Avant d'évoquer "Chronique d'hiver", parue en 2012 et lue par Danièle, j'ai relu "L'invention de la solitude", éditée en 1982. Cet ouvrage comprend deux parties : "Portrait d'un homme invisible" et "Le Livre de la mémoire". Paul Auster vient de perdre son père et il écrit un portrait de cet homme invisible, Samuel Auster : "De son vivant déjà, il était absent, et ses proches avaient appris depuis longtemps à accepter cette absence, à y voir une manifestation fondamentale de son être". L'auteur dresse un portrait attachant de ce père si paradoxal et si complexe à ses yeux d'enfant et d'adulte : "Je pensais : mon père est parti. Si je ne fais pas quelque chose, vite, sa vie entière va disparaître avec lui". Il reconstruit la vie de son père à partir des objets qu'il a laissés derrière lui et il s'intéresse au destin de ses grands-parents. Une des clés de compréhension de la personnalité de son père réside dans le passé de son enfance quand sa mère a tué son père qui voulait la quitter pour une femme plus jeune. Cette mère autoritaire et quelque peu déséquilibrée a été acquittée à son procès. Ce lourd passé a certainement traumatisé Samuel Auster. Ce récit autobiographique émouvant se lit plus facilement que le second texte, un essai critique beaucoup plus théorique sur la littérature. Il évoque ses écrivains préférés, des solitaires dans leur chambre comme Hoderlin, Montaigne et même mon écrivain préféré, Pascal Quignard ! Quarante ans après "L'Invention de la solitude", il écrit "Chronique d'hiver" et pose sur sa vie, un regard de sexagénaire dans une méditation sur "la fuite du temps sous l'angle du compagnonnage que tout individu entretient avec son propre corps". Danièle a beaucoup aimé ce récit sincère. L'écrivain se met à distance en se tutoyant et parle de sensations, de jouissance, de souffrance, de l'art de mûrir et de vieillir'. Il revient sur l'histoire de son corps, de ses accidents, de ses maladies. Ce texte autobiographique dépasse évidemment les limites de son corps pour revenir sur sa jeunesse à Paris, sur ses premiers émois amoureux et surtout sur sa femme, Siri Hustvedt. Cet "homme-cicatrice", hanté par le hasard du destin, convoque à nouveau ses parents, son amour du baseball et de l'Europe. Un texte puzzle à lire pour comprendre l'homme Auster qui se confond avec l'écrivain Auster. Les romans de cet écrivain américain ne sont pas toujours faciles à lire mais son univers romanesque montre une imagination fertile et fantaisiste. Ses récits autobiographiques dévoilent un homme attachant, généreux, profond. Un grand écrivain qui aurait évidemment dû recevoir recevoir le Prix Nobel de Littérature !
des critiques de livres, des romans, des moments de lectures, des idées de lecture, lecture-partage, lecture-rencontre, lectures
jeudi 5 décembre 2024
mardi 3 décembre 2024
Atelier Littéraire, Paul Auster, 2
Régine a bien aimé "Brooklyn Follies", publié en 2005. Nathan Glass, un sexagénaire, décide de revenir à Brooklyn car sa femme l'a quitté. Il est atteint d'un cancer des poumons et il cherche un "endroit calme pour mourir". Il retrouve son neveu, Tom, qu'il n'avait pas vu depuis longtemps. Ces deux hommes déprimés entretiennent une relation solidaire dans leur vision de la vie. Mais, un jour, Lucy, la nièce de Tom apparaît et leur vie va changer. Tout l'univers de Paul Auster se retrouve dans ce beau roman : la ville de New-York, la famille, le deuil, les livres, les problèmes financiers et les difficultés de vivre. Paul Auster a écrit : "Je veux parler de bonheur et de bien-être, de ces instants rares et inattendus où la voix intérieure se tait et où l'on se sent à l'unisson avec le monde". J'ajoute aussi cette citation particulièrement lumineuse que Régine a lue lors de son intervention : "La lecture était ma liberté et mon réconfort, ma consolation, mon stimulant favori : lire pour le pur plaisir de lire, pour ce beau calme qui vous entoure quand vous entendez dans votre tête résonner les mots d'un auteur". Mylène a beaucoup apprécié le dernier roman de l'auteur, "Baumgartner", publié en mars 2024. Ancien professeur de philosophie, Sy Baumgartner, veuf inconsolable de soixante-dix ans, se souvient de son passé et ses pensées surgissent en lui comme des vaguelettes lointaines dans le "passé distant que l'on distingue à peine, vacillant à l'extrémité la plus lointaine de la mémoire, et par fragments lilliputiens, tout lui revient". Il plonge alors dans les souvenirs de sa jeunesse à Newark, de sa rencontre avec Anna, une poétesse en herbe et à leur quarante ans de bonheur conjugal jusqu'à sa disparition. Son présent diminué, amputé de la présence de sa chère épouse, se déroule dans une solitude ardue, rompue par une étudiante qui se passionne pour la poésie d'Anna. Un roman sensible, profond, attachant sur l'amour et sur la perte. A lire absolument, résolument. Un dernier cadeau romanesque de Paul Auster. A lire sans tarder. A mon avis, un des meilleurs livres de Paul Auster, un livre-mémoire, un livre-confidence, son testament littéraire. Odile, la première pour l'ancienneté de sa présence à l'Atelier, n'est pas rentrée facilement dans l'oeuvre austérienne. Elle s'est efforcée de lire "Excursions dans la zone intérieure" où l'écrivain américain revisite son enfance, peuplé d'objets divers, de héros de romans, de cinéma. Les rêveries et les fantasmes de ce jeune garçon n'ont pas convaincu notre amie lectrice. (La suite demain)
lundi 2 décembre 2024
Atelier Littérature, Paul Auster, 1
Nous nous sommes réunies le jeudi 21 novembre autour de Paul Auster en première partie de l'Atelier et nous avons ensuite évoqué quelques coups de coeur. Odile, une amie lectrice assidue, a montré sa passion pour Paul Auster car elle a lu pratiquement toutes ses oeuvres. Elle a même choisi un titre que je n'avais pas mis sur la liste tellement ce roman de plus de mille pages me semblait impossible à lire en un mois. Il s'agit de "4 3 2 1", publié chez Actes Sud en 2018. Dans ce texte dense et passionnant, l'auteur raconte quatre versions différentes de la vie du même protagoniste. Archie Ferguson, le héros du livre, grandit avec les mêmes parents juifs de la classe moyenne dans les quatre versions et il conserve les mêmes amis et la même amoureuse, Amy Schneiderman. Les quatre destins prennent des chemins divergents et les relations entre les personnages diffèrent d'une version à l'autre. L'arrière-plan du roman évoque les événements historiques dans les années 50 et 60 : la guerre du Vietnam, les luttes pour les droits civiques, la saga Kennedy, les émeutes de Newark. Ce roman "gigogne", "sophistiqué dans la forme", rappele les obsessions de l'écrivain américain : "bifurcations du destin, jeux vertigineux de l'identité et du hasard". Bravo à Odile d'avoir lu ces 1096 pages ! Pour découvrir cette magnifique création littéraire, il faut donc se donner du temps à soi... Ce n'est pas toujours facile quand d'autres écrivains nous attendent avec impatience... Pascale a lu "Mr Vertigo", publié en 1994. Même si elle n'apprécie pas la fantaisie dans les romans, elle a bien apprécié Walt, le personnage principal, un jeune orphelin élevé par un oncle méchant. A 9 ans, il est recueilli par un maître, Maître Yéhudi, qui lui promet de lui apprendre à voler. Il va rencontrer Madame Sioux, une femme indienne et Esope, fils d'une esclave morte en couches. Il va se passer beaucoup d'événements pour le jeune Walt. Va-t-il réussir à voler ? Il faut lire ce roman baroque et loufoque pour le savoir. Geneviève a lu "La nuit de l'oracle", publié en 2004. Très difficile à résumer, elle a trouvé ce roman un peu complexe dans sa construction mais malgré cette difficulté de lecture, elle l'a trouvé intéressant. Les personnages "créent une mise en abîme : l'auteur prend un écrivain pour personnage principal, qui lui-même prend un éditeur comme pilier du livre qu'il va écrire". Paul Auster interroge le mystère de la création littéraire. (La suite, demain)
mercredi 27 novembre 2024
Le goût des musées, Paris, le Petit Palais
Le Petit Palais, face au Grand Palais, est sorti de terre en 1900 pour l'Exposition universelle de Paris. Il est ensuite devenu le musée des Beaux-arts en 1902 pour abriter les riches collections de la ville de Paris. Pendant plus de vingt ans ont été nécessaires pour décorer les salles immenses de l'édifice. J'ai donc vu récemment deux belles expositions temporaires : celle consacrée à Jusepe de Ribera et l'autre à un peintre suédois, Bruno Liljefors. Je connaissais un peu Ribera (1591-1652), peintre espagnol du qui fit toute sa carrière en Italie. Les critiques le qualifient d'héritier du Caravage. Ses tableaux révèlent un réalisme cru dans une "gestuelle théâtrale". L'utilisation du clair-obscur amplifie un "ténébrisme extrême". Baudelaire et Manet admiraient cet artiste torturé. Plus d'une centaine de peintures, dessins et estampes, venus du monde entier, montrent la dimension baroque et audacieuse de ce peintre italo-espagnol. Une redécouverte pour moi : des scènes mythologiques et religieuses, des anges protecteurs, des natures mortes et même des paysages étonnants. Un deuxième peintre d'un univers complétement différent a attiré mon attention. Il s'agit de Bruno Liljefors, un artiste suédois incontournable de la peinture scandinave de la fin du XIXe siècle. Les peintures sont dédiées à la nature et aux animaux qui la peuplent. Passionné par le monde vivant, il dessine à merveille des tétras, des balbuzards, des chardonnerets, etc. Les oiseaux le passionnent en particulier. Ses recherches picturales sont basées sur le traitement de la lumière et de l'atmosphère. Cette ambiance hivernale, neigeuse et naturelle m'a rappelé mon séjour à Stockholm, une ville fabuleuse, un joyau de l'Europe du Nord. Les collections permanentes du Petit Palais sont aussi très intéressantes. Ce musée possède un jardin, un havre de paix, organisé autour de trois bassins, pavés de mosaïques aux tesselles bleues et dorées. Après une longue visite, un café-restaurant accueille le public visiteur. J'avais envie de raconter dans ce blog mes musées parisiens préférés. Je peux citer évidemment le plus beau, le plus grandiose, le plus riche : le Louvre, un monde en soi, la planète de l'art mondial, un lieu magique. Paris, même si la ville est parfois invivable, offre tout de même une offre culturelle exceptionnelle dans sa gamme de musées. Un chiffre astronomique : 62 musées ! Qui dit mieux ?
lundi 25 novembre 2024
Le goût des musées, Paris, l'Orangerie
Le musée national de l'Orangerie est situé dans le jardin des Tuileries, du côté de la place de la Concorde. Rattaché depuis 2010 au musée d'Orsay, il présente exclusivement des peintres impressionnistes et postimpressionnistes. Construit en 1852 comme une serre, l'édifice servait à stocker les orangers du jardin des Tuileries. Evidemment, les touristes se précipitent tous vers les "Nymphéas" de Claude Monet et Clemenceau sera l'artisan de l'installation des huit tableaux dans deux salles ovales, soit au total, 91 mètres linéaires de nymphéas. Si je le visite une fois par an, j'ai surtout une bonne raison : retrouver les quinze tableaux de Paul Cézanne que j'admire beaucoup. Mais, j'ai appris que tous ces tableaux partent pour deux ans en... Asie ! Je me suis donc contentée de l'exposition Heinz Berggruen, un marchand et sa collection : Picasso, Klee, Matisse, Giacometti du musée d'art moderne de Berlin. Ce marchand d'art a fui l'Allemagne en 1936 en raison des persécutions nazies. Il ouvre une galerie à Paris et constitue une collection d'art moderne qu'il lègue à l'Etat allemand. Ce mécène a rencontré Picasso par l'entremise de poète Tristan Tzara et dans l'exposition, les nombreuses facettes du peintre espagnol sautent aux yeux : figuratif, cubiste et même surréaliste parfois dans ses portraits de femme. J'ai remarqué aussi les sculptures de Giacometti, des silhouettes filiformes en proie à une solitude existentielle qui se croisent sans se rencontrer. Je n'ai pas oublié de revoir Modigliani, Derain, Matisse, etc. J'ai quitté ce beau musée à la nuit tombée en profitant de l'ouverture en nocturne du vendredi. J'ai traversé le jardin des tuileries avec ses lampadaires et ses arbres illuminés. La foule des touristes avait déserté ce lieu magique en fin de journée et j'avais l'impression que les statues se réveillaient et marchaient vers moi. Paris provoque parfois des mirages fantasmatiques : voir Louis XIV déambuler dans les allées, ou Marie-Antoinette, et Diderot, et Voltaire. Je ressens le même phénomène quand je traverse le jardin du Palais royal car j'imagine ma chère Colette humant les massifs de fleurs et discutant avec son ami, Jean Cocteau. Paris était le paradis des écrivains et aujourd'hui ?
vendredi 22 novembre 2024
Le goût des musées, Paris, le Centre Pompidou
Le centre national d'art et de culture Georges Pompidou, appelé plus familièrement, le centre Pompidou ou Beaubourg, va bientôt fermer ses portes pendant cinq ans pour des travaux de rénovation. Ce musée contemporain a vu le jour en 1977 et attire toujours des millions de visiteurs, dont dix mille par jour. Cet édifice au visage industriel frappe toujours les visiteurs mais j'avoue que je préfère une architecture plus traditionnelle comme le Louvre. Tous les supports culturels cohabitent : les livres avec sa bibliothèque publique d'information, les arts plastiques, la musique, le spectacle vivant, le cinéma. Cette année, Beaubourg a fêté les cent ans du surréalisme avec plus de deux cents oeuvres exposées. Et comme ce mouvement artistique séduit les amateurs d'art, les touristes et les curieux, il fallait attendre plus d'une heure pour entrer dans les salles. Je n'apprécie guère ces files d'attente souvent épuisantes. J'ai préféré délaisser cette exposition pour retrouver la collection permanente du musée national d'Art moderne (MNAM) bien plus passionnante que l'exposition surréaliste. La collection est la deuxième plus grande du monde après celle de New York. Le fonds initial provient du musée du Luxembourg et beaucoup d'artistes ont fait des donations. J'ai donc retrouvé avec plaisir Picasso, Braque, Matisse, Chagall, etc. Comme le musée s'enrichit sans cesse, j'ai vu une salle entière consacrée à Anselm Kiefer, toujours aussi spectaculaire avec des sous-marins dans une vitrine géante. L'artiste Penone a aussi réalisé une oeuvre vraiment originale, "Respirare l'ombra", dans une salle tapissée d'une "myriade de feuilles de laurier enserrées sous des panneaux de grillage métallique. La salle s'imprègne de leur odeur tenace". Au centre, deux sculptures en bronze représentent l'élement humain. Pour comprendre l'univers de cet artiste italien, le site internet du Centre Pompidou propose des vidéos pour mieux comprendre ce type d'oeuvres. En me baladant dans cet espace muséal immense, j'ai remarqué des statues cycladiques de la Grèce antique que j'aime beaucoup avec des statues du XXe ou comment l'art antique a influencé les artistes modernes. A Beaubourg, l'art sous toutes ses formes règne partout et quand on prend l'escalator jusqu'au 6e étage, Paris est là sous nos yeux, de Montmartre à Notre Dame, de la Tour Effel aux toits en zinc, un autre chef d'oeuvre de toutes les générations ayant vécu et vivant dans cette ville balzacienne par excellence.
mercredi 20 novembre 2024
Le goût des musées, Paris, la Bourse du Commerce
Quand je pénètre dans la Bourse du Commerce de la Fondation Pinault, ouverte en 2021. j'ai l'impression d'entrer sur une place centrale ronde, la Rotonde, sous une verrière impressionnante. Ancienne halle au blé, la Bourse du commerce a été couverte par une spectaculaire coupole de métal et de verre en 1812. Cet édifice est devenu la Bourse en 1889. Dans ce cercle enchanté, des vitrines longent la salle principale et des salles d'exposition complètent le dispositif muséal. Au sous-sol, le Studio, est consacré aux oeuvres vidéos et sonores. Un auditorium programme des conférences, des rencontres et des concerts. Restauré et transformé par l'architecte japonais Tadao Ando, ce bâtiment emblématique de l'univers parisien présente une collection permanente et surtout des expositions temporaires souvent très originales. Depuis le 9 octobre jusqu'au 20 janvier, Pinault Collection propose un panorama sur l'Arte Povera. Plus de 250 oeuvres historiques des années 60 racontent la saga incroyable de ce mouvement artistique venu d'Italie. Les artistes exposés ont conquis un public international mais sont souvent peu connus du grand public : Anselmo, Boetti, Calzolari, Fabro, Kounellis, Paolini, Pistoletto et le plus célèbre d'entre eux, Penone. Il suffit de se laisser captiver par les paysages composés par ces créateurs tellement surprenants dans chaque salle arpentée. Je parlerai surtout de leur démarche poétique : une fusion entre la nature et la culture. L'arbre de bronze de Guiseppe Penone avec ses pierres massives figurant des nuages sur les hautes branches accueille les visiteurs sur la place de la Bourse du Commerce. Tubes de construction, tas de charbon, conteneur en fer, piles de vêtements, pommes de terre sur le sol, matelas sur les murs, tous ces objets usuels et courants composent un univers renouvelé : "L'Arte povera exprime un état d'esprit partagé autour du fait qu'une oeuvre d'art peut appréhender le réel en l'appauvrissant qu'elle peut comprendre le monde en réduisant à l'essentiel l'expérience que nous en avons". Ce mouvement d'avant-garde en Italie dans les années 60 voulait défier la société de consommation, privilégiant l'usage de matériaux simples, naturels et de récupération. J'ai surtout apprécié la salle consacrée à Penone avec son culte des troncs d'arbre, des sculptures vivantes symbolisant un hymne à la nature. Un musée contemporain à visiter pour comprendre les enjeux d'un art singulier et prémonitoire même si certaines pièces artistiques demeurent un mystère total.