"Me voici donc, la tête en bas dans une femme. Les bras patiemment croisés, attendant, attendant et me demandant à l'intérieur de qui je suis, dans quoi je suis embarqué". Cette première phrase du roman de Ian McEwan, "Dans une coque de noix", paru en avril 2017 chez Gallimard, résume la situation paradoxale du narrateur, lové dans le corps de Trudy, sa mère. Il commente sa vie embryonnaire avec une acuité et une lucidité remarquables, se posant des questions shakespeariennes. Il raconte la relation sexuelle de sa mère avec son amant qui n'est autre que son propre beau-frère. Le père de l'enfant à naître se nomme John, éditeur de métier et poète sans succès. Sa femme le quitte pour ce frère, Claude, un homme d'affaires inculte et vulgaire. Un complot se trame dans la tête de ce couple : ils veulent se débarrasser de l'encombrant mari et frère. Le narrateur embryon voit tout, entend tout, devine tout mais, il ne peut rien faire. Son impuissance le met en rage. Son pauvre père va être empoisonné par le couple infernal. Cette situation invraisemblable se transforme en thriller haletant. Sa mère se révèle une mégère absolue, sans état d'âme et sans morale. L'amant déteste son frère poète et ne pense qu'à récupérer la maison. Je ne vais pas dévoiler l'issue de cette entreprise mortifère. L'enfant dans la "coque de noix" va-t-il sauver son propre père ? Deviendra-t-il orphelin ? vivra-t-il en prison si la police découvre l'homicide ? Le fœtus enquêteur lutte pourtant pour changer le destin de ces adultes d'une médiocrité affligeante. Le rêve de l'écrivain anglais rejoint-il celui du narrateur ? Il écrit : "Je me considère comme un innocent sur qui ne pèsent ni allégeances ni obligations, un esprit libre, malgré l'exiguïté de mon séjour" ? Ce roman original et atypique, chargé de symboles, m'a semblé moins percutant que l'hallucinant "Samedi" que je considère comme le meilleur McEwan. Mais, je ne manque jamais un seul de ses livres, car il fait partie de ma planète littéraire...
des critiques de livres, des romans, des moments de lectures, des idées de lecture, lecture-partage, lecture-rencontre, lectures
dimanche 10 septembre 2017
samedi 9 septembre 2017
"Barbara"
Dès que j'ai su que le film sur Barbara était diffusée à l'Astrée de Chambéry, je me suis précipitée dans la salle... Mathieu Almaric signe une œuvre de cinéma rare et unique comme l'était la chanteuse noire, sublime pour les fans, insupportable pour les autres. Jeanne Balibar interprète Barbara d'une façon magistrale, dans sa composition physique comme dans sa voix fusionnelle avec celle de la chanteuse. Les premières images montrent la comédienne à la recherche de la personnalité particulière de Barbara. Cet essai cinématographique raconte la fabrication du film, le scénario, les scènes emblématiques d'une vie consacrée au spectacle. Le réalisateur ne cache pas son émotion paralysante, sa passion pour ces deux femmes qui se confondent dans son imaginaire. Entre les lignes biographiques (que les amoureux de Barbara connaissent par cœur) et les états d'âme de Jeanne Balibar à la recherche d'une interprétation au plus près de l'artiste, le film finit par envouter, par séduire et surtout agit comme une madeleine de Proust. Les chansons de Barbara surgissent et les années 60 à 80 refont surface et transmettent leur message de mélancolie, de beauté et de nostalgie. Barbara et sa solitude, Barbara et ses musiciens complices (sa vraie famille), Barbara et sa folle générosité (elle soutenait les femmes en prison), Barbara et sa lutte contre le sida, Barbara dans ses amples vêtements. La comédienne devient charnellement la chanteuse et parfois, l'illusion est parfaite. Ce film ne se résume pas. Il faut aller le voir à condition d'aimer ou d'avoir aimé cette chanteuse unique, loufoque, excessive, entière et surtout émouvante et attachante. Je l'ai vue en concert au moins cinq fois et je me souviens de la ferveur de son public à Pantin dans les années 80 quand je vivais à Paris. J'ai eu la chance de la rencontrer dans la librairie de Bayonne où je travaillais et malgré le poids de ma timidité envers une telle diva, j'ai discuté de littérature avec elle... Elle est partie avec les mémoires de Simone Signoret. Je me souviens de ses lunettes noires, de son chapeau, de sa cape, de sa démarche chaloupée... Quand je l'ai attendue pour un autographe après son concert, elle m'a reconnue en me baptisant "sa petite libraire" ... Je conserve dans ma mémoire ces images de la chanteuse qui correspondent aux images du film. Un souvenir inoubliable. Pour les vingt ans de sa mort, Mathieu Almaric et Jeanne Balibar nous ont offert un portrait magnifique de Barbara.
vendredi 8 septembre 2017
"Les chemins noirs"
Je ne lis presque jamais les récits de marcheurs cadencés avec leurs bâtons pointus, des baroudeurs encapuchonnés dans leur k-way avec leur gourde suspendue et leur sac à dos de survie... Les textes de voyageurs m'ennuient un peu. Ces longs périples à pied ressemblent aux pélerinages d'antan aux motivations religieuses et superstitieuses. Je me suis pourtant laissée séduire par le médiatique Sylvain Tesson qui me fait penser à un Nicolas Hulot de la littérature (ce n'est pas un compliment pour moi...). Je n'ai pas encore lu le récit, "Dans les forêts de Sibérie" (400 000 exemplaires vendus), adapté au cinéma récemment. J'ai donc pris par hasard à la médiathèque, "Les chemins noirs" et j'avoue tout de suite que j'ai découvert une plume, un style, une voix même s'il joue un peu trop le "Thoreau" de notre époque. Dès la première page, il raconte l'irruption des ennuis majeurs dans la vie (son accident, le décès de sa mère) alors que son milieu familial ressemblait à un tableau de Bonnard lumineux. Sa chute d'un toit provoque une hospitalisation longue et douloureuse et il s'en sort grâce à sa volonté inébranlable. Il se promet de "remarcher" pour célébrer une santé retrouvée malgré des séquelles importantes. L'homme en marche décide de traverser la France dans une diagonale partant des Alpes du Sud jusqu'aux falaises de la Manche. Ses descriptions géographiques, précises et souvent nimbées de poésie, se lisent avec plaisir et quand Sylvain Tesson rencontre par hasard des "humains", il montre son empathie et sa solidarité envers ces Indiens des territoires abandonnés. Mais, il aime ses chemins oubliés de l'Etat car ils conservent des traces du passé. Il parcourt quotidiennement une quarantaine de kilomètres, parfois en solitaire, parfois accompagné d'un ami. Ses critiques sur une France trop aménagée rythment ses déambulations et son écriture reflète avec sincérité sa philosophie d'une vie buissonnière, hors des sentiers battues, aventureuse et libre. La littérature accueille en son sein ces drôles de personnage, férus d'air libre, de sentiers sauvages et Sylvain Tesson joue à merveille le rôle de Robinson des bois et des champs...
jeudi 7 septembre 2017
La rentrée littéraire
Les revues de septembre mettent en avant la rentrée littéraire avec plus de six cents nouveautés dont seulement une minorité rencontrera le public. La première sélection du Goncourt est sortie hier et la course aux prix a donc démarré et prendra fin en novembre. Lire propose ses coups de cœur et ses découvertes, un entretien avec le Proust norvégien, Karl Ove Knausgaard (que je vais m'empresser de lire) et un dossier sur l'Algérie, vue par les écrivains. La revue a la bonne idée d'inviter ses lecteurs chez un écrivain et elle a choisi la maison de Marc Dugain en Dordogne. Dans les choix de cœur des journalistes, j'ai retrouvé Chantal Thomas, Kamel Daoud, Yannick Haenel, Leonor de Recondo et bien d'autres écrivains remarquables. Je lis avec un plaisir renouvelé la rubrique de Sylvain Tesson qui a mis à l'honneur le beau roman de Philippe Sollers, "Beauté". Le Magazine littéraire copie la revue Lire (ou l'inverse) avec son numéro spécial sur les romans de la rentrée. Sur les dix sept romanciers choisis, je citerai Sorj Chalandon, Eric Reinhardt, Brigitte Giraud. La revue expose dans un article le "triomphe du roman sans fiction", écrit par Pierre Assouline. Un portrait de Christian Bobin comblera les fans de cet écrivain singulier. Jacques Rancière dans un entretien, éclaire sa pensée sur la littérature dans son essai, "Les bords de la fiction". J'ai remarqué avec un très grande satisfaction la célébration du centenaire de Carson McCullers et du cinquantenaire de sa mort (1917-1957). Cette romancière américaine m'avait passionnée dans les années 80 et j'avais lu son œuvre entière dont le bouleversant, "Le cœur est un chasseur solitaire". Une relecture va-t-elle confirmer cet engouement de jeunesse ? Cette "grande voix" du Vieux Sud américain symbolise la soif d'amour jamais assouvie, le sentiment de solitude, l'ambiguïté sexuelle (une audace à son époque). Le Magazine littéraire termine sa revue avec un dossier intéressant sur l'esprit de résistance en évoquant en particulier Jorge Semprun, un de mes écrivains préférés. J'ai pris mon petit carnet bleu pour noter quelques nouveautés de la rentrée : des promesses de belles et bonnes lectures...
mercredi 6 septembre 2017
Une rencontre sauvage au lac du Bourget
Je reviens de la Côte basque où j'ai arpenté pendant une semaine les belles plages de la Chambre d'amour à Anglet jusqu'à Biarritz. Les vagues océanes me fouettent l'esprit tellement j'aime plonger mes yeux dans ses mouvements incessants jusqu'au déroulement final sur le sable fin. Je me suis baignée et j'ai même reçu sur ma nuque quelques coups de massue qui m'ont un peu sonnée... Mais, je ne m'aventure jamais très loin de peur de me laisser emporter par le courant. Ma nage tranquille m'interdit d'affronter les vagues et je n'ai aucun goût des exploits sportifs. En plus, pour se baigner sans danger, je respecte les indications des drapeaux et je ne me hasarde pas hors des limites surveillées. La présence des surveillants me rassure. En septembre, les quelques baignades à la Chambre d'amour m'ont offert des réserves d'énergie pour tout l'hiver. Quand mon avion s'envole et que j'aperçois l'océan au loin, j'éprouve un pincement au cœur. Mais quand je reviens à Chambéry, la croix du Nivolet, le Revard, la Chartreuse et Belledonne s'offrent à mon regard avec toute leur beauté. Ces paysages de Savoie remplacent mes paysages marins, car au fond, je n'ai pas quitté la nature, le belle nature à fort caractère. Cet après-midi, j'éprouvais une certaine nostalgie pour le bleu, le bleu de l'océan, un bleu-vert-gris et j'ai retrouvé cette palette de couleurs au lac du Bourget. Je suis arrivée aux Mottets, un espace trop aménagé à mon goût (les barbecues gâchent le paysage...), mais je passe vite pour me diriger sur la "plage" rendue à son usage normal : un lieu paisible de promenade où les bruits des voitures ne polluent pas l'atmosphère. Dans le silence retrouvé après l'été, j'aime observer les cygnes, les poules d'eau, les canards et soudain, en levant mon regard, j'ai aperçu un héron blanc sur une branche d'un arbre dénudé, situé dans la roselière. Cette vision exceptionnelle d'un héron (ou une aigrette) au sommet d'un arbre m'a laissée sans voix tant cette rencontre inopinée me ravissait. L'oiseau est resté cinq minutes à observer le lac et a pris son envol, sentant ma présence. J'ai poursuivi ma balade avec cette belle image dans ma tête et je me suis dis : j'ai quitté ma côte basque avec regret mais j'ai retrouvé auprès du lac du Bourget, ce sentiment océanique face au bleu du lac et à ce héron perché. L'océan excite toujours mon esprit, le lac l'apaise. Un bel équilibre au fond !
mardi 5 septembre 2017
"La compagnie d'Ulysse"
J'ai découvert le roman de Jean-Marie Chevrier, "La compagnie d'Ulysse", recommandé par le Monde des Livres. Il est question d'Ulysse et de trois jeunes hommes, amoureux de théâtre antique et de l'Odyssée. L'histoire se situe dans les années 60, à Guéret, préfecture de la Creuse. Ce roman d'éducation dégage un parfum de nostalgie pour ma génération, née dans les années 50. Un jeune provincial monte à Paris pour entreprendre des études de médecine dentaire. Il rencontre deux jeunes hommes, des vrais parisiens, dans un bar et deviennent une bande de copains, fous de théâtre grec. Ses amis, comédiens amateurs, envisagent de monter une pièce d'Eschyle. Ils partagent tellement l'amour du grec ancien qu'ils décident de partir sur les traces d'Ulysse. En Grèce, ils vivent une aventure unique et se jurent d'y retourner en bateau "antique". Notre Creusois, devenu dentiste, pratique son métier dans la banlieue parisienne, puis retourne dans sa province ennuyeuse. L'amitié entre eux se nourrit de ce projet fou : construire un voilier qui partira de La Rochelle pour la Grèce... Il loue un hangar, recrute un menuisier pour fabriquer ce rêve de jeunesse. Mais, l'époque sent le souffre car, à Paris, les étudiants manifestent et inventent Mai 68. Les trois amis se voient toujours dans l'espoir d'une aventure homérique... Un jour, la révolution des esprits frappe Guéret et provoque un dégât irrémédiable : le bateau est incendié... Plus d'Ulysse et plus de rêve... le critique du Monde des Livres résume le roman ainsi : "La Compagnie d’Ulysse, de Jean-Marie Chevrier, raconte comment on grandit en cherchant sa voie, son destin, comment on s’efforce de tout garder entre ses bras et comment on s’aperçoit qu’à défaut de choisir, on s’installe dans une vie qui, malgré tout, nous ressemble." Ce livre possède des atouts indéniables : l'histoire d'une amitié, la recherche d'un idéal, l'attirance pour la Grèce antique, le passage difficile dans l'âge adulte avec le "choc du réel". Ce roman empathique, nostalgique et plein d'humour mérite le détour...
lundi 4 septembre 2017
"Lire le monde"
Quand je pratiquais mon métier de bibliothécaire, je lisais des ouvrages professionnels sur les aspects sociaux et culturels du monde des livres, sur le développement des bibliothèques, sur le phénomène de la non-lecture. Il fallait attirer le maximum d'enfants et d'adultes à fréquenter ces lieux de service public alors que les enquêtes sérieuses estimaient que la barre de 30 % de lecteurs serait rarement franchie. Je pourrais citer des dizaines d'ouvrages sur ces questions culturelles. Je les ai oubliés car la mémoire tamise ces textes techniques pour ne conserver que quelques pépites. J'ai pourtant fait une exception avec "Lire le monde, expériences de transmission culturelles aujourd'hui" de Michèle Petit aux éditions Belin. Cet ouvrage se lit facilement et évoque des questions simples et complexes à la fois : "à quoi ça sert de lire ? Pourquoi lire ? Comment devient-on lecteur(trice) ? Comment donner le goût de la lecture ? Michèle Petit écrit : "Ce livre est un plaidoyer pour que la littérature, orale et écrite, et l'art sous toutes ses formes, aient place dans la vie de chaque jour, en particulier dans celle des enfants et des adolescents". Elle présente des initiatives qui permettent de transmettre les pratiques culturelles liées à l'art et aux livres. Ces expériences de terrain démontrent souvent la démarche volontariste des novateurs dans ce domaine. Michèle Petit parle de ces belles rencontres autour de la lecture plurielle. L'essayiste illustre avec de nombreuses citations les raisons pour lesquelles la lecture devient indispensable pour "lire le monde". Elle rappelle la belle phrase de Michel de Certeau : "Lire, c'est être ailleurs (...), c'est créer des coins d'ombre et de nuit dans une existence soumise à transparence technocratique". Elle insiste sur la "fabrication" de l'imaginaire que la fiction engendre comme une naissance au monde et à soi. Michèle Petit croit à ce "braconnage vital" (référence à Michel de Certeau) qui change la vie et transforme une vision étriquée du monde. J'ai retrouvé dans cet essai optimiste, clairvoyant et empathique beaucoup de mes convictions sur les bienfaits infinis de la lecture. Je cite l'auteur pour la conclusion : "J'ai souvent pensé qu'on lisait sur les bords, les rivages de la vie, à la lisière du monde. Dans des temps un peu dérobés, en marge du quotidien. Et qu'il ne fallait peut-être pas faire la lumière sur cette activité, mais lui préserver sa part d'ombre, de secret. Comme à l'amour". A méditer...
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