Emmanuelle Bayamack-Tam vient de publier son onzième roman, "Arcadie", aux éditions P.O.L. Le lecteur qui ouvre un livre de ces éditions sait qu'il entre dans une zone littéraire souvent originale, particulière, singulière. "Arcadie" présente donc ces qualités rares dans la production éditoriale. Le personnage principal s'appelle Farah, une jeune adolescente qui vit dans une communauté depuis l'âge de six ans. Une immense bâtisse, un ancien internat de jeunes filles, lovée dans une vallée, près de Nice, accueille des inadaptés sociaux de toutes sortes : les anticonformistes, les écologistes anti-ondes, les végétariens, les phobiques des nouvelles technologies, les handicapés, bref, tous ceux qui rejettent les normes sociales et préfèrent la liberté des mœurs. Un chef charismatique, nommé Arcadie, règne dans cette microsociété paradisiaque. Ce jouisseur bedonnant subjugue tous les membres de ce clan tel un gourou traditionnel. Son grand slogan, "l'amour triomphe de tout", rythme la vie du groupe. La petite Arcadie adopte cette règle car elle veut offrir sa virginité à Arcadie. Mais, Farah n'est pas totalement une femme. Son identité sexuelle, proche de l'androgynat, la magnifie aux yeux d'Arcadie qui l'initie à l'amour physique. A Liberty House, tout est permis. Dans cet Eden d'un autre âge, l'irruption du monde extérieur se manifeste avec l'arrivée clandestine d'un migrant africain. Farah veut l'accueillir, sa générosité débordante l'incite à cacher et à nourrir cet homme esseulé. Comme "l'amour triomphe de tout", la jeune adolescente compte bien intégrer le nouveau venu. Mais, après une délibération du groupe, Arcadie refuse l'aide au migrant. Le dépit de Farah la conduit à quitter la communauté et à rejoindre le monde de la réalité sociale. Elle va rencontrer une amie dans une boite de nuit et entame sa première relation amoureuse. A la fin du roman, Arcadie et les membres de la communauté sont dénoncés par la presse et tout est remis en question. Je ne dirai pas la fin de ce roman étrange et dérangeant. Cette fresque à la Jérôme Bosch, servie par une écriture baroque, n'a pas obtenu de prix littéraire : elle aurait mérité le Prix Médicis…
des critiques de livres, des romans, des moments de lectures, des idées de lecture, lecture-partage, lecture-rencontre, lectures
vendredi 25 janvier 2019
lundi 21 janvier 2019
Rubrique cinéma
Comme j'aime la littérature, je me précipite dans les salles de cinéma qui diffusent des films inspirés par les écrivains. J'ai donc vu "Colette" du réalisateur britannique Wash Westmoreland. Evidemment, je l'ai vu en version originale et cet effet sonore m'a un peu dérangée. Imaginer notre héroïne en langue anglaise est un peu surprenant et déroutant. Keira Knightley incarne magnifiquement notre écrivaine nationale. Le biopic raconte les débuts de sa carrière dans les lettres quand elle rencontre l'écrivain Willy, pseudonyme de Henry Gauthier-Villars. Elle se marie avec cet homme plus âgé qu'elle pour quitter ses parents et sa campagne bourguignonne. Son mari utilise les talents de jeunes auteurs et ne se gêne pas pour signer les écrits de Colette. Ce macho cynique superbement antipathique gruge cette pauvre jeune femme sans remords. A cette époque, les femmes n'occupaient pas une place privilégiée dans le monde de l'édition et la société ultra patriarcale ne supportait aucune exception. Le film aborde ce problème et à la même époque, ma chère Virginia Woolf dénonçait la mise sous tutelle des femmes dans son œuvre "Une chambre à soi". Pour écrire, il faut être libre et Colette va conquérir au fil des images sa liberté d'écrivain. Quand elle compose les quatre tomes des "Claudine", les textes sont signés de Willy. Le succès immédiat et populaire de "Claudine à l'école" éclate dans cette société corsetée comme les femmes de l'époque. Le film montre bien l'engouement du public pour "Claudine" qui provoque un certain scandale. Colette ose évoquer l'amitié amoureuse entre filles… Son mari, toujours aussi séducteur compulsif, la trompe et l'exploite sans vergogne. Mais, la vie va changer pour elle. La jeune femme rencontre un mime qui l'influence pour monter sur les planches (1906 à 1912) avec une amie, Missy, avec laquelle elle entame une relation amoureuse. Elle s'émancipera de son mari et signera de son nom, sa nouvelle œuvre, "La Vagabonde". Le film évoque la période de sa jeunesse et surtout de sa libération quasi féministe, une attitude avant-gardiste pour cette époque. Le film n'est pas un chef d'œuvre absolu, mais se laisse regarder avec plaisir. Comment ne pas succomber au charme de cette femme rebelle, bisexuelle, à l'accent rocailleux dans un milieu parisien d'un snobisme ridicule ? Colette, une des plus grandes écrivaines françaises, n'a pas inspiré nos réalisateurs(trices) français et il a fallu attendre les Anglais pour lui rendre hommage… Quelle ingratitude pour nos créateurs(trices) ! Film un peu trop académique, mais soigné dans les décors, les costumes, les photos et surtout dans l'évocation de cette écrivaine de génie…
jeudi 17 janvier 2019
Atelier Lectures, 4
Je reprends l'évocation des journaux intimes et récits autobiographiques avec Evelyne qui a relu le "Journal" d'Anne Frank. Ce témoignage unique sur la vie d'une adolescente confinée dans un minuscule appartement a conservé toute sa force littéraire et surtout humaine. En 1942, les Frank s'installent clandestinement dans l'annexe d'un immeuble. Ils sont arrêtés en 1944 sur dénonciation. Déportée à Auschwitz, puis à Bergen-Belsen. Anne Frank meurt du typhus en 1945, peu après sa sœur Margot. Son témoignage sur la vie quotidienne d'une famille juive dans la période nazie a marqué des générations de lecteurs(trices) et continue à émouvoir. A Amsterdam, le musée d'Anne Frank reçoit des visiteurs du monde entier et j'avais remarqué un silence religieux, solennel, respectueux quand nous montions les marches et traversions les petites pièces de l'appartement. Les jeunes qui, par groupes, défilaient dans l'appartement, ne plaisantaient pas, ne jouaient pas avec leurs smartphones… Ce journal restera à tout jamais dans notre mémoire. Odile a lu attentivement un autre journal intime, tenu par Hélène Berr, jeune juive parisienne. Elle commence à écrire en avril 1942 et décrit son quotidien d'étudiante à la Sorbonne, ses lectures, ses balades et sa vie amoureuse. Quand elle doit porter l'étoile jaune, sa vie bascule dans la peur. Elle raconte l'application des lois antijuives de Vichy, la peur des rafles et en 1944, elle est arrêtée. Elle meurt à Bergen-Belsen un an plus tard. Son journal constitue un document exceptionnel sur cette période tragique. Pendant cinquante ans, ce manuscrit était seulement un trésor familial. Consultée par les chercheurs au Mémorial de la Shoah, la famille a publié ce journal qui appartient dorénavant au patrimoine littéraire et à l'Histoire. Janelou a lu et beaucoup apprécié "Mémoire de fille" d'Annie Ernaux. L'écrivaine se souvient de l'été 1958, de sa première nuit avec un homme dans une colonie de vacances. Elle se souvient de sa jeunesse : "J'ai voulu l'oublier cette fille. L'oublier vraiment, c'est-à-dire ne plus avoir envie d'écrire sur elle. Ne plus penser que je dois écrire sur elle, son désir, sa folie, son idiotie et son orgueil, sa faim et son sang tari. Je n'y suis jamais parvenue". L'écrivaine s'appuie sur des souvenirs, des photos et des lettres à ses amies. Au fond, elle ne reconnaît pas cette jeune adolescente. Annie Ernaux ou l'écriture au scalpel, sans concession et sans fioritures. A lire sans tarder. La lecture implique une certaine solitude volontaire, l'atelier permet de nous retrouver autour des livres, des lectures partagées pour notre plus grand plaisir, du moins, je l'espère…
mardi 15 janvier 2019
Atelier Lectures, 3
Pour l'atelier Lectures de ce mois de janvier, j'avais proposé une bibliographie sur les journaux intimes et les récits autobiographiques dans la littérature. Je commencerai par le dernier livre de Henning Mankell, écrivain suédois, disparu en 2015. Régine a beaucoup aimé cette œuvre intimiste non chronologique. Il nous confie "ses réflexions sur des moments de sa vie, sur des personnes qui l'ont marqué, également sur l'avenir de notre civilisation". L'écrivain ne s'apitoie jamais sur lui-même mais énonce parfois des remarques sombres sur la destinée humaine : "Tout sera perdu et réduit à néant". Il évoque le rôle des livres dans sa vie : "Dans les moments difficiles, prendre un livre et m'y perdre, disparaître dans le texte a toujours été ma façon à moi d'obtenir soulagement, consolation ou, du moins un peu de répit". Régine qualifie ce beau récit de "fort, très dense, empli de réflexions qui font écho à nos propres questionnements". Pascale a lu comme Geneviève le récit, "Ecrire" de Marguerite Duras, des textes sur le "silence, l'abandon et la solitude de l'écrivaine". Elle compose ces lignes dans sa maison de Neauphle le Château, sa résidence secondaire où elle se réfugiait pour écrire. Et elle évoque son rapport à l'alcool. Des pages d'une intensité "durasienne"... Pascale a aussi apprécié "les journaux de voyage" d'Albert Camus, édités chez Folio. L'écrivain découvre New York en 1946 et note que la ville ressemble à une "foire lumineuse". Il ressent la puissance économique du pays qu'il trouve "sans humanité". En 1949, il part au Brésil où il voit la pauvreté partout. Il se sent déprimé et évoque le suicide. Seule la mer, l'océan lui procurent un apaisement intérieur. Ces journaux donnent une image différente de l'écrivain, celle d'un homme public, las des mondanités et enclin à un sentiment de solitude. Danièle aime bien Sylvain Tesson que d'autres lectrices du groupe n'apprécient pas beaucoup. Son journal, "Une très légère oscillation", raconte sa lente rééducation après une chute sévère d'un toit. Cet aventurier géographe manie l'humour, la dérision, comme dans son aphorisme relevé par Danièle : "Un fleuve bordé de saules pleureurs, est-ce une rivière de larmes ?". Il parle de sa convalescence, cloué dans un lit de l'hôpital, sans s'avouer vaincu. Sa curiosité débordante et touche à tout passe des attentats terroristes au pape, de la politique française à la littérature, des rencontres à ses escapades. Il incite ses lecteurs(trices) à jouir du moment présent, à considérer la vie comme un cadeau unique et non renouvelable… Je partage avec Danièle ma sympathie pour ce drôle de "paroissien" des lettres françaises… La suite, demain.
lundi 14 janvier 2019
Amos Oz
Le prix Nobel a encore oublié un des plus grands écrivains de la planète : Amoz Oz. Il vient de mourir d'un cancer le 28 décembre à 79 ans. J'avais présenté cet écrivain israélien dans l'atelier Lectures et j'avais lu son plus grand chef d'œuvre, "Un histoire d'amour et des ténèbres", publié en 2003. Ce roman biographique racontait son histoire familiale si singulière. Il est né à Jérusalem d'un père, bibliothécaire et d'une mère, professeur d'histoire. Ces parents ont immigré d'Europe de l'Est dans les années 30, fuyant l'antisémitisme ambiant. L'oncle de son père fut candidat à la présidence de l'Etat d'Israël. Un drame surgit dans son enfance (il a à peine douze ans) car sa mère se suicide. Cet événement le traumatisera à vie. A l'âge de quinze ans, il rejoint un kibboutz et devient un sioniste de gauche. Il commence à écrire, se marie, donne naissance à un fils. Il quitte le kibboutz dans les années 50. Il commence à publier dans les années 60. Cette carrière dans la littérature ne l'empêche pas de participer à la Guerre des Six Jours en 1967. Il a écrit une vingtaine d'ouvrages en hébreu et près de 450 articles et essais. Dans son œuvre, il explore les êtres, leurs espoirs comme leurs désillusions, leur rapport aux autres et il se met toujours à la place d'autrui. L'amour, l'amitié, la solitude, les émotions, Amos Oz les décrypte avec une empathie totale. Il utilise le format court des nouvelles pour illustrer sa vision de la condition humaine. Ses nouvelles sont souvent reliées entre elles et forment des "romans en nouvelles". J'ai souvent comparé Amos Oz à un Tchekhov oriental. Sur le plan politique, Amos Oz s'est engagé pour la paix, pour la création de deux états, Israël et la Palestine. Il est l'un des premiers à plaider cette solution après la Guerre des Six Jours. Reconnu dans le monde entier, il a obtenu de nombreux prix : Prix Primo Levi, Prix Kafka, Prix international de Littérature, etc. Cet homme de paix et de littérature a écrit son amour des livres dans "Une histoire d'amour et de ténèbres" : Les livres… Il y en avaient des milliers dans tous les coins de la maison. On aurait dit que les gens allaient et venaient, naissaient et mouraient, mais que les livres étaient éternels. Enfant, j'espérais devenir un livre quand je serais grand. Pas un écrivain, un livre : les hommes se font tuer comme des fourmis, les écrivains aussi. Mais, un livre, même si on le détruisait méthodiquement, il en subsisterait toujours quelque part un exemplaire qui ressusciterait sur une étagère, au fond d'un rayonnage dans quelque bibliothèque perdue, à Reykjavik ou Vancouver". Je partage le même rêve que cet immense écrivain…
vendredi 11 janvier 2019
Rubrique cinéma
Je commence bien l'année avec un bon film : "Une femme d'exception" de la réalisatrice américaine Mimi Leder. Comme j'ai gardé et je garderai la fibre féministe jusqu'à la fin des temps, j'avais envie de voir ce biopic qui raconte la vie d'une avocate, Ruth Bader Ginsburg. Elle siège aujourd'hui, à 85 ans, à la Cour Suprême et elle est considérée comme l'une des plus grandes figures progressistes des Etats-Unis (cela nous change du président !). Dans les années 60, jeune avocate idéaliste, Ruth vient d'avoir un enfant et ne trouve aucun cabinet qui veut bien l'engager. Elle accepte une affaire fiscale avec son mari et elle comprend que sa carrière démarre. Elle prend conscience de la discrimination fondée sur le sexe. L'affaire dont elle s'occupe concerne un homme qui prend en charge sa mère très gravement malade. Il ne bénéficie d'aucune aide sociale parce que la loi stipule que ces rôles d'aidants sont occupés par des femmes. A partir de cette anecdote, l'avocate se bat avec l'aide de son mari pour faire admettre aux trois juges la discrimination dont cet homme est victime. Ce film, écrit par le propre neveu de Ruth Bader Ginsburg, a été nourri par les commentaires de la juge elle-même. Il a épluché les archives personnelles de sa tante et celles de la Bibliothèque du Congrès. La réalisatrice construit son film d'une façon classique, solide, sans effets artistiques pour valoriser le combat juridique nullement ennuyeux de l'avocate. Car cette héroïne des temps modernes a fait évoluer les mentalités et la société américaine. Dans les années 60, les femmes ne disposaient pas des droits conquis aujourd'hui après des longues luttes, des luttes pacifistes… Le couple uni et solidaire qu'elle forme avec son mari n'était pas courant à cette époque et le film s'attache à évoquer l'aspect égalitaire des relations femmes-hommes. Porté par Felicity Jones, le personnage de Ruth s'affine au fil des images et s'affirme avec force face aux injustices subies par les femmes même dans un pays démocratique. Un beau portrait de femme, une lutte juste pour des droits justes, du cinéma efficace, sans fioritures…
jeudi 10 janvier 2019
Atelier Lectures, 2
Véronique nous a parlé du roman de Marina Carrère d'Encausse, "Une femme blessée" qu'elle a beaucoup apprécié. Fatimah, une femme kurde irakienne, victime de brûlures, se confie à son amie, Malika. Mariée de force, violée par son mari, elle attend un enfant qu'elle veut cacher tellement elle éprouve de la honte. La journaliste raconte à travers ce personnage le sort funeste des femmes dans cette société patriarcale et violente. Annette a présenté un livre de l'écrivain Francisco Coloane, "Cap Horn". Cet ouvrage, publié en 1941, conserve toute sa magie et raconte dans ses magnifiques nouvelles, ce bout du monde, nommé Patagonie, avec son climat rude, sa nature inhospitalière, ses hommes et ses femmes courageux qui vivent dans ce coin perdu et sauvage. Les critiques littéraires qualifient cet écrivain chilien, mort en 2002, de Jack London de l'Amérique du Sud. A découvrir sans tarder. Annette a même employé les termes de "gerbe de vie, feu d'artifice, communion avec la nature"... Elle a aussi mentionné un des plus beaux romans de la rentrée, celui de Jérôme Ferrari, "A son image". Si on aime la Corse, la photographie, des personnages forts, une belle écriture, il faut lire ce livre… Odile a présenté le roman documentaire d'Olivier Guez, "La disparition de Josef Mengele", prix Renaudot en 2017. Ce terrible personnage nazi arrive en Argentine en 1949. L'ancien médecin tortionnaire à Auschwitz se dissimule sous divers pseudonymes à Buenos Aires avec la bienveillance de Peron. Quand la traque des nazis reprend, il s'enfuit au Paraguay, puis au Brésil. Il meurt mystérieusement sur une plage en 1979. Pendant trente ans, il a évité son arrestation en errant de planque en planque. L'auteur décrit dans cet ouvrage un monde de ténèbres et de corruption, symbolisé par cet homme monstrueux. Ce sujet n'attire pas les lecteurs(trices) qui peinent à entrer dans cette noirceur humaine, mais il faut parfois accompagner ces écrivains éclaireurs de notre condition humaine. Cette littérature d'alerte, de décryptage des faits historiques mérite toute notre attention. Je n'ai pas encore lu ce livre et je me promets de le découvrir au plus vite. Les coups de cœur : éclectisme, diversité et reflets des goûts littéraires du groupe…
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