Erri de Luca est un des écrivains italiens les plus lus dans le monde. Il est né à Naples en 1950 et vit à la campagne près de Rome. Je viens de terminer son dernier livre avec ce drôle de titre, "Les poissons ne ferment pas les yeux", paru chez Gallimard. D'emblée, l'écriture d'Erri de Luca vous saisit par sa simplicité, son économie, son évidence. Le narrateur du récit semble bien correspondre à l'écrivain lui-même à l'âge de dix ans. Je le cite : "À travers l’écriture, je m’approche du moi-même d’il y a cinquante ans, pour un
jubilé personnel. L’âge de dix ans ne m’a pas porté à écrire, jusqu’à
aujourd‘hui. Il n’a pas la foule intérieure de l’enfance ni la découverte
physique du corps adolescent. À dix ans, on est dans une enveloppe contenant
toutes les formes futures. On regarde à l’extérieur en adultes présumés, mais à
l’étroit dans une taille de souliers plus petite.» L’enfant de
la ville passe les vacances
estivales sur une île, proche de Naples. Il aime profondément le monde de la mer, la pêche, les baignades. Il vit avec une mère courage, restée seule après le départ de son mari en Amérique. Sur la plage, il rencontre une fillette qui le fascine et elle le choisit comme compagnon. Il ne comprend pas trop ce qui le pousse vers elle. Mais, il
découvre aussi la bêtise cruelle et la violence gratuite de trois garçons de son âge qui convoitaient l'adolescente. Leur jalousie éclate et ils se jettent sur le jeune
garçon et l’expédient à l’infirmerie le visage en sang. Le narrateur ne se défend pas, oppose aux assaillants une non-violence consentie. Ce passage douloureux entre l'enfance et l'âge adulte relève d'une initiation, d'une naissance au monde et à l'amour. Ce récit d'enfance est un conte moral et philosophique à interpréter de mille façons. A lire, absolument...
des critiques de livres, des romans, des moments de lectures, des idées de lecture, lecture-partage, lecture-rencontre, lectures
vendredi 11 octobre 2013
jeudi 10 octobre 2013
Revue de presse
Après quelques jours de vacances dans mon Pays basque natal, je reprends la plume. (J'aime cette expression ancienne du temps d'avant quand on écrivait avec un stylo plume). Je reprends donc mon clavier pour présenter les revues du mois d'octobre. Lire présente sa sélection des romans étrangers, et l'on retrouve les mêmes grands noms de la littérature : Javier Marias, Richard Ford, Louise Erdrich, Richard Russo, etc. Le grand entretien de la revue concerne Anna Gavalda. Transfuge propose aussi la rentrée littéraire étrangère avec un choix plus original et en mettant l'accent sur des écrivains non anglophones pour la plupart et plus audacieux dans leur style et leur vision du monde : les argentins Martin Caparros et Alan Pauls, la russe Svetlana Alexievitch, J.M. Coetzee, le catalan Jaume Cabré, etc. Une nouvelle rubrique intitulée "remous littéraire" évoque la figure contestée de Guillaume Dustan. La revue parle beaucoup de cinéma avec des critiques sérieuses, documentées et subjectives. Le Magazine littéraire a choisi Jean Cocteau, "L'enfant terrible" dans son dossier central à l'occasion du cinquantenaire de sa mort en 1963. J'ai lu Cocteau quand j'étais jeune, et je l'ai jamais considéré comme un écrivain "majeur". En lisant le dossier, je vais peut-être changer d'avis... On retrouve aussi la rentrée littéraire étrangère et un entretien avec J.-J. Pauvert. Ma dernière revue, Page, élaborée par des libraires, analyse les essais de la rentrée, les nouveautés dans divers secteurs (littérature, policiers, bande dessinée, jeunesse), toujours avec une maquette remarquable, ce qui devient rare de nos jours... Je viens d'apprendre l'attribution du Prix Nobel de littérature à Alice Munro, une écrivaine canadienne qui compose exclusivement des nouvelles. Enfin, une femme...
mercredi 2 octobre 2013
Atelier d'écriture
Premier atelier d'écriture de la saison 2013-2014 ce mardi 1er octobre à 9h30. Mylène nous a préparé deux exercices inspirés des lieux de vacances. Nous avons listé des lieux de prédilection visités cet été et Mylène nous a demandé de construire un acrostiche (poème composé de telle sorte qu'en lisant dans le sens vertical, on retrouve le nom du lieu visité). J'ai choisi la Fondation Bodmer à Genève.
"Bodmer, bibliothèque patrimoniale, lieu de beauté, réserve intellectuelle de manuscrits, incunables et livres anciensOubli, lutter sans cesse contre l'oubli, se souvenir des anciens, de l'ancien temps, des hommes et des femmes, écrivains, civilisateurs du monde
Délices de l'esprit, écritures de Montaigne, de Proust, le geste de la main noircissant les pages blanches
Manuscrits, éclairés par une lumière diffuse, le monde des origines, la matrice essentielle
Ecrivains, aux étranges coutumes, enfermement, isolement, observation, vigilance, guides spirituels
Rêve, une vraie maison pour les livres, une bibliothèque de rêve, incontournable pour les passionnés de la littérature."
Ensuite, Mylène nous a lu un passage du livre de Jean-Paul Kauffmann, "Remonter la Marne" pour nous donner un exemple de description d'une scène. Ensuite, nous devions choisir dans notre mémoire une scène vécue ou inventée d'un fait divers ou d'un évènement surprenant.
Voilà donc mon deuxième texte :
"Ma table
Il y a assez longtemps, je me baladais régulièrement dans les brocantes des bords de route, chez Emmaüs, dans les magasins chics des antiquaires, toujours à la recherche d'un meuble original, d'un objet singulier, de livres anciens dont je faisais la collection. Un jour, dans un fouillis indescriptible, je tombe sur une petite table en bois blond, une table si mignonne à mes yeux, petite mais pas trop, pas encombrante, idéale pour mes exercices d'écriture, une table-bureau pour mon salon. Cette table, en fait, avait déjà une vie assez longue car elle possédait une originalité qui me touchait droit au cœur. C'était une table de bistrot... De quel bistrot ? mystère. Elle avait au bout de ses quatre pieds une couverture chromée et dorée, une longue tige en fer de la même couleur qui reliait la base et une tablette en bois en dessous du plateau, constitué de quatre planches encadrées par un rebord. Les messieurs, qui fréquentaient les bars, déposaient leur chapeau sur cette tablette. J'avais enfin trouvé mon bureau idéal, moi qui suis un enfant de bar-café dans les années 50. J'ai acheté cette table sans discuter le prix tellement je sentais qu'elle m'attendait dans ce hangar poussiéreux et obscur d'un village en Savoie. Elle m'a suivie dans mes déménagements successifs : mobile, légère, pratique et jolie. Maintenant que je vis à Chambéry, ma table s'est enracinée dans mon salon, entourée de livres et de CD. Sous mes yeux, une reproduction d'un tableau de Vieira da Silva, "Bibliothèque". A ma droite, le jardin avec ses deux oliviers, des cyprès et un grand massif d'hortensias. J'observe parfois quelques rouge-gorge et des merles, de plus en plus rares dans ce quartier proche de la ville. Je me souviens d'un texte de Virginia Woolf, "Une chambre à soi", manifeste féministe sur la condition des femmes, qui m'avait fortement impressionnée. J'intitulerais plutôt cet ouvrage, "Un bureau à soi", car ce mot évoque trop le monde masculin, et ce bureau, les femmes ont dû le conquérir... Ma petite table bistrot devient ainsi ma planche de salut, mon espace de liberté et une envie permanente d'écrire !"
mardi 1 octobre 2013
Rubrique cinéma
Evidemment, j'attendais avec gourmandise le dernier film de Woody Allen, "Blue Jasmine", qui est sorti mercredi dernier. Comme souvent avec Woody Allen, le charme opère et je suis sortie de la séance avec des questions et des interrogations existentielles. J'ai lu des critiques positives unanimes. Servie par une actrice mythique, venue d'Australie, Cate Blanchett, le film raconte l'histoire d'une femme riche, très riche, d'une insupportable vacuité et vanité, possédant un sentiment de classe, snob et détestable. Mais sa vie de femme idéale, d'une beauté froide bascule dans le dénuement le plus complet. Elle se refugie chez sa sœur, adoptée comme elle. Le film est construit entre présent et passé. L'humour grinçant de Woody Allen repose sur la confrontation des milieux sociaux, celui de Jasmine, un monde à part, doré et distingué, futile et vain, méprisant et insolent, un univers d'imposteurs et de parvenus. Royale et mondaine, cette femme ne voit rien venir, ne peut même pas imaginer les turpitudes de son mari, ni l'origine de sa richesse à la "Madof". Cette naïveté semble confondante, stupéfiante. Elle vit dans sa bulle confortable et douillette, un univers parallèle, virtuel. Dans son présent de femme déclassée, elle traverse avec angoisse l'univers de sa sœur, populaire, prolétaire, loin du confort matériel et social. Peut-être pour le cinéaste, une vie authentique, simple et moins superficielle que celle de Jasmine. Notre héroïne va tenter de se reconstruire, loin du milieu "vulgaire et brutal" de sa sœur. Elle accepte à contrecœur un travail dans un cabinet dentaire et entreprend une formation en informatique. Une collègue l'invite dans une soirée où elle rencontre un homme raffiné, riche et disponible. Jasmine se lie à cet homme sans lui dévoiler son passé désastreux. Va-t-elle enfin reconquérir sa place dans sa classe supérieure ? Pile ou face, allez voir ce film troublant, sérieux et ironique, et surtout émouvant. Cette femme perdue, infantile et immature reste digne dans sa nouvelle vie de misère. Sa dérive et sa défaite en font une victime touchante et quand Woody Allen la film dans son délire verbal, sa solitude la rend poignante d'humanité...
vendredi 27 septembre 2013
"En marge des jours"
J'avais écrit un billet sur J.-B. Pontalis concernant son dernier ouvrage posthume "Marée basse, marée haute". J'avais même citer un passage pour montrer l'art d'écrire de ce psychanalyste-écrivain, disparu cette année. Il dirigeait aussi une collection à la lisière de l'autobiographie, collection attachante, originale, unique, "L'un et l'autre" chez Gallimard. Cette semaine, j'avais envie de retrouver ce grand compagnon de littérature et j'ai donc lu deux de ces récits : "Le songe de Monomopata" (2009), et "En marge des jours" (2002). Evidemment, en parcourant ces mini-textes qui composent les deux recueils, j'ai ressenti le même sentiment d'adhésion, d'empathie et d'admiration pour cet écrivain, mélangeant des considérations psychanalytiques à des notations quotidiennes, comme deux vies superposées, deux vies cumulées, deux vies pleinement vécues. Je ne peux absolument pas relater des faits, des sujets, des événements, tirés de ces ouvrages. Pas de fil narratif, pas de construction rigide, mais des fragments, des impressions, des anecdotes, des idées, des réflexions, des rêves surtout. Le premier récit évoque l'amitié, son rôle dans la société, ses différentes formes, mais J.-B. Pontalis n'écrit pas un document sociologique, il parle des ses propres amis, en particulier de Jean-Pierre Vernant. Il évoque ses premiers compagnons rencontrés dans ses premières lectures et raconte l'amitié comme un art d'être. Le deuxième ouvrage "En marge de jours" procure le même bonheur de lecture et je ne peux pas m'empêcher de vous citer un passage qui résume l'esprit et le style "Pontalis" : "Si c'était quand le corps commence à se déglinguer qu'on ressentait que l'âme n'a pas d'âge. Les deux perceptions vont de pair. La perception d'un corps diminué, malade, mortel s'accompagne du sentiment que notre "âme" ignore le temps qui passe, qu'en nous-même tous nos âges sont présents, se mêlent et ne font qu'un. L'impérissable, l'indestructible, à défaut de l'immortel, est comme appelé en contrepartie de la conscience devenue plus évidente qu'on a de son corps déclinant. Refus de la défaite." Il faut lire ou relire cet écrivain rare et subtil, que je ne cesse de découvrir au fil de ses nombreux recueils, tous édités dans la collection Folio, et à glisser dans sa bibliothèque comme des présences amicales...
mercredi 25 septembre 2013
"La vie à côté"
Les éditeurs ne prennent pas trop de risques quand ils publient des romans étrangers, écrits par des écrivains confirmés et connus. La collection "La Cosmopolite" chez Stock propose un premier roman italien de Mariapia Veladiano, événement assez rare surtout dans la période prolifique de cette rentrée littéraire 2013. La presse spécialisée n'a pas fourni de critiques à l'exception notable de la revue des libraires, "Page". Cette invisibilité va se retrouver dans les bibliothèques qui, malheureusement, achètent les titres les plus demandés par le public ou les plus médiatisés par la presse professionnelle. Evidemment, on ne peut pas tout lire, mais je conseille vivement ce roman "décalé" et singulier. Le personnage central se nomme Rebecca, et elle avoue d'emblée "qu'elle est laide, vraiment laide". Cette disgrâce du corps la condamne à la solitude, à l'isolement familial et social, au rejet permanent des enfants et des adultes. Malgré ce lourd handicap de naissance, Rebecca nous raconte sa vie et se bat pour exister. Sa mère est tombée dans la dépression à la naissance de son "monstre" de fille et son père médecin fuit la réalité en travaillant. Elle n'est pas tout à fait abandonnée grâce à sa tante Erminia, la sœur de son père, et à Maddalena, sa servante nounou. Dans son école, elle rencontre Lucilla, une petite fille fougueuse et joyeuse. L'univers de Rebecca semble rétréci, mais, il va se déployer par l'irruption d'un piano qui va changer sa vie. La présence de la musique va adoucir les tourments de Rebecca. Elle sera éduquée musicalement par un professeur de piano et cette passion va lui faire accepter son sort de "laideron" que tout le monde repousse. Mariapia Veladiano a voulu dénoncer la dictature de l'apparence physique, l'hypocrisie familiale, la lâcheté des adultes. Ce premier roman aborde des thèmes universels : la solitude, le rejet des autres, la méchanceté et le mensonge familial. A découvrir...
lundi 23 septembre 2013
Rubrique cinéma
Je suis allée voir par curiosité le film d'Emmanuelle Bercot, "Elle s'en va", road-movie à la française qui met à l'honneur notre gloire nationale du cinéma métropolitain, Catherine Deneuve. Bettie, le personnage central, cumule les malheurs dans sa vie : son amant la quitte pour une fille plus jeune (quelle banalité), son restaurant bat de l'aile, sa mère partage son espace, sa fille est fâchée avec elle, son petit-fils lui est inconnu. Elle se remet à fumer pour se "détendre", mais en voulant acheter du tabac, elle part avec sa voiture et le hasard l'amène à rencontrer un vieux paysan mutique, des filles paumées dans une boîte-western, un jeune gigolo marginal, un agent de sécurité prévoyant, et enfin son petit-fils qu'elle doit accompagner dans l'Ain chez son grand-père. Sa vie prend alors une tournure plus heureuse. La confrontation "petit-fils roublard et grand-mère maladroite" est un des passages les plus charmants pour sa fraîcheur, sa cocasserie et sa tendresse. Bettie va enfin rencontrer un homme bourru mais séduisant, (il est maire de son village). La famille "bancale" va devenir "normale" : les retrouvailles vont culminer dans un banquet champêtre avec la présence de sa fille, enfin apaisée, sa mère toujours aussi pimpante, et un nouveau complice, enfin gentil. Cette escapade s'avère salutaire pour Bettie. Le film ressemble un peu trop à un conte de fées moderne et frôle l'optimisme mièvre et béat. Mais, en ces temps de morosité, ce n'est pas négligeable de filmer la libération d'une femme "mûre", qui peut changer sa vie à problèmes en essayant de retrouver un équilibre familial et affectif. Catherine Deneuve traverse le film avec une légèreté amusante et étonnante. Sympa, sans plus.
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