Avec ce nouveau titre, "Un, deux, trois", publié dans la collection de la Série noire de Gallimard, Dror Mishani abandonne son inspecteur habituel, Avraham Avraham, pour écrire un thriller psychologique détonant. L'écrivain israélien, professeur à Tel Aviv, raconte une histoire contemporaine à trois récits successifs, teintée de critique sociale et morale. Le personnage principal du roman s'appelle Guil, avocat d'affaires, et cultive le mensonge avec un art raffiné. Cet homme séduit une première femme, Orna, professeur en instance de divorce. Son mariage a sombré dans l'amertume et elle craint que son mari ne lui enlève son fils. Mère aimante, trop aimante peut-être, elle couve son petit garçon en le sommant de devenir sa seule raison de vivre. Elle lui cache sa nouvelle liaison avec cet homme si gentil à ses yeux qu'elle a rencontré sur un site de rencontre. Il la console de son abandon récent et lui avoue qu'il est en instance de divorce. Il l'invite dans une escapade à Bucarest et elle accepte de partir car son garçon passe des vacances avec son père et avec sa nouvelle famille. Le petit garçon ne reverra plus sa mère. Guil va la tuer en simulant un suicide. La deuxième victime s'appelle Emilia, réfugiée de Lettonie, parlant à peine l'hébreu. Elle travaille dans une maison de retraite et s'occupe du père de Guil. Cette pauvre femme, solitaire et mystique, accepte d'être aidée par l'avocat, sollicité par sa mère. Emilia tombe dans le piège en acceptant de faire des ménages chez lui. Et de deux ! Ce meurtrier dissimulateur et dangereux poursuit sa course folle avec la troisième victime, Ella, une femme mariée qu'il rencontre dans un bar tous les matins. Il procède de la même manière en choisissant des femmes faibles, meurtries par la vie et à la recherche d'un homme compatissant. Je préfère ne pas dévoiler l'issue de cette troisième étape dans le roman. La police commence à s'intéresser à Orna, puis à Emilia. Ce roman maintient le suspense jusqu'au bout et multiplie l'attente d'une arrestation en se mettant dans la peau des trois femmes. De facture classique, ce roman policier se lit avec un grand plaisir. Dror Mishani, analyste délicat de l'âme humaine, introduit des éléments sociétaux : affairisme de Guil, situation des immigrés, familles au bord de la crise de nerfs, solitudes et isolements. Selon l'auteur, la société israélienne semble bien traverser une crise morale et politique. Le conte de Barbe-Bleue est réinventé sous le ciel d'Israël. Un très bon policier atypique et pour ma part, j'ai songé à ces écrivains percutants dans ce genre comme Henning Mankell en Suède...
des critiques de livres, des romans, des moments de lectures, des idées de lecture, lecture-partage, lecture-rencontre, lectures
vendredi 14 août 2020
jeudi 13 août 2020
"Par ici, la sortie"
Au moment où j'écris ce billet, les informations rappellent à longueur d'antenne le danger potentiel du virus, toujours vivant, sans cesse s'infiltrant dans la société où une certaine partie de la population enfreint les règles des gestes barrières. Cette pandémie mondiale s'est installée pour longtemps et il faut donc vivre avec, que l'on soit réfractaire à toutes limitations de nos libertés ou que l'on soit d'une obéissance sans faille. Depuis le mois de mars, notre vie quotidienne s'est vue chamboulée par le port du masque dans les lieux fermés et bientôt en plein air. J'ai remarqué la publication aux Editions du Seuil d'une revue sur la crise sanitaire, "Par ici, la sortie !", des "cahiers éphémères et irréguliers pour saisir ce qui nous arrive et imaginer les mondes de demain". Cette crise sanitaire dont l'issue ne se dessine pas encore pose des questions que certains intervenants de la revue tentent d'apporter des réponses. Le monde d'avant et le monde d'après, ces deux injonctions forment la matrice des textes. Le tsunami du Covid-19 a fragilisé le monde du travail, du sport, de l'art, du tourisme. Le gouvernement annonce des centaines de milliers de chômeurs, des faillites d'entreprises, etc. Cet événement sans précédent bouscule nos certitudes et chacun d'entre nous se demande si le monde d'après sera meilleur que celui d'avant. Quand on voit ce qui s'est passé à Beyrouth, le doute s'installe et le système de l'entropie (le désordre perpétuel) semble pérenne. Hugues Jallon, signataire de la préface, écrit : "Cette crise bouleverse les cadres de pensée et d'interprétations, elle met à l'épreuve bien des certitudes et des convictions, ce qui imposait d'ouvrir un espace original de dialogue, où trouvent à s'exprimer des sensibilités intellectuelles diverses, où peuvent s'ordonner la confrontation des points de vue, les divergences de fond, les incertitudes et les interrogations". Je citerai quelques articles intéressants signés par des personnalités éclairées : Eva Illouz, Manuel Vilas, Patrick Boucheron, Lydia Flem, Corinne Pelluchon, Michelle Perrot, Geneviève Fraisse, et tant d'autres intellectuels d'aujourd'hui. La lecture des revues est "picorante" : je lis un article au gré de mon humeur. J'ai apprécié le point de vue de Manuel Vilas sur le virus et le confinement : "Je consulte mon agenda et découvre qu'aujourd'hui, j'aurais dû être à Mexico. Comme mon agenda est irréel ! On dirait celui d'un homme ayant vécu au XIXe siècle". Cette simple phrase d'écrivain raconte toutes nos déconvenues lors de cette crise : j'ai rayé dans mon propre planning, un certain nombre d'escapades prévues pour le printemps : adieu Rome et la Sicile car les vols ont été annulés ! Je pars dans trois semaines dans le Luberon (la France en voiture) que je n'ai pas vu depuis très longtemps et je verrai Paris en fin septembre en TGV au lieu du mois de mai si le virus s'évapore par miracle...
lundi 10 août 2020
"L'Ignorance"
L'été, je privilégie les grands écrivains contemporains. Les nouveautés de septembre représentent une tentation irrésistible car j'aime découvrir les romans et les récits qui évoquent notre temps actuel et je sais déjà qu'à partir de fin août, beaucoup de titres vont se bousculer sur les tables des librairies. Quel classique lire cet été ? J'ai appris récemment que Milan Kundera avait offert ses archives à la Bibliothèque de Moravie, située à Brno, la ville où il est né. Au même moment, un biographe tchèque a attaqué cette icône de la littérature mondiale sur plusieurs zones d'ombre de sa vie avant son exil en France en 1975. Pierre Assouline dans son blog, "La République des Livres", analyse le malaise "Kundera" et prend sa défense en décrivant avec une grande précision tous les apports de l'œuvre kundérienne. Cet article, intitulé "Œuvre et vies de Milan Kundera", explique la dimension universelle de sa littérature. Il est arrivé la même injustice à Julia Kristeva, qui était accusée d'espionnage dans sa jeunesse. La petitesse humaine n'a pas de frontières. J'ai donc relu un des romans les plus emblématiques de Milan Kundera, publié en 2003, "L'Ignorance". Ce texte traite de deux Tchèques, Irena et Josef. Ils ont quitté leur pays en 1968 après le Printemps de Prague et vingt ans plus tard, ils reviennent dans leur Ithaque. Irena, veuve et remariée à un Suédois, effectue ce retour à contrecœur. Là, elle retrouve Josef, un homme qui avait tenté de la séduire alors qu'elle vivait en Tchécoslovaquie. Josef a choisi le Danemark comme terre d'accueil. Irena retrouve ses anciennes amies lors d'une soirée et organise une dégustation de vins français. Elle aimerait raconter sa vie d'exilée en France mais elle comprend vite qu'elle n'intéresse personne. En plus, ses amies préfèrent la bière. En vantant le vin, elle se situe comme une étrangère et aux yeux de ces femmes, elle a définitivement perdu son identité première. Josef vit la même expérience avec son frère et sa belle-sœur qu'il ne reconnaît plus. Ces scènes de retrouvailles explicitent le thème majeur du livre : la nostalgie. Peut-on rentrer dans un pays que l'on a fui ? Non, semble dire l'écrivain. Il cite Homère et Ulysse : "Le gigantesque balai invisible qui transforme, défigure, efface des paysages est au travail depuis des millénaires, mais ses mouvements jadis lents, à peine perceptibles, se sont tellement accélérés que je me demande : l'Odyssée aujourd'hui serait-elle concevable ? L'épopée du retour appartient-elle encore à notre époque ?". L'écrivain revient sur son expérience de la chute du communisme en utilisant Irena et Josef, ses doubles romanesques. Plus rien ne retient Irena qui propose à Josef de partir vers un ailleurs inconnu mais celui-ci préfère rejoindre le Danemark. L'illusion d'un retour édénique s'avère une expérience amère et Milan Kundera rappelle qu'il est impossible de refaire sa vie dans une Tchéquie méconnaissable. Prague devient aussi le troisième personnage du roman avec sa masse de touristes, son mercantilisme capitaliste et sa perte d'authenticité. Le passage sur la récupération "kafkakienne" mérite le détour. La nostalgie (du grec ancien nostos et algos) signifie la souffrance du retour. Ce sentiment peut se ressentir pour sa terre natale, un amour ancien, un enfant perdu, etc. Lire et relire Milan Kundera procurent un bonheur de lecture sans cesse renouvelé. Un écrivain français incontournable !