Erri de Luca n'est pas seulement un grand, un immense écrivain. Il possède à mes yeux un don fascinant, celui de conteur pour adultes. Je ne suis pas attirée par les contes, ce qui pourrait passer pour un manque de sensibilité naïve ou pour une perte de fraîcheur enfantine. Mais, lui, cet écrivain italien me touche particulièrement... J'ai vécu cette adhésion immédiate en découvrant son dernier ouvrage, "Histoire d'Irène", publié chez Gallimard en 2015. Je cite la première phrase : "Irène a des yeux ronds de poisson, d'oiseau, de mammifère. Pas une trace de pli, même dans le sourire. Elle est orpheline, elle a quatorze ans et va bientôt accoucher." Erri de Luca présente la jeune fille avec une économie de mots et utilise l'image pour frapper l'imagination des lecteurs(trices). Irène vit sur une île grecque et passe ses nuits à nager avec les dauphins... La Méditerranée, du côté de la Grèce, a toujours donné naissance aux légendes, aux mythes et aux contes. Irène rime avec sirène, évidemment. Elle fuit les humains et rejoint les dauphins pour les défendre, les libérer des filets, les suivre dans leurs courses folles. Cette fille-poisson a choisi le camp de la nature, de l'innocence animale, minérale, végétale. Erri de Luca intervient dans le récit-conte en évoquant son métier : "J'ouvre ma valise de commis-voyageur, je me mets à brailler mes drôles de titres dont personne ne se souvient et qui attirent l'attention l'espace d'une demi-minute." Il ajoute plus loin : "Notre espèce humaine a besoin d'histoires pour accompagner le temps et en garder un peu". Je pourrai retranscrire beaucoup de passages de ce conte marin, grec, féminin et je ne résiste pas à celui-ci : "Depuis que je lis des livres anciens, j'apprends que le monde est un alphabet composé de lettres, qui se combinent entre elles. Les consonnes sont la matière et les voyelles en revanche sont eau, lumière, air, le souffle de l'oxygène dans la substance minérale". L'ouvrage comporte aussi deux beaux récits très courts : "Un ciel dans une étable" et "Une chose très stupide". Un moment enchanteur comme ce passage de l'Odyssée où Ulysse écoute le chant des sirènes... Un livre à lire cet été pour rêver de mer, de dauphins et d'Irène, fille "adoptive" d'Erri de Luca.
des critiques de livres, des romans, des moments de lectures, des idées de lecture, lecture-partage, lecture-rencontre, lectures
mercredi 1 juillet 2015
vendredi 26 juin 2015
Promenade Dora-Bruder à Paris
Un article dans Le Monde du 2 juin a retenu mon attention. Anne Hidalgo, le maire de Paris, et Patrick Modiano, notre récent Prix Nobel, ont inauguré le 1er juin une promenade Dora-Bruder dans le 18e arrondissement. Cette initiative originale et inédite rend hommage aux victimes de la folie nazie. Cette promenade toute simple ressemble à Dora Bruder, nous dit le journaliste. Quand Patrick Modiano écrit ce récit en 1997 après avoir mené une enquête, il fait revivre cette jeune fille qui aurait pu faire partie de sa propre famille. Il avait une cousine qui portait le même prénom, Dora. Ce personnage réel l'a hanté depuis 1988. En feuilletant un journal daté de 1941, il tombe par hasard sur une annonce mystérieuse : "Paris, on recherche une jeune fille, Dora Bruder, 15 ans, 1m55, visage ovale, yeux gris marron, manteau sport gris, (...) Adresser toutes indications à M. et Mme Bruder". L'écrivain se saisit de cette annonce et se sent happé par la disparition de cette jeune fille, coupée de ses parents, sans doute juive, pendant l'Occupation. Serge Klasfeld va l'aider à retrouver ses traces : elle a quitté Drancy pour Auschwitz en 1942. Patrick Modiano va évoquer la jeune fille dans "Voyage de noces" en 1990. Puis, il va mener lui-même l'enquête pour approfondir des éléments biographiques de la jeune fille. Il publiera donc son récit, "Dora Bruder", cinq ans après. Henri Raczymow écrit au sujet de la reconnaissance de Dora Bruder : "Son nom sera inscrit comme une délégation de tous les autres demeurés dans l'ombre. La littérature est précisément là pour sauver les noms. C'est le sens du travail de Proust comme celui de Modiano". Cette jeune victime des nazis aurait pu être oubliée comme tous ses millions d'anonymes disparus sans laisser de traces. Un écrivain s'est emparé de cette histoire tragique pour lui donner une deuxième naissance et une mémorial historique grâce à la promenade, si modeste soit-elle, de Paris. Cet article a ravivé en moi l'envie de relire ce récit avec un regard renouvelé. Ce récit de Modiano devrait être inscrit dans les programmes du français dans tous les lycées du pays...
jeudi 25 juin 2015
Disparition de James Salter
Cet écrivain américain a vécu un destin particulier car dans sa jeunesse, il pilotait des avions de chasse... C'est quand même assez rarissime pour le noter... Il est né en 1925 dans le New Jersey et vient de mourir en pratiquant sa gymnastique quotidienne. Il débordait d'activité et portait très bien ses nombreuses et valeureuses années. Sa carrière militaire débute dans la célèbre école de West Point qui forme l'élite. Il se bat en Corée, aux Philippines et au Japon. Son premier roman qui vient de sortir en France, "Pour la gloire" est sorti en 1956 aux Etats-Unis. Ce roman raconte l'histoire d'un capitaine d'aviation en proie au doute après avoir abattu plusieurs avions ennemis. Un an après, James Salter renonce à sa carrière et se consacre à la littérature. Il écrit alors : "Il arrive un moment où vous savez que tout n'est qu'un rêve. Que seules les choses qu'a su préserver l'écriture ont des chances d'être vraies". Mais il ne rencontre pas le succès dans son pays. Il écrit deux romans dans les années 60 qui auraient mérité une plus grande adhésion. Ces deux livres, "Un sport et un passe-temps" et "Un bonheur parfait" sont publiés en France chez l'Olivier en 1996 et 97 et attirent l'admiration de nombreux lecteurs(trices). James Salter évoque l'amour, la guerre, les relations tumultueuses entre les hommes et les femmes, la trahison. En 1979, il publie "L'homme des hautes solitudes", (quel beau titre !). Son dernier roman, "Et rien d'autre", que j'avais beaucoup apprécié l'année dernière, retrace l'histoire d'un homme "ordinaire", travaillant dans le milieu de l'édition, à New York. Ses liaisons avec les femmes ressemblent à des désastres consécutifs et malgré la difficulté de vivre ces amours décevantes, il se ne lamente pas et conserve avec lucidité la délicieuse "politesse" du désespoir. Dans la notice nécrologique du journal Le Monde, Florence Noiville nous informe qu'il venait de signer la suite de ses mémoires que l'on ne lira pas, malheureusement. Elle précise en conclusion que cet écrivain discret et élégant, était "un sacré bonhomme". Il faut profiter de l'été pour découvrir ses romans publiés en format de poche.
mercredi 24 juin 2015
Ateliers d'écriture et de lectures
Ce mardi 23 juin, les lectrices et les "écrivantes" se sont retrouvées à l'AQCV pour fêter en toute amitié la dernière rencontre de la saison 2014-2015. Au menu du jour et au milieu de discussions amicales, nous avons dégusté avec appétit des salades, des quiches, des flans de courgettes et de poivrons, des fromages, du bon vin, un gâteau aux fruits rouges du jardin, des tartes, des biscuits et du café ! Et en plus de ces nourritures terrestres, nous avons abordé dans l'après-midi les écrivains préférés des lectrices présentes. J'avais envie de connaître quel était au fond, leur écrivain préféré, celui ou celle qu'elles emporteraient sans aucun doute sur une île déserte. Je vais donc dévoiler le palmarès. Geneviève a déclaré sa préférence pour Albert Camus pour son style, ses idées, sa vie. Janine et Evelyne ont choisi aussi notre cher Camus national, un homme exemplaire pour elles car, issu d'une famille modeste, il représente l'excellence républicaine d'une école laïque qui offre un destin prometteur pour ceux qui naissent sans héritage culturel. Janine a cité "Le premier homme", où l'écrivain raconte son enfance, sa jeunesse dans un milieu très modeste (sa mère ne savait ni lire, ni écrire). Nicole a évoqué l'écrivain japonais Murakami, dont elle a presque tout lu. Dany a partagé ce choix car cet écrivain attire une fascination certaine auprès de ses lecteurs(trices). Marie-Christine a cité Maylis de Kérangal avec "Réparer les vivants", un roman fort et d'une écriture particulièrement travaillée. Isabelle a parlé de Simone de Beauvoir, qu'elle a découvert dans les "Mémoires d'une fille rangée". Danièle éprouve un intérêt évident pour le très grand Gabriel Garcia Marquez dont elle a lu récemment l'autobiographie, "Vivre pour la raconter". L'univers de cet écrivain flamboyant, baroque et puissant plaît beaucoup aussi à Geneviève. Christiane nous a lu un texte de Colette qu'elle aime énormément. Régine a hésité à nous dévoiler son écrivain préféré car c'est aussi se dévoiler soi-même quand on aime se retrouver dans une œuvre de tel ou tel écrivain. Elle nous a quand même offert sa préférence pour Stefan Zweig pour la profondeur de ses analyses sur le "genre humain". Elle a cité aussi Barthes, Kundera, Pontalis. Mylène ressent une grande admiration pour deux écrivains : Nadine Gordimer pour sa stature politique et Le Clézio pour le style. D'autres noms ont été cités : Jeanne Benameur, Silvia Avallone, Hector Bianciotti, Annie Ernaux, Jane Austen, les sœurs Brontë. Avant de nous quitter sur ces révélations bien sympathiques, nous avons fixé la date de notre prochaine rencontre en octobre. D'ici là, il faut profiter de l'été et des journées libérées de contraintes habituelles pour lire, lire, lire et aussi se balader, rencontrer des amis et profiter de sa famille, savourer de bons petits plats, bref, profiter du soleil, de la chaleur, de l'eau (lac, mer, piscine), de l'air ambiant à la paresse et à la lenteur... Pour ma part, je poursuis évidemment l'écriture de mon blog et ne m'octroie aucune interruption car écrire et lire font partie de ma respiration...
vendredi 19 juin 2015
"Pour l'amour du grec", 2
J'ai lu "Pour l'amour du grec" quand j'ai démarré mon apprentissage de la langue. Cet ouvrage, publié chez Bayard en 2000, est composé de textes choisis par des intellectuels notoires comme Elisabeth Badinter, Philippe Jaccottet, Jacques Le Goff, Jean d'Ormesson, Michel Tournier, Serge Lebovici, etc. La préface, signée Jacqueline de Romilly, présente l'immense l'intérêt de l'initiative. Cette anthologie de textes grecs traduits en français se lit avec un plaisir gourmand dans la mesure où tous ces écrivains, scientifiques, artistes et autres passeurs de culture rendent hommage à Homère, Aristophane, Sophocle, Euripide, etc. Ces témoignages datent de 15 ans, et déjà à cette époque, les Hellénistes s'inquiétaient du déclin de l'apprentissage du grec dans nos écoles. Pour apprendre la langue en autodidacte, il existe quelques ouvrages. Avec mon professeur, j'ai commencé par "Vive le grec" de Joëlle Bertrand aux éditions Ellipses, un ouvrage ludique, pédagogique et indispensable pour les grands débutants. En parallèle, il faut acquérir l'indispensable "50 règles essentielles du grec ancien" de Bérengère Basset chez Studyrama qui permet de reprendre toutes les notions grammaticales. Plus j'avançais dans ma connaissance, plus j'avais envie de découvrir d'autres manuels. J'ai donc acquis plusieurs ouvrages complémentaires : "40 leçons pour découvrir le grec ancien" en poche Pocket, l'Assimil du grec ancien, le vocabulaire de base. Et j'ai fureté chez les bouquinistes où j'ai trouvé des ouvrages scolaires sur le grec, en particulier pour les classes de 4è. Mon engouement pour cette langue va crescendo même si, de temps en temps, ma mémoire vacille surtout pour les verbes irréguliers, les tournures stylistiques, la syntaxe. Mais quelles surprises avec les exercices étymologiques : les racines grecques de notre vocabulaire actuel nous révèlent d'étonnantes découvertes ! Je me suis donc mise à collecter des ouvrages pédagogiques, et je lis régulièrement des livres d'art, des livres d'histoire, des documentaires sur la Grèce. Jean-Pierre Vernant raconte dans la postface du livre "Pour l'amour du grec", son émerveillement devant l'Acropole : "Je regardais le soleil se coucher sur l'Acropole, j'en ai reçu un tel coup de beauté, que c'est moi qui, figé sur place, médusé, en suis demeuré sans souffle et sans parole". J'ai vécu la même expérience quand je me tenais devant le Parthénon... En apprenant cette langue antique, je m'imagine plus aisément comment Platon parlait à ses disciples, comment Socrate discutait avec ses amis, comment Antigone, cette magnifique jeune fille, s'adressait à Créon. Et cette expérience me fait rajeunir de 2500 ans, c'est pas mal quand même ? Vive le grec ancien !
jeudi 18 juin 2015
"Latin-Grec, inventaire avant liquidation", 1
Quand j'ai vu le titre de la revue Le Point sur la disparition du latin et du grec, je l'ai achetée tout de suite. Quand un hebdo présente une Une pareille, c'est assez rare pour le signaler. J'avoue que je suis un peu éloignée du monde scolaire mais la réforme du collège qui, d'ailleurs, est passée dans la loi ne semble pas attirer l'aval des professeurs et des "pseudo-intellectuels" selon notre ministre de l'Education. Quand elle confond Régis Debray, Simon Nora, et d'autres intellectuels avec des commentateurs de radio et de presse, elle est confondante de mauvaise foi... Bref, quand le système scolaire veut s'ajuster au "dénominateur commun" le plus faible, les langues anciennes ne peuvent que disparaître. Quel gâchis de considérer ces biens culturels immatériels comme des matières marginales dans le cursus scolaire ! Les pragmatiques prônent l'apprentissage des langues vivantes, les travaux en groupe, le soutien individualisé, etc. Les classiques "archaïques" refusent le changement, se désespèrent du mépris institutionnel, regrettent l'élimination future de leurs savoirs ancestraux. Certains pensent que ce combat pour sauvegarder les langues anciennes fait partie des causes perdues. Mais quand même ! Nos racines culturelles viennent du grec et du latin. Notre langue française est composée de mots grecs et latins. Notre civilisation occidentale repose sur la philosophie grecque, le droit romain, la littérature homérique, les vestiges architecturaux, la démocratie, la splendeur de l'art antique, le sport olympique. Qui n'a pas envie d'être bon et beau, l'idéal grec, le kalos et agathos ? J'ai appris le latin à l'université pour obtenir ma licence de lettres. Et quand j'ai pris ma retraite, j'ai rencontré celle qui est devenue depuis deux ans, ma professeur de grec ancien. Une fois par semaine, elle m'accueille chez elle pour m'offrir l'apprentissage de cette langue, si belle et si complexe. J'aime décrypter les mots avec cet alphabet si mystérieux, maîtriser les déclinaisons, apprendre le vocabulaire, conjuguer les verbes à tous les temps dont le redoutable aoriste, traduire des petites fables d'Esope, aborder avec timidité des textes plus pointus. J'avance à petits pas grâce à la patience angélique de ma professeur de grec à la retraite. Quand j'étais jeune, je voulais apprendre le grec ancien mais, hélas, je n'ai pas été inscrite dans les classes concernées. Cinquante ans après, je considère cette initiation comme un deuxième chance pour apprendre cette langue antique. Deux voyages en Grèce et en Crète, la lecture des ouvrages de Jacqueline de Romilly m'avaient déjà donné envie de me lancer dans cette aventure linguistique... Dans un deuxième billet, je présenterai les livres d'apprentissage...
mercredi 17 juin 2015
Revue de presse
Le Magazine littéraire propose dans son numéro de juin un spécial "Série noire" de la maison Gallimard. Cette collection mythique pour les amateurs de romans policiers fête ses 70 ans ! Dans la rubrique "L'esprit du temps", l'éclectisme règne : une analyse de Daech, un article sur Bonnard, Jacques Abeille, Naomi Klein, etc. Le grand entretien concerne le sulfureux James Ellroy, l'écrivain américain, devenu une légende pour les amateurs de polar. La nouvelle maquette de la revue semble plus aérée, mieux organisée et fait plus "jeune", mais que je regrette les anciens numéros où la littérature était la seule référence et les écrivains, les seuls "maîtres à penser". Dans la liste des numéros d'antan, il faut observer ceux consacrés aux plus grands écrivains d'hier et d'aujourd'hui : les Beauvoir, Sartre, Yourcenar, Michaux, Giono, etc. La revue ne propose plus ces grands dossiers très pointus, très sérieux sur la création littéraire. La critique semble avoir aussi perdu de son éclat. J'ai sombré dans la nostalgie d'une belle époque et je n'arrive pas à trouver cette excellence aujourd'hui... Je ne connais peut-être pas encore les grandes plumes contemporaines qui deviendront les classiques de demain. Lire commémore ses 40 ans d'existence et comme je lis cette revue depuis cette date-là, j'ai mesuré que le temps passait trop vite ! Dans ce sympathique numéro, beaucoup d'écrivains témoignent de leur fidélité et 40 d'entre eux ont été choisis pour démontrer la diversité de la littérature française. Dans cette liste, j'ai remarqué ceux que j'aime tout particulièrement : Pascal Quignard, Annie Ernaux, Patrick Modiano, Pierre Michon, Milan Kundera. Un entretien avec Michel Serres réconforte les lecteurs(trices) en déclarant que "l'irruption du numérique n'a pas tué la civilisation du livre". Il faut lire son dernier ouvrage qui semble passionnant : "Le Gaucher boiteux, puissance de la pensée". Je suis une abonnée régulière de la revue car elle m'apporte les informations sur les nouveautés et proposent des dossiers clairs et accessibles à tous. J'espère qu'elle vivra encore 4O années de plus... Et donc, j'en lirai encore quelques dizaines d'exemplaires...
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