jeudi 4 février 2021

Les 30 ans des Editions de l'Olivier

 Les éditions de l'Olivier fêtent leur anniversaire : une maison trentenaire, née en 1991 avec un millier de publications. J'évoque rarement le monde de l'édition mais sans lui, personne ne pourrait ouvrir un livre. L'auteur, évidemment, crée le texte, l'envoie à un éditeur et la chaîne démarre : accord, impression et diffusion. Le livre prend son élan et s'envole vers les librairies, les bibliothèques et autres lieux de vente. Ce monde du livre, des éditeurs, des publications semble peu connu du public. Pourtant, chaque fois que je mentionne une de mes lectures, je mentionne l'origine de la publication. Il existe en France quelques milliers d'éditeurs mais, il faut retenir seulement quelques petites centaines qui comptent dans le panorama des publications annuelles. L'Olivier se situe au 37e rang des meilleures maisons françaises. J'ai appris qu'Olivier Cohen, le créateur de la maison, a démarré très modestement dans un petit appartement parisien avant d'intégrer un hôtel particulier dans la rue Jacob. Rachetée en 1995 par le Seuil, son siège est aujourd'hui dans le quartier Montparnasse. On reconnaît immédiatement la couverture blanche, illustrée d'un olivier stylisé en noir et le titre se loge entre cet arbre sympathique et une vignette de couleur, positionnée en haut et à droite, comportant une image. Quel est donc le secret de la réussite d'une maison éditoriale ? Avant tout, la qualité des écrivains. Je peux citer l'un des premiers édités chez l'Olivier : l'emblématique Jay McInerney avec ses "Trente ans et des poussières". J'ai rencontré chez l'Olivier des écrivains attachants comme Jean-Paul Dubois, Richard Ford, Geneviève Brisac, Belinda Cannone, Agnès Desarthe, Cynthia Ozick, Valérie Zenatti, Alice Munro, Aaron Appelfield et tant d'autres. Pour fêter les 30 ans de la maison, une nouvelle collection, "La Bibliothèque de L'Olivier", va proposer des livres au format de poche, à la maquette ultra chic et soignée pour mettre des titres incontournables du catalogue. En 2021, 18 ouvrages rendront compte du parcours de cette maison d'édition. Olivier Cohen a réussi son pari en restant fidèle à sa première ligne éditoriale : promouvoir une certaine idée de la littérature, une littérature de qualité, émouvante, attachante, à la portée de tous, sans aucune démagogie, sans esbroufe, d'une grande élégance française.   Bon anniversaire, L'Olivier ! Et un immense gratitude pour cette petite maison devenue grande au fil des années. 

mercredi 3 février 2021

"Mes fous"

 Le roman de Jean-Pierre Martin, écrivain et essayiste, porte un titre simple, direct, percutant : "Mes fous", publié chez l'excellente maison d'éditions de l'Olivier. La première page donne le tempo du texte consacré aux "fous" qu'il rencontre à tous moments dans sa vie. Laetitia ouvre le bal avec ses réflexions décousues et incohérentes. Le narrateur pense à sa fille Constance, déclarée schizophrène par la psychiatrie : "Et à chaque fois que je pense à toi, je pleure". Sandor, le père de Constance, souffre d'une empathie excessive et son employeur lui donne un congé sabbatique. Dans sa ville de Lyon, il écoute les êtres perturbés qu'il croise par hasard. Il n'est "plus qu'une oreille" pour ses "délirants", ses "errants", qu'il finit par collectionner en composant un herbier "psychotique", une "liste compassionnelle" en collectant toutes leurs paroles. Ils déambulent dans les villes, les gares, le métro. Il les nomme par ces termes : "les bouleversants, les délirants, les exilés de l'intérieur, les allumés de toutes sortes". Il définit le "fou" comme "celui qui n'a pas d'interlocuteur". Il remarque aussi de drôles de comportement dans la société des réseaux et souligne ce phénomène : "une vaste tribu de solitaires moutonniers, phobiques du dehors, monades recluses, corps hyperconnectés accros aux écrans, (...) engloutis dans l'entre-soi anonyme du complot généralisé". Sandor a aussi trois fils qui, parfois, lui donnent des sueurs froides dont l'un surtout milite dans le milieu des zadistes radicaux. Mais, l'obsession qui le submerge, qui le taraude, c'est sa fille, Constance, hospitalisée en psychiatrie. Il est séparée de sa femme, Ysée, tout en gardant un contact permanent avec elle car ils partagent la même douleur : la maladie mentale de leur fille : "Ysé et moi, depuis que notre enfant s'est absentée, nous vivons dans une intranquillité telle que nous nous sentons parfois étrangers aux autres et à nous-mêmes". Jean-Pierre Martin utilise aussi sa grande culture littéraire pour comprendre la maladie incurable de sa fille. Le narrateur a décidé de fuir la ville et s'installe dans un village près du Puy en Velay. Il constate aussi qu'il est entouré de "fous", des solitaires inconsolables et des marginaux sympathiques. Pour atteindre une certaine paix avec sa souffrance, il propose à son ex-femme de le rejoindre pour marcher sur les traces de Stevenson dans les Cévennes. Ce roman foisonnant, savant et touchant pose la question de la frontière entre la prétendue normalité et l'inquiétante anormalité. Il suggère que nous sommes tous en "équilibre instable" et s'interroge sur "l'insondable mystère des maladies mentales". Cet ouvrage rend hommage à tous ceux et à toutes celles qui souffrent de ce mal d'être. Il ne s'empêche d'intégrer dans son roman des touches d'humour et d'ironie qui allègent son drame familial et se qualifie de "réceptacle des misères mentales. Confesseur des esprits torturés. Infirmier pour âmes à la dérive". Un des meilleurs romans de l'année dernière. 

mardi 2 février 2021

"Le dernier enfant"

 J'ai vu Phillipe Besson dans l'émission de François Busnel, "La Grande Librairie" et sa prestation m'a convaincue de lire son dernier roman. J'ai découvert cet écrivain dès ses premiers livres mais, quand il a composé un texte sur notre président actuel, je n'ai pas trop apprécié cette démarche. Quand il a été nommé par amitié politique comme ambassadeur culturel en Californie, il a renoncé à occuper ce rôle.  Il est revenu à sa table de travail comme un bon artisan et a retrouvé son identité d'écrivain sensible, intimiste et délicat. Son dernier roman, "Le dernier enfant", publié chez Julliard, sonne juste et vrai. Cette histoire d'une mère abandonnée se résume en une expression connue : le vertige du nid vide quand le dernier enfant franchit pour la première fois la porte de l'âge adulte et s'affranchit de ses parents. Ce sujet sans surprise a été traité par la littérature. Certains parents voient le départ de leurs enfants comme un événement inévitable et naturel mais d'autres sombrent dans un sentiment d'abandon, de solitude et d'incertitude. La mère de Théo voit sa vie vaciller en 24 heures, une journée particulièrement difficile, voire insupportable. Pourtant, sa fille aînée est partie, son fils aussi sans que ces départs ne se transforment en drame. Mais, elle s'accrochait à son petit dernier. Anne-Marie, la cinquantaine active, s'affaire le matin pour oublier cet événement : Théo doit prendre possession de son studio pour suivre des études. Rien ne sera plus comme avant : "Et aussitôt, elle songe, alors qu'elle s'était juré de se l'interdire, qu'elle s'était répété non il ne faut pas y songer, surtout pas, oui, voici qu'elle songe, au risque de la souffrance, au risque de ne pas pouvoir réprimer un sanglot : c'est la dernière fois que mon fils apparaît ainsi, c'est le dernier matin". Dans cette dernière journée, les parents chargent la Kangoo de l'entreprise pour transporter les meubles et les cartons. Ils partent avec le cœur lourd, le cœur chaviré de chagrin. Le silence règne au sein du couple et de l'adolescent. Ils savent tous les trois qu'ils vivent un moment unique, symbolique, irréversible. Philippe Besson décrit à merveille, en toute délicatesse, cette ambiance de fin d'un monde : celui de l'enfance, de la maternité, de la famille unie. Le père réagit différemment en mutilant sa sensibilité et en restant mutique. Sa passion du bricolage l'aide à surmonter le malaise. Anne-Marie ne peut pas s'empêcher de penser toujours au pire car ses parents sont morts dans un accident de voiture.  Cette femme inquiète a tout donné à ses enfants et s'est investie dans sa maternité, négligeant son mari. La voilà devant ce fait accompli : elle se retrouve avec un époux peu loquace et un peu lointain. Quand elle revient chez elle, la maison a perdu son âme. Elle cherche du réconfort du côté d'une voisine. Mais, le sentiment de la perte domine chez elle. Va-t-elle réagir, surmonter ce chagrin ? Il faut lire ce roman délicat, sensible et intimiste. Philippe Besson a déclaré dans un article de presse : "Je suis devenu écrivain pour vivre d'autres vies que la mienne. J'aurais pu prendre la voix du fils, mais j'ai décidé de prendre celle de la mère. (...) Ce travail sur la recherche de la justesse, c'est tout ce qui m'intéresse, j'observe. Vous savez, les écrivains sont tous des voleurs". "Le dernier enfant", le vingtième roman de l'écrivain, un miroir et une réussite. 

lundi 1 février 2021

Une nouvelle Académicienne

 Jeudi dernier, j'ai appris qu'une femme a été élue à l'Académie française, bastion du "génie masculin" depuis des siècles. Cette femme s'appelle Chantal Thomas. En 1981, Marguerite Yourcenar a ouvert des perspectives quand, à l'âge de 77 ans, elle est rentrée au Quai Conti. Jean D'Ormesson s'est battu pour imposer l'écrivaine qui, évidemment, bousculait la tradition. La deuxième femme, Jacqueline de Romilly, a franchi les portes de l'illustre maison huit ans après. Première normalienne, première femme professeure au Collège de France, l'helléniste incarnait l'enseignement des études grecques classiques en France. Ces deux pionnières ont franchi une barrière, celle de la misogynie officielle et étatique. Depuis, d'autres écrivaines ont rejoint les bancs de l'Académie : Hélène Carrère d'Encausse, Dominique Bona, Assia Djebar, Danièle Sallenave, Barbara Cassin. Sur les neuf femmes reçues, cinq restent encore bien vivantes. J'ai été étonnée que Chantal Thomas soit élue sur le fauteuil de Jean D'Ormesson. Grande spécialiste de XVIIIe siècle, admiratrice de Roland Barthes, l'écrivaine me semblait peu correspondre à cette institution solennelle, formaliste et un peu trop guindée. Son état d'esprit curieux, voire un peu décalé, marginal va dépoussiérer la culture marmoréenne de l'institution. J'ai appris dans la presse que les Immortels sollicitaient des écrivaines pour leur tenir compagnie et la plupart du temps, elles refusent cet honneur sublime selon eux. Ils n'arrivent plus à recruter car six fauteuils sur trente quatre sont toujours vacants. Serait-ce le signe d'une perte de prestige culturel ? Travailler sur un dictionnaire tous les jeudis est une mission austère même si la langue française a besoin d'être respectée et protégée. Chantal Thomas va se trouver des excuses pour ces séances du jeudi. Cette adepte de Casanova, du Marquis de Sade va vraisemblablement s'ennuyer auprès des nombreux messieurs de l'Académie. Il vaut mieux qu'elle poursuive son travail d'écriture intimiste, teintée de malice, d'ironie et de charme quand elle évoque les cafés, la mer, les voyages. L'Académie possède peut-être en son sein un bar ou un café pour qu'elle se ressource après les séances du dictionnaire. En ce jeudi 28 janvier, j'étais tout de même ravie de savoir que Chantal Thomas devenait une Immortelle. Enfin, une bonne nouvelle en ces temps d'incertitude : une femme élue, une écrivaine et essayiste reconnue. J'imagine son discours de réception sur Jean D'Ormesson qui sera certainement piquant, percutant et iconoclaste... 

jeudi 28 janvier 2021

"Les Villes de papier. Une vie d'Emily Dickinson"

 Née au Québec, Dominique Fortier, écrivaine et traductrice, évoque avec une délicatesse sensuelle la poétesse américaine, Emily Dickinson (1830-1886) dans sa biographie, "Les villes de papier", publié chez Grasset. L'ouvrage a obtenu le Prix Renaudot de l'Essai en novembre 2020. La poétesse américaine a passé toute sa vie à Amherst dans le Massachusetts, un petit village de 2 631 habitants. A l'époque, Chicago n'existait pas encore. Il ne reste qu'une photo d'elle, prise à l'âge de seize ans : "Emily Dickinson est un écran blanc, une page vierge". La biographe imagine donc l'enfance austère d'Emily où elle se passionne pour les fleurs, son environnement naturel, les oiseaux, son jardin. Son frère Austin et sa sœur Lavinia forment une fratrie unie et aimante. A l'adolescence, la jeune fille compose un herbier (herbarium), conservé aujourd'hui à l'Université de Harvard. Plus de 400 plantes sont répertoriées et le jasmin restera toujours sa plante préférée. Le kaléidoscope que son père lui a offert à Noël lui offre une vision "déconstruite de la réalité", la transforme et la multiplie. Mais, l'essentiel pour Emily se trouve dans sa bibliothèque : "Chaque livre en contient cent. Ce sont des portes qui s'ouvrent et ne se referment jamais". Son frère, Austin, se marie avec sa meilleure amie et Lavinia quitte aussi le foyer familial. Emily s'enfermera toute sa vie dans la maison de ses parents, une existence recluse consacrée aux poèmes et aux lettres qui ne seront pas publiés de son vivant. Elle passe sa vie à écrire des vers au dos de minuscules papiers de recettes, mêlant ses mots aux senteurs des aliments qu'elle cuisinait : "Dans le tiroir de son bureau, elle range les poèmes griffonnés à la hâte sur les emballages. Quand elle les ressort, elle les reconnaît à leur odeur : certaines fleurent la farine, d'autres exhalent un parfum de poivre ou de noix de pécan". Emily exalte dans ses poèmes brefs, la beauté du cosmos,  la palpitation de l'univers, du brin d'herbe familier aux étoiles lointaines. La vie à l'écart du monde n'est pas une défaite mais une victoire : "Elle n'est pas cachée, elle n'est pas recluse. Elle est au cœur des choses, au plus profond d'elle-même, recueillie, posée en équilibre entre les abeilles du jardin et les deux Ourses, la grande et la petite, qui s'allument dans le ciel à la tombée du jour, tendue comme le style d'un cadran solaire".  Dominique Fortier compose une ode elle-même poétique, cousue de réflexions et de notes personnelles, consacrée à la poétesse américaine, épousant son émerveillement d'être au monde, si minuscule soit-il. Sa vraie maison intérieure ressemble à une maison de papier, "Un bout de papier grand comme la paume. Cette maison-là, personne ne pourrait la lui enlever". Ce récit interroge le sens de l'écriture poétique et son rapport avec la vie. Ce portrait d'Emily Dickinson, tout en douceur, tout en empathie, influence le lecteur à ouvrir un recueil de ses poèmes... Opération réussie pour Dominique Fortier. 

mercredi 27 janvier 2021

"Un promeneur solitaire dans la foule"

 Antonio Munoz Molina a reçu le Prix Médicis du Roman Etranger en novembre dernier pour "Un promeneur solitaire dans la foule", publié au Seuil. Cet écrivain espagnol, né en 1956, vient d'écrire un livre hybride, journal de son moi et journal du monde. Ce grand arpenteur raconte ses déambulations dans Madrid, New York et Paris. L'art littéraire qu'il choisit pour décrire ces villes fabuleuses puise son énergie dans la flânerie, dans la marche rêveuse : "La marche est une ivresse graduelle sans ivresse ni gueule de bois ; un voyage psychédélique plein d'oxygène et de sérotonine ; les sens s'aiguisent au lieu de s'engourdir". Cet ouvrage polyphonique correspondant à la vie parfois chaotique de ces cités tentaculaires ne se lit pas comme un roman. Il vaut mieux pratiquer la même déambulation de chapitre en chapitre, laisser reposer les 500 pages et reprendre la balade au fil du récit. D'autant plus que l'auteur propose au lecteur(trice) des collages de phrases, issues de la publicité, des mots saisis dans les conversations, dans les gros titres de journaux, des médias. Ce projet ressemble à la démarche de Georges Perec quand il composait son "Espèces d'espaces" ou "Tentative d'épuisement d'un lieu parisien". Dans ce magma d'informations contemporaines, des silhouettes apparaissent avec lesquelles l'auteur dialogue dans une intimité attachante. Ces fantômes égarés qui survivent dans la folie urbaine s'appellent Walter Benjamin, Charles Baudelaire, Edgar Allan Poe, Thomas de Quincey, James Joyce, Duke Ellington, Melville, Dickens, etc. Ces frères égarés comme le narrateur restent fidèles aux lieux qu'ils ont aimés. Lui-même se décrit comme un personnage avec son vieux cartable qui contient ses crayons, son calepin, ses ciseaux, sa colle sans oublier les outils incontournables, son téléphone et son ordinateur. Il exerce son sens de l'observation pour capter les changements irréversibles d'un monde devenu un peu fou, transformé par une modernité agressive. Quand il décrit par exemple, son passage dans un Starbucks qui remplace les bars cafés d'autrefois, il dénonce la conformité des décors, l'indifférence des employés tous déguisés, le manque de charme de ces lieux mondialisés et aseptisés. Ce livre-monde donne le tournis et réserve des rencontres, des réflexions, des notes de voyage, des paysages urbains. Antonio Munoz Molina écrit : "Je veux me sentir dans le temps comme dans un vaste paysage que je ne suis pas du tout pressé de traverser bien que je prenne plaisir à marcher vite". Ce vagabond littéraire des villes a entendu un client de bar dire : "Le grand poème de ce siècle ne pourra être écrit qu'avec des matériaux de rebut". Un critique a déclaré que l'écrivain espagnol a créé une nouvelle discipline : la "déambulologie", soit "l'observation des itinéraires suivis par des écrivains, des artistes, des scientifiques, des visionnaires, des indigents et des fous". Ce texte patchwork ressemble à un cabinet de curiosités, fascinant et poétiquement incorrect. Le monde change vite, trop vite. Heureusement, les écrivains veillent comme des vigies lucides et clairvoyantes. avec leur regard acéré,  vivifiant et percutant. J'aurais presque aimé qu'il compose ce livre l'année dernière pour décrypter le monde au temps du virus... Il donnera ce titre à son nouvel opus : "Un promeneur masqué loin de la foule", Covid oblige !

lundi 25 janvier 2021

"Un tout autre Sartre"

 François Noudelmann, invité sur France Culture dans la Grande Table des Idées, évoquait les vies multiples de Jean-Paul Sartre et ma curiosité pour la vie littéraire a voulu aller plus loin en lisant son ouvrage, "Un tout autre Sartre", publié chez Gallimard. Pourtant, cela fait très longtemps que je n'ai pas lu le philosophe français, préférant de loin, sa compagne de cœur, Simone de Beauvoir. Il faut dire que ces Intellectuels ont profondément marqué les générations nées au milieu du siècle dernier. Leur engagement politique pour les faibles, les opprimés et les pauvres a basculé dans la radicalité alors qu'ils étaient tous les deux des héritiers de la bourgeoisie. Dans l'essai biographique, la figure de Sartre ressemble à un tableau de Picasso où un visage déstructuré, démantelé et insaisissable peut symboliser le vécu hermétique de l'écrivain philosophe. François Noudelmann révèle un Sartre surprenant, inhabituel, secret, plus complexe que prévu : "Aucune biographie, même la plus documentée, ne rend compte de tous ces contretemps et incohérences". Il ajoute : "Plusieurs Sartre cohabitent en un seul, hors de soi et avec soi". Pour décrire ce nouveau Sartre, il s'appuie sur les archives d'Arlette Elkaïm-Sartre, sa fille adoptive. Cette enquête procède d'une exploration documentée qui ne laisse pas de doute. Quelle image avons-nous de lui  ? Un intellectuel contre la guerre d'Algérie, un compagnon de route du Parti communiste, un petit homme sur un tonneau en 1968, haranguant les ouvriers, un pétitionnaire régulier pour des causes politiques comme les Boat-people, l'anti De Gaulle, un ami de la cause palestinienne, de la bande à Baader, de Fidel Castro, etc. Un engagement sans concession, sans discussion, sans hésitation. Il n'était pas le seul à vivre cette grande utopie de la gauche radicale. L'essayiste décape complètement ces images d'Epinal et relate dans son essai des aspects de la personnalité sartrienne. Sa vie plurielle se manifeste à travers ses goûts qu'il cachait à ses relations. Il adorait par exemple, l'Italie et passait les trois mois d'été avec des femmes qu'il aimait en particulier, Arlette. Ce pays le rendait romantique et heureux. Il a même écrit un livre sur le tourisme à sa manière en décrivant Venise, Rome, Naples comme son prédécesseur Stendhal. Il pratiquait le piano deux heures par jour car la musique l'aidait à supporter ses devoirs officiels d'écrivain politique, sans cesse sollicité. En composant ses biographies sur Jean Genet, Gustave Flaubert et Freud, "il s'est à la fui et retrouvé". Son empathie en faveur de ses confrères écrivains lui permet de s'adonner à une de ses passions existentielles : comprendre autrui pour mieux s'oublier. Quel est donc le vrai Sartre ? Dans sa vie mosaïque : "Un baryton d'opérette, un harangueur du peuple, un homme à femmes, un écrivain caméléon, un rêveur mélancolique" et tant d'autres identités. Cet essai d'une belle écriture dense brosse le portrait d'un homme complexe, attachant et prisonnier aussi de ses multiples contradictions. Un homme au fond assez banal, mais aussi génial, proche et encore plus humain comme le commun des mortels. Je relirai dorénavant "Les mots", un récit autobiographique, une ébauche sensible de son "vrai moi" ? Je préfère ce Sartre italophile, pianiste, passionné de littérature que le militant sectaire des causes politiques excessives...