jeudi 7 novembre 2024

"Brooklyn", Colm Toibin

 J'avais remarqué dans la rentrée littéraire de septembre la parution d'un roman, "Long Island" de l'écrivain irlandais, Colm Toibin. J'ai appris que ce livre était la suite de "Brooklyn", paru en 2011 chez Robert Laffont dans la collection "Pavillons". J'ai donc emprunté ce roman toujours remarquablement traduit par Anna Gibson. L'écrivain évoque l'exil douloureux d'une jeune Irlandaise, contrainte d'émigrer aux Etats-Unis dans les années 50. La jeune Eilis vit près de Dublin avec sa mère et avec sa soeur. Rose, sa soeur aînée, a la chance d'occuper un emploi de bureau alors qu'Eilis ne trouve pas de travail. Une épicière acariâtre l'embauche seulement le dimanche. Un jour, un prêtre irlandais de son village, venu de New York, persuade la mère de la jeune fille d'influencer sa fille pour s'exiler en Amérique. Cette proposition ébranle Eilis car elle n'a aucune envie de quitter sa communauté villageoise, et surtout sa famille. Au fond, elle n'a pas le choix à cause de la pauvreté de sa mère. Elle reçoit un billet pour traverser l'océan et s'embarque en troisième classe avec un mal de mer épouvantable. La nostalgie vrille le coeur de notre héroïne si courageuse. Elle est prise en charge par le prêtre qui lui trouve une pension de famille et un travail dans un grand magasin. Cette terre inconnue, cette ville gigantesque intimident et effrayent la jeune fille. L'écrivain possède l'art du détail dans ses descriptions sur le désarroi d'Eilis qui, au fil du temps, finit par s'adapter à sa nouvelle vie. Même les personnages secondaires sont traités avec une précision de peintre figuratif. A travers le personnage principal, il analyse le sentiment de l'exil, un sentiment d'étrangeté. Eilis se sent perdue, solitaire dans cette masse d'individus à New York. Mais, elle prend enfin son destin en mains en prenant des cours de comptabilité le soir pour obtenir un meilleur poste et surtout, lors d'un bal, organisé par le prêtre, elle rencontre un jeune homme d'origine italienne qui la présente à sa famille. Cette relation amoureuse la rend plus forte et son mal du pays s'estompe. Son amoureux lui propose le mariage qu'elle accepte. Mais, elle doit partir en Irlande car sa soeur est morte subitement. Va-t-elle rester dans son pays natal pour sa mère ou reviendra-t-elle à New York ? Il faut lire ce beau roman psychologique pour connaître sa décision... Un roman attachant, profond à découvrir avant de lire "Long Island". 

mercredi 6 novembre 2024

"Un autre m'attend ailleurs", Christophe Bigot

 Un roman de la rentrée littéraire a attiré mon attention : "Un autre m'attend ailleurs" de Christophe Bigot, publié chez La Martinière. Le personnage principal s'appelle tout simplement Marguerite Yourcenar et comme j'aime beaucoup cette écrivaine, j'ai eu la curiosité de découvrir cette histoire romanesque. L'auteur évoque le dernier amour de Marguerite Yourcenar à la fin de sa vie après le décès de sa fidèle compagne, Grâce Frick. Elle entame une relation quelque peu scandaleuse pour son entourage car elle s'est entichée d'un jeune photographe américain, Jerry Wilson, homosexuel et leur différence d'âge, presque trente ans, n'a pas effrayé la grande dame des lettres françaises. Cette histoire romanesque lui rappelait son amour impossible et douloureux avec André Fraigneau, lui aussi homosexuel qui avait rejetté Marguerite dans sa jeunesse. Devenue une gloire internationale de la littérature, honorée par l'Académie française, l'écrivaine, pourtant un peu exilée dans sa presqu'ile à Petite-Plaisance, reçoit sans cesse des sollicitations d'interviews, d'émissions télévisuelles et d'articles de presse. Une équipe de télévision de FR3 vient la filmer et elle découvre alors ce jeune homme si beau, si brillant, un Antinous à elle. Le souvenir d'Hadrien ne la quitte jamais. Elle l'invite à nouveau dans sa résidence et il organise pour elle ses voyages qu'elle adore : Paris, l'Egypte, San Francisco, le Japon. Pour lui, elle fait le régime, devient coquette, s'imagine devenir son amante. Au fil du temps, la personnalité de Jerry se dévoile : inquiétant, sombre, et il s'adonne à la drogue. Il lui impose un amant de passage. Il finit par contracter le sida et mourra de cette maladie du XXe siècle. Cette épisode méconnue dans la biographie de l'écrivaine se lit avec beaucoup d'intérêt. On y croise Claude Gallimard, d'Ormesson, Pivot, Matthieu Galey. Je ne rélève, heureusement, aucun jugement moral de la part de Christophe Bigot. Bien au contraire, il éprouve une empathie totale pour ce couple improbable et pathétique. A la veille de sa mort, Marguerite Yourcenar n'oubliait pas l'amour, la passion des voyages, de la littérature. Cette femme n'était pas sculptée dans le marbre de la célébrité littéraire. C'était aussi un femme, vivante, une amoureuse de la vie. Un roman biographique à découvrir ! 

mardi 5 novembre 2024

"Le voyage d'Anna Blum", Paul Auster

 L'atelier Littérature de novembre est consacré à Paul Auster. J'ai lu depuis les années 80 ses romans et essais, tous publiés dans l'excellente maison d'édition, Actes Sud. Ce grand écrivain américain, disparu le 30 avril 2024, a publié son dernier roman en 2024, "Baumgartner" dont j'ai parlé dans ce blog qu'il faut absolument découvrir. J'ai choisi pour l'Atelier quelques unes de ses publications et j'ai lu récemment "Le voyage d'Anna Blum", sorti en France en 1989. Le sous-titre résume davantage ce roman dystopique, "Au pays des choses dernières". Je ne lis pratiquement pas d'ouvrages de science-fiction mais le thème de l'apocalypse a retenu mon attention. Paul Auster raconte un monde atroce en voie de disparition. Les humains errent dans but, sans repères, ni valeurs morales et ils sont prêts à s'entretuer pour manger et pour s'habiller. Ces ombres errantes, ces zombies se déchirent entre eux mais quelques êtres résistent et témoignent de cet effondrement civilisationnel. Paul Auster situe ce pays aux Etats-Unis sans préciser de date. Un personnage émouvant résiste et veut conserver son humanité : Anna Blume. Elle rédige un journal intime, une sorte de longue lettre, qu'elle adresse à son frère qui a disparu lors de ces événements absurdes. Entre "les chasseurs d'objets" et les "ramasseurs d'ordures", la mort règne dans ce pays maudit car le suicide est une libération. Elle rencontre une femme qui lui vient enfin en aide en l'acceptant chez elle. Sa vie commence à changer même si le compagnon de cette femme la rejette. Un jour, elle rencontre un homme avec qui elle va partager sa vie, une survie de lutte permanente : "Un pas, puis un autre pas, puis encore un autre : telle est la règle d'or. Si tu ne peux même pas arriver à faire ça, alors autant te coucher tout de suite sur place". Dans ces ténèbres qui règnent, seule Anna et son compagnon apportent une lumière à ce roman noir, désespérant et désespéré. Ce récit glaçant de science-fiction apocalytique trace à travers le tecte austérien "le fantasme de la fuite", de la frontière libératrice dans un monde totalitaire. Paul Auster évoque le "danger de l'aliénations, du renoncement". Anna Blume ressemble à une Antigone américaine qui lutte pour sa survie. Il ne reste plus qu'à s'échapper de ce monde absurde et la fin du roman se termine par une interrogation : va-t-elle réussir à se sauver ? Ce roman complexe et parfois déprimant ne se lit pas avec un plaisir continu mais, cette dystopie semble nous prévenir sur la précarité de notre monde en proie aux plus graves dangers de disparaître. L'écrivain l'a écrit avec une prémonition redoutable, quarante ans avant le changement climatique, les guerres actuelles, la drogue conquérante, le terrorisme islamiste, etc. Un signal d'alerte à écouter pour se doter d'un courage sans limite.  

lundi 4 novembre 2024

Escapade dans les Pouilles, Bari

Mon séjour s'est donc achevé à Bari, chef-lieu des Pouilles avec ses 375 000 habitants. J'ai vécu un incident désagréable avec la location de la voiture quand un jeune employé peu sympathique a relévé une légère égratignure sur le parechoc arrière. Au total, une facture de quelques centaines d'euros ! Heureusement, j'avais une assurance tous risques ! Dommage de terminer mon séjour sur cette note désagréable dans les Pouilles. Mais, quand on voyage, il faut s'attendre à vivre quelques contrariétés en conservant sa bonne humeur... J'avais loué un appartement vue mer près du port de Bari et encore une mauvaise surprise sur l'état minimaliste du lieu : aucun équipement d'agrément comme des draps de dessus, etc. Le côté spartiate de la décoration ne correspondait pas à l'accueil italien... Heureusement, la ville m'a quand même réservé de bonnes surprises. Le vieux quartier tout proche du port est un labyrinthe de rues occupant un promontoire entre les deux ports. J'ai visité le Duomo, la basilique orthodoxe de San Nicola, un édifice du XIe siècle, lieu de pélerinage majeur car elle renferme les reliques de Saint Nicolas. J'ai poussé la porte d'un musée archéologique privé, le Palais Cimi où j'ai admiré quelques pièces remarquables. J'ai remarqué la quiétude du port alors que la ville souffre d'une réputation un peu négative comme toutes les métropoles. Les barques bleues et rouges formaient un décor méditerranéen typique et quelques pêcheurs vendaient leurs produits en particulier des poulpes. La mer Adriatique d'un bleu profond me faisait penser à une toile de Nicolas de Staël. Je ne pouvais pas manquer ma glace à la noisette de l'après-midi pour me rafraîchir tellement l'été régnait encore dans les Pouilles. Le lendemain, j'ai profité de ma dernière journée pour visiter le très beau musée archéologique de la ville, installé dans un monastère magnifique. Plus tard, j'ai réservé quelques heures à la Pinacothèque départementale Corrado Giaquinto où j'ai surtout remarqué un Bellini, un de mes peintres préférés de Venise, un Chirico et un Morandi. Mon séjour italien m'a réservé de belles surprises : des paysages marins de toute beauté, des villes anciennes extraordinaires comme Matera, des masserias dépaysantes, des belles églises romanes et gothiques, des musées archéologiques, la cuisine italienne, la gentillesse de nos hôtes, la vie vibrante d'une Italie méridionale très expressive. Une région attachante où la nature et la culture forment un duo de charme !  

vendredi 1 novembre 2024

Escapade dans les Pouilles, une masseria modèle, Donnapaola Modern Farm à Altamura

Après Matera et avant de terminer mon séjour à Bari, je me suis arrêtée dans une masseria vraiment exceptionnelle, la Donnapaola Moderne Farm à Altamura. Pourtant, j'ai éprouvé une petite angoisse pour accèder à mon hôtel en pleine nature dans le Parc national des Murge. Loin des sites touristiques fréquentés, la masseria propose un concept de "slow life", la vie lente, une pause bénéfique, nimbée d'un silence impressionnant. Notre voiture a emprunté des chemins en terre bordés de murets en pierre sèche sur une dizaine de kilomètres. Quand j'ai aperçu les premières vaches en liberte, je les ai confondues avec des buffles... Ces vaches d'une race particulière se baladent partout et je n'étais pas du tout rassurée ! J'ai compris qu'elles étaient inoffensives mais je m'en méfiais un peu. Angela, l'hôtesse du lieu, nous a bien expliqué le projet de la ferme, basé sur le monde animal et végétal en toute harmonie. Les responsables de la masseria revendiquent la beauté des Pouilles authentiques en liant l'art, la culture et la nature. J'ai rejoint ma chambre d'un décor chic campagnard où les meubles en bois, les serviettes, les objets étaient à la fois simples et esthétiques. Ces chambres d'hôte en pleine forêt de chênes était un havre de paix. Le soir, Angela nous attendait pour nous offrir un dîner apéritif avec des spécialités succulentes des Pouilles. Le lendemain matin, après un petit-déjeuner gourmand, elle nous a proposé une visite de la ferme : l'étable avec sa centaine de vaches et  la laiterie. Il semblerait que les produits laitiers sont particulièrement excellents car les vaches mâchent les herbes aromatiques du domaine et cette alimentation produit un lait unique. Dans un avenir proche, la ferme acceuillera des chevaux et des volailles. J'étais au coeur de ces 270 hectares où se cotoient des chênes, des plantes sauvages, des plantes médecinales, des oliviers. Les bovins "podoliens" broutent toutes ces herbes avec un bonheur certain.  C'est la première fois que je vivais dans cette ambiance particulière où la nature est protégée et préservée. Cette parenthèse enchantée était la bienvenue après cinq jours de visites et avant l'étape de Bari. Je me souviendrai longtemps de cette étape originale, reposante et innovante !

mardi 29 octobre 2024

Escapade dans le Basilicate, Metapunto et Matera

 Avant de visiter Matera, je me suis arrêtée à Metapunto au bord de la mer Ionienne dans la région du Basilicate. Un temple grec du Ve siècle av. J.-C. se dresse dans un champ isolé qu'aucun touriste ne semble bien connaître. Les quinze colonnes doriques de ce temple donnent une idée de la richesse économique et culturelle de la région dans les siècles avant l'époque romaine. Dédiée à la déesse Héra, il mesure 34 mètres de long sur 34 mètres de large. J'ai appris dans le guide du Routard que Pythagore, le célèbre mathématicien grec, a séjourné dans ce site. La solitude du lieu apporte un supplément d'âme et j'admirais ces colonnes qui ont traversé les siècles. Je ressentais un sentiment d'appartenance à la culture européenne qui prend sa source première dans la Grèce antique. A quelques centaines de mètres de ce temple en bon état, j'ai visité aussi le parc archéologique où demeurent encore quelques ruines de temples sans colonnes, un théâtre et des murets d'habitations. Au loin, une colonie d'aigrettes occupaient le lieu et je les observais avec curiosité. Je partageais avec elles seules ce lieu étrange et abandonné. Le musée attenant était fermé pour travaux de rénovation. Cette étape archéologique m'a permis de voir un site très peu connu. Je voulais surtout voir Matera, cette ville maudite selon Carlo Levi, un écrivain italien dénonçant l'extrême pauvreté des habitants dans le roman, "Le Christ s'est arrêté à Eboli" dans les années 50. Qualifiée de "honte nationale", elle s'est transformée en haut lieu du tourisme mondial. Les habitations troglodytes ne sont plus des maisons insalubres. Dans le passé, ces grottes abritaient dix à douze personnes avec les animaux domestiques. Ces quartiers, les sassi, ont été abandonnés puis réhabilités. 4 000 personnes vivent aujourd'hui dans ces habitats, inscrits dans le patrimoine de l'UNESCO. J'ai déambulé dans ce labyrinthe avec, hélàs, beaucoup, beaucoup de touristes comme moi. La beauté minérale de la ville saute aux yeux. Comme dans toutes les villes italiennes, j'ai visité des églises et le musée archéologique national, Domenico Ridola. Mais, il faut une sacrée santé pour arpenter Matera, composée de collines, de rues en pente, de ruelles, d'escaliers. Heureusement, des belvèdères permettent de tres belles vues sur la ville. Je garderai dans ma mémoire voyageuse des images fortes dont celle des églises rupestres, encastrées dans la roche. Un peintre pointilliste pourrait se saisir de ce paysage urbain, unique au monde.  

lundi 28 octobre 2024

Escapade dans les Pouilles, Tarente

 Après Lecce, élégante et raffinée, je suis partie à Tarente, une ville importante avec ses 190 000 habitants. L'antique cité de Taras, colonie grecque, a été fondée par des exilés spartiates ! Sa position stratégique lui permet d'abriter un port, un arsenal militaire et un complexe industriel. J'ai loué des chambres d'hôte dans un appartement sur la mer, près du centre ancien, la cita vecchia, établi sur une île rectangulaire, reliée à la ville moderne par un pont tournant, le Ponte Girevole, inauguré en 1887. J'ai vu les traces de la Grèce antique dans le quartier ancien. Deux colonnes doriques se trouvent sur la piazza Castello, et elles campent depuis deux mille ans près d'une église. Elles appartenaient à un temple de Poséidon. Un édifice aussi très important attire l'oeil : le Château aragonais, à la pointe du chenal d'accès à la rade, construit à la fin du XVe siècle. J'ai lu dans mon guide une légende mythologique sur Tarente : des araignées géantes vivaient dans la cité (la tarentule). Les habitants ont essayé de s'en débarasser et quand ces sales bestioles les piquaient, ils dansaient la tarentelle pour lutter contre la douleur. Heureusement, je n'ai pas rencontré ces araignées mythologiques ! J'ai traversé les ruelles du vieux quartier avec son lot de vieux immeubles. Le linge pendait aux fenêtres, les vespas nous frôlaient. J'ai assisté à la sortie d'un mariage avec des Italiens fort élégants dans leur tenue. Je me croyais à Naples au temps de la saga romanesque d'Elena Ferrante, "L'amie prodigieuse". Une Italie éternelle, populaire, vivante, bruyante, vibrionnante ! J'ai dégusté un risotto al mare, une spécialité succulente de la ville et j'ai consacré mon après-midi au Musée archéologique national de Tarente, dit aussi MArTA. Situé dans le couvent des Alcantarini, il a été souvent restauré et abrite des collections très importantes, du Paléolithique au Moyen Age. La période de la Grande Grèce m'a vraiment intéressée : de magnifiques cratères à motifs rouges, assiettes de poissons, vases de libation, coupes laconniennes, vases grecs, des figurines de terre cuite, des bijoux en or uniques tellement ils sont sophistiqués, des statues en marbre, des mosaïques romaines, etc. Un très beau musée archéologique que j'étais heureuse de découvrir. J'ai passé la fin de journée en dégustant un excellent "gelato" à la "nocciola" devant la mer ionienne et j'ai assisté à un très beau coucher de soleil ! Tarente, une étape étonnante où peu de touristes s'arrêtent. Pourtant, elle mérite un détour. Une ville authentique, loin de l'exploitation touristique.