser le portrait de ce grand écrivain français d'origine chinoise. Ses  "Cinq méditations sur la mort" parus en 2013, suivent les "Cinq méditations sur la beauté".  Il est né en 1929, en Chine, issu d’une famille d'universitaires. Il rentre en France en 1948 et se consacre à l'étude de la langue et de la littérature françaises. Après une période difficile, il obtient, en 1960, un emploi stable au Centre de linguistique chinoise. Il traduit les grands poètes français en chinois et rédige sa thèse de doctorat. En 1969, il est professeur à Paris VII.  Naturalisé français en 1971, il poursuit sa carrière d'enseignant à l'Institut national des langues et civilisations orientales, ce qui ne l'empêche de composer des traductions du chinois en français et du français en chinois. Il se passionne pour l'art chinois, la calligraphie, la poésie, la littérature romanesque. Il obtient le prix André Malraux pour Shitao, la saveur du monde, le prix Roger Caillois pour ses essais et son recueil de poèmes Double chant et le prix Femina pour son roman Le Dit de Tianyi. Il a été élu à l'Académie française en 2002. Ces cinq méditations se lisent avec facilité car François Cheng veut rendre accessible sa philosophie, une philosophie teintée d'humanisme, de taoïsme et de christianisme. Son esprit de synthèse apporte une vision originale sur la pensée de la mort dans toute vie humaine. Il écrit ainsi : "Au cours de la vie, chacun de nous a été confronté de près ou de loin à la mort d'êtres chers ou à celle d'inconnus, et sur un autre plan, nous sommes "morts" plusieurs fois nous-mêmes. (...) C'est notre conscience de la mort qui nous fait voir la vie comme un bien absolu, et l'avènement de la vie comme une aventure unique." Son ouvrage est parsemé de phrases percutantes, lumineuses, rassurantes, compatissantes et composées sans le poids quelquefois étouffant de la pensée religieuse. Il cite aussi Rilke, Camus, Hugo, etc. Je terminerai l'éloge de ce livre en notant ce poème de François Cheng qui traduit le sens de ses méditations :
"Ne laisse en ce lieu, passant
Ni les trésors  de ton corps
Ni les dons de ton esprit
Mais quelques traces de pas

Afin qu'un jour le grand vent
A ton rythme s'initie
A ton silence, à ton cri,
Et fixe enfin ton chemin."
 

vendredi 7 février 2014

"La discrétion ou l'art de disparaître"

Pierre Zaoui, l'auteur du livre, "La discrétion ou l'art de disparaître", enseigne la philosophie à Paris VII. Il a écrit un ouvrage sur Spinoza et un essai très remarqué dans la presse, "La Traversée des catastrophes". Dans son dernier opus qui se lit sans trop de difficultés, il aborde un sujet très intéressant et peu traité dans la littérature : la discrétion. Dans la présentation que l'éditeur propose en couverture, on peut lire ce résumé : "Dans une société qui valorise le paraître et les confessions à grand spectacle, la discrétion est une forme heureuse et nécessaire de résistance. Plaisir baudelairien de flâner anonymement parmi la foule, joie silencieuse de regarder son amour dormir ou ses enfants jouer sans qu’ils remarquent notre présence, soulagement de voir s’éloigner enfin le désir de triompher : loin de la dissimulation, du calcul prudent, ou de la peur d’être vu, l’âme discrète offre une juste présence au monde." Pierre Zaoui évoque les grands discrets de la littérature, de Kafka à Blanchot, de Deleuze à Virginia Woolf et Walter Benjamin, pour cerner cette expérience "rare, ambiguë et infiniment précieuse".  Je vais surtout citer Pierre Zaoui dans ce passage à méditer quand on traverse une période délicate entre parent-enfant : "N'est-ce-pas la seule façon d'aimer ses enfants que de ne s'y attacher et de les élever que pour mieux les laisser partir et les laisser vivre leur vie propre dans le juste oubli de leur filiation tandis que de son côté on se contentera de se demander jusqu'au bout comment ils vivent mais en posant de moins en moins de questions, en se manifestant de moins en moins, en les confiant simplement à leur liberté ?" Lire une phrase de cette dimension vaut toute la lecture parfois complexe de ce livre, édité chez l'éditeur Autrement dans la collection "Les grands mots"...

jeudi 6 février 2014

"Standard"

Je n'ai pas éprouvé une grande émotion en lisant ce roman de Nina Bouraoui, mais je l'ai pourtant terminé pour deux raisons : j'ai apprécié la description de notre société, une société française tendue et le portrait d'un homme d'aujourd'hui, anonyme et standardisé. Bruno Kerjen travaille dans une entreprise de composants électroniques et il consacre son temps de nuit sur Internet dans des sites pornographiques. Pas de sentiment, pas d'idéal, aucune croyance, aucune idéologie : il est terne, d'une "ternité" permanente, mais il n'est pas malheureux. Son indifférence aux autres, à ses parents et à son entreprise le rassure et le conforte dans sa méfiance du monde. Cet homme de 35 ans n'attend rien de la vie, il est au point mort, à plat. A l'occasion d'un séjour chez sa mère, près de Saint-Malo, il rencontre son ancienne amie, Marlène, qu'il a connue au lycée professionnel. Il était amoureux d'elle mais n'a jamais osé lui parler de son sentiment. Il se  met pourtant à imaginer qu'ils pourraient entamer une relation, d'autant plus qu'elle le relance et se confie au téléphone. Ils vont se revoir sur la base d'une amitié amoureuse. Cet homme "standard", que l'on ne remarque pas dans la foule anonyme de la banlieue, décide d'agir et de la séduire. Il se remet à la musculation, commence à rêver d'une autre vie. Elle a des problèmes d'argent et lui demande de l'aide pour lancer une petite entreprise. Il va accepter d'utiliser ses propres économies pour qu'elle se réalise son rêve professionnel. Ils se retrouvent dans un hôtel et Bruno espère enfin qu'ils vont "s'aimer"... Mais, je ne dévoilerai pas l'issue de leur rencontre. Bruno va-t-il enfin changer sa vie ? Marlène partage-t-elle le même sentiment que lui ? Nina Bouraoui réussit paradoxalement à nous intéresser à ce personnage sans illusions et sans passions et le lecteur(trice) espère que Bruno éprouve dans sa vie une passion pour un être, un idéal ou la vie, tout simplement...

lundi 3 février 2014

"Ailleurs"

Richard Russo puise son inspiration dans une petite ville américaine, Gloversville,  dans l'Etat de New York. Il évoque la classe moyenne avec un art magistral et son talent littéraire s'affine roman après roman. J'ai beaucoup aimé  "Le pont des soupirs", "Les sortilèges de Cap Cod", "Un homme presque parfait" publiés au Quai Voltaire. Son dernier récit dresse le portrait de sa mère, aujourd'hui disparue. Elle élève son fils toute seule, son mari l'ayant quittée pour incompatibilité caractérielle. C'est une femme "libre, sans entraves, anticonformiste", mais elle présente une  fragilité évidente, provoquée par la hantise de la pauvreté. Ils vivent dans une petite maison chez les grands parents et leur cohabitation ne se passe pas au mieux. Sa mère décide de partir à Phoenix en parcourant 4000 kilomètres dans une vieille voiture. Richard Russo décrit leur vie chaotique et précaire et évoque très vite, dans ce récit vraiment exemplaire de lucidité et de vérité, la relation complexe de "mère-fils".  Même enfant, il l'observe en proie à l'anxiété, à la nervosité et au déséquilibre affectif. Son père lui avoue qu'elle est "cinglée" comme il le dit dans son langage populaire. Quand Richard Russo accède à la notoriété littéraire, sa mère lui pose un éternel problème. Elle ne vit que pour lui, exige sa présence, et il est obligée de la loger dans des appartements qu'elle n'apprécie jamais. Sa mère devient un poids dans sa vie quotidienne mais, il renonce à la contrarier ou à la contredire. Le dévouement du fils semble exceptionnel surtout quand sa mère devient une femme vieillissante tyrannique et éternellement insatisfaite. Il commence à comprendre, quand elle tombe malade, qu'elle a souffert tout au long de son existence de troubles compulsifs du comportement. Cette maladie psychique n'était pas diagnostiquée dans les années 60. Dans le dernier chapitre, il avoue ses regrets de ne pas avoir compris le handicap mental de sa mère, submergée par ses angoisses, ses tocs et sa peur de l'abandon. Ce récit aborde l'éternelle et délicate question de la filiation, de la maternité, de la relation parents-enfants, si complexe et si difficile à vivre. Richard Russo a écrit un témoignage littéraire émouvant et sans pathos, le "livre de sa mère", l'histoire d'une vie où la maladie mentale non soignée peut provoquer un immense gâchis...  

vendredi 31 janvier 2014

Revue de presse

Dernier jour du mois pour aborder la revue de presse : la revue Lire propose un dossier sur Marguerite Duras dont on célèbre le centenaire en 2014, un entretien avec Ian McEwan et les rubriques habituelles sur les nouveautés. Marguerite Duras ; on l'aime ou on la déteste. Cette femme a séduit des générations de lectrices (et de lecteurs) par ses audaces dans l'écriture, son obsession de l'amour, ses idées politiques ancrées à gauche, sa prétention d'être un écrivain sublime... Je crois qu'il faut la relire pour découvrir une planète singulière, originale et décalée. Le Magazine littéraire a dédié son dossier central à Michel Foucault, mort du sida en 1984, philosophe qui a marqué la pensée française en profondeur mais dont l'œuvre reste hermétique et complexe. On trouve aussi une enquête sur l'art d'aimer et un entretien avec Eduardo Mendoza, écrivain espagnol qui publie un recueil de nouvelles. Transfuge de janvier a choisi d'analyser les 3 romans chocs de la rentrée littéraire d'hiver : "Réparer les vivants" de Maylis de Kerangal, "Bison" de Patrick Grainville et "Le dernier mot" de Hanif Kureishi. Evidemment, beaucoup de romans nouveaux sont conseillés et la rubrique cinéma traite de Scorsese et Lars Von Trier. Pour terminer la revue de presse, j'évoquerai l'excellent "Philosophie magazine" qui offre un ensemble d'articles très intéressants : sur les traces de Nietzsche à Turin, Nice, les hauts lieux de sa pensée, sur l'insurrection de Kiev, sur l'euthanasie, délicate question philosophique. On peut lire une grande enquête sur la question suivante : "Peut-on être honnête et réussir ?" et un dossier sur Epicure et le bonheur.

mardi 28 janvier 2014

"Plonger"

Ce roman de Christophe Ono-Dit-Biot commence ainsi : "Ils l'ont retrouvée comme ça. Nue et morte. Sur la plage d'un pays arabe. Avec le sel qui faisait des cristaux sur sa peau. Une provocation. Une exhortation. A écrire ce livre, pour toi, mon fils". Le personnage féminin, nommée Paz, a disparu définitivement de la vie de son compagnon. Il est journaliste des pages culturelles dans un hebdo très branché à Paris et il rencontre, lors d'un vernissage, Paz, une femme photographe, originaire d'Espagne. Le narrateur s'adresse à son fils Hector pour lui raconter cette mère si particulière avec laquelle il ne grandira pas. Leur histoire d'amour va se développer dans les Asturies, à Gijón où il l'a rejoint. Paz ne vit l'amour que dans une tension permanente, une passion dévorante et déchirante. César (nom du narrateur) la définit avec ces mots : "C'est ta mère, vibrante, tempétueuse, aquatique, ouverte sur la plus tonique des mers, la mer Cantabrique, venteuse, salée, rebelle à la carte postale."  Cette rencontre avec Paz lui sera fatale : il ne pourra jamais la comprendre ni l'aimer dans la quiétude malgré la naissance de leur enfant. Paz se dérobe à tous moments, elle n'est jamais présente et César est amoureux d'une chimère artiste, d'une femme insaisissable. Elle se passionne pour les requins et en adopte un dans le cadre d'une association de sauvegarde des espèces menacées. La naissance de son fils n'a pas d'influence sur sa vie de femme. Et même son art de la photographie est basé sur un malentendu provoqué par une critique de César. Ses photographies de plage peuplée ne glorifient pas la vie mais la souillure des hommes. Elle va se détourner de son succès grandissant car, elle est attirée par le minéral et le végétal sans traces humaines. Sa fascination pour les requins révèle sa recherche d'un absolu qu'elle va chercher du côté de la mer dans un pays arabe. Ce roman offre un beau portrait d'une femme complexe, mystérieuse et attirante. Christophe Ono-Dit-Biot  décrit aussi l'air du temps, le côté futile et cruel d'un certain milieu, le monde de l'art contemporain et des médias. Paz ressemble aux héroïnes de Pascal Quignard, dont la solitude et la fragilité les placent dans un au-delà de l'amour humain. Ce roman noir et pessimiste a obtenu le prix de l'Académie française en 2013 et le titre "Plonger" résume le destin choisi et brisé de Paz, la femme mystère et inatteignable, un personnage hors du commun dans sa quête d'une autre "vie"...