Sylvain Tesson a réuni dans ce journal, tous les textes écrits entre 2014 à 2017. Ces éclats "tessoniens" ont été publiés en première édition dans le Point, Grands Reportages et Philosophie Magazine. L'auteur les a remaniés pour les confier aux éditions Equateurs et il justifie son entreprise littéraire dans l'introduction : "Un journal intime est une entreprise de lutte contre le désordre. Sans lui, comment contenir les hoquets de l'existence ? Toute vie est une convulsion : on passe une semaine au soleil, une autre dans l'ombre, un mois dans le calme plat, un autre dans la vague, et ainsi fusent les années avec l'illusion, à la fin, que tout fut chapeauté par un principe unique, un motif général, un "cadre de direction" diraient les patrons. Quelle foutaise !". L'écrivain voyageur, toujours aussi passionné, conçoit son journal de bord comme un capitaine de bateau, confiant au papier tous les événements de sa vie, ses mots d'humeur, ses mots d'humour, ses pensées, ses voyages. Il raconte sa convalescence après sa chute d'un toit qui l'oblige à rester immobile pendant quelques mois à l'hôpital. Sa rééducation dans les escaliers de la cathédrale de Notre Dame de Paris démontre sa volonté farouche de récupérer sa forme physique initiale. Il déclare son amour sincère envers les livres et la littérature quand il écrit : "Dans les nuits d'angoisse, jamais les livres ne m'ont à ce point semblé des compagnons". Se glissent entre les textes ses aphorismes qu'il adore écrire dans ses moments suspendus : "Je suis un chasseur-cueilleur de bibliothèque", "L'ombre, mélancolie de l'arbre", "Le corbeau passe, souci sur le front du ciel". Il réagit aussi sur l'actualité : les attentats islamistes, l'Ukraine, la Russie. Il ne faut pas oublier son talent particulier pour transmette à ses lecteurs(trices) le sentiment géographique de la vie. Ses descriptions sur la nature, la mer, les plaines et les montagnes forment un tableau vivant dans lequel le lecteur(trice) se promène avec un plaisir certain. Et malgré mon incompétence personnelle (j'ai passé l'âge !) à mener une vie d'aventures comme celle de Sylvain Tesson, son journal mosaïque m'emporte loin, dans des espaces qu'il me fait partager. Sa philosophie quotidienne se teinte d'un stoïcisme antique et son humour met à distance ses zones d'ombre, ses noirceurs intimes. Un guide de voyage, un récit de vie, un mode d'être, et cultiver comme lui, une immense qualité : la curiosité...
des critiques de livres, des romans, des moments de lectures, des idées de lecture, lecture-partage, lecture-rencontre, lectures
mercredi 21 février 2018
lundi 19 février 2018
Les cinquante ans du "Monde des Livres"
Quand j'ai acheté le Monde du vendredi 2 février, le dossier des Livres mentionne en gros caractères, "50 ans" : un numéro exceptionnel pour marquer ces cinq décennies du journal. Je me suis dit que ce n'était pas possible... Déjà, cinquante ans ! J'ai calculé que je le lisais depuis l'âge de vingt-cinq ans, donc j'ai quarante deux ans de lecture derrière moi... Lire le Monde des Livres ressemble à un rituel depuis tant d'années : je ne peux pas m'en passer et quand je ne suis pas en France, je charge une amie de l'acquérir en mon absence. Ce rendez-vous hebdomadaire m'accompagne et ponctue ma semaine. Je l'ouvre avec gourmandise pour noter les nouveautés du mois, découvrir des écrivains français et étrangers, me cultiver avec des critiques en sciences humaines, me plonger dans des planètes littéraires insolites. Jean Birbaum, le rédacteur en chef, écrit : "Le livre n'est pas seulement un objet à recenser, mais un univers d'expériences à explorer. (...) Il n'y a pas, d'un côté les livres et de l'autre la vie, mais une seule et même écriture qui éclaire l'actualité du jour et le quotidien de nos existences". Le supplément rassemble "toutes les sentinelles du livre, éditeurs, traducteurs, correcteurs, libraires, attachés de presse, critiques, illustrateurs...". Les rédacteurs en chef ont marqué profondément la ligne éditoriale. Je pense en particulier à Jacqueline Plantier et à Josyane Savigneau. Dans cet hommage au travail immense des journalises littéraires, douze livres marquants avec leur critique sont proposés dont "Patrimoine" de Philip Roth, "Les armoires vides" d'Annie Ernaux, "En lisant, en écrivant" de Julien Gracq. Raphaëlle Bacqué raconte dans un long article l'aventure intellectuelle du supplément : "Feuilleter les collections du Monde des Livres sur cinquante ans constitue un voyage dans la littérature autant que dans la vie du pays. (...) Des dizaines de milliers d'ouvrages y ont trouvé une lecture attentive et le moyen de se frayer un chemin vers ce que sa première directrice appelait un lecteur ami". Des écrivains étrangers remercient le Monde de publier ce supplément qu'ils attendent tous les vendredis dans les kiosques des grandes capitales. Qualité d'écriture, analyses sérieuses, critiques retenues, découvertes surprenantes : tous ces ingrédients indispensables offrent une lecture passionnante pour tous les amoureux des livres et de la littérature. Je déplore la disparition de mon "Magazine littéraire", transformé en "Nouveau Magazine littéraire" (un mensuel politique de gauche affirmée) et j'espère que le Monde des Livres vivra encore cinquante ans. J'irai l'acheter encore longtemps le vendredi, un plaisir chaque fois renouvelé...
jeudi 15 février 2018
Rubrique Séries
Je viens de terminer une série passionnante, tirée d'un roman de science-fiction de Margaret Atwood, je veux parler de la "Servante écarlate" ou "The Handmaid's Tale" en dix épisodes. Le monde est ravagé par une maladie, l'infertilité, touchant certaines femmes. L'Amérique sort d'une guerre civile opposant les tenants de la démocratie aux ultra-conservateurs. Le camp de la religion et du phallocratisme l'emporte et une dictature impitoyable s'installe dans le pays. La société est gouvernée par les hommes, les femmes étant exclues des responsabilités politiques, sociales et professionnelles. Certaines femmes encore fertiles deviennent des "servantes écarlates", vouées à la reproduction. Leur longue cape rouge et leur coiffe blanche les identifient alors que leurs maîtresses, épouses des vainqueurs, arborent des robes vertes. Des servantes en tenue grise sont au service de la caste des commandants. Une milice armée fait régner la terreur et exécute tous les opposants par pendaison. Un personnage central, Defred, est envoyée dans un foyer où elle doit "copuler" avec le commandant pour tomber enceinte. Grâce à des passages sur son passé, on apprend qu'elle travaillait dans l'édition, vivait avec son compagnon et leur petite fille. Quand la dictature s'installe, elle est séparée de sa famille, et imagine que son mari a été assassiné par les gardes alors qu'ils fuyaient au Canada. Dans les dix épisodes de la série, l'héroïne subit, se plie aux volontés du commandant, aux caprices de sa maîtresse et des gardiens. Dans cette société ultra-hiérarchisée où la terreur règne, un pas de côté semble impossible. Pourtant, Defred observe, analyse, ne perd pas sa conscience critique. Elle encourage ses consœurs à résister, à espérer, à imaginer une fuite loin de ce cauchemar. Des personnages attachants éclairent cette histoire catastrophe : un gardien amoureux d'elle, une ancienne amie rebelle, une servante gentille. Le commandant commence à apprécier Defred et l'invite le soir pour jouer au scrabble. Puis, il l'emmène dans une maison de passe où les servantes deviennent prostituées. Malgré son aliénation, elle apprendra à tisser des liens avec ses sœurs, se consolera avec le gardien et arrivera à se protéger du commandant pervers. Cette série de politique fiction peut paraître glaçante, dérangeante et utopique, mais il faut quand même souligner que les dictatures religieuses sévissent au Moyen Orient où les femmes sont des citoyennes de seconde zone, que les pays totalitaires ont déjà sévi dans l'Histoire. Les femmes représentent un enjeu essentiel pour tous les fous de Dieu dont les barbares de daech... Cette série féministe remue et ses qualités esthétiques (image, bande son, structure) amplifient le message : soyons vigilantes !
mercredi 14 février 2018
"Retour à Sefarad"
Pierre Assouline raconte son projet dans "Retour à Sefarad", publié chez Gallimard : il veut obtenir la nationalité espagnole ! Le Roi d'Espagne s'est adressé à l'ensemble des séfarades à travers le monde, ces descendants des Juifs, expulsés d'Espagne en 1492, en leur proposant la citoyenneté. Cet appel royal pour un retour au pays touche tellement notre narrateur qu'il développe un amour passionné pour ce pays si singulier. Il dépose un dossier à l'ambassade d'Espagne et voilà notre nouvel hidalgo à la conquête de la culture hispanique et quelle culture ! Il écrit : "J’ai déposé un dossier et, sans attendre ma naturalisation, je suis parti en Espagne, le pays du Quichotte et d’Almodóvar, de Goya et du Real Madrid, de l’Inquisition et de la post-Movida, celle qui explore son passé et celle qui le refoule. Je suis allé à la rencontre des gens, des écrivains, des poètes, des professeurs mais aussi de l’homme de la rue. Pendant ce temps dans les bureaux des administrations, mon dossier rencontrait quantité d’obstacles imprévus…». Les Juifs séfarades se sont exilés en Afrique du Nord et en Turquie. Ces réprouvés ont manifestement utilisé la langue espagnole, le castillan du XVe siècle. Ce geste culturel fondamental montre l'attachement des exilés à leur mère patrie. Beaucoup d'anecdotes historiques illustrent le destin de ces hommes et de ces femmes reconstituant leur communauté à l'étranger. Pour ceux qui ont préféré rester, ils ont été obligés de se convertir au christianisme. Pierre Assouline cherche les traces de ses ancêtres dans de nombreuses villes mais, souvent, il ne reste aucun témoignage de leur histoire. Ces disparus très lointains se transforment en fantômes dans les ruelles vides de certains quartiers. L'écrivain raconte son voyage dans une Espagne traditionnelle qui a écarté de sa mémoire ses ancêtres Juifs, voulant inconsciemment les effacer de l'Histoire. Cet antisémitisme refoulé est analysé, démontré par le narrateur qui révèle aussi les héros d'une Espagne réconciliée avec son passé. Il cite le cas émouvant du grand philosophe, Miguel de Unamuno, déclarant à l'université de Salamanque devant un parterre de franquistes en 1936 : "vous vaincrez mais vous ne convaincrez pas". Ce récit vraiment passionnant pour tous ceux qui aiment ce pays évoque le thème délicat de l'identité. Pour l'auteur de "Retour à Séfarad", la vraie patrie demeure la langue. Il apprend l'espagnol à la perfection, se nourrit de littérature et de culture hispaniques pour passer l'examen final afin d'obtenir la nationalité espagnole. Né au Maroc, l'écrivain français revendique sa culture séfarade et européenne. J'ai moi-même des origines espagnoles (mes grands parents paternels que je n'ai pas connus sont aragonais) et ce livre m'a enchantée. J'avais envie de réclamer comme le narrateur la double nationalité ! Mais, je ne peux pas prétendre à cet honneur sauf si je découvre dans les brumes du passé un arrière-arrière grand-père séfarade... A l'automne, j'irai en Aragon, sur les terres de mes ancêtres paternels et je trouverai peut-être des traces séfarades dans ma généalogie... Pourquoi pas ? La lecture peut déclencher une envie de voyage et un retour aux sources abyssales des origines...
mardi 13 février 2018
Rubrique cinéma
Dès la première image du film, "Jusqu'à la garde" du réalisateur Xavier Legrand, une certaine tension m'a saisie jusqu'à la dernière image. Un couple se déchire dans un bureau d'un juge. Il est question de garde d'enfants, surtout du plus petit, un garçon de onze ans, sa sœur étant presque majeure. Le père revendique son rôle auprès de son fils et son avocate l'humanise pour attendrir la juge. La mère, mutique et tétanisée, accepte contre son gré l'arrangement contraignant d'un week-end sur deux pour leur fils Julien. Mais, le garçon a pris parti pour sa mère, ce qui exaspère le père, contenant sa propre violence avec difficulté. Les scènes dans la voiture paternelle symbolisent l'impossible communication entre eux. La ceinture de sécurité prend une grande importance dans ces échanges bloqués. Le jeune garçon terrorisé supporte les questions sur leur nouvelle vie de famille. La jalousie maladive, la suspicion perverse de cet homme frustre font craindre le pire. Et les enfants éprouvent une peur panique devant ce père immature. Ravagé par le manque d'amour, il veut attirer la pitié de sa femme dans une scène où il tente l'ultime chance de renouer le lien familial. Cet homme qui n'attire aucune empathie, se sent exclu, ce qui le rend particulièrement dangereux. D'autant plus que son propre père démissionne et le chasse de chez lui devant sa violence incontrôlée. Sa fille aînée choisit sa vie avec son copain et sa fête d'anniversaire, ses dix huit ans, annonce le dénouement. Le mari frustré attend dans l'ombre d'un parking et quand la soirée se termine, notre homme délaissé sonne à la porte de l'appartement où demeurent son fils et son ex-femme. Il reste des heures à attendre que s'ouvre la porte. La mère et l'enfant se blottissent dans le lit en attendant que cet harcèlement cesse. Mais, le mari, furieux, va chercher sa carabine et commet l'irréparable. Je ne dévoilerai pas la fin de ce film sobre, sans fioritures, d'un réalisme éprouvant sur la violence conjugale. Une femme meurt tous les trois jours sous les coups de leur conjoint. Ce film coup de poing joue son rôle d'alerte, de prise de conscience, et les enfants dans ces expériences traumatisantes, sont les héros courageux de ces drames tragiques...
lundi 12 février 2018
"En terrain miné"
Alain Finkielkraut et Elisabeth de Fontenay, amis depuis quarante ans, se sont retrouvés dans une aventure intellectuelle de haute volée en s'échangeant des lettres qui forment l'ouvrage, "En terrain miné". Quand on s'intéresse aux sciences humaines et en particulier à la philosophie, la personnalité contestée d'Alain Finkielkraut ne laisse personne indifférent. J'avoue, avec une sincérité audacieuse, apprécier son immense nostalgie de la "culture française" dans son exceptionnelle richesse et il ose même évoquer la notion de "civilisation française", un concept horrifique pour les tenants du multiculturalisme triomphant. Je comprends la nostalgie malheureuse du philosophe face à la perte des repères, des valeurs universelles républicaines, même si son pessimisme fondamental le condamne moralement face aux optimistes "enthousiasmants", tous ceux qui ne craignent ni l'avenir complexe, ni les changements profonds. Ses contradicteurs (et ils sont très nombreux) le taxe de "conservateur", d'homme dépassé par la modernité, par les nouvelles technologies, adulées par les idolâtres des smartphones dernier cri et de l'internet omniscient. La nouvelle planète des bienheureux de la mondialisation connectée ronge Alain Finkielkraut qui se retrouve isolé dans sa nostalgie des temps anciens. Elisabeth de Fontenay, son amie, lui demande d'expliciter ses plaintes dans cet échange épistolaire. Les thèmes abordés divisent les deux philosophes : les ambiguïtés du progrès, l'identité, le féminisme, la transmission des valeurs civilisationnelles, l'antisémitisme. Leur conversation prend des tournures parfois vives quand Elizabeth de Fontenay reproche à son ami ses positions "droitières", son amitié sulfureuse avec Renaud Camus, son pessimisme inconsolable. Cet ouvrage de confrontation intellectuelle redéfinit et précise les "écarts" philosophiques d'Alain Finkielkraut. Il défend avec conviction ses idées et ne renie en rien ses positions philosophiques dérangeantes. Ce livre se lit avec intérêt et plaisir si on aime les débats intellectuels, l'histoire des idées, les positions irréconciliables. Ces échanges de très grande qualité nous montrent la culture érudite des deux amis philosophes. Un régal pour l'esprit "français" très XVIIIe et une ode à l'amitié complice qui perdure même si des égratignures lézardent un peu leur relation...
jeudi 8 février 2018
"Tout un monde lointain"
Le personnage central de ce roman, "Tout un monde lointain" de Célia Houdart, se nomme Greco, un prénom emblématique de la chanteuse Juliette G. ou du peintre espagnol. Mais, une villa célèbre E-1027, dessinée par l'architecte et designer, Eileen Gray (1878-1976), imprègne de sa présence toutes les pages du livre. La décoratrice est amoureuse de cette maison blanche, construite en L sur pilotis, à Roquebrune-Cap Martin, un des lieux les plus mythiques de la Côte d'Azur. Abandonnée depuis des années, Greco rêve de l'acquérir même si cet achat semble irraisonnable. Elle même travaille dans la décoration haut de gamme et veut mettre ses magasins en vente pour rénover cette villa d'art nouveau. Le propriétaire des lieux a été assassiné dans des circonstances troubles. Greco va se donner le rôle de gardienne vigilante alors qu'il ne reste rien de la splendeur de cette demeure. Elle connaissait Eileen Gray car elle lui avait demandé son accord pour copier des meubles modernistes. Sa retraite solitaire se greffe sur ce rêve : vivre dans cette villa mystérieusement belle. Or, un jour, alors qu'elle se promène sur le sentier qui longe la villa, elle remarque la disparition du cadenas de la porte d'entrée. Elle pénètre dans le jardin et aperçoit vite la présence d'un couple de squatters. Ces jeunes gens, deux baroudeurs insouciants, se sentent vraiment bien dans cet espace caché et blotti dans la colline. Louison et Tessa vont apprivoiser Greco, la dame âgée solitaire qui voit d'un mauvais œil cette intrusion. Ils vont se baigner ensemble, partager des repas, et la vie de la décoratrice sera bouleversée par cette rencontre improbable. Le couple cultive l'art de la danse, du corps, des retrouvailles avec la sensualité de la vie. Ce portrait d'une femme, qui va retrouver le goût de vivre alors qu'elle baignait dans une certaine mélancolie vagabonde, se lit avec plaisir et l'écriture soyeuse de Célia Houdart participe de ce bonheur de lecture même si le milieu de Greco semble "tout un monde lointain". Un beau roman singulier, stylisé, édité par le regretté Paul Otchakovsky-Laurens, P.O.L, disparu cette année.
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