Je ne connaissais pas cette écrivaine américaine, Vivian Gornick et je l'ai découverte grâce à Geneviève Brisac dans son essai magnifique sur la littérature féminine, "La Marche du cavalier". Un seul de ces ouvrages était disponible à la Médiathèque de Chambéry, "La femme à part", écrit en 2015 et publié chez Rivages en 2018. Née en 1935 et très peu connue en Europe, elle est considérée comme une activiste féministe dans les années 70. Le récit autobiographique, "La femme à part" évoque la ville de New York pour laquelle elle éprouve un amour fou. Cette flâneuse compulsionnelle parcourt les rues de la cité monstre avec une frénésie toute éblouissante : du Bronx à Manhattan en passant par toutes les rues de New York : "Les voix, voilà ce dont je ne peux me passer. Dans la plupart des villes du monde, on vit sur des siècles de chemins pavés, d'églises en ruine, de vestiges architecturaux enfouis et empilés les uns sur les autres. Lorsque vous grandissez à New York, votre vie est une archéologie faite non pas de structures, mais de voix, elles aussi empilées, et tout aussi irremplaçables". La foule, le bruit, les odeurs du métro, les discussions entre passants, les cris des solitaires, la violence, tout ce flot continu capte son attention émerveillée. Enfant du Bronx, Vivian Gornick se sent libre et légère, appréciant l'anonymat comme une conquête essentielle. Son esprit vif enregistre tous les mouvements autour d'elle et elle raconte des anecdotes surprenantes sur les scènes urbaines. Ce livre original ne ressemble ni à un roman, ni à un essai mais à un pêle-mêle d'observations percutantes, de souvenirs personnels, de réflexions courtes sur l'amour et sur l'amitié. Cette "femme à part" aime la déambulation frénétique d'une ville en folie permanente et puise sa propre énergie dans ce décor d'une verticalité vertigineuse. Mais elle arpente tant les rues de New York comme si elle avalait un remède contre son angoisse existentielle. Telle une photographe ou une cinéaste, son regard enregistre l'incongru, l'évanescent, le fugace dans cette valse de micro événements. Vivian Gornick n'oublie pas le monde des écrivains car elle intègre dans son texte de voyageuse urbaine de nombreuses références littéraires. L'amitié est aussi au centre du livre avec Léonard, son meilleur ami homosexuel. L'écrivaine américaine propose un bilan sincère et lucide sur sa vie, sur ses amitiés et sur ses amours avec un humour salutaire. Une écrivaine à découvrir.
des critiques de livres, des romans, des moments de lectures, des idées de lecture, lecture-partage, lecture-rencontre, lectures
lundi 10 avril 2023
vendredi 7 avril 2023
"La Tour infernale", une librairie chambérienne de tradition
Après ma visite quasi hebdomadaire à la Médiathèque de Chambéry, je me suis dirigée chez Garin qui a déménagé pour trois mois sur la place de Métropole en face de la cathédrale. J'aime humer les nouveautés sur les tables et je quitte la librairie avec une liste d'ouvrages à lire. J'ai vu que la librairie ancienne de Michel Latour était ouverte et ma curiosité de "bibliophile" a été la plus forte : j'ai pénétré avec plaisir dans cette caverne des livres anciens et soldés, baptisée par son fondateur de "Tour infernale". Un désordre invraisemblable semble régner dans cet espace de cinquante mètres carrés : du sol au plafond, des montagnes de livres partout sur les murs et sur des tables, des ouvrages rares, anciens, reliés en cuir ou brochés, cartonnés ou en poche. J'ai demandé au bouquiniste fort sympathique comme se repérer dans cette caverne de papier. Il m'a répondu aimablement : le mur de droite : histoire et géographie, puis le régionalisme, le mur de gauche, littérature et sciences humaines puis les étagères du milieu, l'art et puis des poches sous l'escalier et des pléiades derrière le bureau... Il avait l'air vraiment convaincu d'avoir adopté un excellent classement ! Un joyeux bazar, sans vrai rangement à la Dewey comme dans les bibliothèques du monde entier. J'ai donc fouillé les piles verticales de livres, je me suis tordue le cou pour vérifier les auteurs classés par ordre alphabétique (quand même !). J'ai trouvé un exemplaire de la collection "Ecrivains de toujours" sur Colette que je cherchais depuis longtemps. Je voulais aussi "Les chroniques italiennes" de Stendhal en Folio pour l'emporter en voyage pour ma prochaine escapade printanière en Italie du Nord. Monsieur Latour m'a déballé quelques cartons de poche pour enfin mettre la main dessus. Il m'a dit : "Ah vous avez de la chance aujourd'hui !". Pour une somme modique, j'ai emporté mes deux poches et il m'a répondu : "Vous êtes ma seule cliente de la journée et cela me remboursera mon café croissant de ce matin !". Il m'a raconté qu'il vendait de moins en moins de livres... Retraité, il conserve sa boutique ouverte par passion. Nous avons discuté de l'oubli des livres anciens, des jeunes qui désertent ces boutiques, d'un avenir où ce commerce fermera ses portes magiques. J'ai senti le parfum des siècles, du temps qui passe, d'une culture écrite en voie de disparition. En attendant la fin de ce monde là, si émouvant, si fragile, allons chez Michel pour retrouver le goût des livres de toutes les époques, un acte de résistance.
jeudi 6 avril 2023
"La lumière, l'encre et l'usure du mobilier", Emmanuel Venet
J'ai trouvé chez Garin, ma librairie chambérienne préférée, une nouveauté au titre étrange, "La lumière, l'encre et l'usure du mobilier", publié chez Gallimard. L'auteur du livre ? Emmanuel Venet. Cet écrivain et psychiatre a composé un récit original, tissé de textes fragmentaires, évoquant un "alliage de matériaux hétérogènes d'où émane une réalité immatérielle que les anciens appelaient âme, qu'on nomme aujourd'hui psychisme mais que notre époque tient pour une veille lune". Cet essai patchwork se compose de plusieurs chapitres en abécédaire aussi hétéroclite que possible, de A comme Auberge à Z comme Stefan Zweig. Quelques chapitres concernent des références biographiques assez brèves comme s'il ne voulait pas s'épancher dans un narcissisme contemporain souvent impudique. Il est issu d'une famille très catholique à Lyon et raconte avec humour les influences qu'il a reçues dans son enfance. Son premier amour est resté platonique et il évoque ce souvenir avec beaucoup de délicatesse. Ce récit intime fournit de nombreuses anecdotes savoureuses comme la présence du traditionnel brouillard lyonnais qui a disparu aujourd'hui. Des exercices d'admiration envers des écrivains aimés complètent à merveille ce texte écrit d'une plume élégante et brillante. Dans son Panthéon culturel, ses affinités concernent Cendrars, Rimbaud, Kafka, Vialatte, Freud et même "mon" Pascal Quignard à qui il rend un hommage inattendu : "Pour ma part, j'aime cousiner avec Pascal Quignard". Dans un chapitre nommé "Psychiatre", il écrit : "Comme ce livre, nous sommes de pièces et de morceaux : d'un corps, qui, tour à tour, nous réjouit et nous tourmente ; d'idées semées dans nos têtes à l'âge tendre ; de paroles entendues, proférées, lues, écrites ; d'expériences cruciales plus ou moins heureuses ; du moment historique où nous avons surgi du non-être ; des désirs confus et enchevêtrés dont nous procédons". Sa culture scientifique et médicale ajoute aussi une dimension particulière dans cet essai aux multiples entrées. Un ouvrage cultivé, parfois érudit et surtout littéraire. Ce psychiatre certainement fort compétent aime par dessus tout la littérature, une exploration de la réalité du monde et du psychisme humain. Un essai à découvrir par l'auteur de "Marcher droit, tourner en rond" et de "Manifeste pour une psychiatrie artisanale".
mercredi 5 avril 2023
Atelier Littérature, 3
La liste sur les livres écrits par des femmes a emporté une adhésion quasi unanime surtout pour le roman de Viola Ardone, "Le choix", publié chez Albin Michel en 2022. Dans un petit village sicilien, Oliva Denaro ne va pas se soumettre à la loi ancestrale. Les femmes violées par des hommes doivent se marier avec eux ! La coutume appelle ce phénomène odieux une "réparation". La petite Oliva va subir cet acte avec le fils du pâtissier. Mais, elle décide de porter plainte et elle échappe à son destin grâce à ses études en devenant institutrice. Geneviève était fort étonnée d'apprendre que cette histoire datait des années 60 ! Ce très bon roman italien d'une émancipation féminine évoque une tradition, le mariage forcé, qui, heureusement, a disparu en France mais hélas, se poursuit ailleurs. Un deuxième roman a attiré l'intérêt du groupe : "Les Sources" de Marie-Hélène Lafon. Ce récit à l'allure autobiographique raconte aussi dans un autre contexte l'émancipation d'une femme dans le monde agricole du Cantal. L'homme de la ferme, fier de son métier, maltraite son épouse dans une violence verbale et physique. La famille s'agrandit au fil du temps et le mariage ne s'arrange en rien. Un jour, ça craque enfin et la mère part avec ses enfants. Ce sujet d'une banalité courante prend une autre dimension sous la plume acérée, inspirée et contenue de Marie-Hélène Lafon. Pour ma part, c'est son meilleur roman, le plus dense, le plus profond, le plus émouvant. La plupart des lectrices ont aussi lu "Le temps des féminismes" de Michelle Perrot. Un essai éclairant, pédagogique et historique sur les féminismes du XXe siècle. Régine a bien apprécié "Fille en colère sur un banc de pierre", de Véronique Ovaldé, publié chez Flammarion en janvier 2023. L'écrivaine raconte une histoire d'une famille, frappée par le malheur : "Elles étaient quatre sœurs inséparables promises à la plus belle des vies. Il y avait Violetta la reine, Gilda la pragmatique, Aïda la préférée et Mimi le colibri". Pour le père tyran, "n'avoir que des filles, c'est ne pas avoir d'enfants". Un soir de carnaval, le drame survient quand la cadette disparaît et ne sera pas retrouvée. A partir de cette tragédie, les relations familiales sont bouleversées. Odile B. a apprécié le roman polyphonique de Camille Froidevaux-Metterie, "Pleine et douce", publié chez Sabine Wespieser. Un chœur de femmes salue la venue au monde de la petite Eve. Stéphanie, sa maman, cheffe de cuisine, est allée en Espagne pour une procréation médicalement assistée. Toutes, sœurs, nièces, amies témoignent de leur quotidien et s'interrogent sur ce désir maternel irrésistible et irrémédiable. Un éloge de la féminité et de la maternité malgré quelques voix discordantes dont celle de sa mère. Prochain rendez-vous de l'atelier le jeudi 11 mai en compagnie de Milan Kundera...
mardi 4 avril 2023
Atelier Littérature, 2
Odile B. a poursuivi l'évocation des coups de cœur avec "Blizzard" de Marie Vingtras, publié en livre de poche Points en janvier 2023. Pendant une tempête au fin fond de l'Alaska, un jeune garçon disparaît en quelques secondes, le temps de refaire ses lacets alors que Bess lui lâchait la main. Elle le perd de vue et se lance à sa recherche avec l'aide des rares habitants de ce bout du monde. Cette recherche d'un enfant perdu se lit comme un thriller et ce premier roman de qualité a obtenu le prix des Libraires l'année dernière. Régine a présenté deux coups de cœur en commençant par "L'île aux arbres disparus" de l'écrivaine turque, Elif Shafak. Dans ce roman publié en 2022 chez Flammarion, l'écrivaine raconte l'histoire d'un amour interdit entre un Grec, Kostas Kazantzakis, et une fille turque, Defne, en 1974 dans une Chypre déchirée par la guerre civile. Dans ce climat de haine et de violence, ils arrivent à fuir à Londres pour construire une vie nouvelle. Régine a souligné la poésie du récit avec un personnage inédit : un figuier parlant, resté sur place et témoin "Grand Sage" de cette histoire d'amour impossible. Elif Shafak possède une prose puissante et compose "un mélange de merveilleux, de rêve, d'amour, de chagrin et d'imagination pour libérer la parole des générations précédentes". Un grand coup de cœur pour Régine qui nous a donné envie de découvrir cette écrivaine. Elle a aussi mentionné un deuxième choix avec "Les Lettres d'Esther" de Cécile Pivot, publié en 2020 chez Calmann-Lévy. Une libraire, Esther, envoie des lettres à son père. Un jour, elle a l'idée de proposer un atelier d'écriture au sein de sa librairie : "Cet atelier était leur bouée de sauvetage. Il allait les sauver de l'incompréhension d'un deuil qu'ils ne faisaient pas, d'une vie à l'arrêt, d'un amour mis à mal. Quand j'en ai pris conscience, il était trop tard, j'étais déjà plongée dans l'intimité et l'histoire de chacun d'eux". Voilà la partie coups de cœur du jeudi 30 mars !
lundi 3 avril 2023
Atelier Littérature, 1
Le jeudi 30 mars, les lectrices de l'Atelier Littérature se sont retrouvées pour évoquer les coups de cœur du mois et les ouvrages sur les femmes. Geneviève a démarré la séquence avec un roman policier de Donna Leon, "Les disparus de la lagune", publié en 2019. Le célèbre commissaire Brunetti s'offre des vacances en solitaire dans une villa de l'île Sant'Erasmo. Le gardien de la villa disparaît lors d'un violent orage. Personne ne sait où il se trouve. Brunetti prend l'affaire en main. Geneviève a fait l'éloge du genre "policier" car ces romans souvent captivants à lire dénoncent les travers de toute société. Ce "polar" écologique au charme tout vénitien plaide pour la préservation d'une nature fragile abimée par les hommes. Quand on aime Venise, il faut absolument lire Donna Leon et sa série du Commissaire Brunetti, personnage créé en 1997 dans "Mort à la Fenice" jusqu'à nos jours, un compagnonnage fort sympathique. Colette a choisi un essai de Jean Giono, "Refus d'obéissance", publié en 1935 et publié en Folio. L'écrivain est devenu un pacifiste convaincu après la Guerre de 14/18 qu'il a vécu dans les tranchées : "Vingt ans ont passé. Et depuis vingt ans, malgré la vie, les douleurs et les bonheurs, je ne me suis pas lavé de la guerre. L'horreur de ces quatre ans est toujours en moi. Je porte la marque. Tous les survivants portent la marque". Ce récit vibrant et émouvant est un plaidoyer pour la paix et en ces temps de guerre en Ukraine, il est temps de découvrir la fibre pacifiste de cet écrivain qui ne s'est jamais remis de cette barbarie guerrière. Odile Bodin a été touchée par le dernier récit autobiographique de Jérôme Garcin, "Mes fragiles", publié chez Gallimard en début d'année. L'écrivain évoque dans ce livre sensible les disparitions quasi simultanées de sa mère et de son frère à six mois près. Une maladie génétique appelé "l'X fragile" frappe sa famille de mère à fils et de père à fille. Ce secret familial révélé concernait son frère disparu, atteint de ce handicap mental. Ce texte bouleversant est aussi un hommage à sa famille. Annette a parlé du "Livre de Neige" d'Olivier Liron, publié chez Gallimard en 2022. L'auteur raconte avec humour la vie de sa mère adorée depuis sa toute petite enfance quand elle quitte l'Espagne franquiste pour se réfugier en France. Il évoque aussi sa propre enfance avec des anecdotes savoureuses et pleines de poésie. Un beau récit autobiographique à découvrir. (La suite, demain)
mercredi 29 mars 2023
"Monsieur Proust", Céleste Albaret
J'ai reçu un beau cadeau pour mon anniversaire en février, un "Monsieur Proust", d'après les souvenirs de Céleste Albaret, recueillis par Georges Belmont en 1973 et publié chez Seghers en 2022. L'originalité du livre réside dans son graphisme particulièrement réussi. Illustré par Stéphane Manel, adapté par Corinne Maier, cet ouvrage raconte la cohabitation singulière et bien heureuse entre un illustre écrivain et une employée de maison, issue de la province. Entre cet homme souffreteux, obsédé par son œuvre et cette femme du peuple peu éduquée, un lien affectif prend naissance pendant les dix ans de dévouement de Céleste. Arrivée au service du "Maître" en 1913, par l'intermédiaire de son mari, Odilon, son chauffeur. La gouvernante s'adapte parfaitement aux horaires décalés de l'écrivain. Il est calfeutré dans sa chambre dont les murs sont couverts de liège car il craint le bruit et les odeurs à cause de son asthme. Ce témoignage est passionnant pour tous les amoureux et amoureuses de Proust. Céleste Albaret raconte, avec son langage simple, la vie quotidienne dans l'appartement haussmannien entre sa cuisine et la chambre de Proust. Une vie quotidienne organisée selon les souhaits du maître : le rite matinal du café-croissant, les repas du traiteur à des heures fantaisistes, les fumigations, le ménage maniaque de la chambre, les draps changés tous les jours. Marcel Proust n'exigeait aucun caprice culinaire : "Il pouvait résister et travailler, malade comme il l'était, et sans prendre une ombre de nourriture". Mais, Céleste n'a pas seulement joué le rôle de femme de chambre, de cuisinière et de femme de ménage. Elle participe aussi à l'élaboration de "La Recherche" en collant des ajouts sur les fameux "béquets" et prenant aussi des notes sous la dictée du Maître. Secrétaire idéale, elle reçoit Gaston Gallimard, gère le courrier et les visites. Ces souvenirs précis et concrets sur la vie quotidienne de Marcel Proust sont précieux pour une histoire intimiste de la littérature française. Ce géant des lettres se comportait aussi comme un gentleman. Céleste insiste sur sa politesse exquise, sur sa générosité et sur sa gentillesse : "Et puis cette élégance magnifique et cette façon curieuse, cette espèce de retenue que j'ai remarquée ensuite chez beaucoup d'asthmatiques, comme pour économiser leurs forces et leur souffle". Leur complicité s'est maintenue tout au long de ces années sans un nuage entre eux. Céleste Albaret a été filmée par Roger Stéphane dans un documentaire sur l'écrivain en 1962. Elle a déclaré plus tard : "J'ai vécu avec cet homme avec une intensité de plaisir, de joie, de son charme, de sa conversation, de l'homme extraordinaire qu'il était : il a rempli ma vie". Un ouvrage indispensable pour connaître l'écrivain dans l'élaboration de son œuvre.