mardi 7 juillet 2020

"Heureuse fin"

Ce roman ambitieux d'Isaac Rosa, "Heureuse fin", publié chez Christian Bourgois, pose la question de l'amour dans la société contemporaine. Antonio, le narrateur, et sa femme, Angela, évoquent à tour de rôle leur histoire d'amour, une belle histoire qui pourtant se termine par un divorce. Les premiers mots résument la situation : "Nous, nous allions vieillir ensemble". Mais, ce projet tombe à l'eau après treize ans de mariage et la naissance de deux petites filles. Le narrateur se retrouve dans l'appartement vidé de ces années de souvenirs où les objets se sont accumulés : "Dans toutes les pièces, j'identifie taches, traits de crayon-feutre d'enfant, rayures sur les lames du parquet, traces noirâtres autour des interrupteurs, une poignée cassée à coups de marteau pour ouvrir une porte bloquée". Ces "marques de vie" affligent Antonio qui ressent une nostalgie d'avoir perdu cet espace-temps amoureux et familial. Chaque protagoniste de l'histoire se relaie pour dévoiler leur propre vérité sur leur première rencontre, leur mariage, les enfants et leur vie professionnelle. Antonio se bat dans son travail de journaliste et ses revenus n'atteignent pas ses espérances. Ces inventaires de regrets, de ressentiments, de rancœurs d'un couple en instance creusent à vif leurs relations. Quelles sont les raisons de leur échec ? Antonio et Angela donnent leur version respective et ces tentatives d'explication se heurtent à la réalité objective. Le regard acéré de l'écrivain n'épargne aucun détail, du plus cru sur le plan sexuel comme sur leur vie de parent. Le roman s'appuie sur un dispositif romanesque très habile et décrit l'entropie au sein d'un couple : l'usure du désir, la fatigue perpétuelle pour élever les enfants, les périodes stressantes du travail, les trahisons, les désillusions. L'incompréhension s'installe entre eux et Isaac Rosa écrit : "Plus je vis avec toi, moins je te connais". Antonio a quitté sa femme quand il a rencontré une jeune femme avec qui il refait sa vie. Le texte se transforme parfois en traité d'autopsie sur le couple : "Le couple idéal n'existe pas, n'importe quelle personne dont on tombe amoureux, finira par devenir avec les ans, un mauvais choix". Ce roman psychologique, sociologique, littéraire dénonce souvent la comédie de l'amour passion, vouée à l'erreur dans un contexte où l'argent manque, où le temps doit se gérer en permanence contre soi-même. Ce roman baroque analyse avec lucidité la formation d'un couple et aussi sa démolition. Ce texte dense et construit avec originalité se lit avec intérêt malgré quelques passages trop bavards… 

vendredi 3 juillet 2020

"La vie ordinaire"

Adèle Van Reeth, l'animatrice des Chemins de la philosophie sur France Culture, se pose une question essentielle : que signifie "la vie ordinaire ? "  dans son premier essai autofictionnel, publié chez Gallimard. Comme je l'écoute souvent dans son émission culte, j'avais envie de découvrir sa personnalité au bout de sa plume. Elle déclare souvent qu'elle ressent un problème avec la vie ordinaire. Peut-on associer à cette expression courante les mots commun, banal, familier, quotidien, routinier, habituel ? En fait, les choses d'un quotidien ordinaire la rebutent, l'ennuient et on est loin de la "première gorgée de bière" de Philippe Delerm, le chantre des plaisirs minuscules. Adèle Van Reeth dénonce cet état d'esprit : "La vie ordinaire est une vie de détails, une vie vue de très près, de beaucoup trop près, ça colle, on s'englue, et on finit par ne plus bouger". Pointe déjà dans le fil du récit son "intranquillité" existentielle, "un doute indéracinable et profond, une authentique incrédulité quant aux liens entre le monde, les autres et moi". Les gestes du quotidien ne l'enchantent guère et même si ces moments de vie semblent incontournables, elle se refuse à se satisfaire du "sachet de thé qui s'égoutte sur la toile cirée ou de la ratatouille qui mijote". Ce "degré zéro de l'existence", elle veut l'exorciser, le comprendre, l'appréhender dans sa complexité : "La vie ordinaire est un voile de politesse déposé sur le gouffre pour nous aider à vivre". Un autre thème émerge de ces pages : elle raconte sa grossesse et s'adresse directement à cet enfant qui va naître en se séparant d'elle. Cette expérience à la fois commune et à la fois unique n'a jamais été pensée comme un acte philosophique car ce monde-là est majoritairement masculin. Elle évoque son compagnon, père de trois garçons, la famille recomposée, les tensions inhérentes au statut de belle-mère. Sur le plan théorique, elle s'appuie sur Emerson, un philosophe américain du XIXe prônant le pragmatisme familier loin du romantisme européen. Elle cite aussi Stanley Cavell qu'elle découvre lors de ses études universitaires à Chicago et surtout se réfère à Clément Rosset, un philosophe qu'elle apprécie beaucoup. La vie ordinaire serait donc un réel accepté, un réel unique et non double, une joie d'exister tout simplement. Mais, la pensée méandreuse de la philosophe entraîne le lecteur(trice) sur des sommets d'altitude comme sur des plaines plates, une vie prosaïque nimbée d'un ailleurs philosophique.  Ce texte parfois surprenant sur le dévoilement de sa vie privée (sa vie de famille, la mort de son père, sa jeunesse) se lit avec beaucoup d'intérêt mais peut aussi dérouter par son projet de définir la notion de "l'ordinaire", un défi pour la jeune philosophe médiatisée. 

jeudi 2 juillet 2020

"Les femmes de"

Catarina Bonvicini vient de publier son quatrième roman, "Les femmes de" chez Gallimard dans la collection "Du Monde entier". Sept femmes de 16 à 89 ans se réunissent pour le repas de Noël. Elles attendent leur Vittorio qui tarde à venir. Le repas démarre sans lui. Toutes ces femmes aiment cet homme invisible : sa mère, sa sœur, ses deux femmes (l'ancienne et l'actuelle), ses deux filles (des deux mères différentes), sa toute dernière jeune maîtresse. Un message arrive sur le portable de la grand-mère : "Excusez-moi. J'ai besoin de prendre une année sabbatique loin de mon travail et de ma vie". Sa disparition subite et brutale reste incompréhensible aux yeux de ces femmes qui l'adulent peut-être un peu trop. Les sept protagonistes se relaient pour raconter leur lien avec Vittorio. Ses deux filles très différentes règlent leurs comptes. L'une est chauffeur de taxi et vit une existence marginale. La cadette ne pense qu'à flirter avec ses copains. La sœur de Vittorio se plaint sans cesse car son mari s'est suicidé. L'ex-femme, romancière comme lui, tient un journal. C'est grâce à elle qu'il a connu le succès littéraire. La mère de Vittorio monologue à voix haute pour critiquer ses belles-filles. Elle est elle-même une architecte d'intérieur et crée des meubles très design. La jeune maîtresse se demande ce qu'elle fait dans cette réunion familiale. Elle résume la situation des conquêtes féminines de Vittorio : "Ada l'a épousé quand il n'était qu'un étudiant, Cristina le lui a volé dès qu'il est devenu célèbre et tu l'as récupéré quand il est tombé en disgrâce". Une année passe après cette soirée de Noël et revoilà notre Vittorio qui prend enfin la parole pour dévoiler sa vérité. Cette comédie bourgeoise, italienne et milanaise se lit avec un grand plaisir. L'écrivaine travaille chaque point de vue des personnages et ce roman choral donne une image ironique d'une société soumise aux clichés. Chacune d'entre elles retrouve une certaine autonomie et Vittorio va pouvoir enfin vivre librement. Je ne dévoilerai pas la raison de son escapade… Ce roman élégant, d'une italianité délicieuse, se joue de l'hypocrisie et du mensonge… Une comédie mordante à découvrir.


mercredi 1 juillet 2020

Rencontre aux Charmettes

Deux ateliers dynamisent fortement ma retraite : l'atelier Lectures, une fois par mois que j'anime avec beaucoup de plaisir et l'atelier philo, ou Partage des Idées, tous les quinze jours et animé par Agnès. Littérature et Philosophie, deux moments importants pour garder sa forme intellectuelle. A mon âge, la mémoire a besoin de stimulation et ces trois rencontres par mois se sont évanouies depuis le mois de mars à cause de cette épidémie sanitaire nous confinant dans nos domiciles respectifs. J'ai donc ressenti un plaisir certain de retrouver ce mardi 30 juin quelques "aficionados" de la philosophie aux Charmettes chez notre Jean-Jacques Rousseau savoyard. Le musée était fermé et n'ouvre qu'à partir du 1er juillet. Mais, nous avions la possibilité d'occuper un espace dans le parc, entourant la maison ancienne. Il faisait très chaud mais nous nous sommes installés sous les tilleuls pour pique-niquer. Après ces semaines de "distanciation sociale", ces retrouvailles donnaient un semblant de vie normale. Nous ne portions pas de masque mais nous avons respecté les sacro-saints gestes "barrière"... Beaucoup de participants n'étaient pas au rendez-vous car chacun(e) avait déjà pris le large, été oblige. Je tenais vraiment à revoir Agnès, Mylène et d'autres personnes du groupe. Nous avons fait le point sur la période du confinement. Comment avons-nous traversé ce tunnel temporel en restant sagement chez soi ? Les mêmes réactions que l'on entend souvent s'exprimaient : peur du virus, de la contamination, souci de soi et de sa famille, prendre l'air une fois par jour, se sentir solidaire en fabriquant des masques, lire, écrire, écouter de la musique. Geneviève, venue tout droit de Tain-L'Hermitage, nous racontait les nombreux contacts téléphoniques qu'elle recevait et elle constatait qu'à partir du 11 mai, les communications s'étaient bien calmées. Nous avons fait le bilan de l'année avec un regret concernant l'annulation des ateliers dès mars. Les thèmes abordés depuis octobre 2019 concernaient la Mort, la Phénoménologie et le Réel. Agnès devait nous parler de la démocratie qu'elle réserve pour la rentrée de septembre. Nous avons une chance inouïe de participer à cet atelier au sein de la Maison de Quartier. L'initiation au monde de la philosophie nécessite une médiation car, même si je m'intéresse depuis longtemps à cette discipline, les explications de notre professeur m'éclairent et m'influencent pour aller encore plus loin dans mes réflexions. Cette rencontre conviviale et amicale nous a permis de reprendre le fil de nos activités même si l'été les suspend pendant deux mois et demi. Les Charmettes, ce lieu champêtre, conservait sa patine ancienne du XVIIIe et je voyais le fantôme de Jean-Jacques, homme solitaire et heureux, qui herborisait, écrivait, lisait, jouait du clavecin et évidemment, aimait Madame de Warens… Et il a fini par partager notre pique-nique ! Sacré Jean-Jacques, éternel jeune homme...

lundi 29 juin 2020

Philosophie Magazine

Le mensuel, "Philosophie Magazine", daté de juillet, s'intéresse ce mois-ci au "Goût de la vie". Après la crise épidémique, voilà une bonne question à se poser. Dans le dossier principal, la revue propose une analyse très intéressante de ce sujet si ample.  Epicure définissait le bonheur comme un état "ataraxique", où l'on n'éprouve ni douleur, ni joie, un mode de vie tranquille. Mais, cet idéal ne se pratique pas facilement car, nous dit Vincent Delacroix : "Il est relativement rare que nous n'ayons réellement aucun trouble, aucune agitation en nous". Tensions, frustrations, angoisse de la maladie, maux corporels, corvées diverses entament souvent notre humeur et si on ajoute le "cours des événements du monde", le tableau semble complet. Le philosophe mentionne aussi Socrate, Diogène Laërce et termine avec Clément Rosset, l'apôtre de la joie de vivre sans raison particulière comme si l'on possédait un talent né. Un tableau récapitule tous les formes du goût de la vie : les éthiques de la joie, les hédonistes chrétiens, les éthiques du bonheur et les éthiques du plaisir. Un troisième article propose "le sel du rituel" qui "scandent et magnifient nos journées. De la tasse de café aux mots croisés, de la cigarette à la méditation, six philosophes confient leurs manies. "L'épreuve du négatif renforce-t-elle notre appétit de vivre ?" , question essentielle exposée en particulier par Dorian Astor et François Jullien. Un dernier article concerne deux personnalités atypiques, Philippe Mangeot, ex-président d'Act Up et d'Annie Le Brun qui prônent l'esprit de subversion, un art libertaire de vivre face aux lourdeurs sociales. La revue ne s'intéresse pas seulement à ce "goût de la vie", sujet ô combien passionnant. J'ai lu avec beaucoup d'intérêt l'enquête sur le quartier sensible de la Villeneuve à Grenoble, une utopie urbaine qui se délite et se défait sous les yeux impuissants de certains militants à l'origine de ce projet du "vivre ensemble"... On peut lire aussi un reportage sur les Indiens d'Amazonie, un portrait de Sartre. Le cahier central présente l'œuvre d'une écrivaine japonaise du Xe siècle, Sei Shonagon, avec ses notes de chevet. Cette revue se lit donc avec un plaisir certain, stimule notre curiosité, apporte des connaissances en philosophie et s'adapte aux lecteurs(trcies) sans adopter un langage hermétique de bon aloi qui pourrait rebuter certains lecteurs(trices). Un très bon numéro de juillet. 

vendredi 26 juin 2020

"La bibliothèque idéale existe-t-elle ?"

Télérama a mis les bibliothèques à l'honneur cette semaine. Tant mieux et je me félicite quand la presse évoque le monde merveilleux des livres. Dans l'article consacré à la bibliothèque idéale, la journaliste revient sur la Bibliothèque d'Alexandrie aux 700 000 rouleaux de papyrus envolés lors de l'incendie. "Si la bibliothèque d'Alexandrie a finalement disparu, la quête de la bibliothèque idéale, elle, est restée", rappelle Christian Jacob, auteur d'un ouvrage qui vient de paraître, "Des mondes lettrés aux lieux du savoir" aux Belles Lettres. La Bibliothèque Nationale de France possède plus de 40 millions de documents et n'arrive plus à réceptionner les nouveautés qui affluent jour après jour. Ces bibliothèques institutionnelles engrangent les connaissances humaines et sont indispensables pour notre mémoire collective. Les bibliothèques des lecteurs appartiennent à ce mythe de l'idéal et Alberto Manguel qui disposait d'un fonds de 40 000 ouvrages définit ce projet ainsi : "Il n'est rien de plus vivant, de plus libre, de plus évolutif que la bibliothèque d'un particulier. Parce qu'elle reflète son état d'esprit, par définition non figée". Des bâtiments solides aux collections numériques, le concept évolue en fonction de l'imagination humaine. William Marx se réjouit de la "survivance" de ces établissements : "Des bibliothèques de toute beauté continuent à ouvrir partout dans le monde, témoignage touchant d'une fascination, d'une nostalgie très contemporaine et qui montrent à quel point il est difficile de sortir d'un monde de livres". Télérama propose aussi sa liste des 100, liste confectionnée par l'équipe de l'hebdomadaire. J'ai remarqué déjà dans les romans contemporains l'incontournable "La peste", mais le choix devient plus éclectique avec un Ernaux, "Mémoire de fille", un Gracq, "Le Balcon en forêt", un Duras, "Le ravissement de LoL V. Stein", un Houellebecq, "La possibilité d'une île", Charlotte Delbo, "Aucun de nous ne reviendra". Cette liste me semble vraiment intéressante et plus originale que beaucoup d'autres que l'on peut trouver dans la presse. J'ai relu récemment Gracq et Camus, Delbo et Ernaux… Belles coïncidences. Je vais donc relire Duras, et surtout me replonger dans l'univers de Houellebecq… L'été a toujours été pour moi un temps de lectures et de relectures. Suivons les conseils avisés de Télérama !

jeudi 25 juin 2020

"Berta Isla"

Javier Marias, écrivain espagnol, né en 1951, est une des figures majeures de la littérature européenne. Son roman, "Berta Isla", publié dans la prestigieuse collection "Du Monde entier" chez Gallimard, se lit comme une enquête d'une ambiguïté toute borgésienne. Les deux personnages principaux s'appellent Berta, une jeune Madrilène, et Tomas Nevinson, hispano-britannique. Quand ils se rencontrent, ils poursuivent des études supérieurs à Madrid. Leurs destins semblent tout tracés : un mariage, de belles situations, des enfants… Mais, il suffit à Tomas de partir à Londres pour changer la trajectoire de sa vie. Ils s'étaient tous les deux permis quelques infidélités dans ces années post-franquistes et Tomas entretient une relation amoureuse avec une employée de librairie à Oxford. Berta, de son côté, rencontre un homme alors qu'elle s'était écorchée le genou. Tomas, un matin, alors qu'il sortait de l'appartement de sa maîtresse, voit un homme monter chez elle. Plus tard, il apprend que la jeune fille est assassinée. Sa présence à quelques heures de cet événement le désigne comme le meurtrier potentiel. Un de ses professeurs, qui a détecté des talents inouïs sur l'apprentissage des langues, lui conseille de régler au plus vite ce problème délicat. Un officier du Foreign office lui rend visite et il finit par accepter de collaborer avec lui pour échapper à l'interrogatoire d'un policier. La vie de Tomas bascule après cette décision fatale. Son destin est scellé : il devra cacher à tout son entourage qu'il est devenu espion. Il retourne à Madrid et retrouve son grand et son premier amour, Berta. Ils se marient, ont deux enfants et leur couple fonctionne bien malgré les absences répétées de Tomas, de plus en plus longues. Il raconte qu'il travaille au Ministère des Affaires étrangères comme diplomate. Or, un jour, Tomas disparaît sans donner des nouvelles. Commence alors pour Berta une attente sans fin, une attente angoissante : est-il mort ? Vivant ? A-t-il refait sa vie ? Toutes ces questions restent sans réponse… Javier Marias donne la parole à une femme abandonnée, éperdument éprise de son mari. Qui est vraiment Tomas ? Comment aimer un homme qui vous échappe ? Tomas, dans son rôle d'espion, est condamné au silence, à la dissimulation, au simulacre. Il devient lui-même un personnage fictif sans réalité, sans ancrage au service de l'Histoire. Berta se pose mille questions sur ses missions. La fin de l'intrigue dévoilera le passé de Tomas. Très bien traduit par Marie-Odile Fortier-Masek, ce livre se lit comme un roman policier mais étoffé par les thèmes de l'identité faussée, de la vérité cachée, de l'illusion. Berta, une Pénélope des temps modernes, se bat pour ses enfants, n'oublie jamais son mari, même si elle essaie de refaire sa vie. Un roman symphonique, ample et ambitieux…