J'attendais avec impatience le nouveau roman de Maylis de Kerangal, "Un monde à portée de main" et je l'ai acheté dès sa sortie en librairie en fin août. Les critiques soulignent déjà une légère déception de la part de ses "fans" car son livre précèdent, "Réparer les vivants" traitait d'un sujet hautement sensible, la transplantation cardiaque, qui touchait la vie et la mort des personnages. Dans "Un mode à portée de main", l'écrivaine poursuit sa méthode d'écriture : décrire au scalpel une réalité dans le monde de l'art, de la copie, du trompe l'œil. J'ai retrouvé son style puissant, des personnages complexes, le milieu fascinant de l'art. La première phrase donne le rythme, le tempo du texte : dix huit lignes pour décrire Paula Karst, sa fougue, sa jeunesse, sa détermination. Paula a enfin trouvé sa voie : elle s'est inscrite dans une école d'art où elle va apprendre les techniques picturales de la copie, de la fresque, de la décoration intérieure. Pourtant, Paula, "cette fille moyenne, protégée, routinière, et assez glandeuse", se prend de passion pour découvrir l'apprentissage des couleurs, des techniques du dessin, des outils, Une plongée dans une planète du fac-similé, de la copie et pour reproduire le réel, il faut une panoplie technique inouïe… Paula se lie d'amitié avec Kate et Jonas, deux étudiants de l'école avec lesquels elle partage une colocation. Cette aventure artistique se conjugue donc à trois, et ce lien infaillible va aider Paula à surmonter cette initiation épuisante. Son corps constamment en mouvement est soumis à une rude épreuve dans les exercices que leur professeur, la grande initiatrice exigeante, leur impose. La question du temps semble un des sujets majeurs du roman. Quand elle évoque, avec une minutie de miniaturiste, le dessin du marbre, des écorces d'arbre, des roches, Maylis de Kerangal élabore la théorie de "la sédimentation mémorielle", une vision d'une identité qui se construit par couches successives produites par l'expérience, les souvenirs, les lectures. Avant de peindre (ou d'écrire), Paula observe les matières, étudie les lieux, lit des ouvrages documentaires. Comme si l'écrivaine devenait Paula en révélant que le travail en amont transcende la réalité et stimule l'imagination. Dans un article du Monde, Maylis de Kerangal se confie : "la documentation émancipe la fiction, nourrit l'imaginaire". Paula part à Rome pour réaliser des décors de cinéma, chez des particuliers et à Lascaux pour créer le fac-similé de la grotte. Paula s'est enfin réalisée, devenue une artiste complète. Ce roman d'éducation, d'initiation montre l'infinie patience qu'il faut pour atteindre une forme de sérénité et d'accomplissement. L'écrivaine renouvelle dans "Un monde à portée de main" son art inimitable de raconter une histoire magnifique, interprétée par des personnages émouvants et jouée sur un air endiablé… Et surtout un des plus beaux styles de la littérature contemporaine.
des critiques de livres, des romans, des moments de lectures, des idées de lecture, lecture-partage, lecture-rencontre, lectures
dimanche 9 septembre 2018
samedi 8 septembre 2018
"La sauvagerie maternelle"
Anne Dufourmantelle, psychanalyste et écrivain, nous a quittés l'été dernier après avoir sauvé deux enfants qui se noyaient sur la plage de Ramatuelle. Elle a succombé à une crise cardiaque après tous les efforts fournis lors du sauvetage des enfants. J'ai lu récemment son ouvrage, "La sauvagerie maternelle", publié chez Payot. J'ai retrouvé dans ce livre le monde feutré et doux de la psychanalyste qui évoque les histoires de ses patients anonymes et prend des exemples fictifs tirés de la littérature. Elle s'interroge sur le maternel : une mère est-elle sauvage par moments ? Tout le temps, répond Anne Dufourmantelle. La toute puissance maternelle s'exerce sur leurs enfants en imprimant leurs marques sur leur psychisme : "La sauvagerie (…) est un territoire de rituels, de traces, d'emblèmes, de frontières, de pulsions chaotiques et violentes, submergé par d'étranges raz-de-marée auxquels les rives de notre identité furent de tous temps exposés". Elle évacue tout de suite la notion de monstre en précisant bien que le lien unique, mère-enfant, s'apparente à une "forme de folie". Pour illustrer son concept, la psychanalyste raconte des vies, celles de ses patients. Sa méthode d'analyste se dévoile dans ces portraits : les mots, les rêves, les silences, les attitudes forment un terreau sur lequel elle va déterrer des secrets de famille, des non-dits, des oublis. Elle écrit : "Laissez le temps à l'inconscient de revenir à la surface, c'est comme l'enroulement des vagues, un jour ou l'autre, si vous ne brusquez rien, elles remontent avec le secret et déposent sur la plage". La psychanalyste explore des mères sauvages dans la littérature comme Anna Karénine et le personnage de la mère dans le roman de Marguerite Duras, "Un barrage contre le Pacifique". Comment se défaire d'un lien aussi unique ? Comment se libérer de l'emprise ? Naître une deuxième fois après avoir brisé le serment secret de la mère qui souffle à son enfant : "Reste avec moi, ne m'abandonne pas". Anne Dufourmantelle n'hésite pas à se confier : "Etre psychanalyste, c'est écouter la musique blanche des vies désertées, de la joie empêchée, de la peur d'aimer, de l'attente, du refus de pleurer". L'ouvrage se lit assez facilement mais, il vaut mieux connaître le vocabulaire de la psychanalyse qu'elle intègre naturellement dans son texte. Son art de l'écriture facilite la rencontre avec son lecteur(trice). Anne Dufourmantelle marchait sur les traces de J.B. Pontalis, au service de la littérature et de la psychanalyse mêlées …
vendredi 7 septembre 2018
"Civilisation"
Régis Debray analyse l'hégémonie américaine dans cet essai, "Civilisation ou comment nous sommes devenus américains", publié récemment dans la collection Folio. Dès que j'ai ouvert le livre de cet écrivain et médiologue, j'avais envie de le lire d'une seule traite, ce qui est particulièrement rare pour un essai. Il faut souvent du temps, de la patience et une lenteur de lecture pour s'aventurer sur le terrain des sciences humaines. Régis Debray appartient à la catégorie des écrivains qui aiment profondément les mots, le style, la langue française. La grande thèse du livre repose sur un constat : notre vieille Europe sur le déclin est devenue une province des Etats-Unis. L'auteur traque les influences américaines dans notre culture nationale où les anglicismes pullulent, où les traditions changent comme Halloween à la Toussaint, où Disneyland attire toujours autant de touristes européens. Pour illustrer avec humour la perte de notre identité, il se met en scène en Hibernatus, cryogénisé dans les années 60 et raconte son retour à Paris : il déambule dans le quartier latin et tombe sur les coffees, les Mac Do. Les librairies disparaissent, surtout celle des Presses Universitaires de France, remplacée par Nike… Et horreur, le hamburger dépasse le jambon-beurre ! Comme Régis Debray manie l'humour avec un talent fou, sa nostalgie d'un monde disparu se teinte d'une ironie lucide. Archéologue du présent, il décrit une société française américanisée surtout à Paris. Il montre que la civilisation européenne a changé dans son paradigme symbolique. Il dénonce le tout économique, l'homo oeconomicus, car il préfère le politique, l'homo politicus. Peut-on accuser Régis Debray d'antiaméricanisme ? Non, car il admire trop la littérature dont Faulkner, le cinéma et la culture américaines. Il analyse aussi les notions de civilisation et de culture en proposant ses définitions : "Une culture est célibataire, une civilisation fait des petits". Il dialogue avec ses maîtres, Fernand Braudel et Toynbee, et rassure les lecteurs(trices) en évoquant l'islamisme radical qui ne peut pas se définir comme une civilisation… Régis Debray ne se décourage pas quand il écrit : "Qui a dit que sortir de l'histoire oblige à broyer du noir ?". Il faut donc imaginer Régis-Sisyphe comme un homme heureux…
jeudi 6 septembre 2018
"Les Portes de fer"
J'ai déjà écrit un billet sur le roman de Jens Christian Grondahl, "Les Portes de fer" en 2016. Mais, je me remets à relire depuis cet été. La relecture possède des avantages certains : revitaliser sa mémoire, renouer avec le plaisir de redécouvrir un roman que l'on a un peu oublié, se rendre compte que le temps a passé, se replonger dans un beau souvenir de lecture. J'ai relu ce livre car une amie m'en a parlé cet été et coïncidence heureuse, je l'avais choisi pour une sélection bibliographique concernant la littérature nordique que je proposerai aux lectrices de l'atelier Lectures, Comme j'ai visité Copenhague en juin dernier, j'ai retrouvé dans le roman l'ambiance de cette ville magnifique. L'écrivain danois brosse le portrait d'un homme dans sa jeunesse et dans sa maturité jusqu'à sa retraite. Trois moments de sa vie décryptés et analysés avec une basse continue mélancolique. Ses jeunes années sont marquées par sa découverte de l'amour avec Erika, une jeune allemande, de la littérature grâce à une femme professeur et de son engagement politique. Il est trahi par cette jeune fille qui lui préfère un homme plus âgé. Il aborde ses années d'adulte devenu professeur en se mariant, puis devient père, divorce ensuite. Encore une rupture inévitable. Le personnage narrateur retrouve sa solitude qui, au fond, lui convient davantage : "J'étais libre de faire selon mon bon vouloir. (…) Cela me réjouissait de prêter attention à la réalité particulière de chaque jour, et j'avais compris que l'on s'en rend compte encore mieux quand on est seul". Il rencontre une nouvelle compagne sans vivre avec elle car il ne veut pas renouer avec la vie familiale. Il accueille un adolescent chez lui, un élève de sa classe, et tombe amoureux de la mère de celui-ci. Mais cette histoire n'aboutit pas. Voilà notre narrateur à Rome, le jour de ses soixante ans et il rencontre une jeune fille étrange, artiste photographe. Leurs affinités culturelles les rapprochent mais le gouffre de l'âge les éloigne l'un de l'autre… Le roman se termine ainsi sur le constat de la solitude intrinsèque de tout homme (ou femme). Il existe pourtant une grande consolation pour l'écrivain : "Nous formons une sorte de société parallèle, nous les rats de bibliothèque, les passionnés de Brahms, nous fonctionnons mieux en tête à tête et nous sommes mal à l'aise dans les grandes fêtes". Quel beau roman sur la vie, sur l'amour, sur la solitude, sur la désillusion, mais aussi sur la lucidité heureuse…
mercredi 5 septembre 2018
La rentrée littéraire
La rentrée de septembre ne prend pas pour moi les chemins de l'école bien que je sois concernée indirectement dans ma famille où mon petit-fils a franchi les portes de son école maternelle à Besançon tel un vaillant petit soldat sans verser une seule larme. Je me disais qu'il entre dans un cycle de vingt ans minimum, voire plus s'il poursuit de longues études. Quelle aventure pour ce petit homme qui va tout apprendre, surtout mon cher alphabet et grâce à cet outil symbolique, il découvrira le bonheur de la lecture. Il a encore le temps de vivre dans le monde merveilleux des livres et en attendant, ces compagnons de papier l'accompagnent dans son quotidien. Cette sortie de l'été caniculaire signifie pour moi le retour de la rentrée littéraire, un rite de l'automne qui m'intéresse toujours autant. Ce phénomène très français intrigue souvent la presse internationale, mais sans cette tradition, notre pays perdrait sa réputation de patrie des lettres même si l'influence de ce rite s'atténue un peu au fil du temps. En septembre, les revues littéraires proposent leur propre sélection qui ne laisse pas trop la place à de grandes surprises. La revue Lire met donc à l'honneur Jérôme Ferrari, "A son image", Maylis de Kerangal, "Un monde à portée de main", Serge Joncour, "Chien-Loup", pour en citer quelques uns. Pour les romans étrangers, les critiques évoquent Zadie Smith, Javier Cercas, Carole Fives, Stefansson, etc. Le Nouveau Magazine littéraire se penche aussi sur les nouveautés avec plus d'éclectisme et plus de choix dans la production éditoriale. Un dossier m'a vraiment fait plaisir car il concerne Philippe Lançon, l'écrivain de l'année selon la rédaction. Son livre, "Le Lambeau" s'est vendu à plus de cent mille exemplaires, un record de vente pour un ouvrage retraçant la tragédie de l'attentat de Charlie Hebdo et la reconstruction de l'auteur, gravement blessé. J'ai aussi trouvé dans une maison de la presse l'excellent hors série de l'hebdo "Le Un" sur les coups de cœur des libraires (très surprenants), des articles sur les bibliothèques d'écrivains dont celle de Charles Juliet. La rentrée littéraire s'annonce sous de bonnes augures. Les listes des prix littéraires vont bientôt apparaître et le goulot d'étranglement va se préciser pour ne retenir que les valeurs sûres. Les revues littéraires permettent de choisir nos futures lectures et j'aime aussi flâner dans les librairies de Chambéry pour feuilleter les nouveautés et lire les premières phrases qui me donnent envie de poursuivre ou d'arrêter… Une rentrée littéraire prometteuse.
mardi 4 septembre 2018
Patrick Boucheron
Patrick Boucheron commence à être connu du grand public. Cet historien remarquable a été élu au Collège de France en 2015 pour une chaire intitulée "Histoire des pouvoirs en Europe occidentale du XIIIe au XVIe siècle". J'ai remarqué cet historien sur Arte à l'occasion de la diffusion d'une série d'émissions intitulée, "Quand l'Histoire fait date". Je me souviens de Pompéi, d'Alexandre le Grand, d'Hiroshima, de Nelson Mandela. Patrick Boucheron nous fait vraiment aimer l'Histoire tout en conservant la rigueur scientifique nécessaire sans la vulgariser. Il intervient sur France Culture, dirige la revue "L'histoire", Cet été, j'ai lu sa passionnante biographie intellectuelle, "Faire Profession d'Historien", publiée dans la collection Points Poche. Il évoque son parcours d'étudiant, sa vie de professeur à la Sorbonne, son champ d'études sur les cités italiennes au Moyen Age. Il communique à ses lecteurs sa passion pour l'Histoire et renoue avec la tradition française littéraire des Georges Duby, Fernand Braudel, Emmanuel Le Roy-Ladurie. Ensuite, j'ai emprunté "l'entretemps", un essai ambitieux mêlant littérature et histoire à partir du célèbre tableau de Giorgione, "La tempête". J'aime bien explorer une œuvre et j'ai poursuivi mes découvertes avec un ouvrage de circonstance, "Prendre dates" sur l'attentat de Charlie Hebdo en janvier 2015. Ce livre écrit à deux plumes dont celle de Mathieu Riboulet prend acte de ce fait divers tragique, une première étape d'une guerre civile souterraine qui a sidéré le pays et peut-être aussi réveillé le sentiment d'appartenance à notre civilisation occidentale menacée. J'ai terminé ce matin un petit opuscule, "Comment se révolter" signé de l'historien aux éditions Bayard. Ce livre s'adresse aux enfants (évolués, quand même) et Patrick Boucheron évoque l'idée de la révolte, parle de Robin des Bois et d'Ivanhoé, des jacqueries pendant le Moyen Age. J'ai retenu ces deux citations : "ce travail patient de l'historien qui se penche vers les mots du passé, espérant y entendre le bruit frêle, ténu, fragile et intermittent d'un murmure ancien" et "Ne pas se laisser faire, ne pas se laisser gouverner, inventer sa propre vie, opposer de manière tenace et libre son mode d'existence". Patrick Boucheron a dirigé une "Histoire mondiale de la France", ouvrage salué par la presse et aussi critiqué à sa sortie pour une vision excentrée de notre passé national. Un historien à découvrir…
lundi 3 septembre 2018
"Les Ombres errantes"
Dans mon programme de lectures estivales, j'ai retrouvé la voix inimitable de Pascal Quignard. Je lis ce drôle d'écrivain depuis des années, peut-être à partir des années 80... Trente huit ans de fidélité, de complicité et d'amitié avec "Pascal", si j'ose me permettre d'employer son beau prénom, d'influence philosophique. Car les écrivains que l'on aime forment une communauté amicale indispensable pour vivre en bonne intelligence. Sans la littérature, sans la musique (classique), sans l'art, il me semble que la vie serait plus banale et trop ennuyeuse. Pascal Quignard m'intrigue toujours autant et j'aime frotter ma pensée à son univers mental qui m'attire particulièrement. J'ai donc relu le premier tome de la suite, "Dernier Royaume", "Les Ombres errantes", publié en 2002. Prix Goncourt à la surprise de tous les critiques, cet ouvrage s'est vendu à quelques milliers d'exemplaires, l'un des Goncourt les moins "rentables"... On ne résume pas une œuvre de Pascal Quignard. Ecrivain du bref : chapitres courts et ramassés, bouts de prose qui jouent à saute-mouton, phrases teintées de philosophie, anecdotes historiques, utilisation des contes et légendes, pensées profondes et originales, moments intenses d'érudition sur le monde antique, références littéraires, éléments autobiographiques dévoilés, poèmes en prose… L'aventure littéraire du "Dernier Royaume" semble unique et originale et il ne faut pas craindre cette opportunité rare. On entre dans ce royaume de fragments avec les yeux ouverts, les oreilles attentives, le toucher sensoriel d'une prose française, héritée d'une longue tradition classique. Je lis un ouvrage de cet écrivain avec un crayon à la main. Je souligne souvent des passages et j'en livre quelques uns pour goûter le style et la pensée de cet écrivain fabuleux : "Il y a dans lire une attente qui ne cherche pas une attente. Lire, c'est errer. La lecture est l'errance". Plus loin, il cite un personnage réel ou inventé qui déclare : "J'ai cherché dans tout l'univers le repos et je ne l'ai trouvé nulle part ailleurs que dans un coin avec un livre". Et encore, "Poissons qui montent à la surface. Une goulée pour ne pas mourir. Goulée : lecture". Je pourrai citer tout le livre, il vaut mieux se saisir de l'ouvrage et se lancer sur les traces de l'univers quignardien… Le dixième tome du "Dernier Royaume" parait le 12 septembre et j'ai hâte de l'acheter en librairie pour le découvrir…
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