J'ai enfin ouvert ma Pléiade de Simone de Beauvoir, un monument de la littérature française. Ces Mémoires m'attendaient tranquillement dans ma bibliothèque et l'été est une période favorable à un retour aux œuvres fondamentales de notre patrimoine culturel. Cette expérience de relecture (plus de quarante après) peut décevoir ou au contraire, provoquer un deuxième choc admiratif. La jeune fille que j'étais, étudiante en lettres, découvrait avec une avidité curieuse l'autobiographie de Simone de Beauvoir et au fil des publications, ses romans et ses essais. J'avais abandonné "Simone" avec ingratitude car j'adhère à son féminisme universaliste depuis des décennies. Elle fait partie de mon Panthéon personnel même si j'ai une préférence pour la merveilleuse Marguerite Yourcenar dans son approche vertigineuse du Temps. Comment la relire après des décennies qui me séparent de ma première lecture ? En ouvrant la première page de la Pléiade, j'ai perdu mes années cumulées et je me suis retrouvée dans ma tête de trentenaire avec plus d'attention, plus de concentration, plus de maturité. Une expérience riche d'émotions et d'interrogations. Je ne lisais pas seulement le récit de la jeunesse de Simone de Beauvoir qui symbolise pour moi un destin de femme libre, libérée, indépendante. J'avais devant mes yeux un aspect de l'Histoire de France, de notre société au début du XXe siècle à travers les yeux d'une femme géniale. Un modèle pour des générations de filles. Même si elle a choisi un compagnon de vie en la personne de Jean-Paul Sartre, elle a mené son destin en toute indépendance amoureuse et économique. Son autobiographie démarre en 1958 avec les "Mémoires d'une jeune fille rangée". Pourquoi évoque-t-elle ce terme de "rangée" ? Née en 1908 à Paris dans une famille de bourgeois aisés, son destin semble tout tracé : devenir une épouse avec enfants au service d'un mari au travail qui prenait tout en charge. Ce rôle traditionnel ne l'enthousiasme guère : "Chaque jour, le déjeuner, le dîner ; Chaque jour, la vaisselle ; ces heures indéfiniment recommencées et qui ne mènent nulle part : vivrais-je ainsi ?" . Pour elle, pas de dot pour un mariage arrangé car son père a perdu la fortune familiale dans des placements hasardeux. Il lui faut donc travailler ! Issue d'un milieu conventionnel, Simone s'est émancipée de ce carcan en pratiquant tout simplement le grand art de la lecture libératrice. Car, elle adore lire très tôt : "Les filles du docteur March", "Le moulin sur la Floss", "Le Grand Meaulnes" qu'elle cite en particulier. Naît chez elle à quinze ans sa vocation d'écrivain, un projet d'avenir qui lui donnera une force de vivre inaltérable. A six ans, elle entre au Cours Désir, un institut catholique privé pour les filles de bonne famille, qu'elle quittera après le baccalauréat. Elle a vécu une enfance très pieuse entre messes et confessions, sa mère et ses professeurs étant très pratiquants. Ces pages qu'elle consacre à la culture religieuse décrivent une France catholique des années 1930. Sa mère surveille les fréquentations de sa fille, lit son courrier, surveille ses lectures, lui impose des règles de vie strictes. Comment s'est-elle émancipée de cette influence ? Son père, voltairien, lui donne les clés pour sa formation intellectuelle et à 13 ans, elle perd la foi. Elle aime plus que tout "penser et écrire" et les rencontres qu'elle fera dans son adolescence finiront par transformer son destin. (La suite, demain)
des critiques de livres, des romans, des moments de lectures, des idées de lecture, lecture-partage, lecture-rencontre, lectures
lundi 12 juillet 2021
jeudi 8 juillet 2021
Les cent ans des Presses Universitaires de France
J'ai été biberonnée culturellement depuis toujours par la collection "Que sais-je ?" des Presses Universitaires de France, les PUF pour les intimes. Ces plaquettes encyclopédiques ont formé des générations d'étudiants et continuent encore à cultiver (je l'espère !) des milliers de lecteurs. Cette maison d'édition est donc née en 1921 à l'initiative d'universitaires français pour "la diffusion de la pensée française". Les noms de Marie Curie, Marc Bloch, Marcel Mauss et bien d'autres sommités de l'université ont souscrit pour fonder cette institution centenaire sur un modèle coopératif. A cette époque, se jouait la survie de l'édition scientifique. Les PUF ont fusionné avec Belin en 2016 pour former un groupe important, "Humensis". Au catalogue, plus de 40 000 titres : un fonds riche et précieux, patrimonial. Un des derniers best-sellers, "Apocalypse cognitive" de Gérald Bronner atteint le tirage exceptionnel de 25 000 exemplaires alors que la nouvelle traduction de "L'éthique" de Spinoza franchit à peine le cap des 2 500 unités. Beaucoup de titres sont épuisés et la maison d'édition propose parfois des retirages à quelques exemplaires. Le directeur éditorial, Paul Garapon, précise dans un article du "Monde" : "Notre ADN, c'est d'être liés aux universitaires eux-mêmes, que nous accompagnons aussi bien dans leurs travaux de recherche que dans leur désir de s'adresser à la société". Les PUF ont eu l'excellente idée de lancer la "Collection du Centenaire" : une série éphémère d'entretiens avec des écrivains et des penseurs sur "les voies possibles d'une nouvelle espérance collective" où l'on peut lire Tristan Garcia, Philippe Forest, Christine Bard, etc. On peut aussi écouter sur le site internet de la maison d'édition des "podcasts" de dix minutes avec des philosophes et écrivains qui présentent les "idées du siècle". Pour ma part, j'ai donc basé ma culture générale avec ces "Que sais-je ? " légendaires et j'ai découvert de nombreux philosophes grâce aux PUF comme Marcel Conche, Nicolas Grimaldi, Comte-Sponville, Roland Jaccard, et tant d'autres. Je me souviens d'un titre qui m'avait fort intéressée dans les années 90, "L'âme des maisons" de François Vigouroux qui est aujourd'hui introuvable. Je suis attentive à la qualité intellectuelle des éditeurs et les PUF ont toujours abrité dans leur maison des auteurs et des autrices remarquables. Je ne sais pas s'il existe ce type d'éditeurs en dehors de notre pays et j'aime bien cette appellation d'excellence de "Presses", associées à l'université et à la France ! Bon anniversaire et mes meilleurs vœux pour franchir allégrement le siècle suivant, en 2121 !
mardi 6 juillet 2021
Philosophie magazine
La revue Philosophie magazine propose régulièrement des numéros Hors-série et cet été, le stoïcisme est à l'honneur sous le titre suivant : "Construire sa citadelle intérieure" : "Le stoïcisme invite à ne pas s'attrister de ce qui ne dépend pas de nous - deuils, crises, épidémies". Le sommaire du numéro aborde cette philosophie pratique en trois thèmes : le souci de soi, le souci des autres et le souci du monde. Trois références dominent la thématique : Sénèque, le milliardaire, Epictète, l'esclave et Marc Aurèle, le philosophe roi pour ne citer que les plus grands stoïciens de l'époque romaine. Le premier article concerne l'inévitable et médiatique Michel Onfray (je ne sais plus quoi penser de lui tellement sa production de textes semble excessive) qui prône pour lui-même l'apprentissage stoïque dans toutes circonstances de la vie : "C'est une anthropologie lucide et concrète, enracinée dans l'expérience de l'ici et maintenant". La sympathique italienne, Ilaria Gaspari, autrice de "Leçons de bonheur, exercices philosophiques pour bien conduire sa vie", évoque le confinement de l'année dernière et propose une réflexion sur l'angoisse provoquée par l'isolement : "les pensées anxieuses s'enchaînent et m'enchaînent". Lire Epictète et Sénèque l'a aidée à surpasser cette épreuve. Un "best-seller" de la pensée antique, celle de Marc Aurèle, résume le stoïcisme dans toute sa vérité : "Nulle part en effet, l'homme ne peut goûter une retraite plus sereine, ni moins troublée que celle qu'il porte au-dedans de son âme, surtout quand on rencontre en soi ces ressources sur lesquelles il suffit d'appuyer un instant, pour qu'aussitôt, on se sente dans la parfaite quiétude". Il faut absolument lire "Pensées pour moi-même", une découverte essentielle, un livre de chevet, quand on s'intéresse à la philosophie antique. Dans la transformation de soi, des philosophes contemporains éclaircissent le lien entre le stoïcisme et la psychanalyse ainsi que les TTC (Thérapies comportementales cognitives) : "Le soin psychique a toujours d'abord une finalité éthique ; il doit permettre au sujet de redevenir acteur de sa vie". Ce numéro riche, documenté et éclectique offre un panorama complet sur ce mouvement à la fois trop vulgarisé et trop peu analysé en profondeur. En ces temps troublés de notre société française post-covid , ouvrir un volume des philosophes cités dans la revue apporte une sérénité certaine et une sagesse qu'il faut toujours cultiver en soi. Bonne lecture estivale pour préparer la rentrée...
lundi 5 juillet 2021
La culture gréco-latine
la culture gréco-latine commence à "énerver" sérieusement certains étudiants et professeurs aux Etats-Unis. Et on sait que dans quelques mois, ce mouvement va se propager dans nos universités françaises. Jugé misogyne, dominateur, raciste, le patrimoine culturel de nos anciens Grecs et Romains appartient désormais à une vision du monde bipolaire entre dominants et dominés, entre Blancs et non-Blancs. Adieu le grec ancien et le latin, nos racines anthropologiques partagées par l'humanité dans son ensemble jusqu'à aujourd'hui. Une grande suspicion plane désormais sur la tragédie grecque, sur Homère, sur la philosophie platonicienne, sur les mythes grecs, sur l'art des sculptures, sur les temples, etc. Ce nouveau clivage surgit dans une vague d'un antiracisme exacerbé, ressenti par des hommes et des femmes qui se sentent désormais coupables des crimes perpétrés par leurs ancêtres. Ce ressentiment mémoriel reste heureusement ultra minoritaire mais il faut vraiment se demander si cette mouvance politique dans les campus américains ne va pas grignoter quelques esprits rebelles en mal d'idéal. L'homme (et la femme) occidental, né en Grèce et à Rome, attire la détestation de ces étudiants qui ne supportent plus l'arrogance imaginaire de la culture gréco-latine. Donna Zuckerberg, (la sœur du créateur de Facebook), spécialiste de la Rome antique a dénigré sa propre discipline en dénonçant son implication dans "le racisme et le colonialisme et qui continue d'être liée à la suprématie blanche et à sa misogynie". Cette méthode de la déconstruction historique date des années 70 avec des philosophes très reconnus comme Michel Foucault, Pierre Bourdieu, etc. Cette remise en question de nos fondations culturelles dite la "cancel culture" peut provoquer un grand chambardement dans notre connaissance du monde antique. Les historiens ont toujours signalé l'existence de l'esclavage et de la place subalterne des femmes dans la démocratie athénienne. Est-ce une raison suffisante pour rejeter le grec et le latin ? Pour ne plus lire Platon, Epicure, Virgile, Hérodote, Homère ? Récemment, j'ai appris avec stupéfaction que les chiffres romains allaient disparaître dans la numérotation des salles dans les musées. J'ai lu avec intérêt un article de Pierre Assouline dans son blog, "La République des Livres", intitulé : "Les humanités gréco-latines seraient-elles toxiques ?". Il s'étonne de cette guerre idéologique larvée depuis des années. Même l'Education nationale a diminué fortement l'enseignement des humanités fondatrices de notre civilisation les considérant comme un élitisme de classe, augmentant les inégalités sociales. Si j'étais Président de la République, je mettrais l'apprentissage du latin dès la 6e et le grec ancien en 4e... Hélas, je n'ai aucun pouvoir pour réaliser ce projet innovant et ultramoderne. Dommage ! Quelle fierté pourtant si tous nos enfants apprenaient l'alphabet grec comme un jeu de piste, les déclinaisons latines comme une logique grammaticale, les mythes grecs comme celui d'Ulysse et de Pénélope ! Je deviens de plus en plus nostalgique d'une culture solide, structurante et ambitieuse pour tous ! J'ai appris le latin à l'université pendant trois ans et j'ai été initiée au grec ancien dans ma soixantaine... Rien n'est jamais perdu !
vendredi 2 juillet 2021
L'Atelier Philo
Je l'appelle "mon" atelier Philo, animé avec un dynamisme sans faille par Agnès, professeur de philosophie à la retraite. Cela fait quelques années que j'assiste à ces séances qui ont lieu au sein de la Maison de quartier du centre ville. Mais, le Covid a grandement bousculé cette activité depuis le mois d'octobre dernier. Les groupes de plus de six personnes ne pouvaient plus se retrouver dans une salle et même avec les contraintes sanitaires (port du masque et vaccination), la préfecture interdisant ces regroupements sociaux. Exit les rencontres autour de la philosophie comme celles de mon atelier Lectures. Agnès a trouvé une astuce intelligente pour continuer ses "Idées en partage" en nous proposant des visioconférences. Nous avons démarré en septembre autour d'une trentaine de présents à l'AQCV. Avec la méthode de l'écran interposé, un petit tiers de participants a rejoint Agnès. Pour ma part, j'ai répondu présente même avec ce subterfuge virtuel qui me permettait d'écouter les réflexions philosophiques du jeudi. Le vent des idées soufflait un jeudi sur deux dans mon salon. Elle s'est donnée cette énergie pour réunir ses fidèles les plus assidus, les plus motivés. Pendant cet hiver et ce printemps, notre professeur nous a parlé de démocratie, de l'identité et du langage : vaste et passionnant programme pour stimuler nos neurones parfois paresseuses. La gymnastique de l'esprit me semble aussi importante que celle du corps. L'un ne va pas sans l'autre. Les cours sont ponctués d'interruptions des participants et c'était cocasse de signaler à l'un qu'il avait son micro coupé ou à l'autre, sa caméra désactivée ! Les nouvelles technologies pour notre génération (celle majoritaire des 70 ans et plus), ce n'est pas toujours automatique malgré notre immense volonté de ne pas s'écarter de ces nouveaux modes de communication. Tous ces moments partagés même derrière un écran m'ont vraiment procuré une parenthèse enchantée pendant cette saison 2020-2021. Le monde de la philosophie ressemble parfois à une planète opaque et hermétique et sa compréhension demande une médiation pédagogique. Même si je lis depuis longtemps quelques philosophes, certains styles conservent une difficulté sémantique parfois infranchissable. Quand on écoute Agnès, certains philosophes comme Spinoza prennent une clarté soudaine. C'est donc ça la pensée profonde de ce philosophe d'Amsterdam ! La saison s'est terminée jeudi dernier en "présentiel" à la Maison de quartier où nous étions une petite dizaine. Mais quel plaisir de se retrouver en vif, en vrai, avec nos corps, nos regards, notre respiration ! Les vacances d'été vont interrompre ces séances philosophiques mais les livres m'accompagneront avec une visite dans un texte de Spinoza sur les conseils d'Agnès et je retournerai à mes chers Grecs, aux stoïques comme Epictète et Sénèque. Vive la philosophie !
jeudi 1 juillet 2021
"L'homme surnuméraire"
J'avais beaucoup apprécié le dernier roman de Patrice Jean, "La poursuite de l'Idéal", paru chez Gallimard en 2020. J'ai eu la curiosité de lire "L'homme surnuméraire", édité en 2017. Cette fiction savoureuse et d'une ironie très "kunderienne" s'avère bien plus complexe que son dernier ouvrage et j'ai retrouvé des thèmes chers à cet auteur français, né à Nantes. La construction du texte est constituée de deux fictions qui se chevauchent sans dérouter son lecteur(trice). Le premier niveau de lecture évoque la vie de famille de Serge Le Chenadec, un banlieusard de la classe moyenne. Marié depuis vingt ans et père de famille de deux adolescents, il devient quasiment invisible aux yeux des siens. Sa femme le délaisse, le méprise et elle préfère militer avec des féministes qui l'encouragent à se libérer. Les deux adolescents ne lèvent plus les yeux sur leur père qui se sent donc de trop, "surnuméraire". Ce personnage d'antihéros, falot et lâche, ne se rebelle jamais, accepte cette indifférence familiale. Le deuxième niveau du roman concerne le livre de Patrice Horlaville dont le titre coïncide avec "l'homme surnuméraire". L'écrivain introduit un deuxième narrateur en la personne de Clément, un jeune homme de trente ans, intelligent et cultivé, mais dilettante et peu soucieux de trouver un travail. Lise, sa compagne, brillante universitaire, l'entretient sans complexe. Autour d'eux, se démènent d'autres universitaires où la jalousie et la rivalité règnent. Grâce à ces fréquentations, Clément est engagé par un éditeur peu scrupuleux qui propose de créer une collection de littérature "humaniste" où les textes d'auteurs seraient expurgés de toutes les idées qui offenseraient la bien-pensance : il faut dorénavant éviter le machisme, la misogynie, l'homophobie, le racisme, le mépris de classe, etc. La tyrannie des minorités exerce son plein pouvoir. Patrice Jean avait anticipé à cette époque les problèmes d'aujourd'hui avec le "wokisme", le politiquement correct. Le roman d'Horlaville (alias Patrice Jean) est truffé de signaux négatifs. Clément doit se charger de contacter cet auteur (qui rappelle aussi Houellebecq) pour qu'il édulcore ses propos. Le destin un peu rétréci de Serge, agent immobilier, beauf de service, se met en parallèle avec celui de Clément, tous deux abandonnés par leur compagne. tous deux embrouillés dans leurs contradictions et dans leurs lâchetés, des perdants malheureux comme une image inversée de la situation des femmes, très longtemps jugées les victimes éternelles. Cette fiction à contrecourant des idées dites progressistes se lit avec plaisir tant l'autodérision imprègne toutes les pages. Philip Roth avait exploité ces thèmes dans un roman percutant et visionnaire avec "La tâche" où un professeur était accusé injustement de racisme par une jeune étudiante. L'élite universitaire fait partie des cibles de l'auteur qui critique la morgue des professeurs, leur détestation clanique et leurs querelles intellectuelles vaines et souvent dérisoires. Patrice Jean appartient à la catégorie des écrivains qui décrivent la comédie humaine en pessimiste réjoui. Seule la littérature "non trafiquée" peut échapper à son humour décapant et désespérant. Un roman ambitieux à découvrir.
mardi 29 juin 2021
Giorgio Morandi au Musée de Grenoble
Quand un artiste majeur s'expose dans la région Rhône-Alpes, je n'hésite pas à prendre ma voiture pour aller à la rencontre de l'art, surtout après la longue période du Covid actif quand les musées étaient considérés comme des propagateurs du virus... Ce lundi 28 juin, j'ai donc visité le musée de Grenoble, l'un des plus importants en France. Un de mes peintres préférés, Giorgio Morandi (1890-1964), est à l'honneur depuis plusieurs semaines et comme l'exposition se termine le 4 juillet, je ne pouvais pas manquer cet événement. Un Italien à Grenoble, une aubaine pour moi surtout que je me suis rendue à Bologne pour voir le musée qu'il lui est consacré. La Fondation du collectionneur, Luigi Magnani, a prêté des aquarelles, des toiles, des dessins pour le plus grand bonheur des amateurs et amatrices de ce peintre subtil, attachant et énigmatique. Son œuvre se compose uniquement de paysages de sa région bolognaise, de fleurs et surtout de natures mortes autour de vases, bouteilles, bols, tasses, récipients divers. Pourquoi ces toiles minimalistes, aux tons écrus avec quelques touches de couleurs, me fascinent autant ? Ces objets usuels, modestes, simples me rappellent les ustensiles quotidiens de l'Antiquité que l'on trouvait dans les tombes des Etrusques quand ils accompagnaient les morts dans l'Au-delà. Le peintre a consacré sa vie entière à cet art si modeste des natures mortes que l'on trouve aussi sur les parois des maisons à Pompéi ou à Herculanum. J'ai relu avant de partir à Grenoble le magnifique essai de Philippe Jacottet, "Le bol du pélerin", publié en 2001 chez La Dogana. Je cite le poète sur Morandi : "Une vie aussi concentrée que celle des religieux ; aussi recluse, dans la cellule de l'atelier, que la leur ; recluse et tournant le dos au monde, à l'histoire du monde, pour mieux s'ouvrir sans doute". Plus loin, il écrit : "Un homme a le droit de réduire toute sa vie à cette bizarre occupation, si durement que les vagues du temps viennent battre son seuil". Giorgio Morandi m'apprend une des vertus les plus calmantes : la patience qui se dégage de ses toiles : "Une lumière à la fois intérieure et lointaine qui se confondrait avec une patience infinie". Ces bouteilles et ces vases prennent la "poussière du temps" et donnent "l'aspect et la dignité des monuments". Un autre poète, Yves Bonnefoy, a défini la démarche du peintre italien : "Oui, Morandi est proche de Mallarmé. Comme celui-ci, on se doute bien qu'il avait la politesse du désespoir, la simplicité de l'extrême solitude, la douceur des négations radicales". Dès que j'apercevais un tableau de Morandi dans les musées visités en Italie, j'étais toujours sous le charme de ses bols si simples comme un appel à l'essentiel. Je laisse la parole au peintre lui-même : "Je suis convaincu qu'il n'y a rien de plus surréel ou de plus abstrait que la réalité". J'ai vraiment apprécié cette exposition exceptionnelle sur Morandi, un des représentants les plus surprenants de l'art italien, le Giacometti des bols, bouteilles et vases dans une unité de couleurs et de supports. J'ai profité de la visite pour revoir la collection permanente du musée avec des Matisse, des Picasso, Nicolas de Staël, Braque, et tant d'autres. Grenoble a vraiment de la chance de posséder ce musée mais pour me consoler, je peux y retourner dès qu'une nouvelle exposition aura lieu. Au fond, je ne suis qu'à trente minutes de ce lieu magique.