vendredi 6 juillet 2018

"Dictionnaire intime des femmes"

J'ai reçu ce dictionnaire lors de mon anniversaire et l'amie qui me l'a offert connaît très bien mon âme féministe depuis que je suis née ! Je n'ai jamais supporté que l'on nous considère comme des êtres faibles, fragiles, victimes. Depuis des décennies, j'essaie de mener ma vie en tant que femme libre, forte et indépendante. J'ai mené dans les années 70 et 80 des combats essentiels pour des causes justes. Si aujourd'hui, une jeune fille choisit sa contraception, peut pratiquer le métier qu'elle désire, faire de longues études, se sentir sans se poser des questions l'égale des hommes, elle doit ses choix à des femmes qui se sont révoltées contre un état patriarcal et injuste. Laure Adler, écrivaine et journaliste, biographe de Simone Weil, Hannah Arendt, Marguerite Duras, a célébré avec une empathie sororale l'héritage considérable des pionnières dans tous les domaines. Cet exercice d'admiration nous rappelle qu'il ne faut jamais oublier ces femmes magnifiques. Elle écrit dans la préface : "Ce livre est une invitation au voyage dans un étrange pays sans frontières, une terra incognita, un territoire où vit la moitié de l'humanité". On ne peut pas lire tous les articles passionnants d'une seule traite. La première démarche consiste à "picorer", à feuilleter, à humer, à sélectionner les textes selon les goûts du lecteur(trice). Pour ma part, j'ai tout de suite lu les notices sur Simone de Beauvoir, Karen Blixen, Marguerite Duras et toutes les écrivaines dont Carson McCullers et Virginia Woolf. Puis, j'ai noté la présence de quelques philosophes et historiennes comme Simone Weil, Françoise Héritier, Michelle Perrot, Mona Ozouf, Julia Kristeva. J'ai remarqué la présence d'Angela Merkel, de quelques hommes dont Roland Barthes, de mots révélateurs comme sorcière, pantalon, rouge à lèvres, vote, voile, lecture, loi, etc. Les grandes figures du féminisme sont présentes dans cet ouvrage complet. Hubertine Auclert, une suffragette peu connue du public, s'est battue pour le droit de vote des femmes, obtenue en 1945. Dans un article du Monde des Livres, Laure Adler évoque son projet : "Si nous connaissions mieux notre histoire, jalonnée de toutes ces femmes intenses, créatrices, indomptables, nous les femmes, serions encore plus guerrières". Sans ces héroïnes célèbres ou anonymes qui ont tracé les sillons de la liberté, la vie n'aurait pas le même intérêt… 

jeudi 5 juillet 2018

"Un jour"

Michel Crépu, directeur de la "Nouvelle Revue Française" depuis 2015, a composé dans ce récit autobiographique, "Un jour", le portrait de son père. Quand un père ou une mère disparaîssent, le monde semble s'effondrer, s'effriter, s'éparpiller. Ce tremblement d'être, Michel Crépu le raconte sans pathos, avec une émotion contenue et une pudeur discrète. Dès la première page, ces mots : "Mon père est mort la semaine dernière". Son père s'appelait Roger et il avait 89 ans. L'écrivain évoque une France disparue du XXe siècle, symbolisée par une famille traditionnelle de la petite bourgeoisie à Etampes. Son père était architecte :  "Crayon, T, équerre, gomme, compas, table à dessin : voilà pour les munitions, le carquois". Il militait du côté de la Démocratie chrétienne, possédait une forte conviction européenne car sa foi profonde le guidait dans toutes ses actions. Le narrateur se préparait à la disparition de son père, victime d'un AVC dix ans avant et plus tard, de la maladie d'Alzheimer. "Mon père s'est désagrégé sous nos yeux, au fil des mois, des années. Il est parti par bouts, par détachements de plaques, comme sous l'effet d'un courant irrésistible". Les pages qu'il consacre à la fin de vie de ces parents résonnent d'une façon particulière car elles ont une portée universelle. Son père avait deux passions : le cirque et les guides de voyage. Michel Crépu relate les vacances en famille en Suisse et en Italie, des souvenirs d'enfance inoubliables. Le narrateur nous raconte en fait une partie de notre histoire même si les familles naissent dans des moules différents. Ce texte personnel fourmille d'anecdotes politiques (Jean Lecanuet, qui se rappelle encore de lui ?), d'événements familiaux (fêtes et anniversaires), de traditions disparues (chanter à table à la fin des repas la "Marquise"). Michel Crépu, intellectuel cultivé, n'oublie jamais notre patrimoine littéraire et ne manque jamais une occasion de citer les classiques que je retrouve avec plaisir. Ce témoignage sur le destin banal d'un homme simple et honnête se termine dans la tragédie de la maladie, la maladie terrible de l'oubli. Son fils a pris la plume pour raconter l'épopée de cet homme et je citerai une phrase de Malraux : "La vie ne vaut rien mais rien ne vaut une vie"... 

mercredi 4 juillet 2018

Au bord du lac, l'été

D'habitude, je me balade au bord du lac du Bourget en début d'après-midi. L'été, je m'abstenais de ce plaisir car je fuis en général la foule des badauds et des baigneurs. J'ai donc choisi le matin pour retrouver mon beau lac savoyard, l'un des plus beaux de France. J'ai tout de suite constaté la tranquillité du lieu, investi seulement par quelques joggers. Les Mottets, Terre nue et l'esplanade du Viviers resplendissaient sous un soleil doux et caressant. La lumière inondait le paysage sous un ciel bleu profond. Quelques petits nuages blancs s'accrochaient encore sur la Dent du Chat. Comme les voitures émettent encore des ondes sonores désagréables, j'utilise mon MP3 pour écouter mes morceaux favoris comme le Stabat Mater de Pergolèse et la musique sublime de ce compositeur élimine le bruit environnant. Quand je traverse les Mottets, je remarque tout de suite la présence des lapins sauvages qui sortent des fourrés mais, dès qu'ils vous aperçoivent, ils détalent dans leurs cachettes. Plus loin, sur le quai du port de Terre Nue, un couple de cygnes dormaient avec leurs six petits et formaient un tableau familial attendrissant. Quand je longe les plages du Lido, j'aperçois dès onze heures du matin quelques baigneurs(ses) installé(e)s sur leur serviette de plage. Et certain(e)s tiennent un livre à la main. Quel plaisir de voir ces tableaux vivants : une lectrice et son livre mystérieux. Je n'arrive pas à voir le titre du roman, mais je sais que l'écrit tient encore la distance. Livre ou smartphone ? J'ai peur qu'un jour, le deuxième surpasse le premier… Les lecteurs vont devenir des héros anonymes, des Don Quichotte du papier. J'ai un souvenir d'Anglet où une jeune fille lisait "Un cœur simple" de Flaubert. Elle était couchée sur un muret et semblait dévorer ce texte. Je me disais que la lecture des classiques n'avait pas encore disparu. J'ose penser que les livres seront encore des compagnons doux et silencieux que l'on glisse dans les valises estivales. Cette vision de la jeune fille avec Flaubert m'a redonné le goût des classiques contemporains et cet été, je vais relire les "Mémoires" de Simone de Beauvoir, le "Labyrinthe du Monde" de Marguerite Yourcenar et un roman de Virginia Woolf, "Traversée". J'ai oublié de citer mon cher Quignard avec son premier tome du "Dernier Royaume", "Les Ombres errantes", publié en 2002. Des retrouvailles heureuses dans la quiétude de l'été.  

mardi 3 juillet 2018

"La fille qui brûle"

Claire Messud, écrivaine américaine, a déjà publié quatre romans dans la belle collection "Du monde entier", chez Gallimard. J'avais lu avec beaucoup d'intérêt  "Les filles de l'empereur" et "La femme d'en haut". "La fille qui brûle" n'aborde pas un sujet hyper original mais un thème récurrent dans la littérature : le malaise adolescent. Dans la petite ville de Royston, dans le Massachusetts, tout le monde se connaît. La narratrice, Julia, appartient à une famille unie de la classe moyenne : son père est dentiste et sa mère travaille en solo comme journaliste gastronomique et cinématographique. Elle s'est choisie une amie depuis la maternelle : Cassie Burns aux cheveux blonds et à la peau diaphane. Cassie grandit dans un foyer sans père, sa mère infirmière libérale l'élevant seule. Son père est mort dans un accident de voiture. Les deux petites filles jusqu'à leur adolescence partagent dès le début une complicité immédiate : jeux, baignades, bénévolat dans un refuge pour les animaux. Elles explorent ensemble la forêt environnante et pénètrent dans un asile abandonné, désaffecté depuis longtemps. Ce lieu secret où elles se retrouvent par effraction consolide leur amitié. Mais, Cassie commence à changer et s'éloigne peu à peu de Julia. Sa mère esseulée rencontre le médecin de la ville et l'installe chez elle. Cassie n'apprécie pas la présence de ce faux père qui se prend pour le vrai. La jeune fille subit aussi des influences négatives au lycée en fréquentant des filles peu recommandables. Cassie se sent de plus en plus mal et fuit Julia. Elle va même s'inventer un père qui ne serait pas mort car sa mère lui aurait menti. Ce rêve morbide se concrétise un jour quand Cassie repère un père de famille portant le même nom qu'elle. Sa visite inopinée chez cet homme se termine mal et Cassie disparaît. Seule, Julia comprend que son ancienne amie s'est refugiée dans l'ancien hôpital psychiatrique. Julia va la sauver mais, leur amitié comme beaucoup d'amitiés entre adolescentes se fracasse quand la mère de Cassie déménage et se sépare de son compagnon nocif. Claire Messud décrit à merveille les blessures de la vie, la perte de l'amitié fusionnelle, l'ennui et la solitude. l'environnement social. J'ai retrouvé dans ce beau roman, les univers de Carson McCullers, Joyce Carol Oates et Laura Kasischke. Et comme j'aime beaucoup ces trois écrivaines américaines, j'ai donc fort apprécié Claire Messud. 

lundi 2 juillet 2018

Simone Veil au Panthéon

Dimanche, j'ai regardé la cérémonie d'hommage à Simone Veil. Elle formait un couple fusionnel avec son mari avec lequel elle a vécu plus de soixante cinq ans. Le Panthéon, notre temple sacré républicain, n'a admis que quatre femmes (Sophie Berthelot, Marie Curie, Germaine Tillion, Geneviève de Gaulle) et plus de soixante dix hommes. Sur le fronton du monument, il est inscrit : "Aux grands hommes, la patrie reconnaissante"... Et détournons l'inscription lapidaire en ajoutant : "Aux grandes femmes, la patrie reconnaissante".  Je pense à Marguerite Yourcenar, Simone de Beauvoir, Colette, George Sand sans oublier les féministes des origines comme les suffragettes, luttant pour le droit de vote des femmes. Simone Veil représente à elle seule plusieurs symboles : la mémoire de la Shoah, le combat féministe pour le droit à l'avortement en 1974, la réconciliation avec l'Allemagne et la création de l'idée européenne pour une paix durable. Qu'elle soit de droite, du centre gauche ou libérale, cette femme a survécu des camps de la mort pour témoigner de la barbarie atroce du nazisme et des totalitarismes. Cette jeune fille française, éduquée dans une famille cultivée,  se fait rafler à seize ans parce que juive. Comment survivre ? Après sa retour des camps de la mort où elle a perdu ses parents et un frère, Simone Veil a relevé la tête et a dédié sa vie aux autres pour que ces temps sombres ne reviennent plus. Simone Veil symbolise aussi une conscience européenne. Sans l'entité européenne, les nations ne pèsent pas grand chose. Son passage dans l'hémicycle de Bruxelles en tant que présidente a fait honneur à toutes les femmes à une époque où elles représentaient une infime minorité dans les instances politiques de tous les niveaux, de la commune au Parlement. Cette grande dame politique d'une droiture morale exigeante faisait partie de l'Académie française et son élection dans le fauteuil de Jean Racine a permis à Jean d'Ormesson de lui déclarer un beau "Madame, nous vous aimons"... Simone Veil repose pour l'éternité dans le Panthéon et avec elle, comme l'a si bien dit Emmanuel Macron, ce sont les femmes déportées, ses compagnes de Birkenau qui l'accompagnent. La Marseillaise a résonné à la fin de cette très belle cérémonie et un violoncelle nous berçait de ses sons mélancoliques. Une hommage républicain comme on voit peu de nos jours.

jeudi 28 juin 2018

Hommage à Philip Roth

J'étais à Copenhague quand j'ai appris la mort de Philip Roth (il avait 85 ans) en regardant les alertes sur mon téléphone. J'ai ressenti une grande tristesse car les écrivains qui meurent, ce sont des mondes qui meurent. Le monde de Philip Roth, je l'ai donc habité pendant de longues années depuis la parution de ses premiers romans dans les années 70. J'avoue que je préfère ses œuvres écrites dans les années 90, en particulier la trilogie américaine : "Pastorale américaine" en 1997 sur la guerre du Vietnam, "J'ai épousé un communiste" sur le maccarthisme et "La Tâche" sur le racisme. Ce portrait de l'Amérique lui a valu une immense consécration de la part des lecteurs admiratifs jusqu'à la publication de ses romans dans la prestigieuse collection de la Pléiade. Dans la revue "Le Un" qui a publié un numéro spécial sur l'écrivain, Eric Fottorino évoque les thèmes de son œuvre : "Philip Roth est-il un "complot contre l'Amérique" ? Oui, assurément, si on accepte que la littérature soit ce cocktail explosif de mots qui vous saute à la figure et fait trembler tout un pays et ses élites bien-pensantes. La bêtise à front bas, les hypocrisies sociales, le politiquement correct, le rêve américain qu'il retournait comme un gant pour en révéler chaque déchirure". Sa biographie semble rythmée par l'écriture : des nouvelles, vingt-six romans et des essais. Il a enseigné la littérature dans diverses universités et a dirigé une collection littéraire chez un éditeur. Il a en fait vécu une vie d'écrivain et François Busnel précise qu'il fuyait les mondanités et les interviews. Pour lui, l'œuvre seule comptait. Pour la communauté juive américaine, il était considéré comme un enfant terrible. Les femmes parfois décrites sans concession dans ses livres lui ont valu une réputation de misogyne. Il semble même que le prix Nobel ne l'ait pas nommé pour ces raisons. Au fond, Philip Roth cultivait la liberté de penser avec une ironie piquante, une impertinence ravageuse, un humour cinglant.  Il rejoignait la belle communauté littéraire des écrivains majeurs comme Kafka, Flaubert, Milan Kundera. Pour découvrir Philip Roth, il faut lire la trilogie américaine, le très beau et émouvant "Patrimoine", un portrait de son père vieillissant, "Un homme" sur l'intrusion de la maladie, et surtout "Némésis", son dernier roman, la tragédie humaine. Je pense à la phrase de Proust : 'La vraie vie (…) la seule vie réellement vécue, c'est la littérature". Philip Roth ou la littérature incarnée… 

mercredi 27 juin 2018

"Faire mouche"

 Le roman de Vincent Almendros, "Faire mouche" se lit d'une traite. Edité chez Minuit en janvier, il a déjà fait l'objet d'un article élogieux dans le Monde des Livres. Ce troisième roman consacre le quadragénaire d'Avignon, professeur de français dans le civil. Le personnage central s'appelle Laurent. Il retourne dans son village pour assister au mariage de sa cousine et son épouse Constance l'accompagne. Sauf que pour lui, c'est Claire, sa colocataire. Constance a disparu, l'a quitté ou s'est disputée avec lui. Sa mère l'accueille fraîchement pour des raisons non expliquées. Elle manifeste une curiosité quelque peu rustique pour cette Constance qu'elle n'avait jamais rencontrée. La rupture avec ce fils ingrat semble irrémédiable. Les silences de cette famille alourdissent le roman avec des dialogues d'une banalité récurrente. L'écrivain compose le récit avec un effet minimaliste amplifiant les incompréhensions entre les membres de cette famille décomposée. L'écrivain dépose les petits cailloux de la révélation finale au fil des pages. La mère aurait peut-être empoisonnée son mari pour vivre avec le frère de celui-ci. Dans ce milieu rural et rude, les émotions ne se partagent pas. Chaque  personnage se mure dans une solitude glaciale et cache des secrets de familles. La mise en scène des repas représente les seuls moments où les discussions se heurtent à la vérité des sentiments. Personne ne s'aime dans ce village maudit. La rusticité culinaire (langue de bœuf et lapin écorché) de la mère dévoile son manque total d'empathie. Les détails de ce quotidien moisi dans un espace rural moribond produisent un malaise palpable et Laurent qui nous semblait un homme normal, en butte à l'hostilité familiale, bascule dans une réalité horrible à la fin du roman. Tout s'éclaire en une seule phrase et le lecteur(trice) en reste tout ahuri(e). Dans l'article du Monde, Vincent Almendros évoque ses écrivains préférés : Jean Echenoz, Tanguy Viel, Christian Oster (tous édités aux Editions de Minuit) et il ajoute Patrick Modiano : "J'aime les errances, les incertitudes, les livres qui ne sont pas explicatifs, où le lecteur a une part active". Cet écrivain de l'écurie Minuit a écrit un thriller original, bref, percutant et perturbant...