Quelques années plus tard en 1956, Ludvik retourne à l'université et devient un chercheur scientifique. Mais, il n'oublie pas l'humiliation qu'il a vécue dans sa jeunesse, une humiliation mortifère. Il rumine sa vengeance contre le principal instigateur de son expulsion du parti, Pavel Zamanek. un ancien camarade de la faculté. Il va séduire sa femme, Helena, reporter journaliste. Cette épisode constitue à lui seul la réponse à la première plaisanterie de Ludvik. Sans qu'il s'en rende compte, Helena éprouve un amour fou pour lui et Ludvik la délaisse dès qu'il l'a eu une relation sexuelle avec elle (scène loufoque et grotesque). La scène ubuesque du suicide ratée d'Helena (elle pense prendre des comprimés dangereux alors que ce sont des laxatifs) montre un des aspects de la démarche kundérienne : l'utilisation du rire, de l'ironie, du dérisoire, un humour propre à Rabelais et à Cervantès, ses grands modèles romanesques. Cette deuxième "plaisanterie" de sa part tourne court et Ludvik apprend qu'Helena était séparée de son mari. Tout ce stratagème pour rien. D'autres thèmes sont abordés dans ce roman riche et subtil comme le folklore morave, la musique, le lyrisme fallacieux de la jeunesse. Il est très critique sur la jeunesse dont les traits principaux sont pour lui "la bêtise, l'ignorance et l'esprit de sérieux". Ludvik s'insurge contre l'absurdité de la situation et se sent "dévasté" par son destin contrarié. Il vit avec une chape politique de plomb et seule, la fuite, la désertion et le "désengagement" pourraient lui donner une issue de secours. Milan Kundera saisira cette chance quand il quittera son pays pour vivre libre, une liberté à la fois extérieure et intérieure. Ce roman est construit comme "une sonde existentielle" et lève "le rideau" (titre d'un de ses essais) sur les illusions et sur les impasses imposées aux individus par la société autoritaire ou libérale. Mais la force romanesque de ce texte réside aussi dans le rire comme une basse continue car beaucoup de scènes sont traversées par un rire salvateur, déminant "les préjugés, les dogmes et les certitudes". Un critique littéraire, André Clavel, a résumé ses dix romans ainsi : "L'ironie de Kundera ? Du napalm. (...) La perte de l'identité, la tragédie de l'oubli, le cynisme des régimes totalitaires, les aveuglements de la sentimentalité kitsch, le grotesque de la gesticulation érotique, la dictature du paraître, le moralisme épurateur, les laminages du conformisme planétaire, la sotte euphorie de l'homo festivus, autant de cibles contre lesquelles Kundera n'aura cessé de s'acharner dans ses dix romans". "La plaisanterie", un roman capital pour comprendre le XXe siècle. Dans ses essais, ("L'art du roman", "Les testaments trahis" et "Le rideau"), le romancier définit le roman ainsi : "La seule morale du roman est la connaissance ; le roman qui ne découvre aucune parcelle jusque là inconnue de l'existence est immoral". Au fond le grand sujet qui obsède peut-être Milan Kundera en dehors des questions essentielles (Qu'est-ce que l'amour ? La vérité ? L'individu ?) serait de tenter de comprendre "l'énigme existentielle". Son œuvre entière entre romans et essais apporte quelques réponses. Aux lecteurs et aux lectrices de les saisir.
des critiques de livres, des romans, des moments de lectures, des idées de lecture, lecture-partage, lecture-rencontre, lectures
jeudi 20 avril 2023
mercredi 19 avril 2023
"La Plaisanterie", Milan Kundera, 1
Publié en 1967 avant le Printemps de Prague, le roman de Milan Kundera, "La Plaisanterie" se déroule en Tchécoslovaquie après 1948 dans la période communiste du pays. Ludvik Jahn, étudiant et militant enthousiaste de la "cause", est exclu du Parti et renvoyé de l'Université. Il subit ainsi l'opprobre des dirigeants de sa cellule pour une blague de potache. Pour séduire son amoureuse, militante convaincue comme lui, il lui envoie une carte postale alors qu'elle suit un stage de formation (ou de formatage) sur le marxisme. Il lui déclarait cette formule : "L'optimisme est l'opium du genre humain ! L'esprit sain pue la connerie ! Vive Trotski !". Cette "plaisanterie" est prise très au sérieux dans l'entourage politique de la jeune fille. On ne plaisante pas dans ce pays du communisme sérieux, la dernière "illusion lyrique" du XXe siècle. Ce jeune étudiant a conservé un certain humour qui le range dans la catégorie des "intellectuels", un qualificatif dangereux, un individu arrogant pour les tenants du dogme. Il est enrôlé de force dans l'armée avec les "noirs", les déviants et ennemis de classe, loin de Prague dans un camp. Il rencontre des récalcitrants comme lui et raconte cet enfer kafkaïen où il côtoie toutes sortes de gens que le pouvoir suspecte de trahison comme ce peintre cubiste, représentant un courant artistique contraire à l'idéologie communiste. Dans ce roman polyphonique, quatre destins se croisent : Ludvik, le renégat, Jaroslav, son ami musicien, attaché aux traditions populaires de son pays, Helena, femme de son collègue à l'origine de son exclusion, Kostka, un ami croyant et Lucie, une femme discrète et apolitique. Quand il est en permission et après plusieurs aventures légères et hâtives, il tombe amoureux d'une femme timide et douce, Lucie, "la déesse des brumes" au passé malheureux car elle a été violée et le jeune homme l'ignore. Ce personnage très émouvant lui échappera malgré l'amour qu'il ressent pour elle : "On parle volontiers de coups de foudre. L'amour tend à façonner la légende de soi-même, à forger après coup le mythe de ses commencements". Plus tard, Ludvik vivra avec ce souvenir d'amour : "Elle m'habitait jour et nuit, comme une nostalgie silencieuse ; je la désirais comme on désire des choses perdues à jamais". Milan Kundera a toujours précisé qu'il écrivait des romans d'amour et ne revendique en aucun cas que ses textes soient considérés comme des essais politiques de dissident. (La suite, demain)
mardi 18 avril 2023
"La Furieuse, rives et dérives", Michèle Lesbre, 2
Michèle Lesbre s'interroge sur l'acte d'écrire : "Ecrire, ce n'est pas tenter de s'en libérer, c'est au contraire tenter d'atteindre une cohérence sur la durée, de porter jusqu'au bout les images qui ne s'effacent pas, les chagrins, mais aussi les éblouissements, les désirs, ce qui pour moi est la fidélité". Dans un chapitre, elle évoque son métier d'écrivain, son inspiration, ses affinités littéraires dont l'immense Julien Gracq, l'élaboration de ses personnages : "Je cherche sans doute aussi à construire la cohérence de ma propre vie à travers eux". Ses souvenirs d'enfance auprès de ses grands-parents ressemblent à une photo sépia où le temps semble figé : "Mes souvenirs d'enfance ne sont que perpétuelles aventures champêtres et buissonnières, lors desquelles, j'en ai la profonde certitude, j'ai tout appris de ce qui m'était nécessaire". Elle n'oublie pas Paris et la Seine, omniprésente dans son paysage quotidien. Son éloge des rivières et des fleuves se concentre sur cette "Furieuse", du côté d'Ornans, le pays de Courbet. Elle part à Salins pour se ressourcer et découvrir enfin cette rivière qui éveille en elle un esprit d'enfance qu'elle recherche : "Il s'agit d'être encore et toujours au plus près de soi, de ce commencement de tout qu'est l'enfance, cette conscience lumineuse qui confond l'éternel et l'éphémère, le rêve et la réalité". Contempler cette rivière provoque des réminiscences comme son séjour à Cuba ou en Irlande. L'actualité de la guerre en Ukraine surgit au détour d'un chapitre pour montrer le désastre où le monde plonge souvent. Revenue à Paris, elle retrouve la Seine comme une compagne amicale et les derniers mots de Michèle Lesbre résument sa démarche poétique et nostalgique : "L'homme dont on fouille la mémoire retrouve l'image de son enfance, qui le poursuit depuis toujours". L'écrivaine retrace son parcours d'écriture, une écriture voyageuse et rêveuse. Cette Furieuse dans laquelle se baignait le petit Courbet inspire la narratrice : "C'est le nom qui m'a séduite d'emblée, la Furieuse. Sans doute contenait-il toutes mes colères, il parlait de moi". Un beau récit, un éloge de l'enfance, du voyage et de la littérature. A découvrir pour le plaisir de l'errance au fil de l'eau.
lundi 17 avril 2023
"La Furieuse, rives et dérives", Michèle Lesbre, 1
Michèle Lesbre, écrivaine et poète, vient de publier "La Furieuse, rives et dérives" chez Sabine Wespieser. Dès la première page, un charme délicat et doux opère quand elle raconte son enfance perdue avec une nostalgie toute nervalienne : "Je m'évade et tente de retrouver le chemin de cette modeste campagne qui n'existe plus, avalée par la mécanique implacable du progrès. Je cherche comment échapper à ces images douloureuses, même si elles me ramènent aux délicieux après-midi où mon grand-père Léon et moi pêchions ensemble, chacun sa canne à pêche, chacun ses rêves. Il m'apprenait, sans le savoir, les échappées intimes". Ce texte ressemble vraiment à une "échappée intime", une fenêtre sur la rêverie du passé, de l'enfance, de la mémoire. L'écrivaine songe à la Furieuse, un affluent de la Loue dans le pays de Courbet en Franche-Comté : "Celle qui ne me quittera jamais est celle de ce petit étang, de son silence, de Léon et Mathilde, que la Furieuse a réveillée en moi. C'est l'origine du monde qui est en moi". Elle se donne le projet de revoir cette rivière et en songeant à cette découverte future, elle se tourne vers sa bibliothèque pour relire des ouvrages sur le thème de l'eau, des rivières, des fleuves. Michèle Lesbre aime voyager dans la vie et dans les livres. Son premier auteur se nomme Claudio Magris et son magnifique "Danube". Une de ses villes préférées dans lesquelles elle déambule s'appelle Trieste qu'elle décrit ainsi : "J'arpentais la ville avec l'idée de naviguer dans le temps". Michèle Lesbre aime aussi Paolo Rumiz, triestin lui aussi. Elle s'embarque sur le Pô avec lui et rencontre Pavese et sa mélancolie légendaire. Le portrait de son grand-père s'affine au fil des pages et elle décrit un homme taiseux et secret. La Loire arrive avec Julien Gracq et son beau récit, "Les eaux étroites". Elle n'oublie pas la Seine qu'elle fréquente régulièrement à Paris, sa résidence principale. Les paysages fluviaux la traversent : "Je feuillette ma mémoire, je ne vais pas mourir déjà, grâce à ces paysages". La Marne rejoint la compagnie des fleuves aimés avec Jean-Pierre Kaufmann et son "Remonter la Marne", récit passionnant de son vagabondage littéraire. D'autres récits sont analysés comme celui d'Esther Kinsky, "La rivière" pour lequel elle raconte un vrai coup de cœur. Ce récit l'a particulièrement émue par la finesse des observations d'une vie au fil de l'eau entre Londres et la rivière Lea, le fleuve Saint-Laurent au Canada, le Rhin de son enfance. (La suite, demain)
vendredi 14 avril 2023
Rubrique Cinéma : "Les âmes sœurs", André Téchiné
Avec le temps maussade de la semaine, je suis allée voir le dernier film d'André Téchiné, "Les âmes sœurs" à l'Astrée. La réputation quelque peu "sulfureuse" d'André Téchiné, réalisateur sensible et transgressif, se confirme dans ces "Ames sœurs" où il évoque le sujet tabou de l'inceste. David, soldat en mission au Mali, se blesse gravement lors d'une expédition. Il est rapatrié en France à l'hôpital des Invalides. Il a des brûlures et il a surtout perdu la mémoire de son passé. Sa sœur, Jeanne, vit en Ariège dans un domaine en pleine montagne. Elle s'occupe du château décrépie d'un voisin déprimé et suicidaire. Prévenue par la maire du village, Jeanne part à Paris pour s'occuper de son frère cadet. Les soins hospitaliers défilent sur l'écran avec des scènes de travail acharné des soignants. A force de patience, David recommence à marcher mais il ne retrouve pas sa mémoire. Jeanne le prend totalement en charge dans sa maison en Ariège. La convalescence de David se poursuit avec des soins intensifs délivrés par sa sœur. Ils vivent en huis-clos, presque comme un couple dans une nature hostile. La maire tente de les attirer dans le réseau social pour fêter le retour du héros. Mais David est obsédé par sa sœur et lui déclare sa forte attirance. Jeanne s'inquiète beaucoup pour son frère qui est devenu un autre homme depuis son accident. Il achète une moto, se lie avec leur voisin déprimé qu'il sauve d'un suicide au bord d'un étang. Cet homme se déguise en femme et n'assume pas cette "fluidité de genre" comme on dit aujourd'hui... Tous les trois forment une famille recomposée avec leurs problèmes d'identité et de marginalité. Jeanne révèle à son frère leur ancienne liaison amoureuse et refuse de revivre cette relation malsaine et interdite par la loi. Celui-ci tente de se suicider avec sa moto. Jeanne quitte sa maison et fuit cette situation invivable. Jeanne va-t-elle se libérer de l'emprise de son frère ? Je n'évoquerai pas la fin de ce drame intime et troublant sur cette question sensible de l'inceste. Noémie Merlant, toujours aussi convaincante, tient un rôle difficile et Benjamin Voisin, vulnérable et immature, compose un personnage ambigu dans ses sentiments et émouvant dans sa solitude. Un film étrange et dérangeant. A voir, évidemment.
jeudi 13 avril 2023
"Le livre du rire et de l'oubli", Milan Kundera, 2
Dans le chapitre "Les lettres perdues 2", le narrateur raconte l'histoire de Tamina, exilée et barmaid de café dans une ville française. Elle écoute ses clients avec une patience d'ange alors qu'elle ne se confie à personne ; "Car toute la vie de l'homme parmi ses semblables n'est rien d'autre qu'un combat pour s'emparer de l'oreille d'autrui". Veuve, elle voudrait récupérer des papiers personnels restés chez sa belle-mère en Tchécoslovaquie. Elle va se lier avec un étudiant volontaire pour aller chercher ces lettres à Prague. Mais, cette récupération des lettres perdues s'avère vaine (mémoire et oubli). Le chapitre "Litost", mot tchèque un peu mystérieux, relate l'aventure amoureuse et hasardeuse de Christine, mariée à un boucher. Elle tombe amoureuse d'un étudiant pragois mais refuse de devenir sa maîtresse. La "Litost" est un sentiment d'échec et de l'acharnement dans l'échec dans une sorte de délectation suicidaire. Ils se retrouvent dans la chambre de l'étudiant à Prague et elle insiste pour qu'il rencontre des poètes dans un bar. Quand il revient pour vivre sa nuit d'amour, elle se refuse dans un entêtement incompréhensible pour le jeune homme. Le lendemain, elle finit par avouer qu'elle avait peur de tomber enceinte (situation absurde) ! Cette incommunicabilité entre homme et femme est traitée de façon ironique et décapante. Pour les chapitres suivants bien plus complexes, le narrateur reprend le personnage de Tamina dans une dimension onirique. Il évoque avec une émotion inhabituelle la figure de son père, pianiste et musicologue. Ce père oubliait les mots dans sa vieillesse mais qui, juste avant de mourir, avait prononcé, "Maintenant, je sais !", sur un quatuor de Beethoven. Encore ce thème de la mémoire et de l'oubli... Les derniers chapitres proposent des réflexions très pointues sur la musique tonale et dodécaphonique et surtout une fable fantastique à la Kafka quand Tamina vit sur une île avec des enfants sans passé et sans mémoire. Quand elle tente de fuir cet île en nageant (une image allégorique d'un monde totalitaire), elle aperçoit une barque chargée d'enfants et elle a peur d'être récupérée. Mais, ils la regardent suffoquer et la laissent se noyer. Ce roman se termine sur une note pessimiste : "La lutte de l'homme contre le pouvoir est la lutte de la mémoire contre l'oubli". Mais le rire apporte une note moins sombre car Milan Kundera utilise l'ironie, la fable, l'absurde pour dénoncer la déshumanisation des idéologies totalitaires qui anéantissent la mémoire des peuples et des individus. Ce roman complexe et musical dévoile la philosophie de Milan Kundera : comprendre la vie dans sa nudité absolue. Il déclare dans son essai, "Le Rideau" : "Comprendre cette inéluctable défaite qu'on appelle la vie" et il ajoute : "Le roman nous reste comme le dernier observatoire d'où l'on puisse embrasser la vie humaine comme un tout". Le verbe qu'il préfère certainement : "Se libérer", se libérer des conventions, des modes, du lyrisme, du sentimentalisme, du dogmatisme, et de tant d'autres illusions...
mercredi 12 avril 2023
"Le Livre du rire et de l'oubli", Milan Kundera, 1
J'ai choisi Milan Kundera pour l'atelier Littérature du jeudi 11 mai. Cet immense écrivain français d'origine tchèque mérite amplement une redécouverte pour certaines lectrices et pour d'autres, une découverte qui demande parfois un effort de lecture. J'ai conseillé de lire les romans écrits dans la tranche des années 70 à 90 plus accessibles que les dernières parutions. "Le Livre du rire et de l'oubli" est le premier ouvrage écrit en 1976 quand l'écrivain fuit la Tchécoslovaquie et trouve un poste de professeur de littérature comparée à Rennes qu'il occupera jusqu'en 1979. Comme tous les textes de Milan Kundera, il faut entrer dans un labyrinthe musical car il définit ses œuvres comme des "romans en forme de variations". Les thèmes de l'ouvrage (la mémoire et l'oubli, le rire et le tragique) commentés par un narrateur autobiographe s'imbriquent dans un contexte historique (son pays après l'invasion des Russes à Prague) et dans une intrigue romanesque. Les sept parties du livre sont intitulées ainsi : "Les lettres perdues, Maman, Les anges, Litost, Les anges, la frontière". Le roman démarre par une anecdote sur l'effacement d'un opposant politique sur une photo, méthode toute stalinienne. Puis, un personnage apparaît avec Mirek qui veut récupérer des lettres compromettantes adressées à une femme, Zdena, une militante communiste approuvant l'invasion russe en 1968. L'anecdote se termine par l'arrestation de Mirek. Le deuxième chapitre concerne le couple de Karel et de Marketa qui invite la maman du marié pour séjourner chez eux. Ce chapitre détonnant, hilarant et ironique évoque ce couple étrange voulant former un trio avec une amie de Marketa, Eva, disponible pour des jeux érotiques Mais la "Maman" s'incruste dans le foyer et parle de l'enfance de Karel quand il avait quatre ans. Un souvenir de nue féminin l'aurait marqué et cela expliquerait son comportement sexuel. Cette "Maman" loufoque et pitoyable se souvient difficilement de son passé (mémoire et oubli). Dans le chapitre suivant, Milan Kundera intègre des indices biographiques : il retrace un épisode de sa vie d'avant quand il gagnait de l'argent en donnant des consultations astrologiques. Il pousse l'absurde de la situation en parlant d'un rédacteur en chef, modèle du marxisme-léninisme qui appréciait ses prévisions. L'effet comique de ce passage est jubilatoire. Plus loin, il analyse une photo typique de policiers en armes confrontés à des manifestants dansant une ronde. La métaphore du bonheur absolu, "une ronde incessante", est un plaidoyer contre l'idéologie de masse (nazisme, stalinisme) et pour la naissance de l'individu libre. Lui-même a participé à de nombreuses "rondes" lors de fêtes liées à l'avènement du régime communiste (thème récurrent de l'illusion lyrique). Cette dénonciation se poursuit quand il évoque Paul Eluard intégré dans cette ronde à Prague : "Danser dans une ronde est magique ; la ronde nous parle depuis les profondeurs millénaires de la mémoire". (La suite, demain)