Cet été, j'ai donc découvert Anne Dufourmantelle en évoquant son "Eloge du risque" dans un billet récent. J'ai poursuivi ma lecture de son œuvre avec "La Femme et le Sacrifice" et "Puissance de la douceur". Le premier essai, publié chez Denoël en 2007, est consacré aux grandes figures féminines que l'on dit "sacrificielles". La psychanalyste brosse les portraits d'Antigone, d'Iphigénie, d'Hélène de Troie, de Penthésilée, de Médée, d'Iseut, de Jeanne d'Arc. L'essayiste mélange des personnages fictifs avec des femmes réelles pour illustrer sa thèse : le sacrifice prend des formes inattendues pour certaines héroïnes. Cet essai ne se résume pas avec facilité tant les anecdotes enrichissent le thème du sacrifice des femmes légendaires, mais aussi, des patientes en souffrance qu'elle a suivies dans son cabinet de psychanalyste. Un mot revient souvent dans ses analyses : l'esprit de sacrifice naîtrait de la névrose ou de l'empêchement de vivre, de la répétition d'un passé refoulé. Je cite Anne Dufourmantelle : "Le sacrifice, il y en a partout, tout le temps. (...) Nous le voyons à l'œuvre sous nos yeux dans la vie de ces femmes épuisées, harcelées, ignorantes de leur sacrifice voué à un Autre qui n'a même pas de nom. (...) Car le sacrifice n'est pas toujours tragique, héroïque, spectaculaire. Il y a des sacrifices sans écho, des vies absentes d'elles-mêmes jusqu'à l'effacement. (...) Des vies blanches". La psychanalyste utilise un langage d'une clarté appréciable, loin du jargon psychanalytique. Dans le deuxième essai, "La puissance de la douceur", paru chez Payot, Anne Dufourmantelle décrit ce comportement humain comme une puissance. Elle soutient la thèse d'une douceur symbolique qui métamorphose tous ceux qui la choisissent. Elle cite des écrivains, des philosophes et son style, d'une simplicité lumineuse, apporte à l'essai un souffle littéraire, assez rare dans cette catégorie de textes. Elle écrit : "La douceur est un retour sur soi qui invente de l'avenir, à l'image de la spirale. Une révolution ouverte". Anne Dufourmantelle démontre le pouvoir subversif de la douceur. Notre monde contemporain devrait s'adonner à sa pratique, sans mièvrerie et sans naïveté... Ces deux essais se lisent sans difficultés même s'ils demandent une attention exigeante.
des critiques de livres, des romans, des moments de lectures, des idées de lecture, lecture-partage, lecture-rencontre, lectures
lundi 21 août 2017
jeudi 17 août 2017
Confidences sur la lecture, 4
Des rencontres heureuses surgissent à l'improviste dans la vie d'une lectrice. Vers l'âge de vingt ans, une voisine était venue me chercher pour mettre un peu d'ordre dans une bibliothèque de quartier. J'ai apporté mon aide pour ranger les livres par catégories et par ordre alphabétique (cette anecdote préfigurait mon futur métier de bibliothécaire). Je me baignais dans la littérature française et j'ai remarqué un ouvrage qui ne ressemblait pas à ces compagnons de papier. Je l'ai saisi dans mes mains. Sa couverture austère et d'un jaune bien fané ressemblait à un Budé de grec ancien. J'ai lu le titre "Le Rivage des Syrtes" et le nom de l'écrivain, Julien Gracq. Je ne connaissais pas cet écrivain à l'époque car il refusait d'être publié en poche. Je cite la première phrase : "J'appartiens à l'une des plus vieilles familles d'Orsenna". Et quand j'ai commencé à lire cette histoire somptueuse dans un décor étrange, j'ai ressenti une émotion "littéraire" que j'ai toujours conservée dans ma mémoire. Julien Gracq est un peu délaissé de nos jours mais ce classique contemporain m'enchante toujours autant. Sa prose et son style m'ont éblouie. Après mon bac L, je me suis inscrite en Lettres Modernes (avec du latin obligatoire) à l'université des Pays de l'Adour à Pau. Pendant mes études littéraires, lire ne ressemblait pas à une obligation, mais à une libération existentielle et à ma formation intellectuelle. Mes professeurs m'ont appris à aimer tous les classiques : Rabelais, La Fontaine, La Bruyère, Gustave Flaubert, Nerval, Jules Vallès, Zola, Proust, etc. J'ai appris le latin, l'ancien français, la linguistique, la grammaire, la littérature comparée, et ces trois années universitaires m'ont confortée dans ma vocation "livresque". A cette époque, devenir professeur de français exilait tous les jeunes du Sud éclatant vers un Nord "horrifique". Je ne tentais pas le concours qui était d'ailleurs très dur avec une quarantaine de postes (au lieu de 1 000 aujourd'hui !). J'ai trouvé une place dans une excellente librairie de Bayonne qui portait le nom suivant "Le Livre" ! Un an après, je créais la mienne dans la rue Marengo, à côté du Musée basque. Je reviendrai sur la saga de ma librairie dans ce blog. Transmettre le goût de la lecture, rencontrer des lecteurs, promouvoir la bonne littérature, trouver le chemin des idées, toutes ces missions résument mon métier de libraire pendant six ans dans les années 75...
lundi 14 août 2017
Confidences sur la lecture, 3
On ne dira jamais assez le rôle majeur des professeurs de français pour découvrir le bonheur de lire. Après les parents (souvent la mère), premiers passeurs de lecture, les instituteurs (professeurs des écoles aujourd'hui) nous donnent accès à l'apprentissage du lire, de l'écrit et du calcul. Sans ces fondamentaux, sans cette éducation, l'individu est condamné à rester dans sa caverne obscure que Platon a si bien décrit. J'ai eu la chance dans mon adolescence d'avoir eu des professeurs de français compétents, motivés et souvent d'une douceur pédagogique bien plus efficace que la sévérité glaçante. Dès ma 6e, mon professeur de français, (Monsieur Delmas, je m'en souviens encore), passionnait sa classe et nous faisait interpréter des extraits de Molière alors que ce n'était pas courant dans les années 60. Il lisait ses dictées mémorables en choisissant toujours des textes littéraires. Son cours passait sans ennui et il m'a offert ce cadeau inestimable : m'initier à la littérature française. Dès lors, j'ai aimé cette matière, le français, comme une deuxième naissance. J'ai commencé à lire les classiques en 4e et je crois que cette faim de lecture ne s'est jamais interrompue. Je feuilletais les Lagarde et Michard avec plaisir et je découvrais ainsi les écrivains du XVIe au XXe siècle. Souvent, j'avançais ma lecture et je n'attendais pas les consignes. Ce vagabondage autour des livres me donnait des ailes, une liberté singulière pour une adolescente des années 60. J'avais déjà mes préférences à quinze ans : Colette et ses Claudine, Marcel Aymé, Roger Martin du Gard, Jean Giono, André Gide. Je dévorais les livres de poche que j'allais m'acheter grâce à la générosité infinie de ma mère. La librairie où je dénichais tous ces trésors se situait en plein centre ville et je m'attardais souvent dans cette grotte profonde où les murs étaient couverts de "poches" du sol au plafond... Evidemment, j'ai passé mon bac littéraire en Première et j'ai eu la chance de disserter sur Camus à l'écrit et sur un texte de Voltaire à l'oral. Je fréquentais aussi la bibliothèque municipale de Bayonne à l'ambiance feutrée, silencieuse, secrète que l'on ne ressent plus aujourd'hui dans une médiathèque moderne. Je cite cette phrase de Marguerite Yourcenar qui résume en un éclair de lucidité toute vie liée aux livres : "Le véritable lieu de naissance est celui où l'on a porté pour la première fois, un coup d'œil intelligent sur soi-même : mes premières patries ont été des livres". Cette citation me convient parfaitement...
vendredi 11 août 2017
Confidences sur la lecture, 2
Un deuxième événement dans mon enfance m'a plongée dans l'univers des livres. Quand j'étais en classe de 6e au lycée de jeunes filles de Bayonne, j'ai attrapé une sale angine qui s'est dégradée en rhumatismes articulaires me provoquant un souffle au cœur. Je n'ai pas été hospitalisée grâce aux soins quotidiens de mes parents. Je suis restée dans ma chambre pendant un trimestre et malgré une absence prolongée au lycée, les professeurs m'ont accordé le passage en 5e car j'avais obtenu de bonnes notes... A cet époque-là, les enfants malades (pas trop gravement) occupaient le temps à lire. Ma mère, toujours aussi bienveillante, partait en ville pour me ramener des livres : elle les achetait dans une librairie de Bayonne et j'ai ainsi dévoré à onze ans tous les ouvrages de la Bibliothèque verte : le "Clan des 7", tous les "Alice" dont l'héroïne s'était transformée en sœur d'aventure. Son audace m'a aussi fait comprendre qu'être une fille n'était pas toujours un handicap... J'ai, évidemment, découvert Jules Verne, très à la mode pour tous les enfants de l'époque. "Cinq semaines en ballon", "L'île mystérieuse", "Voyage au centre de la terre", "Michel Strogoff" et tant d'autres titres ont nourri mon imagination et m'ont permis d'oublier que je ne menais pas une vie normale de petite fille. Ma mère a représenté cette Messagère des Livres car elle avait déjà compris ma passion de la lecture. Ensuite, après ma guérison, j'ai été dispensée d'activités sportives au lycée à cause de mon souffle au cœur qu'il fallait surveiller. Et, alors, je me suis réfugiée dans la bibliothèque de l'établissement pendant mes heures de dispense. Ma vocation de libraire et de bibliothécaire est née dans cet espace magique où la bibliothécaire m'avait embauchée pour ranger les documents empruntés. J'ai feuilleté tous les livres d'art, j'ai découvert les poètes et les classiques de la 5e au baccalauréat dans ce grand lycée de Bayonne. J'avais ressenti dans cette île aux livres, mon Ithaque, que ma vie se passerait en leur douce et silencieuse compagnie. Voilà comment une petite maladie infantile peut provoquer des bouleversements intimes. Les livres m'ont sauvée de l'ennui quand j'étais dans mon lit et depuis, je ne cesse de les célébrer...
jeudi 10 août 2017
Confidences sur la lecture, 1
J'entends souvent des amies me déclarer : "mais comment tu fais pour lire autant ?" : je leur réponds que je n'ai aucun mérite... J'ai toujours consacré du temps à la lecture qui en demande beaucoup. Quand je travaillais, je ne disposais que du soir et du week-end. Mais depuis que je suis à la retraite, je profite de tous les instants pour m'adonner à cette passion qui m'habite depuis mon enfance. Je me suis penchée sur ce goût immodéré pour les livres car, j'ai consacré toute ma vie à les "servir" en tant que libraire, bibliothécaire, et tout simplement lectrice. J'ai trouvé la réponse en pensant à ma mère qui volait du temps pour lire malgré sa vie prenante de commerçante. Je me souviens d'une chambre immense dont j'avais pris possession (mes parents s'étaient installés dans une grande maison avec un bar au rez-de-chaussée). C'était mon paradis caché, rempli de jouets, de mes poupées, de mes peluches. Cette chambre d'ami disposait d'un placard et dans cet espace assez grand, ma mère avait disposé toutes ces collections de revues et de livres. Je me souviens encore du nom de la revue : "A la page"... Quand on voit avec des yeux d'enfant ces objets de papier, leur empreinte dans notre "subconscient" laisse une marque indélébile. Les enfants qui naissent dans un milieu sans livres ont moins de chance de les aimer plus tard. Mes parents étaient très occupés par leur travail respectif sans compter leurs heures (plus de quinze par jour à cette époque) et ils ne venaient pas nous bercer le soir en nous lisant des albums... Ce n'était pas très courant de raconter des histoires à leurs petits, et en plus, ils travaillaient tous les soirs dans leur bar. J'ai donc découvert la lecture seule dans cette chambre quand j'ai ouvert le premier album de ma vie. Je me souviens d'un Babar... Quel moment magique de décrypter ces phrases écrites en gros caractères ! Depuis ce moment-là, j'ai senti que les livres m'accompagneraient toute ma vie... Dans les années 60, les enfants ne disposaient pas de tous les livres jeunesse d'aujourd'hui. Il existait des publications dans les maisons de la presse appelées "Illustrés" et j'en consommais beaucoup... Ils devaient être bien médiocres, ces illustrés, mais, pourtant, ils m'ont ouvert la porte d'un univers que je n'ai jamais quitté...
mercredi 9 août 2017
"Yourcenar, carte d'identité"
J'aime bien lire des biographies, surtout celles consacrées aux écrivains. J'avais lu avec beaucoup d'intérêt à leur sortie, les ouvrages incontournables de Josyane Savigneau, "Marguerite Yourcenar, l'invention d'une vie", paru en 1993 et celui de Michèle Sarde , "Vous, Marguerite Yourcenar : la passion et ses masques", paru en 1995. Comme j'ai décidé de relire les grands classiques du XXe, je vais ouvrir mes pléiades de Yourcenar pour retrouver mes bonheurs de lecture quand j'ai découvert "Les Mémoires d'Hadrien", "L'Œuvre au noir", "Feux", "Le Labyrinthe du monde" pour ne citer que les plus emblématiques de son œuvre. J'avais relu "Mémoires d'Hadrien" l'année dernière et j'avais vécu cette deuxième lecture avec plus d'attention, d'intensité et de communion. Je retrouvais dans cette nouvelle rencontre la magie de l'Antiquité grâce à cet empereur puissant mais aussi tellement humain pour son amour passionnel d'Antinoüs. Comme je suis une lectrice "obsessionnelle", j'éprouve le besoin de relire Marguerite Yourcenar. Certains "grands écrivains" s'apprécient avec des années de lecture. J'ai donc découvert avec plaisir cette biographie d'Henriette Levillain, professeur émérite à Paris Sorbonne, parue en 2016 chez Fayard. La biographe a pris d'emblée un angle d'attaque original : elle établit une carte d'identité alphabétique par thèmes. Ainsi, les chapitres sont intitulés de cette façon : Amie des bêtes, Aristocrate, Corps, Enfance, Femme (s), Historienne, etc. Je connaissais les aspects kaléidoscopiques de sa vie, mais j'ai appris quelques informations concernant les processus de création : ses recherches dans les bibliothèques, ses voyages innombrables en Grèce, en Europe, en Asie, ses visites sur les lieux des romans, sa passion des musées où elle trouvait son inspiration en contemplant des tableaux et des sculptures. Quant à sa vie quotidienne, elle l'a partagée avec sa compagne dans une jolie maison blanche en bois sur l'île des Monts-Déserts (Maine). Elle vivait comme un scribe égyptien, un copiste de monastère en se consacrant à l'écriture et à la lecture, entourée par une nature encore sauvage. Cet ouvrage très documenté et très sobre (la biographe mentionne rarement son "admiration") montre Marguerite Yourcenar dans sa vérité et aussi dans sa complexité... Marguerite Yourcenar a réconcilié l'Histoire avec la Littérature. Ses personnages resteront inoubliables...
mardi 8 août 2017
"Eloge du risque"
Quand j'ai appris le décès accidentel de la psychanalyste, Anne Dufourmantelle, j'ai regretté de ne pas l'avoir lue avant sa disparition. J'ai trouvé trois de ses ouvrages à la médiathèque et j'ai commencé par "L'éloge du risque", paru dans la collection Manuels de Payot en 2011. Dans la notice nécrologique du Monde, j'ai appris qu'elle était née à Paris en 1964. Philosophe, romancière, psychanalyste, éditrice, elle était l'amie de Jacques Derrida et d'Avital Ronell. Analysée par Serge Leclaire et membre active du Cercle freudien, elle pratiquait son métier avec une empathie que tous ses patients évoquaient. Elisabeth Roudinesco écrit : "Cette chercheuse inlassable (...) faisait preuve d'une humanité exceptionnelle, attentive aux souffrances d'autrui et prête à se dévouer en toutes circonstances". Son "Eloge du risque" se lit très facilement sans jargon technique, ni style alambiqué. Il est question d'audace, de rupture, de survie et surtout de l'appropriation de son existence dans toutes ses dimensions : amoureuse, familiale, professionnelle, culturelle, etc. Je cite ses mots : "Risquer sa vie c'est d'abord, peut-être de ne pas mourir. Mourir de notre vivant, sous toutes les formes du renoncement, de la dépression blanche, du sacrifice". Elle compare le risque au "kairos" grec, une notion très connue dans l'Antiquité, signifiant "saisir sa chance", prendre un risque, changer sa vie... Anne Dufourmantelle définit le risque comme le contraire de la névrose "dont la marque de fabrique est de prendre aux rets l'avenir de telle sorte qu'il façonne notre présent selon la matrice des expériences passées, ne laissant aucune place à l'effraction de l'inédit, au déplacement, même infime, qu'ouvre une ligne horizon." Avec une cinquantaine de chapitres très brefs, la philosophe-psychanalyste évoque des sujets d'un éclectisme évident. Je cite par exemple : "au risque d'être libre, au risque d'être triste, quitter la famille, au risque de l'inconnu, solitudes, rompre, que cessent nos tourments". Ce livre fourmille d'anecdotes littéraires, philosophiques, mythologiques, culturelles. Un vrai bonheur de lecture... Je vais l'acquérir pour le conserver dans ma bibliothèque car le lecteur peut y puiser un art de vivre, un art de penser, un art du risque... Je consacrerai dans mon blog quelques billets sur les ouvrages d'Anne Dufourmantelle que j'ai donc découverts cet été.
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