Ce roman d'Alessandro Baricco, publiée en 2014 chez Gallimard, m'a laissée quelque peu songeuse... Je l'ai lu jusqu'au bout en me demandant si je le laissais "tomber" ou pas. En tant que lectrice motivée, je n'abandonne pas un livre que j'ai commencé à lire. Si je dépasse les trente premières pages, j'accomplis ma tache en terminant et en me chuchotant, mais pourquoi poursuivre ? Je suis dans le "devoir", dans le respect de l'écriture et de l'immense travail que représente la composition d'une œuvre. Pour "Mr Gwyn", je n'avais peut-être pas l'esprit assez vif à cause de la canicule pénétrant dans la maison malgré les volets fermés. L'histoire de cet écrivain anglais est une fable sur la création littéraire et sur les affres de l'imagination. Jasper Gwyn a écrit trois romans qui lui ont apporté le succès. Mais, il ne veut plus publier. Il a décidé d'interrompre sa carrière prometteuse et prend une année sabbatique. Il a même établi une liste de 52 choses qu'il ne fera plus... dont l'écriture d'un livre. Au bout d'un an de réflexion, il a enfin trouvé sa nouvelle vocation : il veut réaliser des portraits à la manière d'un peintre. Il loue un local commercial, l'équipe sommairement, et surtout l'éclaire avec des ampoules spéciales. Il y ajoute une musique originale d'ambiance. Il embauche des modèles qu'il observe et les dépeint avec des mots. La galerie des personnages "peints" va d'une jeune fille très ronde à une femme de 40 ans, puis une de 50 ans, et il étudie aussi quelques hommes. En fait, il remet le portrait écrit à chaque protagoniste et cet œuvre est unique. Quel est le message d'Alessandro Baricco dans ce roman "intrigant, brillant et formidablement élégant" (notes de l'éditeur) ? J'ai lu quelques critiques qui m'ont éclairée sur la démarche. L'écrivain, lassé de combines routinières dans l'écriture, chercherait l'authenticité, la vérité des "modèles" choisis en les observant attentivement. Il se veut "copiste" de la réalité des autres. Mais, ses tentatives innovantes en littérature ne s'avèrent pas si concluantes... Un roman très déroutant, à découvrir si on aime les énigmes...
des critiques de livres, des romans, des moments de lectures, des idées de lecture, lecture-partage, lecture-rencontre, lectures
jeudi 9 juillet 2015
mardi 7 juillet 2015
"Histoire de ma vie"
J'avais découvert Aharon Appelfeld avec son roman, "Et la fureur ne s’est pas encore tue" et j'ai tout de suite ressenti le sentiment d'avoir découvert un écrivain essentiel. Toute son œuvre est éditée chez L'Olivier qui offre aux lecteurs, depuis de nombreuses années, une production marquante dans le panorama éditorial français. J'ai choisi à la médiathèque de Chambéry son autobiographie majeure, 'Histoire d'une vie". Il me semble opportun pour comprendre un nouvel écrivain, de démarrer par un témoignage sur sa vie. Le lecteur(trice) a besoin de clefs pour entrer dans la maison des mots d''Aharon Appelfeld. Il est né en 1932 dans un village appelé Czernowitz en Bucovine (Roumanie). Il dresse le portrait de ses parents, des Juifs assimilés, de ses grands-parents, d'origine paysanne. Les souvenirs de son enfance illuminent les premières pages avant de sombrer dans le chaos de la fuite, une fuite salutaire face à la barbarie nazie. Son père veut sauver sa famille dès 1938 en s'installant en Amérique mais ses tentatives échouent. Aharon Appelfeld écrit à ce moment-là : "Bien des phrases incompréhensibles bruissaient dans la maison. Nous vivions dans une brûlante énigme." Sa famille est donc obligée de vivre dans le ghetto où leur existence devient vite cauchemardesque. Puis, le jeune garçon s'enfuit dans les bois et perd la trace des ses parents. Il se réfugie en Israël où il construit son identité d'écrivain. La problématique linguistique entre le yiddish et l'hébreu peut sembler un peu absconse pour des lecteurs non avertis mais ces passages sont très intéressants pour comprendre l'œuvre de cet écrivain. Pour conclure, il faut écouter ce message : « Plus de cinquante ans ont passé depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Le cœur a beaucoup oublié, principalement des lieux, des dates, des noms de gens, et pourtant je ressens ces jours-là dans tout mon corps. Chaque fois qu'il pleut, qu'il fait froid ou que souffle un vent violent, je suis de nouveau dans le ghetto, dans le camp, ou dans les forêts qui m'ont abrité longtemps. La mémoire, s'avère-t-il, a des racines profondément ancrées dans le corps. Il suffit parfois de l'odeur de la paille pourrie ou du cri d'un oiseau pour me transporter loin et à l'intérieur. » Dans un article sur Wikipédia, j'apprends que les écrivains préférés d' Aharon Appelfeld se nomment Tchekhov, Kafka et Proust... Des influences que l'on devine en lisant "Histoire de ma vie"...
lundi 6 juillet 2015
"Ca aussi, ça passera"
Milena Busquets, écrivaine espagnole, devient Bianca, la narratrice, dans ce roman, publié cet été chez Gallimard. Bianca part à Cadaquès, près de Barcelone pour passer des vacances d'été, entourée de ses deux anciens maris, de son amant actuel, de ses enfants, de ses amies... Elle réunit sa tribu pour se sentir heureuse parmi les siens, tant elle a besoin d'amour pour survivre à la mort de sa mère. Car le personnage central du roman n'est pas la narratrice, mais sa mère disparue. Elle s'adresse à elle en lui rappelant tous les souvenirs liés à cette maison de famille sous le soleil méditerranéen. Le décor prend de la place dans ce texte, un décor idyllique, estival, peuplé de baignades, de balades en bateau, de repas partagés sous la tonnelle : une vie légère et insouciante. Les relations amoureuses de Bianca et de ses copines parviennent à contrebalancer les passages douloureux où la narratrice décrit l'absence de sa mère dans les détails de la vie quotidienne : un vieux chandail accroché à un porte-manteau du couloir, les cartons de livres, la vaisselle dépareillée, le linge de maison. Sa mère a séjourné dans un hôpital et ses derniers jours marqués par la souffrance, hantent la mémoire de Bianca. La narratrice confie sa détresse, son deuil, son sentiment du "plus jamais" à cette mère fantasque, libre et intellectuelle. Elle écrit : "Je ne serai jamais plus regardée par tes yeux. Lorsque le monde commence à se dépeupler des êtres qui nous aiment, nous nous transformons peu à peu, au rythme des morts, en inconnus. Ma place dans le monde était dans ton regard et cela me paraissait si incontestable et éternel que je ne me suis jamais inquiétée de vérifier où elle se trouvait." Ce livre-bilan d'une femme à la quarantaine bien remplie résonne juste dans la description de la relation avec cette mère-référence, cette mère-souche. Le thème du deuil, universel et personnel, est traité avec sensibilité par Milena Busquets. On ne se remet jamais de la perte des siens, même dans le tourbillon de la vie comme celle vécue par l'héroïne qui s'étourdit de fatigue avec ses multiples relations amoureuses et amicales... Un roman à la Sagan, une Sagan espagnole...
vendredi 3 juillet 2015
"Academy Street"
Mary Costello vit à Dublin. Elle a écrit des nouvelles et les Editions du Seuil publient son premier roman qui a reçu le prix du meilleur livre paru en 2014 en Irlande. L'histoire du roman se passe au début des années 60 dans une Irlande rurale. La petite Tess, à l'âge de 7 ans, perd sa mère de tuberculose et perd aussi la parole tellement cet événement tragique va marquer sa vie. Son père s'enfonce dans le silence et le chagrin. La famille commence à se disperser en immigrant et sa sœur aînée la fait venir à New York. Tess devient infirmière et s'éprend du cousin de sa co-locataire. Lors de la seule étreinte amoureuse, elle tombe enceinte et met au monde un garçon. Elle ne verra plus son premier amant. Elle élève seule son enfant et sa famille se détourne d'elle. Sa vie de jeune mère se déroule dans une tristesse profonde même si l'amitié avec Willa, une femme noire, lui apporte un réconfort chaleureux. Son fils grandit et peu à peu s'éloigne d'elle car il la juge trop craintive. Tess a pourtant des envies, des désirs et des rêves mais elle ne réussit pas à les mettre en "vie"... Elle éprouve constamment un sentiment de solitude qu'elle ne peut maîtriser. Le seul apaisement qu'elle ressent, elle le trouve dans la compagnie des livres et l'auteur rend ainsi un hommage sensible à la lecture-thérapie. Tess ressemble à une anti-héroïne, une immigrée de l'intérieur, qui subit son destin et se sent "sans importance" même dans sa relation avec son propre fils. Sa mise en retrait volontaire, son humilité et son courage font de Tess, un personnage féminin que l'on a envie de consoler... Ce roman n'est pourtant pas écrit avec une plume trempée dans l'encre du désespoir : il décrit le destin de beaucoup de femmes qui s'effacent au lieu de s'imposer dans le réel, un réel souvent inaccessible pour certaines d'entre elles comme Tess. Un roman plein de délicatesse, de sensibilité et de subtilité... Un beau portrait de femme entre deux mondes, l'Irlande de son enfance et l'Amérique de sa maturité.
jeudi 2 juillet 2015
"Miniaturiste"
Jessie Burton, écrivaine anglaise, née en 1982, est comédienne. Elle a étudié à Oxford et l'éditeur Gallimard publie son premier roman traduit en français dans l'excellente collection "Du monde entier". Des critiques ont salué la sortie de "Miniaturiste" en le comparant à Donna Tartt et son "Chardonneret" et à "La jeune fille à la perle" de Tracy Chevalier. Ces romancières anglaises possèdent un véritable talent pour raconter une histoire touchante, émouvante, une histoire de femmes aussi, avec une élégante manière de parler de leur condition inférieure et douloureuse dans les siècles passés. Nella Oortman n'a que dix-huit ans quand elle se marie avec un marchand d'Amsterdam en 1686. Dès la première page, on se sent chez soi dans cette maison bourgeoise au bord du canal. Son mari, Johannes Brandt, un trentenaire un peu vieilli prématurément par ses longs voyages pour le commerce, ne prend pas le temps d'accueillir sa jeune épouse et la confie à sa sœur qui porte le nom de "Marin". Nella découvre ce monde urbain avec étonnement sans se laisser intimider par les manies particulières de sa belle sœur, restée célibataire. Ils vivent avec deux domestiques, Otto, venu de Malaisie et Arabella. Nella se voit offrir une maison de poupée par son mari et reçoit régulièrement des colis d'objets minuscules représentant l'intérieur de leur propre logis. Elle découvre aussi des poupées et reconnaît ses propres traits et ceux de sa nouvelle famille. Elle se sent épiée par une femme miniaturiste qui lui révèle certains secrets. Les masques tombent alors et Nella comprend enfin la froideur polie et respectueuse de son mari. Je ne dévoilerai pas les rebondissements de l'histoire pour ne pas gêner le plaisir de lecture que ce roman procure à grandes doses. Dans la quatrième de couverture, l'éditeur définit ce roman ainsi : "Jessie Burton livre ici un premier roman qui restitue avec précision l'ambiance de la ville à la fin du XVIIe. (...) La jeune Nella apparaît comme une figure féminine résolument moderne." La revue Lire salue ce roman en le qualifiant de coup de maître... Une lecture estivale à retenir pour ses qualités romanesques avec le personnage de Nella, jeune fille généreuse et tolérante, pour ses descriptions historiques d'Amsterdam, son commerce effervescent, dans une époque où la religion prenait une place étouffante. Encore un très bon livre pour se distraire avec intelligence cet été...
mercredi 1 juillet 2015
"Histoire d'Irène"
Erri de Luca n'est pas seulement un grand, un immense écrivain. Il possède à mes yeux un don fascinant, celui de conteur pour adultes. Je ne suis pas attirée par les contes, ce qui pourrait passer pour un manque de sensibilité naïve ou pour une perte de fraîcheur enfantine. Mais, lui, cet écrivain italien me touche particulièrement... J'ai vécu cette adhésion immédiate en découvrant son dernier ouvrage, "Histoire d'Irène", publié chez Gallimard en 2015. Je cite la première phrase : "Irène a des yeux ronds de poisson, d'oiseau, de mammifère. Pas une trace de pli, même dans le sourire. Elle est orpheline, elle a quatorze ans et va bientôt accoucher." Erri de Luca présente la jeune fille avec une économie de mots et utilise l'image pour frapper l'imagination des lecteurs(trices). Irène vit sur une île grecque et passe ses nuits à nager avec les dauphins... La Méditerranée, du côté de la Grèce, a toujours donné naissance aux légendes, aux mythes et aux contes. Irène rime avec sirène, évidemment. Elle fuit les humains et rejoint les dauphins pour les défendre, les libérer des filets, les suivre dans leurs courses folles. Cette fille-poisson a choisi le camp de la nature, de l'innocence animale, minérale, végétale. Erri de Luca intervient dans le récit-conte en évoquant son métier : "J'ouvre ma valise de commis-voyageur, je me mets à brailler mes drôles de titres dont personne ne se souvient et qui attirent l'attention l'espace d'une demi-minute." Il ajoute plus loin : "Notre espèce humaine a besoin d'histoires pour accompagner le temps et en garder un peu". Je pourrai retranscrire beaucoup de passages de ce conte marin, grec, féminin et je ne résiste pas à celui-ci : "Depuis que je lis des livres anciens, j'apprends que le monde est un alphabet composé de lettres, qui se combinent entre elles. Les consonnes sont la matière et les voyelles en revanche sont eau, lumière, air, le souffle de l'oxygène dans la substance minérale". L'ouvrage comporte aussi deux beaux récits très courts : "Un ciel dans une étable" et "Une chose très stupide". Un moment enchanteur comme ce passage de l'Odyssée où Ulysse écoute le chant des sirènes... Un livre à lire cet été pour rêver de mer, de dauphins et d'Irène, fille "adoptive" d'Erri de Luca.
vendredi 26 juin 2015
Promenade Dora-Bruder à Paris
Un article dans Le Monde du 2 juin a retenu mon attention. Anne Hidalgo, le maire de Paris, et Patrick Modiano, notre récent Prix Nobel, ont inauguré le 1er juin une promenade Dora-Bruder dans le 18e arrondissement. Cette initiative originale et inédite rend hommage aux victimes de la folie nazie. Cette promenade toute simple ressemble à Dora Bruder, nous dit le journaliste. Quand Patrick Modiano écrit ce récit en 1997 après avoir mené une enquête, il fait revivre cette jeune fille qui aurait pu faire partie de sa propre famille. Il avait une cousine qui portait le même prénom, Dora. Ce personnage réel l'a hanté depuis 1988. En feuilletant un journal daté de 1941, il tombe par hasard sur une annonce mystérieuse : "Paris, on recherche une jeune fille, Dora Bruder, 15 ans, 1m55, visage ovale, yeux gris marron, manteau sport gris, (...) Adresser toutes indications à M. et Mme Bruder". L'écrivain se saisit de cette annonce et se sent happé par la disparition de cette jeune fille, coupée de ses parents, sans doute juive, pendant l'Occupation. Serge Klasfeld va l'aider à retrouver ses traces : elle a quitté Drancy pour Auschwitz en 1942. Patrick Modiano va évoquer la jeune fille dans "Voyage de noces" en 1990. Puis, il va mener lui-même l'enquête pour approfondir des éléments biographiques de la jeune fille. Il publiera donc son récit, "Dora Bruder", cinq ans après. Henri Raczymow écrit au sujet de la reconnaissance de Dora Bruder : "Son nom sera inscrit comme une délégation de tous les autres demeurés dans l'ombre. La littérature est précisément là pour sauver les noms. C'est le sens du travail de Proust comme celui de Modiano". Cette jeune victime des nazis aurait pu être oubliée comme tous ses millions d'anonymes disparus sans laisser de traces. Un écrivain s'est emparé de cette histoire tragique pour lui donner une deuxième naissance et une mémorial historique grâce à la promenade, si modeste soit-elle, de Paris. Cet article a ravivé en moi l'envie de relire ce récit avec un regard renouvelé. Ce récit de Modiano devrait être inscrit dans les programmes du français dans tous les lycées du pays...
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