Après ma visite dans une bulle temporelle de plus de deux mille ans à Néapolis, je suis revenue sur terre en prenant possession de ma chambre d'hôte dans le port de Syracuse. Devant ma fenêtre, je voyais les bateaux de pêche et des voiliers rentrer et sortir du port. Des mouettes zébraient le ciel et cette ambiance portuaire m'enchante toujours quelque soit le lieu où je suis. J'ai consacré l'après-midi à redécouvrir l'île d'Ortygie d'un charme incomparable. Baptisé le "scolio", le rocher, cet espace géographique concentre des merveilles architecturales : églises, palais, musées, sites archéologiques. J'ai commencé par la Piazza Duomo, une place ensoleillée où églises, palais et musées se succèdent dans un espace architectural d'un esthétisme flamboyant. La Cathédrale expose fièrement ses colonnes encastrées dans sa façade baroque et des statues veillent sur les habitants de l'ile. Andrea Palma a dessiné le plan du Duomo au XVIIIe et a ainsi offert une perspective réjouissante où la couleur ocre doré domine le panorama. L'intérieur est aussi somptueux que l'extérieur avec des toiles religieuses de grande qualité. La Piazza Archimède, avec la fontaine Diana offre une ambiance apaisante, sans présence des voitures. Par hasard, j'ai vu une exposition sur un photographe local, un certain Maltese, véritable ethnologue des habitants et de leurs coutumes au début du XXe. J'ai découvert aussi un peintre contemporain, Andrea Chisesi, dans une galerie. Cet artiste combine la photographie avec la peinture pour créer des tableaux hybrides fusionnant la tradition et la modernité. Je ne pouvais pas manquer le musée Bellomo, "La Galleria regionale del Palazzo Bellomo", Via Capodieci où j'ai admiré la saisissante "Annonciation" du peintre sicilien, Antonello da Messina en attendant le retour de l'électricité dans les salles... Pour bien connaître Ortygie, il faut marcher à travers les ruelles moyenâgeuses et longer le bord de mer magique. Et pour mieux ressentir la beauté du lieu, rien ne vaut un tour en bateau pour voir la ville d'un point de vue différent. J'ai apprécié cette balade maritime avec un marin syracusien facétieux qui racontait les strates historiques de la cité antique. Dans la soirée, je suis allée dire bonsoir à la gloire locale de la cité, le dénommé Archimède, sculpté dans le bronze pour l'éternité. Le lendemain matin, cap sur une église qui conserve un Caravage magnifique et j'ai aussi visité le musée archéologique Paolo Orsi. Parmi les curiosités du musée, j'ai observé un kouros grec, une déesse nourrissant des enfants (kourotrophos), des vases grecs de toute beauté, un beau cavalier en terre cuite et tant d'autres objets antiques. Chaque fois que je pénètre dans un musée archéologique, je me sens dans un espace familier comme si je rejoignais la famille humaine depuis ses origines, un voyage dans le temps qui me séduit toujours autant.
des critiques de livres, des romans, des moments de lectures, des idées de lecture, lecture-partage, lecture-rencontre, lectures
lundi 20 septembre 2021
vendredi 17 septembre 2021
Escapade sicilienne, Syracuse 1
Dès que je suis arrivée à Syracuse, j'ai voulu revoir en priorité le site archéologique, Néapolis, la nouvelle cité, comme son nom l'indique. J'ai démarré la matinée dans ce parc très bien aménagé en promenade dans une Antiquité toujours aussi fascinante. Le théâtre grec a subi de nombreuses transformations au fil du temps et les Espagnols l'ont démantelé pour construire les fortifications de l'île d'Ortygie. Mais, ce lieu conserve l'esprit des tragédies grecques d'Eschyle qui assistait aux représentations de ses pièces. La légende raconte que Platon s'est assis sur un gradin pour écouter avec attention les acteurs de son époque. Je l'imaginais dans cet espace exceptionnel. Je ressentais sa présence "immortelle"... Plus loin, un amphithéâtre romain du IIIe siècle après J.-C. pouvait contenir 16 000 spectateurs qui applaudissaient les gladiateurs et les reconstitutions de batailles. Une galerie couvre le pourtour de l'arène pour permettre la circulation des bêtes sauvages. Après celui de Rome et celui de Capoue, ce monument imposant impressionne par sa taille. Un autel sacrificiel gigantesque, l'autel de Hiéron II (265 av. J.-C.) déroule sa monumentalité sur 200 mètres de long et sur 23 mètres de large. Le tyran dans le cadre des guerres puniques, voulait remercier les dieux en sacrifiant 100 bœufs en seule fois ! Imaginons ces moments de folie collective, de foi irrationnelle en des dieux légendaires et fictifs ! Les sacrifices pouvaient amadouer ces dieux parfois bienveillants, parfois malveillants envers les pauvres humains. Puis, un gardien m'a tendu un casque pour pénétrer dans les latomies, des carrières de pierre que les esclaves creusaient pour construire la ville de Syracuse. Ces grottes peuvent atteindre une cinquantaine de mètres de hauteur. Une ouverture ressemble à une oreille d'un faune et le peintre Le Caravage l'a baptisée l'Oreille de Dionysos. Denys le Tyran venait espionner les 7 000 prisonniers athéniens qu'il avait fait enfermer après leur expédition. J'ai assisté à une scène où un groupe de touristes chantaient pour tester l'acoustique de la grotte. Ce lieu mystérieux, chargé de légendes, m'a plongée dans une Antiquité violente et j'ai pensé que la série Games of Thrones aurait pu tourner une scène mémorable dans ces carrières inquiétantes. Après cette visite, j'ai rejoint l'île d'Ortygie où j'avais loué une chambre d'hôte avec vue sur le port. Ma pause déjeuner au restaurant "Le Grand Canal", au pied de l'hôtel, m'a redonné de l'énergie pour arpenter ce berceau historique de la ville. Quand on voyage en Sicile, la cuisine appartient à la culture patrimoniale. Je n'ai pas écarté, évidemment, cette dimension culturelle gourmande. Bien au contraire !
jeudi 16 septembre 2021
Escapade sicilienne, Taormina
Il fait souvent trop chaud pour partir l'été dans un pays du Sud et je préfère attendre septembre pour entreprendre une escapade hors de France. J'ai donc pris ma valise pour retourner en Sicile où j'avais envie de revoir l'Est du pays après avoir découvert en 2018, Palerme et la Vallée des Temples. En 2007, j'avais visité Taormine, Syracuse et l'Etna. J'avais gardé un souvenir magnifique de ce voyage familial et je voulais revoir surtout Syracuse que j'avais traversée trop vite. Dès que je suis arrivée à Catane, j'ai ressenti une chaleur lourde et moite très différente des Alpes. Les Italiens prennent des précautions contre le Covid car les touristes doivent remplir des formulaires et subir les tests. Bonjour l'Italie après le résultat négatif de mon test ! J'avais réservé un véhicule pour effectuer une boucle entre Taormina et la Sicile baroque. A Taormina, mon hôtel se situait au dessus de la mer ionienne dans un parc arboré de pins parasols. Perchée à 200 mètres, face à l'Etna, la cité grecque et romaine possède un patrimoine culturel er historique, magnifié par sa situation géographique. Qualifiée de Saint-Tropez sicilien, elle a attiré des écrivains, des peintres et des artistes. Il est vraiment agréable de circuler dans le centre-ville piétonnier aux ruelles médiévales avec la place centrale dotée d'une jolie fontaine et de son Duomo incontournable. Régnait ce jour-là une drôle d'épidémie : les églises recevaient des mariages, ce qui ne permettait pas de les visiter. J'ai revu avec plaisir le théâtre antique gréco-romain, construit au IIIe siècle av. J.-C. sous Hiéron II. Le monument de 109 mètres de diamètre peut accueillir plus de 5400 spectateurs. La scène demeure encore remarquable avec un mur de fond à deux étages où cinq colonnes se dressent dans le ciel. Ce théâtre, creusé dans la roche, ressemble à une gigantesque coquille face à la mer. Le coucher de soleil sur la mer et l'Etna dans un théâtre antique reste un moment féerique. En fin de soirée, une équipe de techniciens démontait la scène et les appareils de sonorisation car ce théâtre reste toujours un haut lieu culturel avec des concerts, des pièces de théâtre et des festivals. Ce déménagement bruyant et imprévisible n'a pas gâché ce moment "taorminien". Les Grecs savaient choisir, avec leur sens de la beauté, des lieux magiques pour célébrer les dieux de l'Olympe. Le soir, devant un plat succulent (un espadon grillé), un chanteur est venu animer la terrasse du restaurant mais à ma grande surprise, sa voix de ténor, l'air d'opéra et l'âge très avancé de l'interprète ont conquis le public présent. Le lendemain matin, j'ai assisté à une des plus belles aurores de mes escapades. De mon balcon, je voyais le soleil comme une orange dominant la mer toute dorée et je me croyais en Grèce, si proche de Taormina...
mercredi 15 septembre 2021
"Marguerite Yourcenar, portrait intime"
Quand j'ai terminé le troisième tome du "Labyrinthe du monde", j'ai repris une biographie illustrée sur Marguerite Yourcenar, "Marguerite Yourcenar, portrait intime", édité chez Flammarion en 2018. Achmy Halley a consacré plusieurs ouvrages à l'écrivaine et ce beau livre raconte le destin unique de cette petite fille si intelligente. Les illustrations inédites et précieuses présentées dans cet ouvrage retracent une longue carrière d'écrivain qui aboutit à son élection à l'Académie française en 1980. Le biographe avait déjà écrit une thèse de doctorat sur elle et a dirigé la Villa Marguerite Yourcenar près de Lille, devenue une résidence d'écrivains européens. Son projet consiste à dépouiller l'écrivaine d'images fausses comme sa froideur ou son air hautain. Il dresse un portrait d'une femme passionnée, chaleureuse, sensible et vulnérable. Son univers intime se décline en plusieurs périodes : son enfance avec son père, sa vocation d'écrivaine dès son adolescence, son premier recueil de poésies à 18 ans, sa passion déçue pour André Fraigneau, un éditeur parisien. Son premier roman, "Alexis ou le vain combat" est accepté chez un éditeur en 1929. En 1937, elle rencontre la femme de sa vie, Grace Frick et elle part vivre à New York avec elle, puis dans le Maine sur l'île des Monts-Déserts. Elle donnera des cours à l'université de Yale, fera des traductions, enseignera le français. Après la guerre, elle décide de rester aux Etats-Unis et obtient la nationalité américaine. Sa vie se déroulera dans cette maison en bois, isolée en pleine nature, entrecoupée de nombreux voyages. Il lui fallait le silence de cette Ithaque pour composer son œuvre entière. Ce documentaire se lit avec un grand plaisir et de nombreuses citations ponctuent le récit biographique. J'apprécie particulièrement celle-ci qui résonne vraiment dans ma passion de lire : "Le vrai lieu de naissance est celui sur lequel on porte un premier regard intelligent sur le monde. Ma première patrie fut une bibliothèque, tous mes ancêtres sont des livres, mes géniteurs, des écrivains". Ce "Portrait intime" décrit l'art de vivre d'une femme singulière, hors du commun mais qui, à travers tous les objets de la maison, se dévoile en toute simplicité. Elle aimait pétrir le pain, adorait les pâtisseries, se promenait tous les jours dans des paysages magnifiques, lisait, écrivait, recevait des amis. Le dernier chapitre regroupe quelques recettes fétiches de Grâce et de Marguerite : mousse au chocolat, muffins aux myrtilles, sabayon glacé, scones aux raisins. J'ai appris qu'elle craquait pour les gaufrettes Meert que j'ai goûtées quand je suis "montée" à Paris. Encore un point commun avec Madame Yourcenar en plus de sa passion pour l'Antiquité ("Mémoires d'Hadrien), pour la Renaissance ("L'Œuvre au noir"), pour la Grèce (La couronne et la lyre). Je termine par cette belle citation qui résume sa vie : "Le conformisme est une misérable maladie parce qu'elle vous empêche d'exister. Les gens qui sont véritablement conformistes n'ont pas vécu". Merveilleuse Marguerite Yourcenar...
vendredi 3 septembre 2021
"Quoi ? L'Eternité", 2
Dans ce troisième tome du "Labyrinthe du monde", Marguerite Yourcenar se peint elle-même à travers son père, Michel, qui échappe à sa caste de la noblesse. Homme sans préjugés, ce père offre un héritage immatériel a sa petite fille d'une intelligence hors norme : le goût du non-conformisme, le sens de la liberté, la passion de la lecture et des voyages. La devise "yourcernarienne" se dessine dans ses romans : il faut sculpter sa vie comme une œuvre d'art à la façon d'Hadrien, l'empereur amoureux d'Antinoüs, son éphèbe, mort noyé à l'âge de vingt ans. Parfois, l'écrivaine qui livrait très peu de sa vie, glisse quelques confidences intimes qu'il faut savoir lire entre les lignes. Dans le chapitre qu'elle a intitulé, "Les miettes de l'enfance", elle évoque ses souvenirs avec une émotion rare en décrivant l'atmosphère idyllique du château : "Par les beaux crépuscules, Michel allumait dans les bois d'innombrables veilleuses verdâtres semblables à des lucioles : l'enfant tenue par cette forte main aurait pu croire entrer au pays des fées". Elle décrit ses jouets, ses poupées, sa chambre, la présence rassurante de sa nounou Barbe. La narratrice s'émerveille de cette enfance protégée et s'interroge sur les photos où elle voit une petite fille étrange "qui joignait ses mains pour prier au coin d'un autel". Elle raconte la conduite quelque peu inédite de sa nourrice qui arrondissait ses fins de mois dans un hôtel de passe. Michel a mis fin à ce stratagème en l'éloignant de la petite Marguerite. Aucun jugement moral de l'écrivaine sur cette mère de remplacement. La petite fille découvre la magie de la lecture : "Je voudrais consigner aussi ici celui d'un miracle banal, progressif dont on ne se rend compte qu'après qu'il a eu lieu : la découverte de la lecture". Elle rend hommage à cet acte créateur et même si elle ne comprenait pas tous les textes, leurs traces resteront "indélébiles" dans la mémoire. Quand elle vit à Paris, Marguerite fréquente assidument le Louvre : "De la neuvième à la onzième année, quelque chose d'à la fois abstrait et divinement charnel déteignit sur moi : le goût de la couleur et des formes, la nudité grecque, le plaisir et la gloire de vivre". Michel éduque sa fille dans les musées parisiens mais aussi dans les institutions de Londres où ils se réfugient lors de la Première Guerre Mondiale. La mémoire de Marguerite Yourcenar revivifie en modelant cette enfance particulière. Mais, elle remarque aussi l'extrême difficulté de cette expérience de remémoration : "La mémoire n'est pas une collection de documents déposés au fond de on ne sait pas quel nous-même ; elle vit et elle change ; elle rapproche les bouts de bois mort pour en faire de nouveau de la flamme". L'écrivaine ne terminera pas son récit auquel il manquerait une cinquantaine de pages. Elle n'a pas eu le temps d'évoquer la mort de son père et celle de Jeanne. Elle voulait raconter sa vie jusqu'en 1939 mais elle succombera après un accident vasculaire cérébral le 8 novembre 1987. Cette relecture m'a une fois de plus enchantée et Marguerite Yourcenar comme Virginia Woolf appartient à mon Panthéon personnel, mon temple de la littérature. Je ne passe pas une année sans la lire ou la relire. Promesse tenue, cet été.
jeudi 2 septembre 2021
"Quoi ? L'Eternité", 1
J'ai abandonné cet été les "nouveautés" de l'année et j'ai éprouvé l'envie de me retrouver dans mon nouveau chantier : celui des relectures ou des lectures toujours en attente. Après Simone de Beauvoir, Virginia Woolf, Pascal Quignard, j'ai ouvert le troisième volume du "Labyrinthe du monde" de Marguerite Yourcenar. Dans son premier tome, "Souvenirs pieux", elle évoque sa famille maternelle et sa mère, morte à sa naissance. Dans son deuxième tome, "Archives du Nord", elle raconte la famille paternelle et son père qui revient aussi dans ce troisième volume, "Quoi ? L'Eternité", paru en 1988 chez Gallimard. La première page commence par deux phrases courtes, simples, lapidaires : "Michel est seul. A vrai dire il l'a toujours été". Pourtant, cet homme, "Monsieur de C." (Crayencour"), dispose d'un manoir à Bailleul où il vit avec sa redoutable mère, Noémie, la châtelaine du Mont Noir. Il est entouré d'une nombreuse domesticité et après la mort de sa femme, il se lance dans la conquête de nombreuses maîtresses. Mais, le couple qu'il va surtout former, c'est avec Marguerite, sa petite fille qui deviendra la grande Yourcenar. Elle décrit cette vie de rentier entre mondanités et voyages. La petite Marguerite est exclusivement éduquée par son père qui l'initie très tôt au latin, au grec ancien, à la littérature sans oublier les mathématiques. Son père, homme très cultivé, lui transmet le patrimoine culturel à travers les livres, les musées, les sites historiques que la petite fille assimilera avec un bonheur total. Michel se découvre un nouvel amour avec Jeanne de Reval, la meilleure amie de sa femme disparue. L'écrivaine relate ce trio original composé du père de Marguerite, de Jeanne et de son jeune époux, Egon. La narratrice recrée cette relation triangulaire en mettant l'accent sur Egon, musicien tourmenté, homosexuel caché qui inspirera le personnage principal de son roman "Alexis ou le traité du vain combat"?. Dans ce texte d'une écriture somptueuse, Marguerite Yourcenar mène une enquête proustienne, à la recherche d'un monde disparu à tout jamais. Pourtant, son regard sur ce passé lointain n'est pas complaisant, ni béat d'admiration. L'écrivaine n'oublie jamais le choc du réel et la complexité des humains. Le malentendu perdure quant à la filiation : "Il en sera d'eux comme de tous les fils et de toutes les filles qui s'efforceront de déchiffrer le tempérament des parents, quelque chose fuira entre leurs doigts, comme du sable, se perdra sans l'inexpliqué". Cette phrase emblématique résume la démarche de l'écrivaine : qui était vraiment son père ? L'écrivaine tente de répondre à la question tout en insufflant dans son texte un hommage émouvant à cet homme qui lui a donné une double naissance : sa présence physique au monde et celle de sa vie intellectuelle d'une intensité rare. Quand Michel lui fait découvrir la Méditerranée, elle inscrira cette vision ainsi : "Une première couche bleue avait été déposée en moi ; enrichie du souvenir d'autres côtes méditerranéennes, elle allait un jour m'aider à retrouver la mer d'Hadrien, la mer de l'Ulysse de Cavafy". (La suite, demain).
mercredi 1 septembre 2021
"Alphabet triestin"
Une ville italienne me fait toujours rêver depuis longtemps mais je n'ai toujours pas concrétisé un séjour là-bas, tant d'autres cités me semblaient prioritaires comme Rome, Venise, Naples, Florence, Pise, Sienne, Milan, Turin et tant d'autres en Toscane en particulier. Trieste s'installe à demeure dans ma tête rêveuse et parfois, je conserve quelques idées de balade pour l'avenir, bien que les années passent trop vite à mon goût. En attendant cette rencontre avec Trieste, j'ai lu l'ouvrage de Samuel Brussel, "Alphabet triestin", publié aux Editions de la Baconnière à Genève. L'écrivain tient un journal intime en menant une enquête sur la vie littéraire singulière et envoûtante de la ville avec des écrivains illustres comme Italo Svevo, James Joyce, Rilke, les "naufragés de la modernité". Mais, trois noms se détachent de cette galaxie exceptionnelle : Bobi Bazlen, Umberto Saba et Anita Pittoni. Le narrateur, infatigable voyageur, ne pouvait que se passionner pour Trieste où circulent ces fantômes littéraires. De rencontre en rencontre, il tisse un univers disparu qui, soudain, refait surface pour lutter contre l'oubli. Samuel Brussel connait parfaitement l'attraction irrésistible de la ville avec sa "bora", un vent terrible qui balaye tout sur son passage. Quand le narrateur découvre une correspondance entre Anita Pittoni et Balzen, il décide de retourner à Trieste pour raconter cette ville : "Trieste est le lieu de toutes les diasporas, où le choix entre l'exil et les racines, entre l'apaisement et la neurasthénie n'existe plus". Anita Pittoni a donné un "ancrage" à cette cité fantomatique en créant la maison d'édition, "Zibaldone". La ville regorge de librairies anciennes où l'écrivain poursuit son enquête sur la vie littéraire glorieuse de l'époque. Tous ces écrivains se réunissaient dans les cafés typiques : "Libraires, éditeurs, artistes, écrivains et poètes : tous ces artisans ne formaient qu'un seul monde, le monde de la beauté et de la connaissance qui révèle à chacun son identité". Archiviste de cette planète unique dédiée à la littérature, Samuel Brussel traque à sa manière les traces de ces créateurs qui ont donné une "aura" à la cité. Souvenirs, anecdotes, rendez-vous avec les libraires, lettres, extraits de poèmes, images, tous ces ingrédients disparates forment un formidable hommage à Trieste et surtout à la Littérature avec un grand L. Après la lecture de ce journal intime, mon rêve d'arpenter les quais, les cafés, les librairies, les bibliothèques se réalisera un jour prochain et cet ouvrage me servira de guide cultivé, extrêmement cultivé. En attendant ce moment, j'ai acheté par curiosité un livre d'Anita Pittoni, l'éditrice de Zibaldone, au titre alléchant, "Confession téméraire". Trieste, une ville de rêve comme beaucoup de ces cités de la péninsule, des écrins de beauté, peut-être trop saturées de références culturelles, mais sans passé, une ville peut-elle prétendre à se nommer ainsi ?