Cela fait longtemps que je lis Anna Enquist, une écrivaine majeure de la littérature néerlandaise. Son œuvre romanesque démarre en 1999 avec "Le chef d'œuvre", se poursuit tous les trois ans avec "Le secret", "Les porteurs de glace" jusqu'aux "Endormeurs", publié en 2014. Dès que l'on ouvre la première page d'un "Enquist", on le lit jusqu'à la dernière tellement elle enveloppe son lecteur(trice) avec une musique troublante, liée à la texture du récit et aux thèmes qu'elle orchestre avec une maestria d'une finesse inouïe. Comme l'auteur est aussi une pianiste concertiste, la musique tient le rôle principal dans ses livres, surtout dans son dernier au titre significatif, "Quatuor". L'action se déroule à Amsterdam, de nos jours. Un groupe d'amis forme un quatuor d'amateurs et se retrouve régulièrement pour interpréter un quatuor de Mozart. Leurs relations en dehors de ces rencontres musicales sont tissées d'amitié et s'entremêlent, se heurtent parfois. Caroline, violoncelliste, travaille en tant que médecin. Jochem, son mari, l'alto du groupe, est luthier. Heleen, deuxième violon, assiste Caroline comme infirmière et Hugo, premier violon, dirige un centre culturel. Les membres du quatuor traversent tous une crise particulière : le couple Caroline-Jochem a perdu leurs deux garçons dans un accident de la route, Hugo se débat dans un conflit avec la mairie moins encline à financer la culture. Heleen s'investit dans un échange de lettres avec un prisonnier. Un cinquième personnage, Reiner, un musicien âgé et solitaire, se débat dans les difficultés provoquées par la maladie. Le défi de l'auteur consiste à mettre en scène et en musique ces adultes bousculés par leurs chagrins, leurs doutes et leurs peurs devant un monde inhospitalier et inquiétant. L'irruption violente d'un criminel en cavale au sein de leur quatuor en pleine répétition symbolise pour Anna Enquist la menace d'une société malade et ayant perdu ses repères. La musique classique n'intéresse plus personne, la culture aussi et les Chinois achètent les bâtiments historiques... Anna Enquist, avec un doigté de pianiste, évoque les changements sociétaux que tous les pays européens subissent. Ce roman passionnant se lit d'une traite et, pour ma part, j'ai vraiment apprécié me retrouver à Amsterdam, une ville extraordinaire, écouter même en mots les quatuors de Mozart et de Schubert, accompagner des personnages fragiles et courageux. Lire Anne Enquist réconcilie tous ses lecteurs(trices) avec la littérature, la bonne, la très bonne littérature.
des critiques de livres, des romans, des moments de lectures, des idées de lecture, lecture-partage, lecture-rencontre, lectures
vendredi 19 février 2016
jeudi 18 février 2016
"Lire, vivre et rêver"
Quand j'ai remarqué l'ouvrage avec ce titre-programme, "Lire, vivre et rêver" sur une table de la librairie Garin, je n'ai pas hésité une seconde à l'acquérir en lisant l'annonce suivante : "Vingt et un écrivains racontent avec passion et humour les livres et les librairies qui ont changé leur vie...". Le compilateur du recueil, Alexandre Fillon, a donc convié Olivier Adam, Anne-Marie Garat, Dominique Barbéris, Jean-Philippe Blondel, Nina Bouraoui, Pierrette Fleuriaux pour ne citer que les plus connus. Ce regard d'écrivains sur les librairies, lieux indispensables pour la diffusion des livres (de leurs livres aussi), ne pouvait que me ravir. Je suis persuadée que l'on devient écrivain en labourant les terres de mots des confrères passés et présents. Un écrivain égale un lecteur, un immense lecteur. Je n'imagine pas des écrivains spontanés, hors sol littéraire et n'ayant aucune connaissance des écrits antérieurs. Je crois à la passation des héritages culturels et ce fil tendu ou ce bâton de relais se transmet de génération à génération pour aimer les livres et la littérature. J'ai retrouvé dans ces textes des librairies que j'ai fréquentées à Paris et en région qui ont malheureusement disparus comme la Hune à Saint Germain des Prés. J'ai reconnu des habitudes qu'ont certains auteurs considérant ces lieux comme des résidences secondaires dans leur ville ou qui les cherchent dès qu'ils arrivent dans une ville étrangère. Dans mes escapades européennes, j'ai dans mon programme, la visite des librairies les plus originales, aussi bien les librairies anciennes que les modernes. En lisant cet ouvrage, je découvrais que les amoureux des librairies vivent des expériences communes, liées à l'accueil des libraires, à leur culture évidente et originale. Certains constatent avec regret la fermeture de ces lieux fragiles. Et l'ouvrage évoque un grand nombre de librairies de province. J'ai été moi-même libraire à Bayonne dans les années 70 et ce métier m'a passionnée. Hélas, les impératifs économiques (c'était le temps du prix libre du livre) ont pesé dans ma décision de fermer mon échoppe de livres (nouveautés et d'occasion) pour devenir plus tard bibliothécaire. Les écrivains racontent aussi leurs premiers pas dans l'approche des librairies, matrices de leur imagination pour créer leurs œuvres. Nina Bouraoui écrit : "Les livres forment des ponts entre ceux qui les défendent et ceux qui les écrivent. Des ponts qu'aucune dynamique ne pourra faire tomber. Des ponts qui lient deux rives différentes, jamais opposés." Je ne peux pas passer une semaine sans aller faire un tour en librairie, une balade tout aussi bénéfique que celles que je fais au bord du lac...
mardi 16 février 2016
"Le Tabac Tresniek"
Ecrivain autrichien, Robert Seethaler vit à Berlin et son roman, "Le Tabac Tresniek" n'a pas obtenu de prix (quel dommage...) car il aurait mérité le prix Médicis étranger. Franz, le personnage principal, vit avec sa mère dans la Haute-Autriche et celle-ci le recommande auprès d'un ancien ami, le buraliste Otto Tresniek, à Vienne. Le jeune homme se fait recruter par le buraliste et commence pour lui son éducation sentimentale et politique. Il rencontre une jeune femme polonaise, Anezka, danseuse de cabaret qui l'initie à l'amour. Mais, elle ne donne pas suite à cette liaison éphémère. Franz, déçu et perturbé, ne comprend pas les femmes et demande conseil à l'un des clients de l'échoppe. Ce client particulier n'est autre que l'immense Sigmund Freud, un grand amateur de cigares, que le jeune homme veut consulter pour qu'il comprenne le mystère féminin. Leur complicité les aide à supporter l'ambiance lourde et terrible de la montée du nazisme dans une ville pourtant célèbre pour sa culture, sa musique, sa littérature. Le jeune Franz assiste à l'arrestation de son employeur car celui-ci a le courage de refuser le tri des clients : il veut vendre sa presse et son tabac aux Juifs comme aux autres. Le jeune homme gère le magasin mais son monde s'effondre quand il apprend l'exil de Freud à Londres en 1938 avec sa famille. Le psychanalyste observe avec désespoir la diffusion pestilentielle du national-socialisme. Dans la revue Lire, le roman est recommandé : "A ces événements tragiques et déjà beaucoup chroniqués, l'écrivain ajoute une touche de poésie, et même un soupçon d'humour, cette politesse du désespoir qu'il saupoudre avec tact." Ce roman vient de sortir en Folio, il faut vite l'acquérir...
lundi 15 février 2016
Rubrique cinéma
Le film d'Anne Fontaine, "Les Innocentes" nous plonge dans la Pologne de 1945. Une jeune femme médecin, Mathilde Beaulieu, travaille à la Croix Rouge et elle est chargée de soigner les soldats français avant de les rapatrier. Un soir, elle remarque la présence d'une religieuse polonaise qui lui demande une aide urgente pour une de ses consœurs. Mathilde accepte de l'accompagner pour rejoindre le couvent où vivent cloitrées une cinquantaine de Bénédictines. La jeune médecin découvre avec effroi que quelques sœurs attendent un bébé. Elle va nouer des relations avec ces femmes en détresse qui ont subi des viols quand des soldats russes ont envahi le couvent. Ces religieuses ont un rapport interdit à leur corps et en particulier à leur grossesse qu'elles vivent avec horreur. Mathilde va peu à peu construire un rapport amical avec l'une d'entre elles qui soutient ses sœurs. Mathilde n'est pas croyante et ne comprend rien à cette vocation religieuse exclusive. Mais, elle se porte au secours de ces femmes avec un dévouement et une solidarité sans faille. La vie de ces Bénédictines est relatée avec une austérité et une simplicité liées à leur mode de vie extrêmement dur et quasiment inhumain. Les bébés sont tout de suite placés dans des familles d'adoption, leurs mères biologiques n'ayant aucun droit et aucune chance de les garder. Mais, Mathilde perturbe ce fonctionnement de la règle stricte. La mère abbesse, au cœur d'acier, nie la situation et emporte un bébé pour le laisser mourir au pied d'un arbre, geste fou du rejet total de la vie. Mathilde et une sœur organisent les accouchements successifs en secret pour que le scandale n'éclate pas. Ce film retrace avec une justesse incroyable le mode de vie des Bénédictines entre les chants grégoriens, les repas, les soirées entre elles. Lou de Laâge, actrice émouvante et attachante, joue le rôle du médecin. Son charme fou donne au film une lumière chaleureuse, soutenue par une musique envoûtante. Il faut découvrir "Les Innocentes" pour son sujet pourtant difficile, ses paysages de neige, la souffrance de ces femmes violées et la présence généreuse de la jeune femme médecin. Un beau film sur la solidarité féminine.
jeudi 11 février 2016
Poésie/Gallimard, 50 ans d'âge
Ils sont nombreux les lecteurs(trices) qui ont ouvert avec gourmandise un fascicule de cette collection fêtant son cinquantenaire en 2016. Ces ouvrages en poche ressemblent à un Poche, un Folio, un 10/18 ou un Points/Seuil. Mais, son format rectangulaire, sa couverture blanche d'une sobriété élégante, son papier de qualité et la photo du poète sur la couverture en bande-annonce le distinguent de toutes les collections de poche. D'un coût modique (à partir de 9 euros), ils forment sur une étagère un ensemble d'une présence rassurante. Née en 1966 sous l'égide de Claude Gallimard, la collection a réuni les poètes français classiques de Villon à Aragon (le record de vente pour Apollinaire, vendu à plus de deux millions d'exemplaires). Viennent ensuite Baudelaire, Eluard, Rimbaud et Francis Ponge et tous les ans, plus de 350 000 exemplaires rejoignent les tables de chevet des lycéens et des amoureux de poésie. Encore des chiffres pour compléter mon portrait de la collection : 503 titres disponibles en librairie et 249 auteurs. André Velter, poète et homme de radio, dirige la collection et lui a donné une dimension internationale en proposant une quarantaine d'édition bilingue. Dante, Lorca, Neruda, Sappho, Rilke, Pasolini sont ainsi proposés dans leur langue originelle. Ces plaquettes de poésie m'accompagnent depuis longtemps et quand j'étais libraire, je me souviens d'un jeune lycéen qui m'avait dérobé un exemplaire de la collection. J'avais fermé les yeux, me réjouissant qu'il emporte dans son sac, ce trésor de mots. A chaque création de bibliothèque, je me devais de rassembler une bonne centaine de titres pour le secteur poésie. C'est réjouissant de vérifier que certaines références culturelles perdurent dans le temps et je remercie la maison d'édition Gallimard de diffuser la poésie classique, les contemporains français et étrangers, les anthologies variées (Oulipo, les Haïkus, les poésies nationales, des siècles passés, etc.). Je livre quelques noms de poètes que je feuillette régulièrement : Georges Perros, Pierre Reverdy, Pessoa, Ponge, Guillevic, Lorca, et bien d'autres. Je m'efface devant cet phrase de Pierre Reverdy : "La poésie semble donc bien devoir rester le seul point de hauteur d'où il puisse encore, et pour la suprême consolation de ses misères, contempler un horizon plus clair, plus ouvert qui lui permette de ne pas complètement désespérer. Jusqu'à nouvel ordre (...), c'est dans ce mot qu'il faut aller chercher le sens que comportait autrefois celui de liberté".
mardi 9 février 2016
"Les Portes de Fer"
J'ai déjà évoqué cet écrivain danois dans le cadre de l'atelier de lectures de janvier. Son avant-dernier roman, "Les Complémentaires", avait été apprécié par l'ensemble des lectrices de l'atelier. J'ai tout de suite acheté en librairie son tout dernier livre, "Les Portes de Fer", publié chez Gallimard. J'ai retrouvé le même état d'esprit dans ce texte attachant. Jens Christian Grondahl nous brosse le portrait d'un homme dans trois moments de sa vie : sa jeunesse, sa vie d'adulte et sa maturité. Le narrateur revient sur ses jeunes années, sa découverte de la littérature allemande (Thomas Mann en particulier), son engagement communiste. Il doit aussi assumer une vie de famille avec une mère souffrant du cancer, un père débordé et une sœur accaparée par son couple. Il part à Berlin rejoindre la fille de son professeur de lettres et découvre la sensualité. Mais cet amour de jeunesse va s'éteindre brutalement, et il entreprend sa période d'homme adulte, devenu père de famille et professeur de lycée. Lors de la quarantaine, il finira par divorcer et vivra un célibat volontaire. Il semble que ce volet "famille" se referme et le narrateur choisit sa solitude sans éprouver de regret. Intervient dans le roman la période "serbe" comme un thème central car il accueille chez lui un étudiant immigré des Balkans qui lui présente sa mère dont il tombe amoureux. Mais, cet intermède fera long feu. Ensuite, la soixantaine le libère des obligations sociales et professionnelles. Il s'est éloigné de son père, de sa fille, de son ex-femme. Il part à Rome et décrit son séjour solitaire. Il rencontre une jeune photographe danoise qui va peut-être lui redonner le goût de vivre. Ce livre offre une musique "grondahlienne" où on entend murmurer les confidences de l'écrivain sur l'amour, le couple, la famille, la société. Le sentiment de solitude domine le texte et malgré les amours et les relations, le narrateur vit une sorte d'exil intérieur, une difficulté de vivre que l'on retrouve dans toute son œuvre. L'année commence bien avec Jens Christian Grondahl, un grand écrivain contemporain venu de Copenhague...
lundi 8 février 2016
Rubrique presse
J'ai toujours pratiqué la lecture de mensuels littéraires et de temps en temps, j'ai envie d'en parler. En ce début d'année, le Magazine littéraire, nouvelle formule, propose un grand entretien sur la littérature contre le Mal, avec un dialogue entre Mathias Enard et Kamel Daoud. La revue est devenue beaucoup plus éclectique et dans son sommaire, j'ai enfin compris sa composition : des articles sur l'esprit du temps, un grand entretien, un portrait (Olivier Adam), des critiques fiction et non-fiction. Les romans commentés dans la revue parviennent à se distinguer dans la masse des écrits publiés car une critique parue dans ce magazine relève déjà d'une distinction équivalente à un prix... Le dossier du mois de février propose "l'art de la ponctuation : un point, c'est tout". Hélène Cixous, Gérard Genette, Michel Deguy, et d'autres évoquent cet art si complexe de la place des virgules, des points-virgules, des deux points dans une phrase... On a repéré dans un texte de Proust 10 points-virgules, 119 virgules, 8 parenthèses, 1 point. Ce numéro, malgré la technicité du dossier, traite d'un sujet original et comme on parle de réforme de l'orthographe, et que l'on va perdre l'accent circonflexe sur certains mots, la ponctuation sera-t-elle mise en question car trop compliquée ? La deuxième revue, Lire, pose la question essentielle : "Pourquoi lire, délivre : la lecture contre l'ignorance, l'écriture contre la terreur." J'ai lu avec plaisir, dans ce numéro, des portraits d'une bibliothécaire de prison, d'une animatrice d'un club de lecture, d'une professeur de français, d'un libraire itinérant des Ardennes. En plus des critiques des nouveautés, de nombreuses informations sur le monde des livres, j'ai remarqué un entretien très intéressant d'Yves Coppens qui parle de son dernier livre sur la Préhistoire, "Des pastilles de préhistoire, le Présent du passé". La troisième revue de littérature, Transfuge, met à l'honneur Edouard Louis avec son "Histoire de la violence", un coup d'essai en coup de maître d'après la revue. Cette revue plus spécialisée dans la littérature étrangère et le cinéma tient une place particulière dans le milieu culturel plus branché, plus citadin et international. Lire des romans et des essais passe en amont par la découverte de ces livres dans la presse spécialisée...
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