Roland Barthes a écrit cet essai, "La chambre claire" en 1979 et va mourir un an après d'un accident à Paris, renversé par une camionnette. Ce sémiologue-philosophe a marqué le monde de la culture dans la seconde moitié du XXe. Son célèbre "Mythologies" est un classique ainsi que son bouleversant "Fragments d'un discours amoureux". J'éprouve le besoin depuis quelques mois de relire des œuvres essentielles qui m'ont particulièrement influencée et "La chambre claire" faisait partie de mon programme estival. Comme j'ai fini par me prendre au jeu de la photographie dans mes escapades, j'avais ce désir d'analyser la signification d'un cliché sorti de mon Samsung. Dans ce texte théorique, Roland Barthes établit une distinction entre le "studium", le sujet, et le "punctum", le détail, l'objet partiel, qui suscite l'émoi, la surprise, l'émerveillement. Ce "punctum", Roland Barthes le décrit comme "piqûre, petit trou, petite tache, petite coupure et aussi coup de dés. Le punctum d'une photo, c'est ce hasard qui, en elle, me point. Mais aussi me meurtrit, me poigne". Il propose des études de quelques photographies historiques dont celles de Stieglitz ou de Kertész, révélant le détail troublant et significatif. Dans le deuxième chapitre, Roland Barthes évoque la mort de sa mère qu'il adorait. En découvrant une vieille photo d'elle, âgée de cinq ans, il écrit : "Sur cette image de petite fille, je voyais la bonté qui avait formé son être tout de suite et pour toujours, sans qu'elle la tînt de personne". Cet hommage proustien à sa mère illumine cet essai parfois austère et l'on sait que Roland Barthes cultivait le secret de ses sentiments et de sa vie privée. La photographie l'accompagne dans ce deuil inconsolable et lui permet de "ressusciter" sa mère : "La photographie a quelque chose à voir avec la résurrection". Cet essai demande une lecture attentive pour goûter le style et la pensée de cet immense intellectuel français. Je l'avais lu à sa parution et presque quarante après, ce livre reste neuf, actuel et d'une modernité remarquable. Quand on regarde des vieilles photographies de famille en noir et blanc, le passé de ces disparus resurgit et ils deviennent nos contemporains… Roland Barthes vivait au bord de l'Adour, à Urt, quand il descendait de Paris et sa fidélité au Sud-Ouest ne peut que m'émouvoir… Un livre capital sur le phénomène de la photographie.
des critiques de livres, des romans, des moments de lectures, des idées de lecture, lecture-partage, lecture-rencontre, lectures
jeudi 9 août 2018
mercredi 8 août 2018
"L'avenir vient de loin"
Ce livre, "L'avenir vient de loin", se compose de trente textes provenant d'un colloque qui s'est tenu à la Sorbonne en juin 2018. Publié aux Belles Lettres, ce volume rassemble des interventions d'hommes politiques, de savants, de professeurs, d'écrivains. Ils partagent tous un sentiment d'appartenance à la culture gréco-latine. Depuis que les langues anciennes ne représentent plus le summum de l'éducation humaniste (il vaut mieux choisir les mathématiques), je vois se lever dans notre société une envie de sauvegarder ce patrimoine linguistique en péril. Un réseau, Antiquité-Avenir, constitué de trente-huit associations, milite pour revivifier, revitaliser, revenir aux sources de notre civilisation occidentale. Cet ouvrage appartient à la catégorie des exercices d'admiration et se lit avec un grand plaisir. L'Antiquité qui a duré presque 4000 ans (-3300 av. JC-476 ap. JC) donne le vertige et représente donc l'enfance de l'humanité. Pour ma part, j'ai toujours été fascinée par les commencements et j'ai approfondi ma connaissance de ce temps-là avec des livres, évidemment. Puis, j'ai visité les plus grands sites archéologiques (Grèce, Italie, Sicile, France, Espagne) comme des pèlerinages païens. J'ai compris en observant un temple, un théâtre, une agora, des thermes, des palais, des villas, l'immense dette que nous devons aux plus anciens de nos Anciens. Depuis que je fréquente avec assiduité les musées archéologiques de toutes les villes européennes (y compris à Copenhague en mai), je ne cesse d'admirer toutes les traces matérielles de la civilisation gréco-latine : fresques, colonnes, kouroi, koré, statues, objets divers, vases grecs, amphores jusqu'aux tuiles retrouvées de quelques toitures antiques. Parfois, je me demande d'où me vient cette passion de l'Antiquité : un coup de foudre culturel qui doit s'enraciner dans mon rapport aux temps archaïques. C'est pour cette raison que je lis assidument les œuvres de Pascal Quignard et de Marguerite Yourcenar. Je citerai quelques noms pour remercier ces intellectuels qui révèlent leur gratitude envers le monde antique : Frédéric Boyer, Michel Deguy, Christian Prigent, etc. Tous les participants du colloque ne s'imaginent pas que c'était mieux avant, mais si on apprend du passé, demain ira peut-être mieux… Un livre essentiel pour les amoureux de l'Antiquité.
mardi 7 août 2018
"Le Bleu du Lac"
Parfois, je peux choisir un roman pour son titre : "Le Bleu du Lac"... Ce livre, publié aux éditions Sabine Wespieser, se lit d'une traite et raconte une histoire d'amour entre une pianiste et un critique musical. Comme j'aime vraiment le monde de la musique classique, les deux personnages m'ont fait un signe pour que je partage leur histoire amoureuse. Concertiste célèbre, Viviane Graig s'est retirée après une longue carrière. Elle reçoit un appel d'un homme qui lui apprend le décès brutal de son amant, James Fletcher. En fait, l'exécuteur testamentaire lui demande d'interpréter un intermezzo de Brahms lors des funérailles officielles. Elle accepte cet hommage et lors de son trajet dans le métro de Londres, Viviane Graig, dans un long monologue intérieur, revit cette relation clandestine, les confidences de cet homme, amateur de boxe et esthète musical. Pourtant heureuse avec Sebastian, son mari, elle est pourtant tombée folle amoureuse de James, un séducteur né. Leur réputation professionnelle ne devait pas souffrir de cette liaison privée et ils ont construit au fil des années une relation unique, singulière et secrète. Avant la mort de son amant, Viviane Graig avait perdu sa fille dans un accident domestique et cette perte l'éloigne de la scène. Dans un article du Monde des Livres de juin dernier, Jean Mattern avoue qu'il s'est senti vivre dans ce personnage féminin, en exaltant la sensualité des deux amants. Il s'est inspiré du flux de conscience à l'œuvre dans "Mrs Dalloway" de Virginia Woolf. Jean Mattern résume dans ce passage le sujet du roman : "Si nous avons autant tenu à préserver le secret de notre liaison, c'est avant tout pour éviter de nous heurter à cette incompréhension, même de la part de nos amis". Ce roman diffuse un charme musical certain et le style de l'écrivain ressemble à une partition de Brahms. Auteur de quatre romans, Jean Mattern vit lui aussi une double vie : créateur de textes chez Wiespeser et responsable de collection de littérature étrangère chez Grasset. Il a aussi publié un essai chez Gallimard dans l'excellente collection "Connaissance de l'Inconscient" : "De la perte et d'autres bonheurs". Un écrivain à découvrir…
lundi 6 août 2018
"Marcher, une philosophie"
Frédéric Gros propose dans cet ouvrage, "Marcher, une philosophie", une réflexion philosophique sur cet acte simple et naturel. Pour ce spécialiste de Michel Foucault, "Marcher n'est pas un sport. Mettre un pied devant l'autre , c'est un jeu d'enfant. Pas de résultat, pas de chiffre". L'essai se compose de chapitres sur les effets de la marche et de portraits de philosophes marcheurs. J'ai retrouvé Nietzche qui pensait avec ses jambes, Arthur Rimbaud et son goût immodéré de la fuite, les rêves solitaires de Jean-Jacques Rousseau, la vie sauvage de Thoreau, l'errance mélancolique de Nerval, la sortie quotidienne de Kant, la marche mystique de Gandhi. Frédéric Gros n'oublie pas la démarche philosophique dans ces portraits et décrypte les sensations, les sentiments et la signification de la marche dans les chapitres intitulés ainsi : "Libertés, Dehors, Lenteur, Solitudes, Silences, Eternités." Le philosophe définit la marche comme un acte de liberté : "La liberté en marchant, c'est de n'être personne, parce que le corps qui marche n'a pas d'histoire, juste un courant de vie immémoriale". Plus loin, il revendique la posture du rebelle social dont l'identité se dissout dans le paysage traversé. Il vante le détachement salutaire de toutes les contraintes d'un monde qui emprisonne l'individu dans les rets d'une existence subie. Il recommande la lenteur dans la marche, le contraire des pas saccadés, rapides, nerveux que l'on rencontre souvent quand des randonneurs pressés dépassent "les lents" sans un regard… Il remarque : "Le paysage est un paquet de saveurs, de couleurs, d'odeurs où le corps infuse". Il poursuit sa réflexion en évoquant le choix de la solitude et du silence, conditions idéales pour s'adonner à l'exploration du "dehors". Cet ouvrage incite le lecteur(trice) à une décision fondamentale : marcher, marcher et marcher. Au bord d'un lac, sur une plage, dans son quartier, dans les rues de sa ville, dans une forêt, en montagne, et dans tous les lieux les plus charmants du monde. Cet essai très bien écrit conviendra parfaitement à tous les rêveurs de la marche et mais, il faut éviter de l'offrir aux sportifs, aux compétiteurs, aux fous des performances physiques…
vendredi 3 août 2018
Balade dans le vieux Chambéry
Je préfère souvent me balader du côté du lac du Bourget, mais, j'aime aussi flâner dans le vieux Chambéry. J'ai reçu cet été ma sœur qui vit à Anglet. Comme des milliers de touristes envahissent le littoral basque pendant l'été, je l'ai invitée en Savoie et surtout dans un coin plus calme qu'à Biarritz (avec aussi le phénomène de masse que représentent les Fêtes de Bayonne en fin juillet). Chambéry se vide de ses étudiants, de ses salariés en congé et on ne rencontre pas des cars de touristes comme dans les lieux prisés. Je me suis amusée à jouer au "touriste basique". Un matin, j'ai donc ouvert la porte de l'Office du tourisme. Une très gentille hôtesse a conseillé un parcours pour découvrir les "incontournables" de la ville. J'ai joué le jeu et avec mes traces d'accent du Sud-Ouest, la comédie a très bien fonctionné. L'Office du tourisme remplit sa mission : un bon point pour la ville car l'accueil m'a semblé très correct. Munies du plan de Chambéry, nous voilà, ma sœur et moi, à la recherche des marques sur le sol : des indices sous la forme d'éléphants, évidemment. Chambery éléphantesque, l'emblème de la ville et de ses animations culturelles, image culturelle et commerciale. Les vingt deux étapes sont bien indiquées sur la carte et nous avons scrupuleusement respecté le circuit : les Halles, rue Juiverie, rue Basse du Château, place Saint-Léger, rue Croix d'or, Théâtre Charles Dullin, Fontaine des Eléphants, rue de Boigne, Place de la Métropole, Hôtel de Cordon, Hôtel de Ville. Le parcours m'a facilité la tache et nous avons visité la belle Cathédrale Saint François dont j'admire depuis longtemps les orgues et les fresques. J'avoue que je suis entrée pour la première fois dans l'hôtel de Cordon, construit au XVIe siècle par le marquis de Challes, puis acquis par le marquis de Cordon. Le Centre d'interprétation de l'architecture et du patrimoine de Chambéry s'est installé dans cet hôtel particulier. Un cabinet de curiosités au premier étage raconte l'identité de la ville et cet espace bien conçu mérite une visite. Quand je me suis mise dans la peau d'une touriste, je me suis rendue compte que mon regard devenait plus bienveillant, plus attentif. J'ai traversé quelques allées ou traboules (trop lyonnais) et je me suis sentie au Moyen Age… Ma sœur a rencontré la célèbre Mercotte devant la cathédrale et nous avons discuté quelques minutes avec cette chambérienne gourmande. Je n'ai pas oublié d'entrer chez Garin, ma librairie préférée où ma sœur est repartie avec un ouvrage d'histoire sur la ville. Belle matinée familiale dans la capitale savoyarde qui conserve de beaux trésors architecturaux malgré quelques immeubles des années 60 qui défigurent l'entrée de la ville…
jeudi 2 août 2018
"Journal d'Irlande"
Dans mes années de libraire, les années 70, j'ai beaucoup vendu le best-seller de Benoite Groult, "Ainsi soit-elle". Ce pamphlet gentiment féministe (et pas militant, dommage !) dénonçait le machisme ambiant, les violences et les viols subis, l'injustice des salaires, la soumission, etc. Mais, l'écrivaine nous semblait à l'époque une "grand-mère" alors qu'elle avait la cinquantaine ! Ses romans dits "féminins" se lisaient avec plaisir et souvent avec légèreté. Son dernier ouvrage, "Touche étoile", abordait un thème fort, l'euthanasie, qu'elle défendait avec vigueur. J'éprouve une tendresse particulière et une certaine nostalgie quand je pense à cette époque formidable où certaines femmes se sont éveillées à la liberté et à l'indépendance. Elles ont ouvert les livres de Benoîte Groult, Marie Cardinal, Françoise Mallet-Joris, Simone de Beauvoir, Françoise Sagan, etc. La littérature féministe a bien changé de nos jours quand je pense à Virginie Despentes. La fille de Benoite Groult a voulu rendre hommage à sa mère en publiant les pages de ce journal irlandais, intitulé aussi "Carnets de pêche et d'amour, 1977-2003". L'écrivaine et son mari, Paul Guimard, avaient déjà une maison en Bretagne. Comme ils étaient fous amoureux de l'océan et de la pêche, ils ont acquis une résidence en Irlande où ils ont passé une vingtaine d'années. Ce journal intime évoque les moments heureux du couple : leurs parties de pêche mirifique, la visite d'amis connus comme Régis Debray, les Badinter, François Mitterrand, Eric Tabarly. L'écrivaine raconte sans pudeur sa relation amoureuse avec son amant américain Kurt, personnage que l'on retrouve dans "Les vaisseaux du cœur". J'ai surtout retenu dans ce journal intime les réflexions drôles, émouvantes, ubuesques sur la vie de son "trouple", ce trio hypermoderne formé par elle et ses deux hommes. Comme le journal se passe en vingt ans, Benoîte Groult décrit avec un humour décapant, les ravages du temps sur son corps, son visage et ce constat lucide donne au récit une gravité bien loin de son esprit de légéreté. Tout au long de ses pages qui sentent l'air salé de la côte irlandaise, une énergie folle se dégage de l'écrivaine, une énergie vitale, venue de cette mer d'Irlande. Ecrit simplement et sans effets de style, cet ouvrage recèle des vérités humaines sur le vieillissement, mais avec une ironie bienvenue, l'écrivaine remplace la décrépitude du corps par un amour total de la vie, de l'amour et de l'amitié...
mercredi 1 août 2018
"Au premier regard"
J'ai emprunté le roman, "Au premier regard" de Margriet de Moor à la Médiathèque de Chambéry en étant étonnée de le trouver dans leur catalogue. Cette écrivaine néerlandaise, née en 1941, a déjà publié de nombreux livres, traduits en vingt-quatre langues. "Au premier regard", édité en 1989, s'inscrit dans un espace temps indicible et baigne dans une atmosphère intimiste ouatée. La narratrice raconte, au fond, la vie d'une femme. La première scène du roman révèle son goût prononcé pour la pâtisserie : "Je n'ai jamais besoin de réfléchir à ce que je vais faire. Je le sais, c'est tout. Des petits sablés. Un cake aux pommes. Une quiche lorraine". La pâtisserie comme une thérapie douce. Son amant de passage, divorcé et rencontré la veille, est resté dans la chambre à l'étage. Cette jeune femme a perdu son mari après quatorze mois de mariage. Il s'est suicidé sans laisser un message pour expliquer son geste. Quelques années plus tard, elle s'interroge toujours sur ce geste incompréhensible. Ton, son mari, l'aimait-il vraiment ? Cachait-il un secret ? Reste-t-il des traces de ce premier amour ? La narratrice recherche des preuves écrites de cette histoire douloureuse. Les temps du récit se télescopent entre ce passé enfoui, son présent incertain et un futur hypothétique. Son mari reste une énigme qu'elle tente de décrypter. Sa mère est morte alors qu'il avait treize ans, puis, il perd son père. Il reprend la ferme familiale par passion de l'agriculture alors qu'il avait entrepris des études de droit. Avait-il une maîtresse ? La narratrice fouille son passé et découvre un agenda et un vieux billet de parking. L'écrivaine ne révèlera pas la vérité sur cet homme mettant fin à ses jours. Ce roman tout en délicatesse pose la question du deuil, de la connaissance de l'autre, de la fragilité des liens amoureux. La narratrice soupçonne son mari d'infidélité et elle décide de rencontrer cette inconnue. Je ne dévoilera pas la fin du roman car Margriet de Moor nous chuchote qu'il faut accepter le tragique dans sa vie, vivre le deuil, et, reprendre le chemin avec courage. Une nouvelle vie amoureuse peut surgir malgré les regrets d'un rendez-vous manqué… Un beau roman à découvrir, sensible et très bien traduit.
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