Régine a présenté le roman de Jonathan Coe, "La pluie avant qu'elle tombe", publié chez Gallimard en 2009. Notre amie lectrice nous a posé la question suivante : "Pourriez-vous résumer votre vie en vingt photos ?". Evidemment, non, mais pour Jonathan Coe, ce pari est tenu sans aucune difficulté. Ces vingt photos représentent l'armature du roman et racontent l'histoire de Rosamond. Sa voix résonne dans une confession enregistrée que sa nièce, Gill, seule héritière de cette tante célibataire, écoute. Elle découvre que ces cassettes sont adressées à une jeune fille aveugle, Imogen. Ce testament oral révèle l'histoire de trois générations de femmes des années 40 aux années 80. Ce formidable écrivain anglais évoque la répétition des "scénarios de vie" dans les choix hasardeux, les décisions arbitraires, les échecs prévisibles. Régine a apprécié ce roman bien ficelé, avec des personnages attachants et des questions à foison dont celle-ci en particulier : "Notre destin serait-il relié aux générations précédentes ?". La réponse de Jonathan Coe s'impose : "Il n'y a rien à dire, je crois, d'un bonheur qui ne comporte aucun défaut, aucune ombre, aucune tache, si ce n'est la certitude qu'il aura une fin". Annette a beaucoup aimé l'ouvrage d'André Kertész (1894-1985) dans la très bonne collection "Photo poche" chez Actes Sud. Ce photographe d'origine hongroise et naturalisé américain a façonné le style de la photographie moderne. Spontané et sincère, il traque le réel en instants de grâce à la "lisière poétique" sans emphase. Proche des surréalistes et du mouvement Dada, il réalise des distorsions photographiques qui auront une influence déterminante sur la reconnaissance de cet art comme une discipline à part entière. Un photographe à découvrir dans cette collection emblématique d'Actes Sud. Odile a choisi la biographie de Pierre Assouline sur Henri Cartier-Bresson, "L'Œil du siècle", paru chez Folio en 2001. Né en 1908, le photographe a le "regard d'un promeneur lucide" entre l'Afrique des années 20, la Guerre d'Espagne, la Libération de Paris, Gandhi quelques heures avant son assassinat. Le photographe était l'assistant de Jean Renoir, a fondé Magnum, une des plus prestigieuses agences de photos. Il a photographié Mauriac, Camus, Faulkner, Sartre, etc. Odile a particulièrement apprécié la personnalité d'Henri Cartier-Bresson, inscrite dans une histoire du XXe siècle, bien présente dans cette biographie de Pierre Assouline. La littérature et la photographie font donc bon ménage à travers tous les livres retenus, romans et documentaires réunis.
des critiques de livres, des romans, des moments de lectures, des idées de lecture, lecture-partage, lecture-rencontre, lectures
lundi 24 janvier 2022
vendredi 21 janvier 2022
Atelier Littérature, 1
Nous étions presque toutes au rendez-vous mensuel de l'Atelier ce jeudi 20 janvier à la Maison de Quartier du Centre Ville pour débattre de la relation entre la photographie et la littérature. Masquées pendant les deux heures de la séance et respectant les consignes sanitaires, la réunion s'est déroulée sereinement malgré nos visages où quelques lunettes des participantes se nimbaient de brume hivernale. Je rêvais d'une séance d'antan quand des sourires s'affichaient sur nos lèvres. Pour février et mars, nous garderons encore nos armures de papier contre le virus. Mais en avril ? Peut-être... Il faut être optimiste. Nous nous regarderons avec un étonnement émerveillé. La séance a démarré sur un coup de griffe de Geneviève concernant "La femme révélée" de Gaëlle Nohant. Notre lectrice a classé ce roman dans la "Pop littérature" ou littérature populaire en remarquant le style moyen, les intrigues invraisemblables, les personnages falots. En 1950, à Paris, Eliza se cache dans un hôtel sous un faux nom. Elle a quitté Chicago, son mari fortuné et son petit garçon. Dans sa valise, son Rolleiflex va l'aider à apprivoiser la ville, les visages des parisiens, sa nouvelle vie. Cette histoire est inspirée par la photographe américaine Vivian Maier, exposée en ce moment au Palais du Luxembourg. Mylène et Odile ont aussi lu ce roman et ont un avis plus nuancé et plus positif. Le roman documenté évoque le Paris des années 50 et se lit avec plaisir. Janelou a présenté avec un enthousiasme certain, l'autobiographie de Willy Ronis, "Ce jour-là", paru chez Folio. A partir d'une cinquantaine de photos, Willy Ronis à l'âge de 96 ans, évoque ses voyages, ses rencontres dans les rues de Paris, ses reportages dans les années 30. Janelou a beaucoup apprécié ce montage entre les photos et les textes les comparant à des petits contes. "Une photo, c'est un moment pris sur le vif, mais, c'est aussi l'histoire d'un jour", écrit Willy Ronis. Ces photos émouvantes forment "le tissu de ma vie, elles se font des signes par-delà les années". Après la présentation de ce Folio illustré, toutes les lectrices auront la curiosité de découvrir ce bel ouvrage. Danièle a choisi "S'émerveiller" de Belinda Cannone, publié chez Stock en 2017. Elle aussi s'est sentie émerveillée par ce beau livre illustré de photos montrant la beauté du monde. Pourtant, ce sentiment n'est pas très à la mode en ce moment mais, l'écrivaine s'en moque et propose une démarche modeste afin de mieux regarder notre environnement tout simple : un chêne devant sa fenêtre, un essaim d'oiseaux, le grain d'une peau, du linge qui sèche dans le vent. Cette attention renouvelée demande une certaine concentration, une présence sensible aux choses qui nous entourent. Ce "sentiment fugitif" ressemble à un "état intérieur favorable qui nous permet de percevoir une dimension secrète et poétique du monde". Cet ouvrage anti-déprime, écrit dans une langue élégante, ne bascule pas dans une autosatisfaction béate. Belinda Cannone semble trop fine pour tomber dans le piège de la mièvrerie. Il lui faut même un certain courage (ou de l'aveuglement ?) pour s'émerveiller de tout et de rien. Un livre à découvrir. (La suite, lundi)
mercredi 19 janvier 2022
Rubrique Cinéma : "La leçon d'allemand"
Christian Schwochow a adapté au cinéma le roman de son compatriote allemand, Siegfried Lenz, "Une Leçon d'allemand", publié en 1968. Un jeune homme, Siggi Jepsen, incarcéré pour un refus de composer une dissertation sur les "joies du devoir" se souvient de son adolescence au bord de la Mer du Nord en Allemagne. Son père, officier de police et nazi, l'éduque à la dure et ne supporte aucune discussion. Un voisin, artiste de métier et ami d'enfance du policier, consacre sa vie à la peinture. Mais, ces tableaux ne correspondent pas du tout à l'idéologie nazie qui considère cet art comme un acte dégénéré. Ce peintre, Max Nansen, se voit confisquer toutes ces toiles et le jeune garçon assiste à cette scène avec une incrédulité totale. Peu à peu, la conscience de Siggi commence à émerger car il décide d'aider son ami peintre. Mais son père, borné et cruel, poursuit avec détermination l'éradication des peintures de son ancien ami. Comment défier ce père puissant et rigide ? Le jeune garçon découvre une maison abandonnée et utilise une de ses pièces pour entreposer ses trouvailles naturalistes ramassées sur la plage et des toiles de Max qu'il subtilise avec adresse sans que le peintre ne le devine lui-même. Déchiré entre l'obéissance qu'il doit à son père et son affection pour son voisin, Siggi cherche dans la nature sauvage de la Mer du Nord une réponse à son conflit intérieur. Sa sœur le soutient mais sa mère ne réagit pas car elle subit la tyrannie de son mari en silence. Un jour, le fils aîné revient chez ses parents car il a déserté l'armée en se mutilant. Siggi cache son frère dans sa maison abandonnée. Le peintre et sa femme, ancienne cantatrice, aident le jeune garçon mais ils prennent un risque inouï. Le père, honteux d'apprendre la désertion de son fils aîné, le dénonce à la police quand celui-ci est blessé par un avion ennemi dans les dunes voisines. Entre la traque du voisin qui n'a plus le droit de peindre et le reniement de son fils soldat, Siggi ne supporte plus l'aveuglement idéologique de son père et il se rapproche de son ami peintre. Cette "leçon d'allemand" démontre la folie nazie totalitaire. Mais, en face du nazisme, l'art symbolise une forme de résistance absolue à travers le peintre empêché de représenter "la douleur du monde". Les splendides paysages de la Mer du Nord avec ses milliers de mouettes répondent à la beauté des toiles du peintre. Quand la guerre se termine, le père est arrêté. La famille respire à nouveau. Le peintre est libéré mais il perd sa compagne. Le jeune Sirri l'aide à traverser ce deuil. Ce beau film, austère dans sa forme et complexe dans la psychologie des personnages, rappelle la barbarie nazie qu'il ne faut jamais oublier. A découvrir à l'Astrée en ce moment.
lundi 17 janvier 2022
"Les forêts de Ravel"
J'éprouve une grande admiration pour Maurice Ravel, notre monument national de la musique du XXe. Je pense même que la jeunesse d'aujourd'hui pourrait écouter avec intérêt les compositions colorées, rythmées, éclatées comme le lancinant "Boléro", la Pavane magnifique, les concertos vivifiants pour piano. J'ai suivi les conseils d'Alain Finkielkraut dans son émission Répliques. Il avait invité un écrivain que je ne n'avais jamais lu. Il s'agit de Michel Bernard, peu connu du public mais son dialogue avec notre philosophe m'a convaincue de le découvrir. J'ai acquis "Les forêts de Ravel" aux éditions de La Table Ronde dans la collection La Petite Vermillon. Ravel se désespérait de ne pas servir la France pendant la guerre de 14-18. Au printemps 1916, l'armée répond à sa demande malgré ses quarante-et-un an et l'envoie chez les artilleurs où il sera conducteur d'ambulance, rapatriant les blessés du front pour les hôpitaux de Bar-le-Duc : "Il partit un matin d'avril 1916, au volant de sa camionnette, le casque sur la tête et le masque à gaz à portée de main, sur la route nationale de Bar-le-Duc et Verdun". Il s'adapte avec courage à cette nouvelle vie où il croise des hommes broyés par la guerre. Il n'économise pas ses efforts et se fait un devoir d'accomplir ses missions malgré les nombreuses péripéties comme les pannes de camions, les routes saturées, les problèmes d'intendance. Il remarque la "musique du front", "la profonde pulsation de la canonnade". Dans sa vie de musicien, il vient de terminer son "Trio" et se sentait en panne d'inspiration. Les soldats découvrent un jour la véritable identité de leur compagnon quand celui-ci se remet à jouer Chopin dans une salle de l'hôpital où il vient de conduire l'ambulance. Il sera envoyé au Nord Ouest de Verdun dans une forêt où il partage tout avec tous ces soldats du feu. Peu à peu, le désir de composer lui revient quand il écoute les chants d'oiseau dans cette forêt enchantée : "Elle était l'enfance et le refuge, la mère des contes et des songes. Elle était comme l'océan, elle était l'océan sur terre". Il lit Nerval et Alain-Fournier qui l'inspirent dans sa musique. Epuisé par la vie militaire, il se laisse réformer quand il apprend la mort de sa mère. Cette guerre a décuplé son énergie créatrice avec la composition du "Tombeau de Couperin" et de la "Suite française". Ce beau roman sur un de nos musiciens emblématiques se lit avec plaisir en remarquant le style élégant de l'auteur, la présence de la musique, la personnalité intègre de Ravel, son courage et son "patriotisme", si démodé aujourd'hui. En lisant cet ouvrage, j'ai songé à mon grand-père, sous-officier, présent à Verdun qui a peut-être croisé son compatriote basque sans savoir que ce camarade ambulancier se nommait Ravel... Après avoir lu "Les Forêts de Ravel", j'ai écouté sa "Rhapsodie espagnole". Quand la littérature et la musique se rejoignent dans les mots, les notes ne sont pas loin...
vendredi 14 janvier 2022
"Virginia Woolf, Carte d'identité", 2
Henriette Levillain aborde avec délicatesse, dans son chapitre, "Bipolaire", la maladie de Virginia Woolf. Elle écrit : "Héroïque, elle chercha inlassablement par la plume à tendre les fils entre les malades et les sains d'esprit, entre les lieux ou les moments de bonheur et les nuits sans étoiles". Virginia Woolf a subi deux pertes irrémédiables dans son adolescence : sa mère et sa demi-sœur. Plus tard, son frère Thoby meurt à 26 ans de la typhoïde pendant des vacances en Grèce. Ces traumatismes successifs ont eu une influence sur la personnalité fragile de la jeune fille. Pour expliquer aussi sa sexualité, la biographe mentionne les attouchements incestueux de ses demi-frères. Toute sa vie, elle a lutté contre ses périodes dépressives et ses envies de suicide. Elle se sentait souvent submergée par des migraines, des insomnies, des changements d'humeur. La psychiatrie de l'époque ne pouvait pas lui venir en aide et elle-même ainsi que son entourage n'évoquaient pas la maladie mentale. Son mari, Léonard, la soignait, la rassurait et lui permettait de surmonter ses crises passagères qui l'épuisaient. Virginia suggérait que son état inquiétant ne l'empêchait pas d'écrire, de penser, de vivre : "Chacun recèle en lui une forêt vierge, une étendue de neige où nul oiseau n'a laissé son empreinte. Là, nous avançons seul et c'est tant mieux". Malgré ce handicap permanent, Virginia Woolf se consacre entièrement à l'écriture quand son état de santé la laisse tranquille. A son journal intime qui lui sert de confident, l'écrivaine déclare : "Lutte, lutte" pour affirmer que seule, sa vocation d'écrivain lui importe. En parallèle, Henriette Levillain décrit les personnages des romans qui portent en eux les souffrances psychiques de Virginia comme Rachel dans "Traversées" et Septimus dans "Mrs Dalloway". Par ailleurs, Virginia a tout anticipé dans le féminisme. Son essai, "Une chambre à soi" reste un livre fondateur de l'émancipation féminine. L'indépendance économique des femmes demeure une condition essentielle de leur liberté. Un homme a partagé la vie de Virginia. Léonard bien qu'écrivain lui-même a sacrifié sa propre carrière en devinant le génie de sa compagne. Ils ont partagé une passion : celle de l'édition. A Londres, leur maison artisanale, la Hogarth Press, créée en 1917, a publié Freud, Joyce, Rilke, Lorca, les grands écrivains russes et des auteurs anglais comme Katherine Mansfield. Lectrice, éditrice, écrivaine, Virginia Woolf vivait pour la littérature. La biographie très documentée et d'une écriture élégante, apporte des éléments nouveaux et donne encore plus l'envie de retrouver la prose woolfienne, toute fluide, poétique, intimiste, intériorisée. La vie amoureuse de Virginia Woolf entre son mari et ses amours féminines participent aussi à sa légende de femme libre. Elle met un point final à sa vie le 27 mars 1941 en s'enfonçant dans la rivière proche de sa maison de campagne. Les poches de son manteau étaient remplies de cailloux. Ses cendres reposent dans le jardin de cette maison si chère à son cœur, Monk' House. Elle avait à peine cinquante-neuf ans... Cette biographie éclaire avec empathie et admiration le génie singulier de cette femme exceptionnelle. Sublime Virginia Woolf.
jeudi 13 janvier 2022
"Virginia Woolf, Carte d'identité", 1
Dès qu'une biographie ou un essai concerne Virginia Woolf, je n'hésite pas à acquérir ce document sur l'une de mes écrivaines préférées. L'automne dernier, Henriette Levillain, professeur émérite à la Sorbonne, a consacré une biographie à l'écrivaine anglaise. En 2016, j'avais apprécié l'essai qu'elle a écrit sur Marguerite Yourcenar. Pourtant, je connais bien et même très bien tous les éléments biographiques de Virginia Woolf, de sa naissance à sa mort tragique. Mais, je cherche toujours à comprendre sa personnalité profonde oscillant entre génie créateur et folie destructrice. La biographe démarre son essai ainsi : "L'émouvante beauté de Virginia Woolf avait de son vivant fasciné les plus grands photographes, elle a traversé les siècles". Henriette Levillain ne propose pas une biographie linéaire, utilisant la chronologie classique. Elle évoque la vie de l'écrivaine avec un abécédaire astucieux. Les chapitres s'intitulent ainsi : "Anglaise, Aristocratie, Biographe, Bipolaire, Bloomsbury, Féminisme, Lectrice, Léonard, Londres, Maisons, Marcheuse, Vita Sackville-West, etc.". Cette méthode biographique permet une lecture très agréable, inhabituelle et surprenante. La grande écrivaine anglaise a commencé à écrire à l'âge de dix ans. Sa précocité intellectuelle dans une famille bourgeoise éclairée présume une vie d'écrivain. Virginia Woolf symbolise la civilisation anglaise jusqu'au bout des ongles. Grande lectrice passionnée, grande marcheuse dans la campagne et à Londres, entourée d'amis, de sa famille et de son cher Léonard, l'écrivaine n'avait qu'une idée en tête : écrire, écrire, écrire. La biographe décrypte ses romans qui éclairent la vie de Virginia : "Woolf rêve à partir de choses minuscules, l'agitation frénétique d'une phalène sur sa fenêtre (La mort d'une phalène), les coups de Big Ben ou le timbre grêle d'une ambulance (Mrs Dalloway) ; elle valorise les petits faits de la vie quotidienne, enrichit de mystère les vies minuscules, celle d'une pauvre femme en face d'elle dans un wagon (Ce qui n'a pas été écrit), ou celle de Lily Briscoe, l'artiste manquée (Vers le phare)". Sa vocation d'écrivain commence donc tôt avec ce mot d'ordre permanent : "I will work, work, wotk". La littérature est une "affaire sérieuse" et elle accorde une grande importance à son environnement matériel. Il lui faut une pièce isolée, une bonne plume, un paysage, une présence affectueuse. Elle redouble d'énergie dans ses nombreuses lectures qu'elle puisait dans la très belle bibliothèque de son père, Leslie Stephen, responsable d'un Dictionnaire de biographie nationale. La jeune Virginia ne pouvait pas fréquenter l'université alors interdite aux filles. Une aberration scandaleuse qu'elle dénoncera dans son essai, "Une chambre à soi". Sa formation éclectique, d'un classicisme traditionnel (elle comprenait le grec et le latin), sa curiosité insatiable, sa passion des livres ont donné naissance à l'une des voix les plus modernes, les plus singulières de la littérature européenne. Pour paraphraser Simone de Beauvoir : on ne nait pas écrivain, on le devient... (La suite, demain)
mardi 11 janvier 2022
Rubrique Cinéma : "Nos plus belles années"
Il ne faut pas manquer "Nos plus belles années", une comédie italienne, signée Gabriele Muccino. Ce film retrace le destin de quatre adolescents durant quatre décennies de 1982 à nos jours. Cette chronique implique trois garçons : Giulio, Paolo et Riccardo et Gemma, la seule fille du groupe. A 16 ans, Giulio et Paolo aident Riccardo, blessé dans une manifestation et l'emmènent à l'hôpital. A partir de ce sauvetage, les garçons deviennent des amis intimes. Gemma rejoint le trio car Paolo est follement amoureux d'elle. Le quatuor amical va entamer une longue histoire commune qui se déroule de leur jeunesse à leur maturité. Gemma doit quitter Rome pour Naples car elle perd sa mère et sa tante la recueille chez elle. Paolo ne se remet pas de ce départ et n'oubliera pas Gemma, trop fragile, qui s'adapte difficilement à sa nouvelle vie. Elle fréquente un mauvais garçon, fait trop la fête, sombre dans l'alcool. Pendant ce temps, les garçons entrent dans la vie active avec difficulté. Riccardo, l'optimiste, essaie le journalisme sans succès. Paolo, doux rêveur, devient professeur de littérature, de grec et de latin et Giulio, l'ambitieux, choisit le métier d'avocat. La vie professionnelle les éloigne les uns des autres. La vie amoureuse éclate leur harmonie amicale. Paolo retrouve Gemma après quelques années de séparation mais elle préfère Giulio. Cette trahison entre amis amplifie le gouffre de leur amitié perdue. Riccardo finit par divorcer, son épouse étant lasse de sa marginalité professionnelle. Mais, une comédie italienne ne ressemble pas à une tragédie grecque. La fin du film raconte leurs retrouvailles après toutes ces années de malentendus, de jalousie, de discorde. Ce long métrage rappelle l'inoubliable "Nous nous sommes tant aimés" d'Ettore Scola en 1974. Mais l'époque diffère et les personnages d'aujourd'hui ne connaissent pas le boom économique, les grandes luttes sociales, les idéaux politiques. Mais, ils possèdent en commun l'énergie de la jeunesse, le goût de la réussite, le sens de la famille. Giulio, l'avocat, mari malheureux mais père comblé, finira par quitter le milieu huppé de sa femme. Paolo, l'éternel amoureux, chevalier servant, retrouve sa Gemma, enfin réconciliée avec elle-même. Riccardo, longtemps écarté de son fils, vivra à nouveau une relation apaisée avec celui-ci. Gabriele Muccino rend un hommage appuyé au cinéma italien avec l'ombre de Fellini et celle d'Ettore Scola. La bande-son dynamise les images, les villes magiques de Rome et de Naples illuminent les scènes et la fresque sociale emporte l'adhésion du spectateur. Ces quarante années racontées sans nostalgie, ni pathos, se résument en deux heures : un pari gagné pour le réalisateur italien même si les critiques n'ont pas retrouvé la magie de Scola ou celle de Fellini. La dolce vita en 2020 au temps du Covid, semble difficile à vivre !