Enfin, le décret numéro 2021-217 est sorti le 25 février dans le Journal Officiel : ô délicieuse décision ! Les 3 300 librairies sont devenues des commerces essentiels, autorisées à ouvrir en cas de confinement. Les Niçois et les Dunkerquois peuvent donc acheter leurs livres le samedi et le dimanche dans leur librairie préférée. Les écrivains, les éditeurs et les libraires peuvent se réjouir de cette autorisation attendue. Certaines métropoles sont menacées de confinement dans les jours qui viennent comme Paris, Lyon, Marseille avec une éventuelle flambée du virus. Au moins, les livres échappent à l'oubli gouvernemental. Le géant de l'e-commerce profitera un peu moins de la situation dramatique, provoquée par ce virus menaçant. Le temps passe bien vite mais il ne faut pas oublier leur fermeture au printemps et en novembre. Maintenant, les lecteurs passionnés et acheteurs compulsifs peuvent lire tranquilles. Plus de souci pour se procurer ces biens "spirituels" dans les petites surfaces comme dans les grandes. Le livre ressemble d'ailleurs à un kilo de sucre, par sa forme de parallélépipède, par son poids aussi... Une gourmandise bénie des dieux que l'on pourrait vendre aussi dans les épiceries à côté des plaques de chocolat. Pour remonter le moral et pour éviter une prise de poids, il vaut mieux se jeter sur un livre que sur du chocolat. Le bénéfice est le même au-delà de toutes les espérances. Je suis donc bien rassurée pour mes chers bouquins. Mais, je suis encore toute chagrinée pour les cinémas, les salles de théâtre, les restaurants et les bars. Et je regrette beaucoup que les musées restent fermés alors qu'ils peuvent proposer des visites avec une jauge stricte ! Pour repartir d'un bon pied en France ou à l'étranger, j'attends ce sacré vaccin qui ne pointe pas son flacon dans mon horizon. Les printemps se ressemblent dans le manque de masques l'année dernière et la rareté des vaccins aujourd'hui : encore, une lenteur bureaucratique difficilement compréhensible ! Pas de chance pour moi, je n'ai pas atteint les 75 ans et ma tranche d'âge semble poser des problèmes pour bénéficier de cette protection vaccinale. Je rêve même de posséder un passeport vaccinal pour retrouver mes escapades. Encore quelques mois à patienter avant de retrouver une vie normale bien que cette notion de "normale" perde son sens habituel. Les projets se mettent en mode pause tout en espérant que l'année 2021 sera meilleure que la précédente. Quand je me rends dans mes librairies préférées en ville, je pense à ce privilège d'arpenter ces lieux de culture comme dans mes visites régulières à la Médiathèque de Chambéry. Je ressens parfois que ces sorties peuvent à tout moment s'interrompre... Il y a un an, ce scénario d'une pandémie appartenait au monde de la science-fiction, du virtuel. Aujourd'hui, il a percuté le Réel jusqu'à quand ? Patience...
des critiques de livres, des romans, des moments de lectures, des idées de lecture, lecture-partage, lecture-rencontre, lectures
mardi 2 mars 2021
lundi 1 mars 2021
"Un papillon, un scarabée, une rose"
L'écrivaine américaine, Aimée Bender, vient de publier son cinquième roman, "Un papillon, un scarabée, une rose", chez L'Olivier. La petite Francie, âgée de huit ans, voit sa mère s'effondrer dans une crise de folie. Elaine se fracasse la main avec un marteau en imaginant une araignée se baladant sur son corps. Elle a aussi une drôle de manie en enregistrant les scènes de la vie familiale avec des magnétophones cachées sous des feuilles de papier. Tous ces actes insensés la conduisent dans une institution spécialisée. Francie, avant d'être recueillie par sa tante, passe deux jours chez sa baby-sitter et son angoisse se manifeste par une hallucination : elle voit un papillon dessiné sur un abat-jour s'envoler. Elle part donc chez sa tante qui vient d'avoir un bébé. Dans sa nouvelle famille, la petite Francie se rétablit mais conserve en elle une inquiétude envahissante provoquée par le traumatisme maternel. Le deuxième élément hallucinant, le scarabée, apparaît dans un dessin lors d'un voyage en train. Jeune fille, Francie s'entend très bien avec sa cousine Vicky et la considère comme une petite sœur. Elle prend son autonomie en créant sa petite entreprise. Elle traque des objets surannés, cassés, abimés dans les vide-greniers et les revend sur son site internet. Cette occupation rappelle aussi son passé douloureux qu'elle veut réparer. Pour calmer ses angoisses, elle installe sur le balcon de son appartement une tente dans laquelle elle essaie de retrouver les évènements de son passé chaotique avec une mère déprimée et incapable de s'occuper de son enfant. Elle écrit : "Vu que j'étais très déconnectée de ce qui se passait autour de moi dans mon enfance, cela revient parfois à marcher dans un grand vide, et tout ce que je peux faire, c'est évaluer la qualité de ce vide, s'il pétille, s'il est voilé, ou carrément dans le brouillard, si c'est une morgue". Cette méthode toute personnelle ressemble à un semblant de psychothérapie avec elle-même qui semble la soulager et atténuer son chagrin d'enfant. Elle a quand même gardé des contacts réguliers avec sa mère, restée dans son institution. Le récit se développe avec des retours permanents sur cette enfance volée. Ce travail de mémoire devient un mode de survie, un champ de bataille psychique pour oublier son angoisse permanente . Un question surgit : Francie a-t-elle hérité de la maladie de sa mère ? Avec sa troisième hallucination concertant une rose qui se détache d'un rideau, un doute subsiste. Ce roman d'une sensibilité extrême, émet une musique lancinante sur les modalités de la maladie mentale. La petite Francie tente de se reconstruire après le chaos de la maladie. Comment vivre et revivre avec ce traumatisme premier ? Malgré la gravité du sujet, l'auteur évoque la lente reconstruction d'une enfant blessée par la vie mais sauvée par sa famille d'accueil, généreuse et aimante. Un roman attachant et sensible à découvrir.
vendredi 26 février 2021
"Le parfum des fleurs la nuit"
Les Editions Stock proposent une très bonne collection : "Ma nuit au musée". Leonor de Recondo visitait le musée de Tolède à la rencontre du peintre El Greco et Lydie Salvayre racontait son expérience dans le musée Picasso à Paris. J'ai découvert celui de Leila Slimani, "Le parfum des fleurs la nuit", paru en janvier. Cette écrivaine franco-marocaine rencontre un grand succès auprès d'un large public, surtout après l'obtention du prix Goncourt pour "La chanson douce" en 2016. Dès les premières pages, la narratrice revendique son retrait de la vie sociale pour s'adonner à sa passion première : écrire. Elle décrit son quotidien, son petit bureau sous les toits : "Je vis en aparté. La réclusion m'apparaît comme la condition nécessaire pour que la Vie advienne. (...) Dans cet espace clos, je m'évade, je fuis la comédie humaine, je plonge sous l'écume épaisse des choses". L'écriture exige un certain "renoncement au bonheur, aux joies du quotidien". La solitude volontaire devient ainsi une condition essentielle pour l'écriture. Mais, Leila Slimani rompt cette discipline de vie quand la directrice de la collection lui propose une nuit au musée. Ce n'est pas n'importe quelle institution : elle se situe à Venise et prend la forme d'un palais, le Palazzo Grassi à la Punta de la Dogana (Pointe de la Douane) qui abrite des collections d'art contemporain de la Fondation Pinault. Comment résister à cette merveilleuse tentation ? L'écrivaine accepte donc le contrat et rejoint la sublime cité des Doges. L'enfermement dans ce musée l'attire et la voilà installée pour une nuit dans une des salles. Ces heures nocturnes lui permettent de vagabonder dans l'espace en commentant quelques œuvres exposées d'artistes contemporains. La narratrice raconte son rapport timide à l'art en général et elle se sent "pataude", écrasée par ces lieux de culture, même élitistes à ses yeux. Cette nuit au musée ne constitue pas un album d'art mais ressemble davantage à une autobiographie intimiste. L'écrivaine parle d'elle, de sa vie d'écrivain, des voyages, de son identité entre deux rives, l'Orient et l'Occident, de son père, injustement accusé de malversations dans sa banque et de sa mort prématurée. Elle n'oublie pas Venise aussi : "Venise porte en elle les germes de sa destruction et c'est peut-être cette fragilité qui en fait sa splendeur". La littérature aussi est à l'honneur dans ce récit élégant, discret et curieux : "La littérature chérit les cicatrices, les traces de l'accident, les malheurs incompréhensibles, les douleurs injustes". Le texte se termine sur un "parfum des fleurs" et surtout sur le sortilège de Venise, sur la présence consolante de l'art. Leila Slimani ne nous donne pas une leçon sur l'art contemporain, même si certains artistes lui ouvrent des horizons nouveaux mais elle parle de sa passion obsessionnelle : "Ecrire, c'est jouer avec le silence, c'est dire, de manière détournée, des secrets indicibles dans la vie réelle".
mercredi 24 février 2021
Rubrique Série
Depuis janvier, les nouvelles séries font leur rentrée et ce phénomène de société s'amplifie au détriment des films qui, de toutes façons, ne peuvent plus se voir sur grand écran à cause de la pandémie. En février, je voulais saluer la parution d'une série française, "En thérapie", diffusée sur Arte tous les jeudis. Les réalisateurs, Olivier Nakache et Eric Toledano, se sont inspirés d'une série israélienne, "BeTipul". Les trente-cinq épisodes d'une durée moyenne de 25 minutes se regardent avec un intérêt sans cesse renouvelé. Le personnage principal, le psychanalyste Philippe Dayan, est interprété par un comédien d'une empathie contagieuse, Frédéric Pierrot. Le succès de "En thérapie" repose sur sa présence consolante, résiliente et patiente. Ce soignant à l'écoute se met au service de ses patients pour les soulager de leurs problèmes, ces nœuds intimes qu'il faut démêler grâce au pouvoir des mots. La grande Histoire tragique (les attentats islamistes du Bataclan), percute les vies de deux personnages : Ariane (Mélanie Laurent), une chirurgienne de garde le soir de la tuerie et Adel (Reda Kateb), un policier de la BRI, en première ligne pour éliminer les terroristes dans la salle du Bataclan. Viennent ensuite Camille (Céleste Brunnquell), une jeune nageuse de 16 ans, le couple Léonora (Clémence Poésy) et Damien (Pio Marmai), et la superviseuse du psychanalyste (Carole Bouquet). Télérama révèle que chaque épisode était tourné en un jour et demi, c'était du "jamais vu" à la télévision. Il faut souligner la performance théâtrale de tous ces excellents comédiens. Cette série "démocratise" dans le bons sens du terme quelques notions fondamentales de la psychanalyse à travers les personnages. Ariane tombe amoureuse de son psychanalyste, le transfert est ainsi évoqué. Adel, le policier, symbolise le refoulement d'un traumatisme infantile. Son père algérien l'a caché lors d'une attaque terroriste dans les années noires du pays. Pour réparer ce drame terrible, il va se sacrifier pour défendre son pays et sa famille en partant en Syrie combattre les racines du mal. L'adolescente va mal entre une mère trop présente et un père trop absent. Son accident de vélo est une tentative de suicide déguisée. Le couple se déchire autour de la grossesse de la jeune femme jusqu'à sa fausse couche sur le divan du psychanalyste. Et ils finiront par se séparer. La série ménage le suspens et met aussi en relief les propres problèmes de notre spécialiste de l'inconscient. Sa femme le trompe, ses deux aînés s'éloignent et le petit dernier est en souffrance scolaire. Il traite tous les désordres psychiques, de ses patients et néglige ceux de sa famille. Avec ces 35 épisodes addictifs, la saison se poursuivra peut-être sur un sujet majeur qui bouleverse notre vie quotidienne : la présence du Covid ! Le cabinet de Philippe Dayan ressemblait à une bulle protectrice, un espace de réflexion et d'interrogation. Oui, la vie est parfois semée d'épreuves et heureusement, les "médecins de l'âme" aident les humains à mieux vivre. Cette série rend hommage à ses "aidants" discrets, empathiques et disponibles. Kundera disait dans un de ses romans : "Personne n'écoute personne". C'est pour cette raison que la psychanalyse existe et aussi toutes les thérapies liées à l'écoute...
lundi 22 février 2021
"Le colibri"
Sandro Veronesi a obtenu le prix Strega, le Goncourt italien, pour "Le Colibri", son huitième roman, publié chez Grasset. Pourquoi ce titre d'oiseau ? Luisa, la femme aimée, écrit à Marco Carrera : "Tu es un colibri parce que, comme le colibri, tu mets toute ton énergie à rester immobile. Tu réussis à t'arrêter dans le monde et dans le temps, à arrêter le monde et le temps autour de lui, et même parfois, à retrouver le temps perdu". Marco, le protagoniste, établit le bilan de sa vie. Paradoxalement, il pratique un métier clairvoyant, celui d'ophtalmologiste, mais il passe son temps à ne pas voir la réalité comme elle est. Autour de lui, tout se délite, se désagrège, se défait, telle une vaste entropie. Mais, sa grande qualité se résume à ce verbe : tenir. Il n'oublie jamais la citation de Beckett : "Je ne peux pas continuer. Je vais continuer". Un jour, le psychanalyste de sa femme lui téléphone pour l'avertir qu'un grave danger le menace. Il apprend la mythomanie pathologique de sa femme, le fait qu'elle va le quitter pour refaire sa vie et surtout, il mesure son propre aveuglement sur son mariage : "Elle lui avait toujours menti. Mais lui avait fait pire : il l'avait crue". A partir de ce cruel constat sur la faillite de son couple, il se lance dans une analyse rétrospective sur ses identités cumulées : fils, mari, père, frère, amant, ami, etc. Il évoque la mésentente de ses parents : "Le malheur, ils l'avaient en fait toujours sécrété (...) comme certains organismes produisent du cholestérol". Il perd sa sœur dans une noyage et la soupçonne d'avoir mis fin à sa vie. Son frère a pris ses distances et part vivre en Amérique. Le tableau familial est loin de ressembler à une idylle. D'autant plus que sa petite fille commence à ressentir "un fil, accroché dans son dos" et ce toc révèle un trouble psychique longtemps nié. Devenue adulte, elle aura une conduite risquée dans le sport qui finira par l'emporter dans un accident. Elle laisse une petite fille sans père que Marco prendra en charge et deviendra sa seule raison de vivre. Il entretient aussi depuis sa jeunesse un amour par correspondance avec Luisa. Chacun a fondé sa propre famille mais ils poursuivent un rêve d'amour fantasmé qui ne se concrétisera jamais. La vie en mille morceaux de Marco s'est heurtée au Réel, un réel de rendez-vous manqués, d'épreuves traversées, de drames subies. L'écrivain italien utilise le registre de la comédie à l'italienne, toujours teintée d'ironie mordante. Cette fresque familiale s'étalant de 1974 à 2030, composée de matériaux disparates (lettres, listes, courriels, cartes postales), ressemble à un patchwork rapiécé d'histoires variées qui finissent par raconter la vie de Marco, un Italien d'un certain âge, un homme attachant d'un courage héroïque, qui, malgré toutes les difficultés, reste debout et conserve une énergie vitale pour affronter les vicissitudes de la vie. Un roman fort et émouvant !
vendredi 19 février 2021
Philosophie Magazine
Le numéro de mars de Philosophie Magazine vient de sortir. Un menu appétissant : l'identité, le temps, Bruno Latour, Marc Aurèle, David Hume. En général, je lis le mensuel à petites doses, au gré de mes humeurs du moment. Mais, j'avoue que je l'ai lu d'une seule traite tellement les articles m'intéressaient. Bruno Latour, l'un des plus influents philosophes contemporains, est passé récemment à la Grande Librairie et sa médiatisation a permis de connaître sa pensée écologiste. Son dernier livre, "Où suis-je ? Leçons de confinement à l'usage des Terrestres", pose le problème de la "guerre planétaire" entre les "extracteurs" et les "ravaudeurs". Pour sauvegarder la planète, il faut, selon lui, se "déconfiner" de certaines idées comme le productivisme, la croissance économique, etc. Sa pensée exigeante et complexe bouscule la sphère écologique et se rapproche de la nouvelle approche catastrophiste comme la collapsologie. Après la crise écologique, l'analyse du temps avec Pascal Chabot, auteur de "Avoir le temps", publié aux PUF. Son essai passionnant explore notre rapport au temps (la chronosophie) et dans la revue, le philosophe commente six photographies illustrant ce thème. La revue propose aussi un portrait de Gloria Steinem, une icône du féminisme américain, âgée de 87 ans, qui continue à se battre encore pour l'égalité femme-homme. Le dossier central évoque l'identité sous le titre, "Liberté, Egalité, Identités" ou "Comment reconnaître nos différences ?". Ce sujet sensible, difficile est traité avec des points de vue pluralistes qui permettent une bonne approche éclairante. Vincent Descombes, auteur de "Les Embarras de l'identité", commente les philosophes de l'identité comme David Hume, John Locke, Wittgenstein, Erik Erikson. Catherine Malabou commente des changements de vie pour une femme transgenre, une transfuge de classe, un Juif français devenu Israélien, un homme bisexuel, etc. Le dernier article sur le sujet aborde cette question inquiétante : "La guerre des identités aura-t-elle lieu ?". Le monde universitaire et médiatique est secoué par les tenants des études de genre, féministes et décoloniales. Identitaires contre universalistes, une fracture indéniable dans notre société actuelle. Hélène L'Hueillet, philosophe, auteur d'un "Eloge du retard", conseille la lecture revigorante et consolante des pensées de Marc Aurèle, l'empereur stoïcien qu'il faut lire et relire sans cesse. Face aux vicissitudes du monde, il faut s'armer de sagesse et retrouver notre liberté intérieure. La revue propose aussi des conseils de lectures, des lectures philosophiques, évidemment. Ce rendez-vous mensuel avec Philosophie Magazine complète à merveille l'atelier des Idées en partage de la Maison de Quartier de Chambéry où Agnès, professeur de philosophie, a démarré une nouvelle session sur... l'identité ! Vaste et beau programme.
jeudi 18 février 2021
"Alegria"
Manuel Vilas revient sur le devant de la scène littéraire avec son "Alégria". Son premier récit, "Ordesa", publié en 2018 m'avait déjà beaucoup intéressée et l'écrivain espagnol, aragonais d'origine, avait conquis un public inhabituel. Le mot "alégria" résume à merveille ce récit autobiographique : la joie, une attitude qu'il revendique tout au fil des phrases, scandées par cet impératif débordant d'optimisme. Mais ce volontarisme ressemble plus à un mantra qu'à une réalité vécue. L'écrivain reprend les sujets de son premier opus : ses parents disparus, ses liens familiaux, ses fils oublieux, ses voyages, sa vie, en somme. Une vie dans le présent et surtout dans le passé, un passé qu'il vénère, dont il veut témoigner. Il s'adresse à son père, à sa mère comme des témoins imaginaires et les souvenirs surgissent pour raconter cette Espagne unique, un pays de pauvreté mais aussi de dignité. Le narrateur mène une vie nomade entre Iowa City où sa compagne, professeur d'université, travaille. Il baptise ses parents de Bach et Wagner, Mozart pour sa compagne, et il surnomme sa "déprime", Arnold Schoenberg. Cet Arnold le taraude souvent jusqu'à lui donner des idées suicidaires. Cette manie d'emprunter des surnoms se poursuivra avec des noms d'acteurs. Beaucoup d'anecdotes sur ses parents révèlent une piété filiale assez exceptionnelle et souvent très émouvante : "Le plus grand voyage est celui qui permet d'atteindre le royaume de ceux que nous avons aimés et qui sont partis en nous laissant à jamais angoissés". Quelques écrivains l'ont inspiré dans sa quête du passé comme Marcel Proust, son maître des songes et des réminiscences. Ce récit ressemble à cette "recherche du temps perdu" qu'il retrouve grâce à l'écriture et à la littérature. Le narrateur rappelle souvent qu'il faut aimer, se réjouir d'être vivant, d'être fidèle à la mémoire familiale. Il rend hommage à Federico Garcia Lorca, le plus grand des poètes selon lui. Il consacre aussi de belles pages à ses voyages fréquents : Zurich, Venise, New York, Chicago, Madrid, Barcelone, etc. Ce journal intime, né sur les routes de la tournée de promotion d'Ordesa, son premier récit, se compose de bribes mémorielles, de fragments poétiques, de réflexions morales. Ses deux fils prennent une place essentielle dans le fil du récit comme un fil généalogique permanent. Il raconte ses attentes interminables pour les voir, ses rencontres rares et denses avec eux comme cette nuit de Noël à Saragosse dans un hôtel. Il ne cache pas non plus ses épreuves comme la dépression, l'alcoolisme, l'infidélité, son divorce, la précarité matérielle. Manuel Vilas a déclaré dans la presse qu'il avait clos la séquence familiale dans ce deuxième volume. Je m'étais presque habituée à retrouver ses parents aragonais si simples, si espagnols, ses deux fils qui ressemblent à beaucoup de garçons d'aujourd'hui, un peu proches, un peu lointains, et son portrait d'une Espagne complexe et complexée. Un livre attachant, original, atypique, un ode à ce beau mot hispanique, l'alegria...