Marie-Hélène Lafon revient dans cette rentrée littéraire avec "Histoire du fils", édité chez Buchet-Chastel. Dans ce roman de 176 pages, l'écrivaine raconte l'histoire d'une famille sur un siècle en évitant l'effet saturé de la saga historico-sociologique. Trois générations se succèdent dans une province française, le Lot et débute en 1908. Le personnage central s'appelle André, né de père inconnu et d'une mère absente. Gabrielle, sa mère, décide de mettre au monde cet enfant alors qu'il est issu d'une brève liaison avec un fils de famille qui ne saura jamais sa paternité. Elle était infirmière au lycée et Paul avait quinze ans de différence. Gabrielle abandonne son bébé et le confie à sa sœur, Hélène. André grandit auprès de cette famille avec un père adoptif et des cousines. Il ne voit sa mère que l'été car elle vit et travaille à Paris. A cette époque, un enfant né hors mariage était mal considéré dans un village étriqué. Le petit garçon s'adapte malgré tout dans cette famille unie, aimante et attentive. André se construit sans son père biologique entre Hélène et Léon. Il devient la mascotte de la maison et reçoit de l'amour sans limite. Parfois, André à l'âge adulte, ressent un manque entre un père inconnu et mère entre parenthèses. L'ordre chronologique passe de 1909 à 1919, puis en 1950, et en 1934, etc. Les chapitres décrivent des scènes de famille, des événements modestes mais décisifs dans le destin d'André. Marie-Hélène Lafon procède par touches comme un peintre sans approfondir les personnages du roman. La tante et l'oncle "font montre de dispositions magnanimes et généreuses à l'endroit d'une femme qui leur a littéralement fait un quatrième enfant dans le dos". Au fond, ce petit garçon représente non pas une charge mais une chance pour cette famille solidaire. L'histoire de cet orphelin à vie montre aussi les destins des personnages qui l'entourent : solitude de sa mère à Paris, les maladies des uns, les difficultés matérielles des autres, des vies avec des hauts et des bas, la condition humaine. L'auteure brasse les événements avec son style fluide, classique, travaillé comme un soc fend la terre. Son œuvre entière, "liturgique et paysanne" rappelle celles de Pierre Michon et de Pierre Bergounioux, Lire "Histoire d'un fils", c'est percevoir la sensualité de la nature, d'un terroir (le Cantal), la générosité et la simplicité de cette famille sans oublier le chagrin d'un enfant orphelin. Un des plus beaux romans de cette rentrée, ce qui n'est pas une surprise.
des critiques de livres, des romans, des moments de lectures, des idées de lecture, lecture-partage, lecture-rencontre, lectures
vendredi 4 septembre 2020
jeudi 3 septembre 2020
"Un roman russe"
La presse littéraire a salué quasi à l'unanimité le dernier roman d'Emmanuel Carrère, "Yoga" à qui on prédit déjà le Prix Goncourt. Il semble que cet écrivain écrase ses confrères par le nombre d'articles qui lui sont consacrés : L'Obs avec son portrait, un dialogue dans le Monde des Livres avec Daniel Mendelssohn, deux pages dans le Magazine Littéraire Lire, pour citer les publications les plus importantes. J'ai écouté un podcast sur lui à France Culture. J'avais lu lors de leurs parutions, "L'Adversaire", "D'autres vies que la mienne", "La moustache", "La Classe de neige". Je savais en le lisant que son œuvre singulière, originale, puissante peut déranger, heurter, déprimer même. Mais, indéniablement, il ne laisse pas indifférent(e)... J'ai emprunté récemment "Un roman russe", édité chez P.O.L en 2007. Il justifie sa vérité ainsi : "La folie et l'horreur ont obsédé ma vie. Les livres que j'ai écrits ne parlent de rien d'autre." Un critique littéraire définit les romans d'Emmanuel Carrère comme des "coups de sonde dans l'abîme. Une leçon de ténèbres, une incursion volontaire et entêtée dans l'opacité, l'obscurité sans contours ni fin". "Un roman russe" compose cette palette si particulière d'autobiographie intimiste voire impudique. Il est question d'un voyage en Russie pour retrouver les traces d'un ancien soldat hongrois enrôlé de force dans l'armée allemande en 1944. Interné pendant 56 ans dans un hôpital psychiatrique en Russie, il est rapatrié à Budapest et accueilli comme un héros national. L'auteur tourne aussi un film à Kotelnitch et il raconte ce projet en se mêlant aux membres du village. La réalité russe très dure est révélée dans ces passages fulgurants dont le meurtre horrible de son interprète. Le narrateur vit aussi une histoire d'amour avec une certaine Sophie, d'un milieu différent et leur relation chaotique varie entre la désillusion et l'espoir de s'aimer. Et surtout, Emmanuel Carrère raconte l'histoire familiale sans l'accord de sa mère, l'Académicienne Hélène Carrère d'Encausse, grande spécialiste de la Russie. Le grand-père d'origine géorgienne, a toujours souffert de la pauvreté comme russe blanc en étant chauffeur de taxi. L'auteur exploite ce secret de famille en avouant que cet homme a disparu en 1944 à Bordeaux, probablement arrêté pour faits de collaboration. Le narrateur brave l'interdit familial en évoquant la figure sombre et ambiguë de ce grand-père mystérieux. Dans un entrecroisement d'histoires familiales, d'événements dans le petit village russe pendant le tournage de son film, sans oublier ses relations à son amante et à sa mère, l'auteur se livre avec une sincérité nue, sans filtre. Il est trop souvent excessif dans ses diatribes, ses méandres intimes, ses interrogations, ses actes maladroits. Mais, l'écriture de ce livre tient lieu de catharsis, de délivrance, de traque sur le sens de la vie, de l'amour et des origines. L'auteur sait se montrer à la fois malheureux et tragique, cocasse et léger, un mélange détonant qui est sa marque de fabrique littéraire. Conclusion : dès que l'on ouvre un roman d'Emmanuel Carrère, on ne le lâche plus...
mercredi 2 septembre 2020
Rubrique Cinéma
Depuis la fin du confinement de mars, je n'avais pas franchi les portes de l'Astrée. Pour plusieurs raisons : le soleil, le virus, le manque d'intérêt pour les films proposés à l'affiche... Cet après-midi, un film italien, "Citoyens du monde", a retenu mon attention. Munie de mon masque, j'ai tenté l'expérience et au bout de quelques minutes, je l'ai quasiment oublié et le film a capté mon attention. J'étais émue de me retrouver dans la salle obscure comme un retour à la vie d'avant, avant le Covid-19. Une cérémonie dédiée à la culture cinématographique. J'ai donc vu "Citoyens du monde" du réalisateur, Gianni Di Gregorio. L'action se déroule à Rome où vivent trois retraités : un professeur de latin, un sans profession et un brocanteur. Aucun ne roule sur l'or et ces retraités modestes sont célibataire, veuf et divorcé. Giorgetto qui vit difficilement avec sa pension de quatre cents et quelques euros, se demande un jour si avec ce pécule, il aurait un meilleur niveau de vie dans un pays étranger. Les deux amis se mettent à rêver de ce changement et rencontrent Attilio, le brocanteur qui accepte de partir lui aussi à l'étranger. Mais dans quel pays ? Ils prennent rendez-vous avec un professeur qui leur propose trois destinations (Bali, la Bulgarie, Cuba) où le coût d'une bière est le plus bas ! Mais attention aux tsunamis, aux tremblements de terre, etc. Les trois compères persistent et veulent toujours partir. Le professeur leur propose aussi les Açores et c'est donc ce pays qu'ils choisissent. Ils se préparent activement pour s'installer loin de leur pays. Mais, au fur et à mesure de leurs préparatifs, ils prennent conscience que ce rêve ne correspond pas à leur réalité. Le professeur peut refaire sa vie, le brocanteur ne veut pas s'éloigner de sa fille et de son chien, le troisième va perdre son frère. Ils décident de rester chez eux et se contentent avec un soulagement allègre de découvrir la mer à Terracine, à dix kilomètres de Rome. D'autant plus qu'un jeune migrant, Abou, qui croise la route des retraités leur rappelle que partir est un "arrachement". Ce film délicieux, pudique, charmant, merveilleusement interprété, évoque la solitude des anciens, leur pauvreté, mais aussi leur humour, leur solidarité et leur humanité. Comédie italienne savoureuse et politiquement incorrecte... A voir pour ces hommes simples et modestes, pour Rome, pour l'Italie, pour sa langue si chantante.
mardi 1 septembre 2020
"Un de Beaumugnes"
Je continue ma relecture de Jean Giono. Me plonger dans la prose incroyablement poétique de cet aède provençal ressemble à un bain de jouvence. La nature magnifiée et inquiétante demeure le sujet central de la trilogie de Pan avec "Colline", "Un de Beaumugnes" et "Regain". Ecrit en 1929, ce roman raconte une histoire d'amour dans le monde rural de l'époque. Le narrateur, Amédée, se loue de ferme en ferme comme ouvrier agricole. Il rencontre Albin, ouvrier agricole lui aussi, qui relate dans un bar un incident dont il a été témoin. Il avait connu un homme prénommé Louis, qui avait séduit une jeune femme, Angèle, et l'avait entraînée à Marseille pour se prostituer. Albin n'avait pas osé aborder Angèle. Amédée décide alors de retrouver cette jeune femme et se fait embaucher dans la ferme des parents de la fugitive à la Douloire. Il règne une ambiance délétère dans cette ferme où le patron, Clarius, montre une agressivité particulière. Un jour, le narrateur aperçoit une jolie tasse bleue et il comprend qu'Angèle est séquestrée par sa famille. La honte ronge les parents qui ne supportent pas le déshonneur provoqué par le comportement de leur fille et de son bébé, Pancrace. Le narrateur retrouve Albin et le prévient de sa découverte. Celui-ci veut libérer Angèle et l'emmener à Beaumugnes, son village natal. Les deux compères vont alors atteindre la ferme pendant la nuit pour récupérer la jeune femme. Mais, quand ils arrivent à la Douloire, le père se réveille et arrive avec son fusil. Amédée réussit à le désarmer. Ils partent tous les quatre à Beaumugnes. Quelques années plus tard, Amédée retourne à la Douloire, il rencontre une petite fille. Elle lui raconte qu'elle vit chez son "pépé" Clarius. Il comprend que la famille déchirée s'est réconciliée. Cette belle fable dans une Provence ancienne se lit avec un intérêt quasi anthropologique avec les us et coutumes de ces paysans, leur sens de l'honneur, du travail, de l'amitié mais aussi de l'intolérance (Angèle, fille légère est séquestrée). L'histoire de famille reste une trame romanesque d'un souffle quelque peu "antique" mais j'aime surtout chez Giono son style inimitable, sensuel, poétique. Je cite quelques phrases : "Il coulait entre les arbres un torrent de silence qui noyait tout", "La lune sauta par-dessus la colline". La métaphore ou l'image est à la base de l'écriture lyrique de l'écrivain-aède de Manosque. On peut ne pas apprécier cette déferlante de mots imagés mais, comme Marguerite Duras qui a tout osé dans le langage, Jean Giono à son époque s'est saisi de la langue française à sa façon surtout dans la Trilogie de Pan. Un Virgile du XXe siècle.
vendredi 28 août 2020
"Fille"
Je suis allée en librairie dès le premier jour de la rentrée littéraire et je suis repartie avec "Fille" de Camille Laurens. Le roman démarre avec ces mots : "C'est une fille". Ca commence avec un mot, comme la lumière ou comme le noir". La petite Laurence naît à Rouen dans un milieu assez aisé, d'un père médecin et d'une mère au foyer. Evidemment, comme beaucoup de pères à l'époque, il aurait préféré un garçon : "Il n'y a rien à voir. Circulez. C'est une fille". Surtout que Laurence arrive après sa sœur : "Ton père va le matin à la mairie déclarer la naissance. La née-sans". La narratrice raconte avec un humour féroce et joyeux sa vie de bébé, ses parents, sa sœur Claude. Sa mère se retrouve enceinte après quatre mois de sa naissance, mais elle perd cette troisième fille. Après cet événement dramatique, la petite Laurence grandit avec ce tabou familial. Elle constate la différence sexuelle à l'école avec la non-mixité à l'époque. Et elle observe ses parents qui vivent différemment : "A première vue, ça n'en pas l'air folichon. (...) Ils dorment ensemble, ils mangent ensemble, ils ne se parlent pas, sauf d'argent ou de nous". Des anecdotes sur son enfance donnent un rythme vivant et vibrant au récit. Cette petite fille, l'écrivaine, entraîne le lecteur(trice) dans une réflexion permanente sur l'identité féminine. Qu'est-ce qu'une fille ? Ce postulat traverse le livre de la première ligne à la dernière. Laurence devient femme, se marie avec Christian, souvent absent, puis mère d'une petite Alice et je ne dévoilerai pas ce qui arrive à cette narratrice jubilatoire. Fille, épouse et mère, elle fait l'expérience de la féminité avec ses réussites et avec ses échecs. Sa fille, vrai garçon manqué, lui réserve une belle surprise. Il est question de transmission, d'héritage culturel, de recherche d'identité, de genres. Au fond, la narratrice se moque souvent d'elle dans une forme d'auto-dérision. Cette autobiographie déguisée parle des années écoulées, des bonheurs comme des vicissitudes de la vie, des souffrances muettes, des mésaventures familiales de Camille Laurens. Les changements d'époque, les mentalités sociétales se révèlent dans ce texte vraiment passionnant à lire. Les derniers mots du livre : "Un fille, c'est merveilleux" répond à la question lancinante qui structure le récit : que veut dire "être une fille" dans une société patriarcale ? Un défi, un enjeu, un destin à conquérir malgré toutes les entraves et toutes les injustices faites aux filles, aux femmes, à la moitié de l'humanité. Un des meilleurs romans de la rentrée littéraire 2020 !
jeudi 27 août 2020
Mes balades matinales au lac
Cet été, je n'ai pas bougé de chez moi, préférant rester dans mon transat pour lire, rêver, recevoir de la famille et des amis. Pas de bord de mer et pas de cimes pour moi. Le seul endroit qui m'aurait ravie, c'est mon sacré Pays basque mais il vaut mieux fuir ce petit paradis l'été. Trop de monde, trop de touristes de tous les coins de France et je préfère retrouver mon pays en novembre quand les plages sont désertes et magnifiquement désertes. Tant pis si la pluie brouille le paysage mais après la canicule de cet été, j'aspire à un peu plus de fraîcheur surtout qu'il nous faut porter le masque. Mais, pour me sentir "en vacances" (même si les retraités(e) sont toujours en vacances), j'ai pris l'habitude de marcher au minimum pendant trois matinées par semaine. Mes tours du lac se situent au Viviers du Lac, au Bourget du Lac et à Aix les Bains. Ces petites marches bien modestes par rapport aux balades grimpantes des montagnes savoyardes me suffisent largement. Je n'ai ni le pied marin, ni le pied montagnard. Je ne me vois pas traverser l'océan, ni atteindre l'Annapurna. Mes balades lacustres ne me lassent jamais. J'ai toujours un micro-évènement à vivre chaque fois que je me retrouve devant cette merveille des Alpes. Aujourd'hui, direction Aix les Bains dès 8h du matin. Des pêcheurs, des mouettes, du silence, des coureurs et des marcheurs. Certaines personnes obéissent à la consigne municipale : masque obligatoire. Une personne sur deux en moyenne. Ceux qui ne le portent pas semblent bien fiers de leur acte de résistance et se moquent des citoyens dociles. Mais, s'ils tombent malades, espérons qu'ils prendront conscience de leur inconscience ! La cabine téléphonique de l'esplanade transformée en bibliothèque gratuite m'a encore réservé deux jolies surprises : un beau livre illustré avec des textes de qualité sur le Louvre, au format carré 16 sur 16 des Editions Place des Victoires. Cet ouvrage très complet sur ce fabuleux musée appartient à la série Art et Architecture. Une bonne préparation avant ma visite de fin septembre. Je connais le Louvre et je l'ai visité au moins cinq fois mais je n'ai pas encore tout vu ! Je suis tombée aussi sur le roman de Camus, "La Chute" que je voulais relire. Dans la "cabanalivres" du Jardin vagabond, aucune bonne pêche ce matin. Cela m'amuse aussi de revoir des livres de ma jeunesse, des écrivains bien oubliés comme Cesbron, Marcel Aymé, sans oublier des auteurs inconnus d'un seul roman. Tout un monde de l'édition du XXe sans filtre et sans hiérarchie. J'aime bien farfouiller ces espaces où chaque lecteur dépose ses propres rebuts mais dans ces rebuts, j'y décèle quelques pépites rares. Quand j'ai pénétré dans la baie de mémard, j'ai revu mon petit copain, espiègle et rieur, un castor nageant d'une roselière à une autre. J'avais observé un couple de castors deux semaines auparavant et aujourd'hui, il était tout seul... Peu à peu, les vacanciers s'installent sur les plages et les bateaux sont de sortie. Le lac sous la lumière du matin miroite et scintille avec allégresse. Mes rendez-vous matinaux avec le lac du Bourget ont remplacé toutes les plages bondées du pays, tous les sentiers de montagne pris d'assaut, toutes les villes surchauffées de France et de Navarre. Le premier été de la crise sanitaire s'est donc déroulé à mon rythme. Nourrie de lectures, de baignades, de paysages et de balades, je me suis reposée dans la lenteur estivale sous un ciel constamment bleu et dans un air très chaud. Les Tropiques sans prendre l'avion, Ce n'est pas mal tout de même !
mardi 25 août 2020
"Le Ravissement de Lol. V. Stein"
J'avais envie de retrouver des romans "atmosphériques", ceux dont le titre comporte tout un programme et j'ai relu Marguerite Duras et son "Ravissement de Lol. V. Stein". Dans les années 80, ses lecteurs (surtout des lectrices) étaient tombés sous le charme d'India Song, de cet univers langoureux et caniculaire de l'Asie. J'avais écouté sur France Culture les quatre épisodes de sa vie d'écrivain dans la Compagnie des Auteurs. J'ai hésité entre "Le Barrage contre le Pacifique" et le "Ravissement" et j'ai opté pour ce dernier, plus mystérieux à mes yeux que le premier. Ce roman paraît en 1964 chez Gallimard. Le narrateur, Jacques Hold, raconte la vie de Lol. V. Stein, dont le vrai nom est Lola Valérie Stein. Cet homme est l'amant de la meilleure amie de Lol, Tatiana Karl. Et il est amoureux de cette femme étrange qu'il ne connaît pas bien. Il sait qu'elle était fiancée à Michael Richardson et il a appris qu'elle avait été abandonnée à la veille de son mariage lors d'une scène de bal (mythique) où son fiancé rencontre Anne-Marie Stretter. Cette perte représente pour Lol. un désastre définitif et elle ne s'en remettra jamais. Pourtant, elle va refaire sa vie avec Jean Bedfort et elle aura trois enfants. Dix ans après la scène de bal, elle revient à S. Tahla et revoit sa meilleure amie Tatiana, mariée et amante aussi du narrateur. Ce trio amoureux s'observe, s'aime, se complète, se sépare aussi. Cette relation originale appartient à la galaxie durassienne. Pour comprendre ce roman étrange et envoûtant, l'appareil critique de la Pléiade m'a été d'un grand secours. En effet, en 1962, l'écrivaine traverse une crise de couple avec Gérard Jarlot qui lui échappe. Elle est aussi malade avec l'alcoolisme. Elle fait la connaissance d'une femme à un bal de Noël dans un asile psychiatrique. Marguerite Duras est fascinée par cette patiente, belle et absente d'elle-même. Cette rencontre bouleverse l'écrivaine qui s'isole à Trouville pour composer le roman. Pour écrire sur Lol, elle dynamite le langage traditionnel, bouscule le vocabulaire et la grammaire. Sa prose hallucinatoire, flottante, insaisissable donne au personnage de Lol., une image suspendue, une impossibilité à définir la réalité de son sujet féminin : "Elle s'immobilise sous le coup d'un passage en elle, de quoi ? de versions inconnues, sauvages, des oiseaux sauvages de sa vie, qu'en savons-nous ? Qui la traversent de part en part, s'engouffrent ? Puis le vent de ce vol s'apaise ? ". Tout le style de Duras se résume dans ce passage : tout est flou, irréel, fuyant. La frontière entre le réel et l'imaginaire devient un prétexte littéraire majeur dans cette approche de Lol. V. Stein. L'écrivaine revendique "cet état poreux, interchangeable" et elle veut atteindre "à travers son écriture, un état d'indifférence, une anesthésie des affects qui n'est pas une maladie" car Marguerite Duras prétend que "c'est un état que beaucoup de gens frôlent". Elle racontait à la fin de sa vie qu'elle éprouvait une tendresse particulière pour ce personnage, qu'elle nommait, "Ma petite folle". Un roman captivant, déroutant, dérangeant mais d'une beauté incontestable, toujours aussi avant-gardiste. A découvrir ou à relire. Marguerite Duras, une écrivaine magnifique.