Pascal Quignard poursuit son œuvre singulière, "Le Dernier Royaume", en publiant son onzième volume, "L'homme aux trois lettres", aux Editions Grasset. Depuis "Les Ombres errantes", le premier tome, dix-huit ans sont passés et cet ensemble "océanique" fascine tout lecteur(trice) curieux, passionné de littérature. Pascal Quignard appartient à la catégorie des écrivains que l'on relit sans cesse, dans une tentative de compréhension et d'éclaircissement. Dans ce dernier opus, l'écrivain rassemble dans ce tome comme dans tous les précédents, des fragments en mélangeant toutes sortes d'ingrédients : étincelles autobiographiques, mythes, recherches étymologiques, réminiscences, commentaires, références littéraires, lectures, contes. Il est impossible de résumer cette œuvre protéiforme parfois lumineuse, souvent obscure. La prose "quignardienne" suit les méandres de sa pensée complexe. Certains lecteurs(trices) rejettent d'emblée ce "charabia" littéraire, ne comprennent pas l'intérêt de cette planète de mots, une planète étrange, originale, énigmatique. D'autres (et j'en fais partie) se laissent bercer, captiver, séduire par ce conteur hors pair, cet amoureux de la pensée sinueuse et musicale. Lire Quignard avec les yeux et un crayon à la main demande un effort certain mais une fois la difficulté franchie, la récompense advient. Dans ce volume, l'auteur s'interroge sur l'origine de la littérature : "Le mot littérature est sans origine. J'aurai consacré ma vie à une proie insaisissable. Dont le nom n'avait aucun sens. Ni usage, ni fonction, ni dessein, ni origine, ni but". Au mot littérature, s'attache le mot lecture. Pascal Quignard déclare sa flamme habituelle pour les livres : "J'aime les livres. J'aime leur monde. J'aime être dans la nuée que chacun d'eux forme qui s'élève, qui s'étire. (...) J'aime vieillir dans leur silence, dans la longue phrase qui passe sous les yeux. ". Que provoque l'acte de lire et d'écrire ? : "un retrait, une plongée, un écart et un passage". Dans une époque qui revendique l'esprit collectif, de groupes, d'identités diverses, l'auteur affirme son credo : l'écriture, la lecture, la littérature demeurent des expériences solitaires et asociales. La figure de l'écrivain-lecteur s'apparente à un voleur, un voleur du langage qu'il détourne de son usage social. Ce récit érudit rend hommage à la littérature qui ne se laisse pas facilement qualifier, ni définir. Pascal Quignard emporte son lecteur(trice) dans ses obsessions : l'origine, le corps, l'inspiration, l'écart, le décalage et tant d'autres sujets qu'il traite avec une curiosité insatiable comme la lecture, le silence, l'amour, la solitude. Pour les amateurs de l'écrivain, ce onzième opus se lit avec un bonheur sans fin. Son univers ressemble à un kaléidoscope littéraire et philosophique sous le signe de l'énigme. Encore une dernière citation pour entrer dans ce texte : "Le lecteur est sans époque, sans âge, sans temps. Lire n'est pas rêver, mais lire est comme rêver en ceci qu'il perd le temps. Toute vraie œuvre ignore le temps dans le temps". A méditer.
des critiques de livres, des romans, des moments de lectures, des idées de lecture, lecture-partage, lecture-rencontre, lectures
lundi 15 février 2021
jeudi 11 février 2021
"L'homme qui tremble"
Tous les lecteurs et lectrices qui ont aimé les romans autofictionnels de Lionel Duroy, "Le chagrin", "Vertiges", "Nous étions nés pour être heureux" peuvent se précipiter en librairie pour acquérir son dernier opus, "L'homme qui tremble", publié chez Mialet-Barrault. La lecture d'un roman de Nathalie Léger, "Supplément à la vie de Barbara Loden", a déclenché son projet littéraire : écrire sa vérité sans porter de masque dans une autobiographie analytique. Cette citation de Barbara Loden le frappe particulièrement : "J'ai traversé la vie comme une autiste, persuadée que je ne valais rien, incapable de savoir qui j'étais, allant de-ci, de-là, sans dignité". Plus loin, l'écrivain se pose l'éternelle question de sa propre identité mouvante, changeante et flottante : "Qui je suis, moi, Lionel Duroy ?". Il s'attache à nous décrire ses sept décennies de vie, de son enfance à aujourd'hui. Il se nomme Lionel Duroy de Suduiraut, né en 1949 à Bizerte (Tunisie). Quatrième enfant d'une fratrie de onze, il a souvent raconté les traumatismes irréparables de son enfance entre une mère fragile, rêvant d'appartement luxueux et un père irresponsable, incapable de nourrir sa famille. Les huissiers harcelaient cette famille aux abois et le narrateur rappelle ces faits sans colère, ni amertume. Il ressent déjà l'expérience de la dépression à l'âge de onze ans, du "tremblement intérieur" quand sa famille chaotique traverse des épreuves pénibles provoquées par le manque d'argent. Il dit ses effrois, ses douleurs, devant une mère malade et un père dépassé. A plusieurs reprises, il s'interroge sur le mystère du couple parental entre amour et haine. Son père au surnom ridicule, "Toto", était sous l'emprise de sa femme. A l'âge adulte, Lionel Duroy se lance dans l'écriture : "Sans l'écriture, je ne me sens aucune légitimité à exister, sans l'écriture, j'ai conscience de n'être rien". Un éditeur lui fait confiance et deviendra un de ses repères, le soutenant dans sa carrière d'auteur. Il analyse ses ruptures avec ses compagnes, sa façon d'aimer et de fuir, donnant l'impression "d'être là sans être là". Il évoque aussi son métier de biographe en écrivant les mémoires de nombreuses célébrités comme Ingrid Betancourt, Gérard Depardieu, etc. Sa franchise sur ses multiples identités, fils, père, mari, amant, écrivain, journaliste, relève d'une analyse lucide et impitoyable sur sa fragilité intrinsèque, sur ses manques, sur ses erreurs répétées. A 70 ans, il parvient à un équilibre serein en vivant dans le Ventoux et en prenant un peu de distance avec son passé. L'écriture de ce récit ressemble à un bilan de vie, une thérapie consolatrice, un témoignage attachant sur une famille atypique et pathologique. Lionel Duroy, en homme tremblant devant les épreuves de l'existence, exploite, creuse, défriche et déchiffre la mine profonde de ses souvenirs intimes, d'une intimité rare en se maintenant sur une ligne de crête délicate. Ce projet autobiographique ne nous présente pas un homme exceptionnel, mais au contraire, un homme ordinaire, obsessionnel avec toutes ses failles, ses faiblesses et ses doutes. Seule, la littérature peut réparer, peut-être sauver ce petit garçon maltraité qui n'a pas eu la chance d'avoir des parents sécurisants. Aurait-il composé ses romans sans cette enfance traumatique ? Mystère de la création littéraire...
mardi 9 février 2021
"Serge"
Le dernier roman de Yasmina Reza, "Serge", se lit avec un plaisir gourmand tellement il est imprégné d'un humour ironique et d'une délicatesse toute féminine. Serge, le personnage principal, appartient à une fratrie, les Popper, composée du narrateur, Jean, et de sa sœur, Nana. Dès les premières pages, le ton de la comédie est donné. Le narrateur raconte une scène désopilante quand leur mère, à la veille de sa mort, se voit changer son lit pour un lit médicalisé. Elle formule le souhait de voir LCI avant de mourir mais ce sera son dernier mot : "Elle est morte le soir même, sans avoir profité des avantages du nouvel équipement. Elle avait supporté beaucoup de vicissitudes de la maladie tant que les choses gardaient leur allure de toujours. Le lit médicalisé lui a bouclé le bec. Le lit médicalisé, ce monstre au milieu de la chambre, l'a propulsée dans la mort". A partir de cette disparition, "les choses se sont déréglées". La fratrie décide de visiter le camp de concentration d'Auschwitz pour se retrouver après la mort de leur mère. Cette expédition mémorielle tourne au fiasco loufoque. Serge manifestement s'ennuie, refuse de visiter ce décor tragique. Sa fille s'agite de tous les côtés pour tout voir comme si elle "profitait" d'un lieu touristique. Yasmina Reza relève le comportement léger des visiteurs entre les selfies, le manque de gravité, l'esprit de consommation d'une planète devenue avide des réseaux sociaux où déposer une photo du camp sur un site semble plus important que la tragédie de l'Holocauste. Jean, au fil du récit, raconte des souvenirs de famille, une famille agitée et solidaire avec des caractères bien affirmés. Serge vieillit, lui, le flambeur, frimeur, fumeur. Sa sœur subit un mariage avec un ancien gauchiste ringard. Jean, le narrateur, semble le plus lucide et le plus réaliste des trois. Yasmina Reza note, avec son scalpel de chirurgienne des âmes, une comédie familiale "au bord de la crise de nerfs" pour reprendre le titre d'un film célèbre. Cocasse, touchant, le texte séduit le lecteur(trice) qui se voit dans ce miroir. Cette famille parodique ne cesse de se quereller avec amour, de se déchirer pour se sentir vivre intensément. Les personnages sont hantés par l'angoisse de la maladie, de la fin de vie et surtout par la solitude :"La solitude, c'est le lit et l'attitude rompue. C'est l'attente de rien. L'homme n'est vu de personne. Le corps inobservé consent à l'abattement. C'est cette particularité de n'être vu de personne qui renvoie à l'enfance, au possible vide de l'avenir". Le style de Yasmina Reza ensorcelle le lecteur(trice) et quand on finit le récit, on a envie de lui donner un nouveau rendez-vous. Un roman de la rentrée de janvier incontournable.
lundi 8 février 2021
Le 1
La revue "Le 1" a creusé son sillon dans le panorama de la presse. L'équipe de journalistes dont l'écrivain Eric Fottorino, rappelle dans un texte de présentation : "Nous croyons en l'intelligence des lecteurs. En leur capacité à se forger leur propre opinion. (...) Ecrivains, scientifiques, chercheurs, économistes, poètes, artistes, sociologues, réalisateurs, politiques, anthropologues, se confrontent sans jamais s'affronter". Le format de l'hebdo se différencie totalement d'une revue habituelle. En format A4, elle se déplie en format plus grand et ce dispositif original permet des paliers de lecture. Quand l'hebdo est ouvert en format carte routière, le lecteur(trice) peut découvrir "une invitation au voyage, à un ailleurs où l'imagination et le rationnel se réunissent. "Le 1" aborde des sujets de société vus sous des angles divers et à chaque numéro, correspond une seule thématique. Ainsi, les journalistes ont traité à plusieurs reprises du Covid, de la folie, de l'islamisme, de l'extrême-droite, du handicap, des adolescents, de la violence, pour ne citer que les plus récents sujets d'actualité. Tiré à 36 000 exemplaires et sans aucune publicité, le "1" emploie une quinzaine de salariés et sort le mercredi. Ce type de journalisme sans esclandre, ni tapage me semble d'une qualité remarquable. Et comme dans cette équipe de grands professionnels de la presse, la littérature prend un espace régulier. Ainsi, j'ai lu avec intérêt le numéro du 14 janvier intitulé : "Tous en librairie". Dans l'édito, Julien Bisson revient sur la triste fermeture de ces commerces dits non essentiels en 2020. Il propose une réflexion sur l'avenir des librairies, un avenir fragile et menacé en France par la concurrence effrénée d'autres médias et du géant amazonien. Il offre une belle définition de la lecture avec une citation de Proust : "Tant que la lecture est pour nous l'initiatrice dont les clefs magiques nous ouvrent au fond de nous-mêmes la porte des demeures où nous n'aurions pas su pénétrer, son rôle dans notre vie est salutaire". Dans la revue, des écrivains s'expriment avec gratitude et remercient les libraires pour leur rôle de passeur, d'initiateur. Ils ont découvert la littérature à leur contact. Vincent Monadé, ancien directeur du CNL, brosse un tableau technique sur le monde des librairies. Il faut savoir que la marge des bénéfices atteint à peine 1% du chiffre d'affaires. Pour parachever l'hommage de l'hebdo, Serge Joncour a écrit une nouvelle réjouissante sur une librairie de quartier où il imagine la présence des écrivains dans ce lieu magique. Un numéro à découvrir et à savourer quand on aime ce commerce si particulier, si important et si essentiel.
vendredi 5 février 2021
"La vie joue avec moi"
David Grossman, écrivain israélien, avait écrit un chef d'œuvre, "Femme fuyant l'annonce", publié au Seuil en 2011. Ora, l'héroïne, s'était lancée dans une randonnée effrénée pour ne pas recevoir une nouvelle atroce : la mort de son fils, tué au combat. Neuf ans après, il nous propose "La vie joue avec moi", un roman très différent mais toujours aussi puissant. L'histoire de cette famille recomposée se joue à quatre. La plus jeune s'appelle Guili- avec un trait d'union dans son prénom comme si elle attendait une adoption pour ajouter une identité complémentaire. Son père, Raphaël, est tombé fou amoureux de Nina, la mère de Guili dans sa jeunesse. Mais, Nina a refusé d'élever sa fille en choisissant sa liberté. Il reste un troisième personnage qui a provoqué les retrouvailles familiales : Véra, une nonagénaire en pleine forme. Ce trio féminin va se déchirer tout au long du roman lors d'un voyage qu'elles entreprennent en Croatie. Il est question pour Guili de filmer sa grand-mère avec l'aide de son père, documentariste de métier. Nina est revenue fêter les quatre-vingt dix ans de sa mère au kibboutz après des années d'absence. Sa mère ne lui a jamais expliqué les raisons pour lesquelles elle a été abandonnée à l'âge de six ans. Voici les trois femmes embarquées dans leur retour au pays en compagnie de Raphaël. Que s'est-il vraiment passé dans la vie tumultueuse de Véra ? Elle raconte ainsi sa condamnation à trois ans de travaux forcés dans l'île goulag de Goli Otok. Tito et ses sbires n'hésitaient pas à envoyer les opposants en prison. Milosz, le mari de Vera, a été exécuté comme espion stalinien. Vera choisit la mémoire de son mari sans le trahir au détriment de sa petite fille, confiée à une famille d'accueil. Où est donc la vérité ? Pour l'écrivain, la vérité est "une zone incandescente, un foyer de métastases". Dissimulé sous des couches de silence, de malentendus, d'incompréhension, le trio grand-mère-mère-fille joue une partition douloureuse entre mémoire du passé et réalité du présent. Le traumatisme générationnel s'empare des trois femmes dans une spirale infernale les empêchant de se pardonner et de s'aimer plus calmement. La caméra tenue par Guili tient le rôle d'outil psychanalytique s'efforçant de rétablir un certain ordre dans ce chaos familial. D'abandon en abandon, Vera reconduit cette conduite avec sa propre fille. Il est peut-être trop tard pour une réconciliation. David Grossman s'est inspiré d'une histoire vraie, celle d'Eva Panic-Nahir, rescapée de cette île maudite en Croatie. Ce roman tumultueux, volcanique brasse la grande Histoire avec la petite, celle des victimes de l'absurdité politique. Le trio féminin finit par entamer un dialogue même timide mais l'essentiel advient : elles se parlent enfin. L'écrivain raconte avec son génie particulier une chevauchée fabuleuse avec un décor historique et sur le devant de la scène, ces femmes à la recherche d'une vérité intime résiliente. Un roman incandescent, signé d'un des plus grands écrivains universels.
jeudi 4 février 2021
Les 30 ans des Editions de l'Olivier
Les éditions de l'Olivier fêtent leur anniversaire : une maison trentenaire, née en 1991 avec un millier de publications. J'évoque rarement le monde de l'édition mais sans lui, personne ne pourrait ouvrir un livre. L'auteur, évidemment, crée le texte, l'envoie à un éditeur et la chaîne démarre : accord, impression et diffusion. Le livre prend son élan et s'envole vers les librairies, les bibliothèques et autres lieux de vente. Ce monde du livre, des éditeurs, des publications semble peu connu du public. Pourtant, chaque fois que je mentionne une de mes lectures, je mentionne l'origine de la publication. Il existe en France quelques milliers d'éditeurs mais, il faut retenir seulement quelques petites centaines qui comptent dans le panorama des publications annuelles. L'Olivier se situe au 37e rang des meilleures maisons françaises. J'ai appris qu'Olivier Cohen, le créateur de la maison, a démarré très modestement dans un petit appartement parisien avant d'intégrer un hôtel particulier dans la rue Jacob. Rachetée en 1995 par le Seuil, son siège est aujourd'hui dans le quartier Montparnasse. On reconnaît immédiatement la couverture blanche, illustrée d'un olivier stylisé en noir et le titre se loge entre cet arbre sympathique et une vignette de couleur, positionnée en haut et à droite, comportant une image. Quel est donc le secret de la réussite d'une maison éditoriale ? Avant tout, la qualité des écrivains. Je peux citer l'un des premiers édités chez l'Olivier : l'emblématique Jay McInerney avec ses "Trente ans et des poussières". J'ai rencontré chez l'Olivier des écrivains attachants comme Jean-Paul Dubois, Richard Ford, Geneviève Brisac, Belinda Cannone, Agnès Desarthe, Cynthia Ozick, Valérie Zenatti, Alice Munro, Aaron Appelfield et tant d'autres. Pour fêter les 30 ans de la maison, une nouvelle collection, "La Bibliothèque de L'Olivier", va proposer des livres au format de poche, à la maquette ultra chic et soignée pour mettre des titres incontournables du catalogue. En 2021, 18 ouvrages rendront compte du parcours de cette maison d'édition. Olivier Cohen a réussi son pari en restant fidèle à sa première ligne éditoriale : promouvoir une certaine idée de la littérature, une littérature de qualité, émouvante, attachante, à la portée de tous, sans aucune démagogie, sans esbroufe, d'une grande élégance française. Bon anniversaire, L'Olivier ! Et un immense gratitude pour cette petite maison devenue grande au fil des années.
mercredi 3 février 2021
"Mes fous"
Le roman de Jean-Pierre Martin, écrivain et essayiste, porte un titre simple, direct, percutant : "Mes fous", publié chez l'excellente maison d'éditions de l'Olivier. La première page donne le tempo du texte consacré aux "fous" qu'il rencontre à tous moments dans sa vie. Laetitia ouvre le bal avec ses réflexions décousues et incohérentes. Le narrateur pense à sa fille Constance, déclarée schizophrène par la psychiatrie : "Et à chaque fois que je pense à toi, je pleure". Sandor, le père de Constance, souffre d'une empathie excessive et son employeur lui donne un congé sabbatique. Dans sa ville de Lyon, il écoute les êtres perturbés qu'il croise par hasard. Il n'est "plus qu'une oreille" pour ses "délirants", ses "errants", qu'il finit par collectionner en composant un herbier "psychotique", une "liste compassionnelle" en collectant toutes leurs paroles. Ils déambulent dans les villes, les gares, le métro. Il les nomme par ces termes : "les bouleversants, les délirants, les exilés de l'intérieur, les allumés de toutes sortes". Il définit le "fou" comme "celui qui n'a pas d'interlocuteur". Il remarque aussi de drôles de comportement dans la société des réseaux et souligne ce phénomène : "une vaste tribu de solitaires moutonniers, phobiques du dehors, monades recluses, corps hyperconnectés accros aux écrans, (...) engloutis dans l'entre-soi anonyme du complot généralisé". Sandor a aussi trois fils qui, parfois, lui donnent des sueurs froides dont l'un surtout milite dans le milieu des zadistes radicaux. Mais, l'obsession qui le submerge, qui le taraude, c'est sa fille, Constance, hospitalisée en psychiatrie. Il est séparée de sa femme, Ysée, tout en gardant un contact permanent avec elle car ils partagent la même douleur : la maladie mentale de leur fille : "Ysé et moi, depuis que notre enfant s'est absentée, nous vivons dans une intranquillité telle que nous nous sentons parfois étrangers aux autres et à nous-mêmes". Jean-Pierre Martin utilise aussi sa grande culture littéraire pour comprendre la maladie incurable de sa fille. Le narrateur a décidé de fuir la ville et s'installe dans un village près du Puy en Velay. Il constate aussi qu'il est entouré de "fous", des solitaires inconsolables et des marginaux sympathiques. Pour atteindre une certaine paix avec sa souffrance, il propose à son ex-femme de le rejoindre pour marcher sur les traces de Stevenson dans les Cévennes. Ce roman foisonnant, savant et touchant pose la question de la frontière entre la prétendue normalité et l'inquiétante anormalité. Il suggère que nous sommes tous en "équilibre instable" et s'interroge sur "l'insondable mystère des maladies mentales". Cet ouvrage rend hommage à tous ceux et à toutes celles qui souffrent de ce mal d'être. Il ne s'empêche d'intégrer dans son roman des touches d'humour et d'ironie qui allègent son drame familial et se qualifie de "réceptacle des misères mentales. Confesseur des esprits torturés. Infirmier pour âmes à la dérive". Un des meilleurs romans de l'année dernière.