La rentrée littéraire démarre aujourd'hui... Le quotidien, Le Monde, a été le premier média à évoquer ce moment béni pour tous les grands(es) amoureux(ses) de la littérature. Cette période festive que je compare à une fièvre très agréable, à une ferveur quasi religieuse (j'exagère un peu) est mentionnée dans les médias après le 15 août. Qu'allons-nous lire à l'automne ? Qui seront les gagnants des nombreux prix littéraires décernés dans deux mois ? Quelles sont les grosses pointures de la rentrée, les écrivains majeurs, les découvertes surprenantes, les déceptions inévitables ? Le Monde prédit une rentrée littéraire pleine d'espoir avec 511 romans qui paraîtront d'ici à la fin octobre ! Il faut conjurer les méventes du printemps à cause de la crise sanitaire. Les éditeurs et les libraires attendent les lecteurs(trices) avec impatience. Pourtant, il paraît que les Français ont retrouvé le chemin de ce commerce si particulier, si original, si essentiel. Les ventes ont augmenté de 20 % entre mai et juin par rapport à 2019. Sur ces 511 nouveautés, on compte 65 premiers romans. Certaines productions dont la sortie était prévue pour le printemps sortent à la rentrée. Les "vedettes" littéraires de cette rentrée : l'inévitable Amélie Nothomp, Camille Laurens, Mathias Enard, Véronique Olmi, Emmanuel Carrère, Patrick Lapeyre, Jean Rolin, Eric Reinhardt, Alice Ferney, Marie-Hélène Lafon, etc. Je ne peux pas citer tous les auteurs(eures) qui vont certainement retrouver leur public et le succès. Chaque maison d'édition présente son écurie comme des chevaux de race et la course est lancée pour conquérir le lectorat. Cet après-midi, je suis allée en librairie (avec le masque) pour fureter, feuilleter les pages des nouveautés, remarquer les mises en place, la grande cavalerie commerciale des grandes librairies comme la Fnac ou Decître. Je préfère les espaces comme Garin, librairie plus petite, plus dense et moins tape à l'œil. Je suis repartie avec "Fille" de Camille Laurens et un petit livre de Virginia Woolf, "Tout ce que je vous dois" chez un nouvel éditeur, L'Orma édition. Cet opuscule, comprenant des lettres intimes, peut s'envoyer par la poste grâce à une jaquette qui se transforme en enveloppe. Cette collection, "Les Plis", propose Leopardi, Pessoa, Austen, Voltaire, etc. Le prix modique de ce recueil est bien appréciable... Quand le monde de l'édition innove, je ne résiste pas à acquérir ce type de livre-objet. Et je ne l'aurais pas remarqué sur un site internet de librairie. Il faut toucher, regarder sur les tables, les étagères, fouiner et dénicher les petites trésors de papier. La rentrée littéraire marque la fin de l'été et pour se distraire des mauvaises nouvelles sur le virus (qui fait aussi sa mauvaise rentrée), rien ne vaut une visite en librairie.
des critiques de livres, des romans, des moments de lectures, des idées de lecture, lecture-partage, lecture-rencontre, lectures
jeudi 20 août 2020
mardi 18 août 2020
Mona Ozouf
Agrégée de philosophie, historienne de la Révolution, de l'école, spécialiste de Henry James et de George Eliot, Mona Ozouf a souvent rencontré Alain Finkielkraut dans son émission de France Culture, "Répliques". Leurs discussions sont donc retranscrites dans cet ouvrage, "Pour rendre la vie plus légère : les livres, les femmes, les manières", publié chez Stock. Pour tous ceux qui sont allergiques à notre "ronchon" national, nostalgique de la France d'avant, du respect et de l'autorité, il n'est pas gênant de le contourner et de sauter ses interventions. Pour ma part, je comprends bien son "hébétude" d'homme dépassé par l'ultra changement provoqué par internet et par les médias. Son monde des belles manières a disparu et la culture littéraire bat de l'aile chez les jeunes générations... D'autant plus que le philosophe trop décrié n'est pas le seul à dialoguer avec Mona Ozouf. L'historienne raconte dans la préface son amour total des livres dans son enfance et dans sa jeunesse : "Ce que nous apprenions aussi, c'est que les grandes œuvres parlent de nous. En déchiffrant les vies de papier, nous comprenons mieux les nôtres, nous les rendons à de plus justes proportions". Sa gratitude envers la littérature se manifeste par ses études approfondies sur Henry James et sur George Eliot. Son dialogue avec Pierre Manent pose la question du pouvoir du roman. Diane de Margerie évoque avec bonheur l'univers énigmatique et fascinant d'Henry James. Geneviève Brisac revient sur son obsession, ô combien, sympathique de l'écriture féminine (un des chapitres qui m'a beaucoup intéressée). Certains chapitres reviennent sur la Révolution française. Mais, toutes les lignes de cet ouvrage stimulent la passion des livres, des rencontres avec des écrivains. Le lecteur(trice) croise avec plaisir Jane Austen, Germaine de Staël, George Sand, Jean-Jacques Rousseau et d'autres acteurs essentiels de la planète Littérature. Mona Ozouf rappelle dans ces entretiens : "Pourquoi la littérature ? Parce que la littérature nous pourvoit de dons que nous n'avons pas. Elle nous pourvoit immédiatement de l'ubiquité. Grâce à la littérature, nous vivons dans des pays, des villes où nous n'avons jamais posé le pied. Grâce à la littérature, nous pouvons reculer vers des époques révolues. Il y a une sorte d'immense liberté que donne la pratique des livres, et que nous n'avons pas. La démultiplication de l'existence dans la littérature est une chance précieuse". Le titre du livre, "Pour rendre la vie plus légère", revient aussi sur la galanterie française, sur la civilité, sur les femmes qui, selon Mona Ozouf, rendent la vie plus douce. Marguerite Yourcenar a écrit que "ses premières patries ont été les livres" et l'historienne aurait pu énoncer cette belle citation. Son parcours intellectuel de la Révolution française à ses "belles échappées en littérature" m'a donné envie de lire son autobiographie, "Composition française" et de redécouvrir Henry James et George Eliot. Une femme d'une discrétion élégante et d'un esprit éclairé, mesuré et délicieusement français pour faire plaisir à Alain Finkielkraut !
lundi 17 août 2020
"Colline"
J'ai préparé une petite escapade du 7 septembre au 12 en remplacement des vols annulés pour la Sicile de l'Est. Je devais revisiter Catane, Syracuse, Noto, Raguse et d'autres sites dans cette région qui est restée authentique malgré le tourisme de masse. Ce parcours en Sicile me faisait rêver depuis le mois de janvier et il faut bien accepter ces perturbations dans le ciel européen. Je reprogrammerai cette expédition dès l'année prochaine car Syracuse que j'ai vue dans les années 2000 m'attire toujours autant, surtout son passé archéologique. L'âme déçue par l'annulation de mon vol, j'ai donc décidé de partir en France, le seul endroit où on nous demande d'aller pour aider les hôtels et d'autres structures. La France devient donc le nouveau terrain de jeu et au moins, on ne nous mettra pas en quarantaine à notre retour. Je descends en voiture vers le Sud pour revoir Vaison la Romaine, le Luberon, Aix en Provence et Manosque. Les paysages et les villages du Luberon vont certainement me séduire car j'ai déjà parcouru ce pays à plusieurs reprises. J'avais envie de connaître la librairie Le Bleuet à Banon avec son million de livres et dont la réputation n'est plus à faire. Et je vais enfin visiter la maison de Jean Giono, Le Paraïs, située sur les flancs du Mont d'Or dans la montée des Vraies Richesses. Jean Giono, sa femme et ses deux filles y ont vécu pendant 40 ans et elle est devenue un centre culturel consacré à l'écrivain. Pour préparer mon voyage intramuros, j'ai relu "Colline", un des premiers romans de l'auteur, paru en 1929. Dans ce hameau de Provence, Les Bastides Blanches, vivent une douzaine de personnes dans quatre maisons autour d'une fontaine. Un sanglier traverse la petite place et s'échappe malgré qu'il soit chassé. Plus tard, les habitants sont frappés par des malheurs : la fontaine se tarit, une petite fille tombe malade, un incendie menace le village, un ancien se meurt. Ce vieil homme, Janet, "déparle", devient délirant et sa folie est interprétée comme un mauvais présage. Avant que les habitants ne commettent l'irréparable, Janet meurt naturellement. Le sanglier revient et cette fois-ci, il est abattu. La colline, la nature, la Terre, se vengent des méfaits humains et une atmosphère de réalisme merveilleux règne dans le roman. Jean Giono utilise le langage parlé, vivant, coloré et magnifié par l'écriture poétique quasi surréaliste de l'auteur, un grand maître des mots et des images. Je n'avais pas lu "Colline" depuis très, très longtemps et j'avoue que je l'ai redécouvert différemment. J'ai remarqué le style incroyablement malaxé comme une pâte à pain, la frugalité rustique du monde paysan, l'hommage à la nature, aux paysages, à ses forces occultes comme à ses bienfaits enchanteurs. Un classique à lire, une plongée dans un univers homérique. Je ne peux pas résister à citer Giono : "Il a peur. Il n'a plus la certitude qu'on va gagner, dans cette lutte contre la méchanceté des collines. Le doute est en lui, tout barbelé comme un chardon". ¨Plus loin : "Un silence où ronfle un flot de vent alourdi d'essences violentes". Une plume inimitable, la marque d'un grand écrivain !
vendredi 14 août 2020
"Une, deux, trois"
Avec ce nouveau titre, "Un, deux, trois", publié dans la collection de la Série noire de Gallimard, Dror Mishani abandonne son inspecteur habituel, Avraham Avraham, pour écrire un thriller psychologique détonant. L'écrivain israélien, professeur à Tel Aviv, raconte une histoire contemporaine à trois récits successifs, teintée de critique sociale et morale. Le personnage principal du roman s'appelle Guil, avocat d'affaires, et cultive le mensonge avec un art raffiné. Cet homme séduit une première femme, Orna, professeur en instance de divorce. Son mariage a sombré dans l'amertume et elle craint que son mari ne lui enlève son fils. Mère aimante, trop aimante peut-être, elle couve son petit garçon en le sommant de devenir sa seule raison de vivre. Elle lui cache sa nouvelle liaison avec cet homme si gentil à ses yeux qu'elle a rencontré sur un site de rencontre. Il la console de son abandon récent et lui avoue qu'il est en instance de divorce. Il l'invite dans une escapade à Bucarest et elle accepte de partir car son garçon passe des vacances avec son père et avec sa nouvelle famille. Le petit garçon ne reverra plus sa mère. Guil va la tuer en simulant un suicide. La deuxième victime s'appelle Emilia, réfugiée de Lettonie, parlant à peine l'hébreu. Elle travaille dans une maison de retraite et s'occupe du père de Guil. Cette pauvre femme, solitaire et mystique, accepte d'être aidée par l'avocat, sollicité par sa mère. Emilia tombe dans le piège en acceptant de faire des ménages chez lui. Et de deux ! Ce meurtrier dissimulateur et dangereux poursuit sa course folle avec la troisième victime, Ella, une femme mariée qu'il rencontre dans un bar tous les matins. Il procède de la même manière en choisissant des femmes faibles, meurtries par la vie et à la recherche d'un homme compatissant. Je préfère ne pas dévoiler l'issue de cette troisième étape dans le roman. La police commence à s'intéresser à Orna, puis à Emilia. Ce roman maintient le suspense jusqu'au bout et multiplie l'attente d'une arrestation en se mettant dans la peau des trois femmes. De facture classique, ce roman policier se lit avec un grand plaisir. Dror Mishani, analyste délicat de l'âme humaine, introduit des éléments sociétaux : affairisme de Guil, situation des immigrés, familles au bord de la crise de nerfs, solitudes et isolements. Selon l'auteur, la société israélienne semble bien traverser une crise morale et politique. Le conte de Barbe-Bleue est réinventé sous le ciel d'Israël. Un très bon policier atypique et pour ma part, j'ai songé à ces écrivains percutants dans ce genre comme Henning Mankell en Suède...
jeudi 13 août 2020
"Par ici, la sortie"
Au moment où j'écris ce billet, les informations rappellent à longueur d'antenne le danger potentiel du virus, toujours vivant, sans cesse s'infiltrant dans la société où une certaine partie de la population enfreint les règles des gestes barrières. Cette pandémie mondiale s'est installée pour longtemps et il faut donc vivre avec, que l'on soit réfractaire à toutes limitations de nos libertés ou que l'on soit d'une obéissance sans faille. Depuis le mois de mars, notre vie quotidienne s'est vue chamboulée par le port du masque dans les lieux fermés et bientôt en plein air. J'ai remarqué la publication aux Editions du Seuil d'une revue sur la crise sanitaire, "Par ici, la sortie !", des "cahiers éphémères et irréguliers pour saisir ce qui nous arrive et imaginer les mondes de demain". Cette crise sanitaire dont l'issue ne se dessine pas encore pose des questions que certains intervenants de la revue tentent d'apporter des réponses. Le monde d'avant et le monde d'après, ces deux injonctions forment la matrice des textes. Le tsunami du Covid-19 a fragilisé le monde du travail, du sport, de l'art, du tourisme. Le gouvernement annonce des centaines de milliers de chômeurs, des faillites d'entreprises, etc. Cet événement sans précédent bouscule nos certitudes et chacun d'entre nous se demande si le monde d'après sera meilleur que celui d'avant. Quand on voit ce qui s'est passé à Beyrouth, le doute s'installe et le système de l'entropie (le désordre perpétuel) semble pérenne. Hugues Jallon, signataire de la préface, écrit : "Cette crise bouleverse les cadres de pensée et d'interprétations, elle met à l'épreuve bien des certitudes et des convictions, ce qui imposait d'ouvrir un espace original de dialogue, où trouvent à s'exprimer des sensibilités intellectuelles diverses, où peuvent s'ordonner la confrontation des points de vue, les divergences de fond, les incertitudes et les interrogations". Je citerai quelques articles intéressants signés par des personnalités éclairées : Eva Illouz, Manuel Vilas, Patrick Boucheron, Lydia Flem, Corinne Pelluchon, Michelle Perrot, Geneviève Fraisse, et tant d'autres intellectuels d'aujourd'hui. La lecture des revues est "picorante" : je lis un article au gré de mon humeur. J'ai apprécié le point de vue de Manuel Vilas sur le virus et le confinement : "Je consulte mon agenda et découvre qu'aujourd'hui, j'aurais dû être à Mexico. Comme mon agenda est irréel ! On dirait celui d'un homme ayant vécu au XIXe siècle". Cette simple phrase d'écrivain raconte toutes nos déconvenues lors de cette crise : j'ai rayé dans mon propre planning, un certain nombre d'escapades prévues pour le printemps : adieu Rome et la Sicile car les vols ont été annulés ! Je pars dans trois semaines dans le Luberon (la France en voiture) que je n'ai pas vu depuis très longtemps et je verrai Paris en fin septembre en TGV au lieu du mois de mai si le virus s'évapore par miracle...
lundi 10 août 2020
"L'Ignorance"
L'été, je privilégie les grands écrivains contemporains. Les nouveautés de septembre représentent une tentation irrésistible car j'aime découvrir les romans et les récits qui évoquent notre temps actuel et je sais déjà qu'à partir de fin août, beaucoup de titres vont se bousculer sur les tables des librairies. Quel classique lire cet été ? J'ai appris récemment que Milan Kundera avait offert ses archives à la Bibliothèque de Moravie, située à Brno, la ville où il est né. Au même moment, un biographe tchèque a attaqué cette icône de la littérature mondiale sur plusieurs zones d'ombre de sa vie avant son exil en France en 1975. Pierre Assouline dans son blog, "La République des Livres", analyse le malaise "Kundera" et prend sa défense en décrivant avec une grande précision tous les apports de l'œuvre kundérienne. Cet article, intitulé "Œuvre et vies de Milan Kundera", explique la dimension universelle de sa littérature. Il est arrivé la même injustice à Julia Kristeva, qui était accusée d'espionnage dans sa jeunesse. La petitesse humaine n'a pas de frontières. J'ai donc relu un des romans les plus emblématiques de Milan Kundera, publié en 2003, "L'Ignorance". Ce texte traite de deux Tchèques, Irena et Josef. Ils ont quitté leur pays en 1968 après le Printemps de Prague et vingt ans plus tard, ils reviennent dans leur Ithaque. Irena, veuve et remariée à un Suédois, effectue ce retour à contrecœur. Là, elle retrouve Josef, un homme qui avait tenté de la séduire alors qu'elle vivait en Tchécoslovaquie. Josef a choisi le Danemark comme terre d'accueil. Irena retrouve ses anciennes amies lors d'une soirée et organise une dégustation de vins français. Elle aimerait raconter sa vie d'exilée en France mais elle comprend vite qu'elle n'intéresse personne. En plus, ses amies préfèrent la bière. En vantant le vin, elle se situe comme une étrangère et aux yeux de ces femmes, elle a définitivement perdu son identité première. Josef vit la même expérience avec son frère et sa belle-sœur qu'il ne reconnaît plus. Ces scènes de retrouvailles explicitent le thème majeur du livre : la nostalgie. Peut-on rentrer dans un pays que l'on a fui ? Non, semble dire l'écrivain. Il cite Homère et Ulysse : "Le gigantesque balai invisible qui transforme, défigure, efface des paysages est au travail depuis des millénaires, mais ses mouvements jadis lents, à peine perceptibles, se sont tellement accélérés que je me demande : l'Odyssée aujourd'hui serait-elle concevable ? L'épopée du retour appartient-elle encore à notre époque ?". L'écrivain revient sur son expérience de la chute du communisme en utilisant Irena et Josef, ses doubles romanesques. Plus rien ne retient Irena qui propose à Josef de partir vers un ailleurs inconnu mais celui-ci préfère rejoindre le Danemark. L'illusion d'un retour édénique s'avère une expérience amère et Milan Kundera rappelle qu'il est impossible de refaire sa vie dans une Tchéquie méconnaissable. Prague devient aussi le troisième personnage du roman avec sa masse de touristes, son mercantilisme capitaliste et sa perte d'authenticité. Le passage sur la récupération "kafkakienne" mérite le détour. La nostalgie (du grec ancien nostos et algos) signifie la souffrance du retour. Ce sentiment peut se ressentir pour sa terre natale, un amour ancien, un enfant perdu, etc. Lire et relire Milan Kundera procurent un bonheur de lecture sans cesse renouvelé. Un écrivain français incontournable !