J'ai découvert l'année dernière un nouvel écrivain français, Patrice Jean. Son roman magistral, "La poursuite de l'idéal" m'avait frappée par sa justesse de ton, son style classique et son sujet décapant. Un roman balzacien adapté à notre temps. Il propose depuis un mois un nouveau titre chez Gallimard, "Le parti d'Edgar Winger". Le narrateur, Romain Bisset, a rompu avec sa famille bourgeoise, des "dominants" inexcusables, pour rejoindre les rangs de la Révolution avec un grand R, le Parti révolutionnaire. Il s'engage donc avec une kyrielle de militants d'une intolérance dogmatique risible aujourd'hui. Dans ce groupe, une "né-féministe", Alexia Milton, et un Robespierre de pacotille, Gauthier Delville, lui confient une mission secrète : retrouver un célèbre théoricien des luttes, un idéologue très apprécié, en la personne d'Edgar Winger. Patrice Jean s'attache à se moquer avec une allégresse communicative les délires politiques de ces militants sectaires qui vivent dans une "réalité parallèle". Voilà notre jeune homme à Nice sur les traces du philosophe marxiste-léniniste, évanoui dans la nature. Il rencontre une jeune caissière dans une superette et s'entiche d'elle. Il se renseigne sur l'existence de cet Edgar Winger et deux jeunes lui faisant croire qu'ils connaissent l'idéologue lui tendent un piège et le rouent de coups. Ce héros malheureux d'un projet révolutionnaire utopique et inapplicable finit par dénicher notre Edgar, le penseur fantôme et fantoche au fin fond de l'Allier. Il est retiré du monde et vit avec sa sœur. Il accepte de parler avec Romain et celui-ci découvre, ébahi, le tournant idéologique du maître à penser. Plus d'anticapitalisme, aucune perspective politique dans la bouche du philosophe mais un engouement pour la poésie et pour la littérature. Quelle désillusion pour le jeune homme ! L'ermite caché s'est métamorphosé et le roman se termine par une longue lettre où Edgar Winger se confesse sur les raisons de son retrait de la société et des luttes politiques : "Les gens se jettent à corps perdu dans la lutte politique pour oublier que le Mal est en eux et pour s'énivrer des encens du Progrès". Ce roman politico-philosophique dénonce avec un humour féroce les dérives d'une idéologie gauchiste, tendance extrême et pose des questions importantes sur l'engagement aveuglant, le dogmatisme déformant, l'intolérance étouffante. Je ne révèlerai pas le secret d'Edgar Winger, il vaut mieux lire ce texte percutant, audacieux et délicieusement "incorrect". D'une facture classique, ce livre atteint son objectif pour un grand plaisir de lecture. Un écrivain français incontournable, à suivre, dorénavant.
des critiques de livres, des romans, des moments de lectures, des idées de lecture, lecture-partage, lecture-rencontre, lectures
jeudi 28 avril 2022
mercredi 27 avril 2022
Hommage à Michel Bouquet
Il est rare que je rende hommage aux comédiens français mais je fais une exception avec Michel Bouquet, mort le 13 avril dernier à l'âge de 96 ans. Je me souviens de sa présence, souvent austère, quand il apparaissait dans des rôles au cinéma et au théâtre. Physiquement, il ressemblait à l'écrivain Julien Gracq comme si ces deux hommes étaient nés adultes sans une once d'enfance dans leur comportement. Ils ne désiraient pas se montrer dans les médias affamés de gloriole et de spectacle. Né à Paris, le comédien collabore avec le TNP de Jean Vilar et le premier Festival d'Avignon. Il a travaillé pour des metteurs en scène comme Jean Anouilh, Claude Régy, Jean-Louis Barrault. Au cinéma, le public l'a vu et apprécié dans les films de Clouzot, Truffaut, Chabrol, Verneuil et tant d'autres. Il a reçu des "César", des "Molière" et cette reconnaissance ne semblait pas lui faire tourner la tête. Petit-fils d'un cordonnier, fils d'un comptable, il est envoyé en pension avec ses trois frères, une expérience difficile qui marquera cet enfant timide et réservé. Après ses études, il multiplie les petits emplois, de la pâtisserie à employé de banque, avant de découvrir, grâce à sa mère, les salles de spectacle de la capitale. Il rencontre Maurice Escande qui lui propose de suivre ses cours. Sa carrière démarre avec Albert Camus et tout le répertoire classique de Diderot à Molière. Il interprètera magnifiquement "En attendant Godot" de Beckett et "Le roi se meurt" de Ionesco. Au cinéma, il apparaît dès 1947, auprès de Jean Carmet et de Pierre Fresnay. Le public le retrouve souvent dans des personnages sombres, énigmatiques, équivoques avec sa silhouette d'ascète et avec sa voix grave. Je me souviens de sa présence dans les films français d'anthologie : Javert dans les Misérables, le notaire pourri chez Chabrol, le peintre Baugin dans "Tous les matins du monde". Jusqu'au bout de sa vie, il poursuivra sa vie de comédien et d'acteur dans un registre culturel de très grande qualité. A l'âge de 91 ans, il compose un Tartuffe exceptionnel dans une mise en scène de Michel Fau. Je n'évoquerai pas sa vie privée car le plus important pour moi réside dans sa mission première : se mettre au service des grands textes littéraires, des grandes pièces de théâtre et des films qui appartiennent dorénavant au patrimoine cinématographique. Le Président lui a rendu un hommage national ce mercredi aux Invalides, une cérémonie bien méritée, un éloge de la culture, enfin...
mardi 26 avril 2022
"La Fille parfaite"
Nathalie Azoulay raconte dans son dernier roman, "La Fille parfaite", une histoire d'amitié passionnelle entre Adèle Prinker, la matheuse, et Rachel Deville, la littéraire. Blondes, intelligentes, elles forment un duo de choc irrésistible. Rachel la narratrice, annonce dès la première page, le suicide par pendaison d'Adèle à l'âge de 46 ans. Chez les Prinker, les mathématiques dominent tout dans leur comportement. Le père, ingénieur en bâtiment, pousse sa fille à devenir mathématicienne alors que la famille de Rachel ne pense qu'à la littérature, évoque sans cesse Proust et Kafka. Adèle déclare à Rachel : "Considère qu'on est deux filles d'une seule et même famille : l'une sera mathématicienne et l'autre, grammairienne. Nos parents auront le sentiment d'avoir accompli une sorte de progéniture parfaite". Dans leur jeunesse, elles se complètent dans la perfection. Adèle veut connaître le monde de son amie et découvre la littérature. Rachel admire l'intelligence abstraite d'Adèle qui vit sa passion des mathématiques dans un milieu universitaire exclusivement masculin. Cette compétition acharnée d'Adèle dans ce monde austère et clivant va certainement laisser des traces dans la décision finale de la jeune femme. Elle respire cette dimension mathématique : tout calculer, mesurer, établir des probabilités en s'imaginant que les gens sont tous "chiffrés avec une auréole qui déclenche toutes les vies comme des comptes à rebours qui tournent en silence". Cette amitié fusionnelle entre les deux adolescentes se délite au fil des années quand elles rencontrent leurs maris réciproques et Adèle donne naissance à un fils. Adèle voue aussi une passion à la natation, le seul sport qu'elle pratique avec excès. Les deux amies ne se quittent pas de vue même si leurs routes ont bifurqué. Rachel, agrégée de lettres, engrange les succès littéraires et Adèle, la reconnaissance internationale. Comme dans toute amitié, le temps donne son rythme entre ruptures et retrouvailles. La question lancinante du roman revient à intervalles réguliers : comprendre le geste ultime d'Adèle. Le jeune femme avait coupé ses cheveux avant de se tuer et écrit ce mot à sa meilleure : "Je ne veux pas que Lucas fasse des maths. Je compte sur Rachel". Cette recherche de la vérité sur le suicide d'Adèle s'avère pourtant presque inutile. Son amie est partie avec son mystère intime. Une énigme indéchiffrable. Ce très bon roman innovant raconte deux tribus : celle des matheux et celle des littéraires et ce sujet très nouveau dans la littérature contemporaine montre le fossé entre ces deux visions du monde, un fossé parfois franchissable quand l'amitié s'en mêle. La fragilité atteint et les matheux et les littéraires, un point commun indiscutable.
lundi 25 avril 2022
"La patience des traces"
Jeanne Benameur vient de publier son dernier roman, "La patience des traces" chez Actes Sud. Son personnage principal, Simon Lhumain (clin d'œil ?), exerce le beau métier de psychanalyste à l'écoute des autres : "Tant d'années de sa vie à écouter le mystère de toute vie. A s'en approcher". La patience demeure une vertu indispensable pour prendre en charge tous les malaises de l'être. Un soir, il casse un bol par étourderie et ce geste symbolique va entraîner un bouleversement intime : "On peut jouer toute une vie sur quelque chose de cassé. Il en sait quelque chose". A force d'écouter les autres, il est temps qu'il se mette à sa propre écoute. Il prend une grande décision en partant loin de chez lui, au Japon dans les îles Yaeyama. Ce double voyage, géographique et intime, tout en l'isolant dans une certaine solitude choisie, le ramène dans son passé : "Il va se mettre au silence. Et il a peur". Il semble reconnaître une patiente à l'aéroport, Lucie F., qui était partie de son cabinet sans dire un mot. Qu'est-elle devenue ? Encore une trace perdue. Puis, il se souvient de sa compagne, Louise, qui l'a quitté. Il s'est lié d'amitié avec une jeune consœur, Mathilde, une amitié amoureuse, peut-être. Ses hôtes japonais, discrets et secrets, l'accueillent avec un cérémonial traditionnel. L'hôtesse, Madame Ito Akiko, ayant appris le français à la Sorbonne, collectionne les tissus anciens, une collection rare et célèbre. Son séjour se déroule dans une douce quiétude et une torpeur anesthésiante. Il nage souvent, et comme il n'est plus sollicité par des patients parfois trop bavards, il savoure le silence du lieu et la paix de son âme. Il se plonge dans son passé pour mieux se comprendre. L'auteur écrit alors : "Il y a de longues plaintes tenues parfois longtemps dans nos poitrines. Un jour, elles trouvent le chemin et montent jusqu'à nos lèvres". Simon trouvera-t-il dans cette île japonaise la clé de ses désirs ? Jeanne Benameur avec sa délicatesse habituelle, son élégance stylistique et sa poésie en filigrane accompagne l'envol de son personnage vers un apaisement certain. Une sagesse retrouvée vers un "cœur désencombré". Ce roman plaira fortement à tous les lecteurs et lectrices qui s'intéressent à la psychanalyse.
vendredi 22 avril 2022
Atelier Littérature, 4
Régine a beaucoup aimé le dernier roman de Jon Kalman Stefansson, "Ton absence n'est que ténèbres", publié chez Grasset. Cet écrivain islandais, né en 1963, a déjà écrit une œuvre importante traduite dans le monde entier. Un homme, ayant perdu ses repères, se retrouve dans une église sans savoir comment il est arrivé là. Il découvre une inscription sur une tombe du cimetière : "Ton absence n'est que ténèbres". Une femme, fille de la défunte, lui propose de l'amener chez sa sœur qui tient le seul hôtel du village. L'homme est amnésique et il ne reconnaît plus les gens qui l'entourent. Pour lui rendre la mémoire perdue, se déploient plusieurs récits qui vont le plonger dans la grande histoire de cette famille du milieu du XIXe jusqu'en 2020. Cette saga familiale hors normes évoque des personnages emblématiques : Aldis, Haraldur, Pétur, Asi, Svana, et tant d'autres. L'un est pasteur et écrit des lettres à Hölderlin, un père alcoolique, un musicien mélancolique, une femme à l'appétit sexuel indomptable, etc. Ce roman vaste et profond pose des questions essentielles sur la puissance des sentiments, sur la violence des destins. Actes manqués, fragilités, destins brisés, renoncements, et malgré tous ces empêchements, une quête du bonheur permanente dans chaque personnage. Cette mosaïque de récits d'une "intensité incandescente" a séduit Régine qui nous a donné l'envie de le lire. Encore une excellente idée de lecture pour cet été. Annette m'a envoyé son coup de cœur avec le dernier livre de l'écrivaine russe, Ludmila Oulitskaia, "Le corps de l'âme", publié chez Gallimard dans la collection, "Du monde entier". Annette a écrit : "Une merveille ! Cet auteur dévoile une nouvelle manière de son art à chaque fois qu'elle prend la plume. Un chef d'œuvre de poésie, d'imaginaire en quelques allégories : nouvelles brèves, les affinités du corps et de l'esprit en un mélange ésotérique et fantastique". L'âme ? Comment la définir ? Comment la reconnaïtre ? Les personnages tentent de trouver une réponse. Un médecin légiste s'interroge sur ses traces. Un femme mariée esseulée se découvre des propriétés physiques étonnantes. Dans ce récit poétique et philosophique, l'écrivaine russe fait "scintiller des éclats de vie qui dessinent un atlas de l'âme". Voilà pour l'ensemble des coups de cœur de ce mois d'avril. Nous nous retrouverons le jeudi 19 mai sur le thème de la rupture dans les romans... Vaste question !
jeudi 21 avril 2022
Atelier Littérature, 3
Ce jeudi, nous avons pris le temps d'évoquer quelques coups de cœur. Pascale a présenté son coup de cœur principal dont nous avons déjà parlé dans l'atelier, "Mémorial drive" de Natasha Trethewey, un très bon roman percutant, édité chez l'Olivier. Régine a beaucoup apprécié le dernier roman de Maggie O'Farrell, "Hamnet". Un jour d'été 1596, en Angleterre, une petite fille tombe gravement malade. Son jumeau, Hamnet", part chercher de l'aide car leur mère cueille des herbes médicinales et leur père travaille à Londres. La maladie qui frappe la petite fille n'est autre que la peste et elle va planer dans la famille en menaçant de tout engloutir. Cette histoire émouvante d'un frère et d'une sœur unis par un lien indéfectible rappelle la tragédie, vécue par William Shakespeare. Sa pièce la plus célèbre, "Hamlet" est inspirée par le tendre portrait de son petit garçon, si courageux. Régine était impressionnée par ce roman historique qui propose une bouleversante méditation sur la famille, l'amour et le deuil. Danièle a beaucoup apprécié le dernier roman de Joyce Carol Oates, "La nuit. Le sommeil. La mort. Les étoiles", paru en 2021. En octobre 2010, John a 67 ans. Ancien maire respecté de la petite ville de Hammond, père de cinq enfants, il intervient dans une altercation entre des policiers et un homme noir. Il reçoit un coup de taser et ne survivra pas à ses blessures. Selon la version officielle, sa mort est maquillée en crise cardiaque. Désormais, sa veuve, une femme douce et effacée, doit se relever après la disparition de son mari. Les cinq enfants, aussi différents les uns des autres, devenus adultes sont englués dans leur quotidien, préoccupés seulement par leurs soucis. Ce roman magistral sur la dislocation d'une famille après le deuil d'un père est une révélation pour Danièle qui n'avait pas encore découvert cette écrivaine américaine, habituée à composer des fresques familiales et sociales dans une Amérique complexe. Un grand roman à lire cet été car il faut un certain temps pour le parcourir avec ses 923 pages ! Odile a bien aimé un essai de Raphaël Gaillard, "Un coup de hache sur la tête". Ce psychiatre et normalien s'interroge sur la créativité et reprend la phrase de Diderot, "Les grands artistes ont un petit coup de hache dans la tête". Il évoque le lien entre folie et créativité au point de considérer la folie comme l'ordinaire du génie. A partir d'expériences scientifiques, il suggère un lien de parenté entre les deux dimensions. Notre ADN nous rend vulnérables aux troubles psychiques en même temps qu'il nous permet de créer. Il faut penser le monde pour le représenter et ce pouvoir n'est pas sans risque. Cet essai passionnant a fortement intéressé Odile. (La suite, demain)
mercredi 20 avril 2022
Atelier Littérature, 2
Après l'unanimité des lectrices sur "La Maison allemande", Agnès a choisi Dolorès Redondo, écrivaine espagnole avec son roman, "Le gardien invisible", le premier tome d'une trilogie, celle de "Baztan". Notre amie lectrice est une grande fan des romans policiers et elle a défendu avec conviction cette trilogie. Elle ne s'est pas contentée de lire le premier tome et elle a lu les deux autres dans la foulée. Au Pays basque, sur les berges du Baztan, la police retrouve le corps dénudé et meurtri d'une jeune fille avec des poils d'animal éparpillés dessus. La légende dans ce pays singulier raconte qu'une étrange créature, mi-homme, mi-ours, le basajaun, vit dans la forêt. Une inspectrice, Amaia Salazar, revient dans cette vallée dont elle est originaire pour mener cette enquête délicate où se mêlent les superstitions ancestrales, les meurtres et les blessures d'enfance. Dolores Redondo, née à Saint Sébastien, connaît bien la mythologie basque et ce mélange entre le fantastique dans les faits criminels et le réel d'une histoire familiale compliquée rend le roman attachant. Un très bon moment de lecture. Régine a aussi présenté une suite en deux volumes, venue d'Islande, "Karitas" avec son premier tome, "L'esquisse d'un rêve", puis "L'art de la vie". Karitas rêve de devenir peintre. Dans sa ferme familiale, elle dessine comme son père, disparu en mer. Pourtant vouée à travailler dans une poissonnerie, son destin prend une tournure divergente quand une mystérieuse artiste révèle son talent et l'envoie à l'Académie des Beaux-Arts de Copenhague. Elle retourne en Islande et n'a qu'un souhait : monter une exposition et consacrer sa vie à l'art abstrait. Régine a beaucoup apprécié la dimension libératrice et féministe du destin de Karitas et de sa passion pour l'art. Odile a bien aimé "L'étrange disparition d'Esme Lennox" de l'écrivaine irlandaise, Maggie O'Farrell. Depuis soixante ans, Esme Lennox a disparu et tout le monde l'a oubliée. Elle revient au bras de sa petite nièce six décennies plus tard et les secrets d'une vie volée réapparaissent. Ce roman construit comme un puzzle où s'imbriquent plusieurs voix. Esme, la "folle" victime de son envie d'être libre et de mener sa propre vie alors que sa sœur, la "sage", s'est conformée dans le moule social. Sur l'autel des conventions, elles ont toutes les deux souffert. Encore un très bon roman à découvrir. Véronique a lu l'excellent "Nos espérances" d'Anna Hope, une écrivaine anglaise très prometteuse. Trois jeunes amies ambitieuses et inséparables vont vivre leurs amitiés entre une certaine fidélité solidaire et une jalousie sur leurs choix de vie. Entre les espérances et la réalité, le choc semble parfois rude. (La suite, demain)