mercredi 6 décembre 2017

Atelier Lectures, 2

J'avais proposé en "lectures fortement recommandées" des écrivaines françaises dans la collection de poche Babel. La maison Actes Sud redonne une seconde vie à leurs romans brochés en les publiant dans ce format accessible à tous les budgets. J'ai choisi 10 romans emblématiques de la littérature actuelle, 10 voix de femmes, 10 univers différents, 10 imaginaires singuliers. Marie et Agnès ont lu "Des phrases courtes, ma chérie" de Pierrette Fleutiaux. La narratrice raconte la vieillesse de sa mère dans une maison de retraite. La mère a été professeur et considère sa fille écrivain avec un peu de condescendance. Sa fille raconte la fin de vie de cette mère qui présente un double visage : charmante avec les "étrangers" et peu aimable avec sa fille, décevante à ses yeux car elle aurait préféré qu'elle exerce un métier médical comme son frère chirurgien. Ce récit ne peut que toucher toutes les lectrices qui traversent ou ont traversé cette expérience difficile  : voir sa mère perdre son autonomie, ses facultés intellectuelles et physiques. L'ambivalence des sentiments mère-fille nait d'une communication difficile entre elles. Un livre fort, dérangeant et intimiste, qui raconte une histoire universelle. En 2016, Pierrette avait aussi écrit un roman très intéressant, "Destiny". Janine a lu avec émotion un roman de Jeanne Benameur, "Otages intimes". Photographe de guerre, Etienne est pris en otage dans une ville en guerre. Après sa libération, il revient dans son pays natal auprès de sa mère.  Il retrouve ses deux meilleurs amis : Enzo, le musicien et Jofranka, une avocate à La Haye pour les femmes victimes de guerre. Ce trio amoureux tente de répondre à la question : qui est l'otage en nous ? L'écrivaine signe un roman très sensible, toujours touchant et toujours d'actualité. Annette et Pascale ont lu "Amazones" de Raphaëlle Riol, un road-movie au féminin. Alice, la trentenaire borderline, et Alphonsine, la grand-mère indigne refusent de rentrer dans le moule du conformisme ambiant. Rebelles comme les Amazones, elles s'insurgent contre les hommes dominants et vont fuguer pour reconquérir leur liberté. Un roman agréable mais parfois agressif, facile à lire. La suite, demain...

mardi 5 décembre 2017

Atelier Lectures, 1

Nous étions nombreuses pour ce dernier rendez-vous de l'année autour d'une table à la Maison des Associations. Malgré le froid dans la salle, une certaine chaleur circulait entre nous et nous avons démarré avec les coups de cœur. Mylène a parlé d'un roman, "Les noces de charbon" de Sophie Chaveau, édité chez Folio. Cette saga familiale du Nord de la France démarre à la fin du XIXe jusqu'en 1968 dans le milieu des mineurs et de leurs patrons bourgeois. Deux familles sont décrites, l'une du "côté de Proust", l'autre du "côté de Simenon", dans un affrontement de classe. Une histoire d'amour va lier les deux héritiers de ces familles discordantes... Mylène a émis une réserve sur le style un peu trop "facile" de l'auteur... Dany a lu un ouvrage d'Erwan Larher, "Le livre que je ne voulais pas écrire". L'auteur commence son livre ainsi : "Tu étais au mauvais endroit au mauvais moment, tu es un miraculé, pas une victime". L'auteur relate sans pathos et sans larmes son expérience terrible quand il s'est retrouvé face aux barbares du Bataclan. Un témoignage capital pour comprendre les sentiments d'un survivant avec l'aide de l'écriture. Danièle a choisi "Le chœur des femmes" de Martin Winckler, publié en 2009. Ce grand succès de librairie a conquis Danièle où elle a retrouvé une symphonie de voix féminines dans un service hospitalier de gynécologie. Toutes ces paroles des patientes forment une polyphonie d'expériences vécues avec le personnage romanesque d'une interne qui se pose beaucoup de questions sur la pratique médicale. Ce pavé de plus de six cents pages, édité dans l'excellente maison d'édition, POL, peut dérouter ou enflammer les lecteurs(trices)... Régine a vraiment eu un grand coup de cœur pour le dernier roman de Sorj Chalandon, "Un jour d'avant" dont on a déjà souligné l'intérêt dans un précédent atelier. Elle a évoqué un roman très agréable à lire, "La tresse" de Laetitia Colombani. Trois femmes de trois pays différents aux origines sociales opposées refusent leur condition : une Intouchable, une avocate et une ouvrière dans l'atelier de son père. Geneviève a présenté "Les bottes suédoises" de Henning Mankell, un formidable roman, la suite des "Chaussures italiennes". Janelou a aimé le roman,  "Les bourgeois", d'Alice Ferney que Mylène avait déjà présenté. J'ai terminé les coups de cœur avec celui d'Evelyne, (que je partage), un récit magnifique de Daniel Mendelsohn, "Une Odyssée, un père, un fils, une épopée". Demain, la suite sur les lectures "imposées"...

lundi 4 décembre 2017

Hommage à Françoise Heritier

Récemment, j'ai vu Françoise Héritier dans la Grande Librairie. Atteinte d'une grave maladie paralysante, elle arborait pourtant un sourire serein et lumineux malgré son handicap. Cette grande dame de l'anthropologie africaniste est décédée le jour de ses 84 ans. En 1957, elle effectue sa première mission en Haute-Volta. Plus tard, elle succèdera à Claude Lévi-Strauss au Collège de France. Ses nombreux ouvrages savants, difficiles à lire pour des néophytes, ont marqué l'histoire de la pensée du XXe siècle. Pour comprendre les théories qu'elle développe dans "Masculin/Féminin", j'ai suivi une émission sur elle très éclairante qui montrait l'importance de ses recherches. Dans la notice nécrologique du Monde, un de ses collègues témoigne : "Elle s'est battue avec toute la force de son intelligence pour affirmer les droits des femmes et leur volonté de se débarrasser de cette domination masculine". Ses champs de recherche se concentrent sur la condition des femmes et leurs rapports avec les hommes, le tabou de l'inceste, la contraception, la différence sexuelle en s'appuyant sur les sociétés africaines.  Féministe, elle était persuadée que "l'évolution vers l'égalité est inéluctable, car elle va dans le sens de l'Histoire". En 2012, elle entame une nouvelle carrière en écrivant le délicieux " Le Sel de la vie", édité chez Odile Jacob, où elle établit une liste des "petits bonheurs de l'existence", les "petits riens" qui forment une autobiographie originale et abrégée. L'année suivante, elle récidive avec "Le goût des mots" en leur faisant un éloge vibrant. Quelques mois avant sa mort, elle publie "Au gré des jours", où elle se confie avec une intimité discrète et élégante. Elle évoque ses souvenirs en Afrique quand elle a découvert ce continent : "une odeur chaude, poivrée, enivrante, d'humus mais aussi de poussière. Invasive, troublante mais immédiatement familière, comme appartenant à l'ordre naturel des choses". Le prix Femina lui a décerné un prix d'honneur pour l'ensemble de son œuvre. Malgré ses graves problèmes de santé, elle semblait vaincre ses souffrances avec une sagesse stoïque, digne de Marc Aurèle. Une grande intellectuelle a disparu mais, elle nous lègue son œuvre d'anthropologue, son engagement féministe et son esprit libre...

vendredi 1 décembre 2017

"Summer"

Le roman de Monica Sabolo démarre avec cette phrase : "Dans mes rêves, il y a toujours le lac". Le lac Léman envahit la mémoire du narrateur entre fantasmes et réalité.  Sa sœur, Summer, dix-neuf ans a disparu lors d'un pique-nique en plein été. Vingt-cinq ans après, son petit frère se pose l'effarante et lancinante question : qu'est-elle devenue ? Cette disparition mystérieuse et inexpliquée obsède Benjamin, le petit frère inconsolable et inconsolé. Sa grande sœur était une jeune fille libre, belle, rebelle, et parfois audacieuse dans ses relations avec les garçons. Les rapports familiaux souffraient de ce comportement insolent et sa mort probable était peut-être liée à ses fréquentations douteuses. Pourtant, le milieu où Summer a grandi ressemble à un paradis de privilégiés au bord du lac Léman. Son père, avocat célèbre et sa mère, une ex-mannequin vivent dans une belle propriété bourgeoise. Un monde parfait selon le narrateur. Mais, tout s'effondre quand Summer n'est pas retrouvée par la police locale : aucune trace d'agression, aucun corps dans le lac, aucun enlèvement avec demande de rançon. Benjamin est hanté par sa sœur : "La nuit, Summer me parle sous l'eau. Sa bouche est ouverte, palpitante comme celle des poissons morts".  Benjamin s'empêche de vivre en pensant sans cesse à sa sœur : tourments angoissés, cauchemars nocturnes, interrogations permanentes, fugues improvisées et pour parachever son malaise existentiel, sa rupture définitive avec ses parents. Benjamin ne renonce pas à retrouver sa sœur disparue. Il finit par prendre son destin en main en menant sa propre enquête au fil du récit. Ses parents réagissent différemment en effaçant les traces de leur fille dans la propriété. Benjamin raconte son adolescence chaotique, ses relations amoureuses décevantes, ses amitiés dangereuses. Il ressasse ce manque dans un flux de pensées ininterrompues. Un jour, il découvre enfin la vérité sur sa sœur... Ce récit ressemble à un thriller psychologique d'un magnétisme troublant et envoûtant. Monica Sabolo décrit ce milieu aisé avec en arrière-plan, une critique sociale sans concession. Seul, Benjamin, le personnage central, attire l'empathie des lecteurs(trices) avec ses souvenirs récurrents, ses rêves obsédants, son amour de frère pour une jeune fille solaire.  Un roman très réussi, palpitant et très bien écrit et qui aurait mérité le prix Goncourt. 

vendredi 24 novembre 2017

Rubrique cinéma

En ce moment à l'Astrée, se tient la Quinzaine du cinéma italien. "Un paese quasi perfetto" du réalisateur Massimo Gaudioso se focalise sur l'affrontement ville-campagne, citadins contre paysans, centre-périphérie, monde urbain-monde rural. Le village, Pietramezzana, perdu dans le Basilicate, se meurt : aucune industrie, aucun commerce et dans ce désert, une petite centaine d'irréductibles indiens d'Italie. Pourtant, ce village possédait une mine importante qui s'est fermée dans l'indifférence générale, mettant les mineurs au chômage. Le maire espère pourtant un changement économique : un homme d'affaires du Nord de l'Italie lui promet l'installation d'une usine avec des subventions européennes. Mais, l'obtention de cette somme dépend de deux conditions : la présence d'un médecin et deux cents habitants dans le village. Comment trouver un médecin qui choisirait ce bout du monde abandonné de tous ? Alors qu'ils ne sont qu'une centaine de villageois, comment atteindre le but exigé ? La comédie va démarrer avec l'arrivée d'un médecin esthéticien, obligé de se rendre à Pietramezzana car l'ancien maire du village, devenu policier en ville, l'a surpris avec de la drogue. Il lui propose un échange : le silence s'il part au village. Voilà notre médecin, très snob par ailleurs, au milieu de tous ces drôles de villageois cocasses, burlesques et profondément humains. Ils organisent un espionnage téléphonique pour connaître les goûts mondains de notre personnage urbain. La comédie joue sur ce registre : apprentissage du cricket par les hommes pour faire croire à ce bellâtre qu'ils sont aussi modernes qu'en ville, trouver des sushis énigmatiques à leurs yeux dans l'unique auberge, etc. Les scènes se suivent à un rythme endiablé et sans aucune vulgarité. Quand l'industriel vient s'assurer que les deux conditions sont remplies, un incident remet tout en question. Le médecin finit par s'attacher à ces habitants pétris de chaleur humaine, combattifs malgré le désastre économique, dignes et fiers de leur village abandonné. Cela faisait longtemps que je n'avais pas souri et même ri au cinéma. Je n'aime pas particulièrement les comédies mais une comédie italienne possède un charme irrésistible. Dans cette comédie légère et délicieuse, j'ai vu une dénonciation de l'abandon de nos campagnes, une revendication de la dignité par le travail, et un éloge de la vie simple et bonne... A voir, pour retrouver le goût de l'Italie.

mercredi 22 novembre 2017

"Point cardinal"

Leonor de Recondo vient d'écrire "Point cardinal", publié aux éditions Sabine Wespieser. Comme elle en a l'habitude, cette écrivaine compose ses textes en se saisissant d'un sujet "sensible", l'identité sexuelle, qui peut heurter les lecteurs un peu trop traditionnels. Dans son précédent roman très réussi, "Amours", elle évoquait l'amour au féminin sans fioritures, sans ménager la pudeur des uns et le conformisme des autres. Elle propose dans "Point cardinal", le thème difficile du changement de sexe, le transsexualisme. Laurent, son personnage principal, s'habille en femme dans sa voiture car il fréquente un lieu où des travestis se retrouvent en cachette. Quand il retrouve sa femme Solange et ses deux adolescents, il redevient le mari fidèle et le père modèle. Il a rencontré sa femme au lycée et ont donné naissance à deux enfants : une famille normale, une famille unie, une famille heureuse. Mais, Laurent se découvre une âme féminine. Il se souvient de son enfance où il aimait les vêtements de sa mère, ses parfums et ce goût de la féminité. Il se sent mieux dans son corps en femme. Un jour, sa famille le laisse seul dans la maison et il ose investir cet espace en femme. Cette révélation lui confirme qu'il doit changer son corps. Il est aidé par une transsexuelle qui lui donne toutes les informations pour entreprendre sa transformation sexuelle. Quand sa femme découvre une perruque blonde dans leur chambre, la vérité enfin éclate et Laurent confie son secret : devenir femme. Un séisme psychologique ébranle la famille toute entière : incompréhension de sa femme, interrogation de sa fille et rejet total de son fils. Comment vivre et survivre dans ce maelström de sentiments, face à ce changement ? Laurent ne renonce pas. Bien au contraire, il commence un traitement médical et subira une opération à Bruxelles. Peu à peu, sa femme et sa fille finissent par comprendre cette décision mais, son fils quitte le foyer et coupe les liens avec ce "père-mère", rebaptisé Lauren... Ce sujet délicat est traité avec une délicatesse sobre, intimiste et le style limpide, clair et vivant accentue l'effet de dédramatisation. Laurent est enfin devenu ce qu'il était suivant la devise de Nietzsche : "deviens ce que tu es". Le courage d'être soi, voilà le sujet de ce roman contemporain d'une force tranquille... 

lundi 20 novembre 2017

"Nos vies"

Ce roman, "Nos vies", de Marie-Hélène Lafon, paru en septembre chez Buchet-Chastel,  parle de la ville et de ses solitudes. La première image forte du livre s'attarde sur Gordana, la caissière du Franprix : "Cuirassée parce que la ville est difficile. Gordana n'a pas trente ans. Son corps sue l'adversité et la fatigue ancienne. Le monde lui résiste". La narratrice, Jeanne,  observe avec une acuité profonde la vie de cette jeune femme, qui, à ses yeux, cache une énigme comme tous les personnages qu'elle va rencontrer. Cette énigme de l'autre, des autres, elle la compense, elle la remplace avec son imagination. Elle imagine ces vies fragiles en forme de conte urbain. Qui est Gordana ? Elle a laissé son enfant dans sa famille lointaine, faute de l'emmener avec elle dans cette vie d'immigrée d'un Est inconnu. Un client du magasin entre en scène : la quarantaine, divorcé, solitaire, d'origine portugaise ou espagnole. Il s'appelle Horacio Fortunato.  La narratrice intervient en filigrane pour se raconter entre les lignes et surtout, développe son projet littéraire : "A Paris, dans le métro, pendant quarante ans, j'ai happé des visages, des silhouettes de femmes ou d'hommes que je ne reverrais pas et j'ai brodé, j'ai caracolé en dedans, à fond (...), je me suis enfoncée dans le labyrinthe des vies flairées, humées, nouées, esquissées, comme d'autres eussent crayonné, penchés sur un carnet à spirales". Le personnage central,  l'observatrice, dispose de temps libre par sa retraite récente et sa solitude personnelle se peuple de ces personnages inventés, bousculés par la vie. Elle a été abandonnée par son compagnon, après vingt ans de vie commune. Entre la caissière et l'homme brun, une histoire d'amour va peut-être naître. Tout est permis dans l'imaginaire de l'écrivain. La narratrice dévoile sa propre vie : ses parents épiciers, son milieu modeste, le rejet de son compagnon étranger, ses frères avec leurs familles. Dans ce roman des vies, de la vie urbaine, Marie-Hélène Lafon raconte la solitude avec son style unique, influencé par Pierre Michon et ses "Vies minuscules". Ces destins individuels, broyés par le travail pénible comme Gordana, par l'échec amoureux comme Horatio, sont sauvés par la voix intense de l'écrivaine, par la littérature... Un roman de la rentrée littéraire d'une qualité exceptionnelle et qui n'a pas obtenu de prix... Surprenant, quand même.