jeudi 23 octobre 2014

"Charlotte"

Charlotte Salomon est un personnage de roman et une personne vraie dont le destin a fasciné David Foenkinos. Ce texte présente des éléments biographiques vérifiés par l'écrivain sur place (il a sérieusement enquêté auprès de quelques témoins encore vivants) et il apporte un souffle romanesque et dramaturgique en décrivant la vie intime de Charlotte. Dans un article de la revue Page, David Foenkinos relate son "coup de foudre" pour cette artiste méconnue. Il découvre par hasard une exposition à Paris sur Charlotte et cette une rencontre déterminante le conduira à entreprendre des recherches, "marcher sur tous les lieux de sa vie, retrouver des témoins. Et surtout, savoir comment écrire ce livre. (...) J'ai voulu aussi raconter cela. L'étrangeté d'une passion qui ne s'atténue pas et les questions d'un auteur concernant un sujet qui le hante, le dépasse parfois." Il explique la construction de ce livre à trois étages : la vie de Charlotte, la description de son œuvre, ses recherches et les sentiments à son égard. La forme du texte s'est imposée à l'auteur comme une évidence et ce parti-pris de phrases courtes ne m'a pas du tout gênée, bien au contraire. En quelques mots et sans révéler l'essentiel du destin de Charlotte, cette jeune femme naît à Berlin dans un milieu aisé entre un père médecin et une mère au foyer. Mais, sa vie est teintée de mélancolie car elle apprend la fascination du suicide dans la lignée maternelle. L'amour de l'art va sauver Charlotte :  elle dessine et va intégrer une école des Beaux-Arts pourtant interdite aux Juifs. Elle tombe amoureuse d'un professeur de chant qui gère la carrière de sa belle-mère, cantatrice. Puis, le piège nazi se referme sur elle. Elle fuit en France, et s'installe dans une maison à Villefranche-sur-Mer. Elle sera dénoncée à la Gestapo et périra dans un camp de concentration à 26 ans. David Foenkinos écrit un très bel hommage à cette femme artiste, broyée par la folie du nazisme, mais transcendée par l'art. Un beau portrait de femme et une histoire émouvante, écrite avec une sobriété remarquable.  

mardi 21 octobre 2014

"La confusion des peines"

J'ai découvert Laurence Tardieu avec "Une vie à soi" paru en septembre. J'ai voulu comprendre sa démarche d'écriture autofictionnelle en empruntant "La confusion des peines" où elle raconte le naufrage de son père, dirigeant haut-placé dans une entreprise nationale. Il a financé les partis politiques pour l'obtention de marchés publics concernant l'eau. Cette affaire de corruption en 1996 le conduit en prison, lui, le grand bourgeois... Son père lui conseille de ne pas écrire sur cet acte stupide qui a fracassé une famille entière. Mais sa fille, Laurence, la narratrice écrit : "Voilà pourquoi, aujourd'hui, je prends la parole. Contre ton autorisation, je prends la parole. J'ai trente-sept ans et pour la première fois de mon existence, je fais quelque chose que tu m'as priée de ne pas faire. Je prends la parole parce que je ne peux pas faire autrement. Je prends la parole pour reprendre mon souffle." Cette phrase incantatoire traduit la mission de l'écriture, une thérapie salutaire et libératrice, une autopsychanalyse littéraire. Sa propre vie bascule quand sa mère meurt à 59 ans d'une tumeur au cerveau. Son père est mis aux bans de la société alors que son destin social aurait dû suivre une voie toute tracée quand on naît dans les beaux quartiers de Paris. Son père refuse de justifier son attitude et Laurence Tardieu attaque avec la hache des mots, ce mur de silence : "Après tout, n'est-ce pas l'objet premier de l'écriture : tenter de s'approcher de ce qu'on ne comprend pas, et qui nous brûle ?". Peut-être que cette foi dans la compréhension des événements lui apporterait un certain apaisement... Plus loin, cette phrase décrit sa détermination : "Ma manière d'être au monde, de regarder les autres, de vivre, d'aimer, d'écrire, tout ça s'en est trouvé profondément modifié. Combien de vies dans une vie ?" Au fond, elle écrit une "Lettre au père" en citant Kafka. Elle ne trouvera pas la clé de l'énigme paternelle car il n'a jamais voulu s'expliquer et ce texte se termine par ces mots : "Ce livre je te le donne, je l'ai enfin écrit. Je suis sortie du silence. Je suis devenue une femme." Un beau récit littéraire incandescent au cœur d'une famille où règne les non-dits, les secrets et les malentendus... que, seule, l'écriture peut peut-être réparer.
 
 

samedi 18 octobre 2014

Atelier de lectures, suite

Et nous avons abordé les nouveautés... Dans la première séance de septembre, j'avais demandé que chaque lectrice choisisse un roman de la rentrée. Ces livres nous permettent de prendre pied dans la littérature d'aujourd'hui et surtout, en achetant une nouveauté en librairie, nous pouvons en lire une bonne dizaine en échangeant, évidemment, nos impressions quand ils circuleront tout au long de l'année. Nous avons commencé par le Colombien J.G. Vasquez, "Les réputations", présenté par Geneviève. Elle a bien aimé ce roman aux allures de thriller où l'on voit le talent d'un caricaturiste provoquer le suicide d'un député dont la réputation est en jeu. Ce sujet ultra-contemporain (l'influence délétère des médias sur "les réputations") concerne avant tout le milieu politique. Janelou a beaucoup apprécié "Charlotte" de David Foenkinos,  un récit en forme de poème ou de phrases courtes. L'auteur se saisit de Charlotte Salomon, jeune fille juive et allemande. Ses peintures sont exposées à Amsterdam, et sa vie tragique ne pouvait que le passionner. Charlotte perd sa mère et sa tante car dans cette famille, le suicide reste un lourd secret de famille. La petite fille grandit entre un père médecin et une belle mère cantatrice. Elle sort très peu et passe son temps à dessiner. Elle rencontre un professeur de chant et en tombe furieusement amoureuse. David Foenkinos raconte aussi sa quête pour découvrir les traces laissées par Charlotte Salomon à Berlin, dans le Sud de la France. Ce texte lancinant peut séduire ou surprendre mais on ne peut pas être insensible à ce destin de femme peintre, morte à 26 ans dans un camp de concentration. Dany a choisi le dernier titre de Haruki Murakami, "L'Incolore Tsukuru Tazaki et ses années de pèlerinage". Elle est séduite par l'univers de cet écrivain japonais qui possède un "fan-club" impressionnant. Un architecte trentenaire se sent bloqué dans ses relations car il a été rejeté par quatre de ses amis sans  connaître le motif de cette exclusion. Il part donc en pèlerinage pour résoudre ce mystère... Evelyne a résumé avec beaucoup de précisions et de rappels historiques le roman historique de Clara Dupont-Monod, "Le Roi disait que j'étais diable" , ou un texte à deux voix, celle d'Aliénor d'Aquitaine et celle de Louis VII dans une relation tumultueuse, entre une femme guerrière et un homme religieux... Un texte relatant avec bonheur l'atmosphère de ces années 1137-1152, une époque bien lointaine mais si proche, au fond. Janine nous a présenté "L'amour et les forêts" d'Eric Reinhardt, un roman sur le harcèlement d'un mari sur sa femme, trop soumise, victime d'un pervers narcissique. Une performance littéraire d'après Janine et une histoire courante qui peut toucher un grand nombre de lectrices. Régine s'est intéressée au roman d'Eliette Abécassis, "Un secret du Docteur Freud". Ce livre raconte l'hésitation du psychanalyste en 1938 quand il était temps de quitter Vienne et la menace nazie. Pour quelle raison, Freud refuse de s'exiler ? Il faut lire le roman pour connaître son secret... Mylène aime depuis longtemps l'univers d'Annie Ernaux. Elle a donc acquis son dernier opus "Le vrai lieu", une suite d'entretiens entre l'écrivaine et Michelle Porte, sur ses lieux de prédilection, ses parents et surtout son engagement total dans l'écriture, son "vrai lieu" de vie. J'ai essayé de résumer au mieux les propos de mes amies-lectrices et je leur donne rendez-vous le 18 novembre, dans un mois avec beaucoup de découvertes et une avalanche de prix littéraires... Les romans que j'ai cités seront-ils primés ?

jeudi 16 octobre 2014

Atelier de lectures

Mardi 14 octobre : deuxième atelier de lectures à l'AQCV de Chambéry avec huit lectrices fortement motivées... Nous avons évoqué, dans la première partie de l'atelier, le Prix Nobel de Littérature attribué à Patrick Modiano. Un écrivain somme toute bien peu lu et assez incompris et j'ai vivement encouragé la lecture de ses romans, des romans fugaces sur la mémoire des lieux disparus, des êtres perdus, oubliés, des bribes de souvenirs autofictifs. La planète Modiano, on adore, on adhère ou on laisse vite tomber... Pour ma part, j'aime cette voix sourde, cette voie hasardeuse, ce lamento obsessionnel sur le temps effacé, sur un Paris fantasmé, sur la recherche de traces du passé dans un présent incertain. Comme l'Antiquité me fascine, je me retrouve dans cette littérature d'une mémoire archaïque qui fouille des ruines du XXè siècle. En deuxième partie, le tour de table a démarré avec les coups de cœur : Geneviève a lu "Le Voyage au bout de la nuit" de Céline et ce livre ressemble à un secousse électrique par son style inimitable, sa dénonciation de la guerre, sa défense des humbles, mais la discussion s'est portée sur le Céline antisémite et sur la difficulté d'aborder une œuvre littéraire en fonction de l'idéologie de son auteur... Vaste débat ! Janelou a lu avec émotion, un récit autobiographique très touchant de Noëlle Chatelet sur la mort volontaire de sa mère, "La dernière leçon". Véronique nous a parlé de "La place" d'Annie Ernaux, un beau livre sur les parents de l'écrivaine et sur la distance culpabilisatrice qui s'établit entre une fille cultivée et éduquée et ses parents modestes, n'ayant pas fait d'études. Elle a cité aussi "Les 10 rêves de pierre" de Blandine Le Callet (10 nouvelles sur les épitaphes) et "La jeune fille suppliciée sur une étagère" d'Akira Yoshimura. Dany a découvert "Le dernier Lapon" d'Olivier Truc, un policier français aux forts accents scandinaves, déjà recommandé par Régine dans un précédent atelier. Pour terminer les coups de cœur, Régine a repris le roman de Kamel Daoud, "Mersault, contre-enquête". Ce premier roman rencontre déjà un grand succès et vient d'obtenir le prix François Mauriac. Cet hommage à Albert Camus rappelle évidemment "L'étranger" et Régine nous a lu quelques extraits pour montrer la force du sujet (on est tous des étrangers dans son propre pays...) et la beauté du style. Un roman à lire absolument...

mercredi 15 octobre 2014

"Photos volées"

Ce roman de Dominique Fabre, édité chez L'Olivier diffuse une note mélancolique et nostalgique. Comme on se rapproche de la Toussaint, étape dans l'année pour rendre un hommage aux disparus,  "Photos volées" ressemble à un recueil de souvenirs... J'avais envie d'interrompre sa lecture par manque de rythme, de vitalité, de tonicité, mais ma patience a  pris le dessus pour le lire jusqu'au bout. Je respecte le travail d'un écrivain et j'ai essayé de  trouver dans ces pages,  du charme, lié à la nostalgie et aux regrets. Le héros déprimé du roman se nomme Jean, il a 58 ans et vient de perdre son emploi dans une société d'assurances. Libéré d'un travail sans intérêt, il est obligé d'en chercher un autre et les scènes décrites au sein de l'ANPE sont assez désespérantes même si l'auteur utilise l'ironie à bon escient. Il dresse le bilan de sa vie et veut trier ses affaires. Il a tout le temps de s'adonner à sa passion qu'il avait abandonnée.  Il se refugie dans ses "photos volés", qui racontent son histoire. La photographie maintient  Jean, "debout", vivant et actif. Il reprend toutes ses anciens clichés, formant un vrai kaléidoscope concernant les femmes de sa vie, ses déambulations dans Paris, ses petites escapades, ses amis, etc.  Comment vivre ce temps soudain libre de toutes obligations ? Il ressent un sentiment de vacuité, de solitude et d'égarement, mais peu à peu, il retrouve le goût de vivre grâce à des rencontres et à une nouvelle relation amoureuse. Et ce cadeau inattendu , le temps enfin délivré, le réconcilie avec cet art furtif et immédiat, la photographie... Dominique Fabre semble nous susurrer que la vie peut encore réserver de belles surprises surtout, quand on ne s'y attend pas le moins du monde... Un  roman d'aujourd'hui réaliste qui relate une double crise, celle d'un quinquagénaire au chômage et celle d'une société en plein doute.

lundi 13 octobre 2014

Rubrique cinéma

Cet après-midi, j'ai vu "Mommy" de Xavier Dolan : un film à haut risque émotionnel... Un portrait d'un couple mère-fils dans une relation passionnelle et invivable. Les premières images sont d'emblée très fortes : la mère doit récupérer son fils responsable d'un incendie dans une cafétéria d'un centre fermé pour adolescents. Son  fils, Steve, souffre d'hyperactivité, tendance "opposant-provoquant". Il est déscolarisé, et ne peut pas se contrôler : il explose  souvent avec une violence verbale (argot fleuri du Québec) et physique, jusqu'à battre sa mère. Elle décide de le garder chez elle malgré la maladie mentale. Une voisine, ancienne enseignante atteinte d'un blocage de la parole, les observe et les rejoint en proposant son aide. Steve va accepter la présence de cette femme patiente, généreuse mais aussi ferme car elle arrive à calmer le jeune homme. Tous les trois vont alors former un trio solidaire, parfois joyeux car l' amitié entre les deux femmes leur donne des forces. La tension du film s'atténue dans certaines scènes : des moments de repas, de danses, de balades en vélo."Mommy" vit aussi une galère totale car on lui retire des piges dans un magazine. Elle se débat sans cesse dans les difficultés  : entre un fils malade, une situation précaire, un isolement social, un manque de soutien familial... Et pourtant, cette femme magnifique de courage, d'optimisme, veut se battre contre l'adversité tellement injuste. Deux scènes sont particulièrement chargées d'émotion intense et bouleversante : sa révolte contre cette situation tragique et son rêve dans la voiture quand elle l'imagine dans une vie normale, diplômé, marié, heureux. L'amie enseignante se révèle aussi touchante que le jeune homme, dans sa générosité, sa patience malgré son handicap. Quel film ! Une "bombe d'émotions", terme que je reprends de Jérôme Garcin dans le Nouvel Observateur. A voir ab-so-lu-ment ! Les actrices, Anne Dorval (la mère) et Suzanne Clément (la voisine) illuminent le film et Antoine-Olivier Pilon (Steve) est stupéfiant de vérité.

vendredi 10 octobre 2014

Patrick Modiano

Quand j'ai appris la nouvelle vers 13h, j'étais assez étonnée de voir décerner le prix Nobel de littérature à Patrick Modiano, le quinzième écrivain français à recevoir cette consécration universelle. Après Le Clézio en 2008, son frère en littérature, (en mentionnant leur âge, une génération née après la guerre de 39), la littérature française  n'est pas moribonde et se porte très bien. J'ai lu pratiquement toute son œuvre depuis 1968 : de "La Place de l'Etoile" à "Rue des boutiques obscures" (prix Goncourt en 1978), de la "Villa triste" à "Livret de famille", du "Vestiaire de l'enfance" à "Des inconnues", de "Fleurs de ruine" à "Dora Bruder", tous ces titres parlent d'eux-mêmes et décrivent la planète modianesque. J'ai lu son entretien dans Télérama et je cite dans ce passage les thèmes qui obsèdent l'écrivain : "la disparition, les problèmes d'identité, l'amnésie, le retour vers un passé énigmatique." Plus loin, il évoque son enfance dans un milieu trouble, dans un Paris occupé et une France d'après-guerre. Un journaliste qualifie Modiano, "d'archéologue de la mémoire", et son œuvre entière repose sur cette "recherche du temps perdu", avec un style très impressionniste. Quand on commence à lire un de ses romans, on ressent un charme désuet, nostalgique et il nous entraîne dans une déambulation urbaine où des personnages insaisissables ont vécu dans des quartiers fantasmatiques. Toujours dans cet excellent article de Télérama, Patrick Modiano évoque le travail de l'écriture : "Ce que j'aime dans l'écriture, c'est plutôt la rêverie qui la précède. (...) il y a un côté anachronique dans l'écriture, la lenteur qu'elle suppose, alors même que tout va tellement vite aujourd'hui, tout s'est accéléré autour de l'écrivain, qui, lui, continue à son rythme". Je suis donc agréablement surprise de ce prix Nobel 2014 et cette distinction permettra à de nombreux lecteurs(trices) de découvrir un classique contemporain, un homme modeste et vrai et quand on le voit dans les médias, où il exprime son étonnement d'avoir été choisi,  je me dis que la littérature est enfin à l'honneur (et aussi l'éditeur Gallimard)...